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mardi 23 janvier 2024

Pages inédites de Ferdinand d'Alençon, époux de Sophie-Charlotte en Bavière. En 1883, il adresse son testament moral à sa femme et à ses enfants.

 PAGES INÉDITES d'un Prince de la Maison de France (1883), 
Ferdinand d'Orléans, duc d'Alençon

Ferdinand d'Orléans, duc d'Alençon
Source: Collections du Musée Condé

   Né en 1844 et mort en 1910, Ferdinand d'Orléans, duc d'Alençon, second fils de Louis d'Orléans, duc de Nemours, et de Victoire de Saxe-Cobourg-Gotha, exerça un incontestable prestige moral dans l'élite de la société française et européenne. Sa naissance, ses alliances et relations de famille, sa haute et affable distinction de manières et d'allures, ainsi qu'une étonnante ressemblance physique avec son ancêtre Henri IV, n'en furent pas les seules causes. Le duc d' Alençon avait une valeur personnelle qui s'imposait.
    Il fit son apprentissage militaire en Espagne, combattit dans les rangs espagnols aux îles Philippines ; puis,de 1871 à 1883, servit dans l'armée française, dont les rangs lui furent alors accessibles entre deux périodes de douloureux ostracisme. Lorsque le duc d'Alençon fut, comme les autres princes de la Maison de France, mis en non-activité par retrait d'emploi, le 23 février 1883, par décision arbitraire du général Thibaudin, le prince remplissait à Vincennes, avec l'estime et la sympathie générales, les fonctions de capitaine-commandant d'artillerie. Jamais il ne se consola d'avoir été exclu d'une carrière dont il avait, plus que personne, compris la grandeur et expérimenté les « servitudes » méritoires. De longs voyages d'études à travers les deux mondes, le contact personnel avec les souverains, les princes et les hommes d'Etat de nombreux pays, d'amples lectures historiques et philosophiques donnaientune exceptionnelle compétence à sa pensée politique. La Revue universelle du 1er février 1926 publiait, sous ce titre Le Testament d'un prince français, un remarquable mémoire inédit où le prince développait ses vues sur le principe monarchique et le gouvernement de la France.
    Mais il y a lieu de faire connaître aussi quelque chose de l'admirable élévation religieuse de cette âme de prince très-chrétien. Les pages inédites que la Revue des Questions historiques a l'heureuse fortune de pouvoir publier aujourd'hui, grâce à une bienveillante communication de Mgr le duc et de Mme la duchesse de Vendôme, fils et belle-fille du duc d'Alençon, contiennent les adieux et recommandations suprêmes que, prévoyant l'éventualité d'une mort prématurée, alors que ses enfants étaient encore en bas-âge, Ferdinand d'Orléans, au moment même où il quittait par force la carrière militaire, rédigeait pour tous ceux qu'il aimait le plus en ce monde. C'est un document de haute signification morale. On peut dire que le développement sur la grandeur religieuse du devoir militaire et sur la conception chrétienne du métier de prince (et de prince appartenant à une dynastie détrônée) mériteraient de figurer dans les anthologies et de devenir même classiques.

Pour ma bien-aimée Sophie (1), à son défaut À mon Père (2), À ma sœur Marguerite (3), À ma sœur Blanche (4.)

