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vendredi 13 mars 2026

Serena Saénz donne une Gilda éblouissante à l'Opéra de Munich


Le Théâtre national de Munich vient de connaître la première de Rigoletto de Giuseppe Verdi, la quatrième nouvelle production de la saison 2025/26, dans la mise en scène de Barbara Wysocka, une actrice musicienne polonaise qui avait fait ses débuts de metteuse en scène à l'Opéra d'État de Bavière en 2015 avec Lucia di Lammermoor après avoir fait sensation au Kammerspiele de Munich avec Woyzeck/Wozzeck en 2012. Elle est revenue avec son équipe, la scénographe Barbara Hanicka et la costumière Julia Kornacka, elles aussi originaires de Pologne, et s'est adjoint la précieuse collaboration du régisseur lumière Marc Heinz. Le maestro Maurizio Benini, qui avait fait ses débuts dans la Maison en 2014, dirige l'Orchestre d'État de Bavière. Ariunbaatar Ganbaatar fait ses débuts munichois dans le rôle-titre, Serena Sáenz, très attendue par le public munichois qui l'avait récemment appréciée en Lucia Ashton puis en Marie dans la Fille du Régiment, fait une prise de rôle sensationnelle en Gilda. Bekhzod Davronov (Il Duca di Mantova), Riccardo Fassi (Sparafucile) et Elmina Hasan (Maddalena) ont eux aussi retrouvé la scène de l'Opéra d'État de Bavière.

Barbara Wysocka a déplacé l'action à l'époque contemporaine, en la situant dans un lieu indéterminé, ce qui lui permet de stigmatiser toutes les dictatures ou toutes les oligarchies, décrivant une société dans laquelle le souverain et les classes dirigeantes ont le droit de tout faire. La raison du plus fort est toujours la meilleure, le pouvoir n'a d'autres limites que " la morale propre "et la raison de celui qui l'exerc. Victor Hugo avait exploré ce postulat dans sa pièce Le Roi s'amuse, avec un roi hédoniste sans scrupules et le bouffon Triboulet dont la difformité psychologique se manifeste par une difformité physique. Verdi, qui considérait la pièce de Hugo comme une oeuvre "grandiose, monumentale", avait transposé l'action dans la Mantoue du début du 16ème siècle et renommé le protagoniste du sobriquet de Rigoletto. Tant Hugo que Verdi avaient dénoncé par le truchement de la voix du bouffon la société de leur époque. Barbara Wysocka en fait de même. L'actualité récente a révélé que la violence sexuelle des hommes qui soumettent des femmes à leurs odieux caprices et qui abusent de leur pouvoir est toujours actuelle, la référence à l'affaire Epstein vient à l'esprit, même si elle n'est pas nommément désignée dans la production. La metteuse en scène le souligne dans une interview reproduite dans le programme : 

" Lorsque des scandales éclatent dans les cercles du pouvoir, lorsque nous observons la culture du silence qui entoure les violences sexuelles, nous reconnaissons exactement le même mécanisme. La cour du Duc n'est pas une simple curiosité historique." 

L'équipe de production, s'est particulièrement intéressée au personnage de Gilda, insistant sur le désir de libération qui anime la jeune femme et sur les décisions qu'elle prend, une dimension parfois ignorée par les mises en scène qui réduisent Gilda à un rôle de victime abusée.    

La scénographie a créé des espaces en perpétuelle mutation : des architectures de béton poli, à la finition lisse, évoquant le cubisme avec des brillances réfléchissantes sur un fond sombre. C'est un équilibre fragile entre réalité et abstraction qui suggère tour à tour un palais, une scène de rue ou un intérieur intime. La conception des décors et des costumes cherche à focaliser le regard sur les tourments intérieurs des personnages, que soulignent habilement les éclairages de Marc Heinz. Le palais du duc, avec ses rampes d'accès favorisant le positionnement des grandes scènes du groupe des courtisans habillés en smokings, est particulièrement réussi. Les parois  du pauvre logis de Rigoletto ont été recouvertes de graffitis de la main de Gilda, dessins et inscriptions : des ailes d'ange signalent les rêves de libération et d'évasion de la jeune recluse ou les maximes de vie, d'amour et de mort qu'elle veut suivre ("To die is nothing, but it's terrible not to live / To die of Love is to live by it"). On apprend, sourire en coin, que Gilda, dont le passé nous est inconnu, avait eu le loisir d'étudier l'anglais, la transposition de l'action dans un présent indéfini permet de le supposer. Le dernier acte est le plus sombre : le lupanar de Sparafucile est peuplé de créatures de la nuit, sa sœur et les prostituées portent des tenues fétichistes de cuir et de latex et exécutent les rituels de soumission avec une lenteur sépulcrale.