    C'est ma volonté formelle que, quoiqu'il puisse arriver, mes enfants soient élevés sous les yeux de mon Père, près de ma famille et en France, si elle reste ouverte pour nous ou si nous pouvons dignement y résider. Qu'ils apprennent de bonne heure tout ce qu'ils doivent à cette chère et malheureuse patrie.
     Qu'on fasse d'eux de bons calholiques et ils seront, de bons Français.
   Qu'on les préserve entre autres de cette dangereuse erreur d'une religion soi-disant libérale qui voudrait en remontrer au Pape et gouverner l'Eglise mieux que le Saint-Esprit.
     Je ne contrarierai jamais une véritable vocation religieuse, mais je ne désire pas en faire naître.
    Je veux pour mon fils une éducation profondémenl religieuse, mais virile et forte, propre à faire un homme. dans les temps troublés où nous vivons, un prince,et, s'il se peut, un soldat. Qu'il sache qu'il n'est pas un de ses ancêtres directs depuis mille ans qui n'ait servi la France, les armes à la main, et que beaucoup ont donné leur vie ou versé leur sang pour elle.
    Il faut un peu d'éducation publique pour apprendre à connaître les hommes et à vivre avec eux. Mais il est indispensable que la vie de famille ait jeté des bases d'élévation de sentiments, de distinction d'esprit, de cœur et de manières, de croyances religieuses qui résistent au choc de la vulgarité, du matérialisme et du sentimentalisme de la classe moyenne de nos jours.
    Je tiens à ce que mon fils ne reste pas oisif à jouir de son aisance. Il faut de bonne heure le diriger sur l'état militaire études spéciales et exercices du corps. Qu'on lui fasse comprendre et apprécier tous les côtés nobles et élevés du métier des armes amour de son pays, sacrifice, abnégation, dangers à courir, honneur à faire à son nom et à sa famille, commander à d'autres hommes, s'en faire obéir, estimer, respecter; leur faire faire de grandes choses, s'occuper de leurs besoins, leur donner de grands exemples, leur rendre dévouement pour dévouement.
    L'état militaire peut avoir ses dangers moraux pour un jeune homme, je les estime cent fois moindres que ceux de l'oisiveté jointe à une certaine fortune. Le métier militaire est une école qui forme le caractère, apprend à juger, à se décider, à commander, et, pour tout cela, à observer, à réfléchir, à se souvenir. C'est dire que l'intelligence s'y forme aussi, non à de vaines spéculations, mais à la lutte de la vie. On y apprend à obéir sans réplique, à parler peu, à s'exprimer brièvement et clairement. C'est enfin une incomparable école de la connaissance des hommes, cette science que rien ne remplace. Chefs, camarades, subordonnés, vous donnent journellement à cet égard des leçons faciles à retenir.
    Pour un homme appelé à vivre dans le monde et à y occuper un rang élevé, rien n'est plus utile que le métier militaire pour compléter son éducation, mais le métier militaire pratiqué à fond, entièrement, en devenant un véritable officier, et non point en amateur,'comme le font en d'autres pays les princes des maisons souveraines. On y développe et on y apprend à apprécier cette qualité maîtresse et si rare le bon sens, qualité bien plus rare et bien plus précieuse que l'intelligence, et qui fait bien souvent défaut chez les hommes les mieux doués sous le rapport intellectuel, le bon sens, cette vue calme et claire d'un esprit simple guidé par un cœur droit, qui discerne lé vrai du faux, le raisonnable de l'absurde, le bon du mauvais.
   J'ajoute encore ici que l'état militaire est éminemment favorable, même en temps de paix, à la pratique de toutes les vertus chrétiennes obéissance, humilité, silence, renoncement, résignation, mortification corporelle, exactitude et fidélité au devoir, charité, oubli de soi, dévouement, esprit de sacrifice, vertus qui, en temps de guerre, peuvent être poussées jusqu'à l'héroïsme. De plus compétents que moi ont fait ressortir ses analogies avec l'état religieux.
    Quelle que soit la position que les circonstances fassent à mon fils, je veux qu'il reste prince, c'est-à-dire qu'il considère comme un des grands devoirs que Dieu lui a imposés ici-bas, de soutenir et de continuer les traditions de notre race, traditions d'honneur, de chevalerie, de bravoure, de patriotisme, de piété (et j'ose dire de sainteté), de distinction, de culture d'esprit, depolitesse, de magnanimité, de courage, qui ont été une des gloires et une des forces de la France. Un pays, une société, sans aristocratie sont voués à une irrémédiable infériorité. Les princes doivent être par toute leur éducation, les premiers de l'Aristocratie; (ceci dit en restituant à ce mot le véritable sens que lui donne son étymologie grecque aristos, le meilleur, mais en se souvenant aussi que l'aristos complet, propre à servir d'exemple et à donner le ton à une nation, se trouve surtout dans les grandes races et les anciennes familles).
   Aucun détail, même en ce qui ne concerne que les manières et la tenue ne doit être négligé.
   Qu'il connaisse ses devoirs envers le chef de la Maison de France et reste invariablement fidèle à la loi de succession légitime dans notre famille. J'ai écrit là-dessus, ailleurs, ma pensée.
   Je n'ai pas besoin de dire, après tout ce qui précède, que je tiens à ce que son nom et son rang ne soient pas pour mon fils l'aliment d'une sotte vanité, encore moins de façons hautaines envers ceux avec lesquels il sera appelé à vivre. Qu'il n'aspire à aucune autre inégalité qu'à celle que lui feront ses vertus, ses qualités, son éducation.
    Et quel que soit le rang qu'il tienne, qu'il reste simple et humble par le fond de son cœur, à l'exemple de saint Louis, notre aïeul, si vaillant guerrier, si sage et si grand roi, si saint et si humble sur le trône de France.
   Je n'ai en ce moment rien à prescrire sur la direction de la conscience d'Emmanuel. son cœur est accessible à tous les bons sentiments et il a goût de la piété. Je tiendrais beaucoup à ce qu'on lui enseignât de bonne heure à comprendre et à suivre dans les livres, l'ordre et les paroles des offices et des chants de l'Eglise. Je sais par expérience combien cela aide à devenir pieux et à le rester ou à le redevenir plus tard. Pour cela comme pour le reste, mais pour cela surtout, il faut prier pour l'enfant et pour son salut, prier, prier, prier sans se lasser, humblement et avec confiance. Comment Dieu n'exaucerait-il pas une telle prière fait epar une mère pour son enfant? Quant à Louise, déjà plus avancée en âge, que son éducation se poursuive comme elle a commencé. Qu'on ajoute à toute l'instruction générale et aux arts d'agréments qu'une jeune fille bien élevée doit posséder, des soins particuliers pour sa tenue et ses manières. Je voudrais que mes deux enfants allassent assez dans le monde quand ils seront en âge, peur y apprendre à s'y tenir, à y faire bonne figure, à se présenter, à recevoir comme il faut. C'est dans l'ordre de Dieu, parce que cela fait partie des devoirs de leur état. Je désire aussi qu'il leur soit donné à tous deux des notions pratiques sur la tenue d'un état de maison et sur l'administration des fonds, notions qui, en général, manquent par trop aux princes et qui sont indispensables à l'ordre matériel qui doit régner dans une vie chrétienne.