Maurizio Benini, expert reconnu de l'opéra italien, signe la musique qui accompagne les portraits de l'âme magistralement dessinés par les interprètes. Le maestro, très attentif aux chanteurs, dirige l'orchestre avec élégance, sans toujours parvenir à rendre la tension dramatique de l’œuvre. Le chœur des courtisans, entraîné par Christoph Heil, impressionne, les choristes rendent parfaitement la hargne et le cynisme qui animent cette horde de parasites prédateurs.

Le baryton mongol Ariunbaatar Ganbaatar avait remporté le premier Prix dans la catégorie des chanteurs masculins et le Grand Prix du Concours international Tchaïkovski en 2015,  une  victoire qui lui ouvrit de nombreuses opportunités puisqu'il est alors appelé par Valery Gergiev comme soliste invité au  Théâtre Mariinsky de Saint Pétersbourg. C'est aussi Gergiev qui l'introduisit à l'international en l'emmenant dans les plus grands théâtres d'opéra du monde. Il offre un Rigoletto exceptionnel avec des tonalités de pure harmonie, une voix puissante, chaude et profonde, des graves impressionnants. Son Rigoletto n'est pas bossu, la mise en scène le normalise, elle lui fait simplement trainer la patte, il ne porte pas un costume de bouffon, il est en smoking comme la plupart des courtisans, mais sa veste est blanche alors que celles des courtisans sont noires. La révélation la plus sublime de la soirée est la prise de rôle de la soprano barcelonaise Serena Sáenz, qui offre une Gilda étincelante, elle interprète avec une forte intensité émotionnelle et une maîtrise technique confondante le parcours de cette jeune fille cloîtrée qui aspire à la liberté, elle est le seul personnage honnête de l'opéra, que le cloisonnement de sa jeunesse n'a pas préparé à affronté un monde pourri, corrompu et pervers.  Sa voix a la limpidité du cristal, une agilité qui séduit dans les aigus, une projection impeccable. Son jeu de scène très authentique est à la mesure de son chant. Serena Sáenz est captivante d'un bout à l'autre de l'opéra. La ligne de chant du ténor ouzbèke Bekhzod Davronov en Duca di Mantova est séduisante, la voix extrêmement mélodieuse, mais elle manque quelque peu de puissance, ce qui dessert les grands airs pourtant rendus avec une technique irréprochable. Son " Ella mi fu rapita ! " rend bien la tendresse passionnée et l'amour mêlé de colère du duc qui réalise que Gilda lui a été enlevée. La basse Riccardo Fassi donne un Sparafucile d'une noirceur ténébreuse impressionnante. 

La mise en scène de ce nouveau Rigoletto rend compte de la violence systémique qui peut miner les milieux suprêmes du pouvoir : abus de pouvoir, violence sexuelle, quête du contrôle, affichage de la  la richesse, pourriture intérieure. Côté chant, Serena Saéntz et Ariunbaatar Ganbaatar sont les vedettes incontestées de la soirée.

La radio bavaroise BR Klassik a réalisé une captation audio de la première, que l'on peut actuellement écouter en ligne.

Distribution du 11 mars 2026

Direction musicale Maurizio Benini
Mise en scène Barbara Wysocka
Scénographie Barbara Hanicka
Costumes Julia Kornacka
Lumières Marc Heinz
Chef de chœur Christoph Heil
Dramaturgie Malte Krasting

Il Duca di Mantova - Bekhzod Davronov
Rigoletto - Ariunbaatar Ganbaatar
Gilda - Serena Sáenz
Sparafucile - Riccardo Fassi
Maddalena - Elmina Hasan
Giovanna - Shannon Keegan
Il Conte di Monterone - Martin Snell
Marullo - Thomas Mole
Matteo Borsa - Granit Musliu
Il Conte di Ceprano - Roman Chabaranok
La Contessa di Ceprano - Nontobeko Bhengu
Un huissier- Daniel Vening
Un page de la duchesse - Lucy Altus

Bayerischer Staatsopernchor
Bayerisches Staatsorchester

Crédit photographique @ Geoffroy Schied

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