FERDINAND P. d'ORLÉANS
Duc d'Alençon.

Emmanuel d'Orléans
Duc de Vendôme et d'Alençon
A mon cher fils Emmanuel (5)

    Si Dieu ne permet pas, mon cher Emmanuel, que je reste sur cette terre pour te voir atteindre l'âge d'homme, reçois ici ma bénédiction paternelle. Je te la donne avec tout ce que Dieu y a mis de plus intime dans mon âme. Que Dieu fasse de toi un homme, un prince, un chrétien. Sois la consolation et le soutien de ta mère et de ton grand-père. Deviens, en grandissant. l'appui de ta sœur et son meilleur ami. Sois un bon parent, travaille à maintenir dans notre famille cette union qui est un dédommagement et une force dans les temps difficiles que tu auras peut-être à traverser. Sois cependant inflexible quand il y va de la conscience. Reste toujours le fils aimant, soumis, dévoué de la sainte Eglise catholique, notre Mère, bercail du troupeau de Jésus-Christ, porte de la Patrie céleste. Elle est aussi le roc que rien n'ébranle, au milieu de l'évanouissement successif des choses et des générations humaines, notre seul appui à la fin de la vie, après l'écroulement des illusions et des joies trompeuses de ce monde. À travers les peines, les tentations, les épreuves, aussi bien que dans les prospérités et les séductions de la vie, dans le tumulte de la jeunesse comme dans l'enfance et l'âge mûr, demeure invariablement fidèle à la pratique de notre sainte religion. Surtout (crois en mon expérience) n'omets jamais la prière quotidienne, matin et soir, et autant que tu le pourras, une lecture spirituelle de quatre à cinq minutes seulement chaque jour. Quels que soient les égarements de l'homme, Dieu attache d'immenses grâces à cette fidélité. Elle est la clef du trésor de ses miséricordes. « Celui qui prie, a dit un grand saint, se sauve certainement ».
   Instruis-toi à fond de la religion, demande à un guide sûr de t'en découvrir les magnifiques harmonies. Fonde ta foi (je prie Dieu de t'accorder dans sa plénitude cet inestimable don), fonde ta foi sur une doctrine sûre et complète, qui fasse justice des plates objections et des railleries de la foule pervertie et ignorante.
    Que Dieu daigne te faire connaître les inénarrables joies de ses enfants fidèles Aime l'Eglise et les belles et touchantes cérémonies de la liturgie catholique; apprends à les comprendre, à les suivre, à chanter ces sublimes prières, c'est une consolation et un soutien pour la vie. Où que la Providence te mène, fût-ce aux extrémités de la terre, pense, à la vue d'une église catholique, que Notre Seigneur Jésus-Christ y est présent, qu'il est là pour nous recevoir et nous écouter; et, toutes les fois que tu auras un mot de reconnaissance et d'adoration à Lui dire, un soupir de tristesse ou de lassitude à exhaler, une larme à verser, une prière à lui adresser, n'eusses-tu qu'une minute pour le faire, entre et agenouille-toi. Tu te relèveras fortifié et meilleur. Quelle moisson de grâces tu recueilleras, si tu fais cela d'un cœur simple et avec une intention pure.
    Aie pour la Sainte Vierge une tendre et filiale dévotion. Souviens-toi que, suivant la doctrine de plusieurs saints, aucune grâce ne nous est donnée que par son entremise. Invoque-là en toutes circonstances, surtout dans les tentations et les dangers, ne fût-ce qu'en prononçant intérieurement son saint et très doux nom de Marie. Et qu'après l'avoir invoquée, ta confiance soit absolue et sans réserve ni hésitation. Tout est en sûreté et bien gardé quand on l'a remis entre ses mains. Suivant une tradition de famille, je t'ai, dès ta naissance, mis sous sa protection en te la donnant pour patronne, en ajoutant à tes noms celui dé Marie.
    Il ne suffit pas cependant d'être pieux et d'observer les pratiques de la religion, il faut encore que cette religion soit le flambeau de ta vie, la règle de toutes tes actions. Nous sommes ici-bas uniquement pour connaître, aimer et servir Dieu à la place qu'Il nous a faite sur la terre, et pour arriver par là à cette union avec Lui qui se commence ici-bas et se consomme dans l'Eternité. Tout dans notre vie doit être ordonné à ce but, tout ce qui s'en écarte, à plus forte raison, tout ce qui s'y oppose, doit être impitoyablement rejeté.
    Les conditions varient et chacun a sa place et son rôle en ce monde. Il faut prier instamment Dieu de te faire connaître à quelle place et de quelle manière Il veut que tu Le serves, et cela dès que tu seras en état d'y réfléchir par toi-même. Une telle décision ne doit être ni imposée, ni prise à la légère. Ta mère te fera connaître en temps utile ce que je pense du choix d'une carrière. Mais quelque genre de vie que tu mènes, (il y a eu des saints dans toutes les conditions) que toute ta vie ait pour but l'accomplissement de la volonté de Dieu, l'obéissance à sa loi, sa possession dans l'éternité.
    Cherche toujours au milieu des mille accidents et difficultés de la vie où est le devoir. Pour cela, dans les grandes affaires comme dans les petites, de quelque nature qu'elles soient, souviens-toi, avant d'agir, de cette question des Saints Que vaut cette action pour l'éternité ? (Quid hoc ad aeternitatem?). Elève-toi au-dessus de la terre, monte jusqu'à Dieu et cherche à juger les choses au point de vue des obligations qu'Il t'impose, de la mission qu'Il te confie ici-bas.
    Invoque avec ferveur l'assistance du Saint-Esprit, avec d'autant plus d'insistance que l'occasion sera plus grave ou le doute plus grand, pour qu'il te montre la voie de Dieu. Dieu veut notre salut et Il exaucera toujours une telle prière faite humblement et avec une intention pure. Et quand tu auras ainsi pesé toutes choses dans ta conscience et en présence de Dieu, quand tu seras éclairé sur ton devoir, confie-toi dans l'assistance de Dieu et agis fermement et sans hésiter, avec calme, sagesse, prudence, mais sans jamais prendre pour règle les maximes, les jugements et les passions des hommes.
    Il est des devoirs que Dieu t'a tracés par ta naissance même et auxquels tu dois rester fidèle. Tu es Français, tu es un rejeton de ce qui a été la Maison royal de France. J'ai écrit ailleurs (et il te sera donné connaissance de cette note) la manière dont j'envisage nos obligations envers la France.
    Que Dieu daigne te guider et t'éclairer dans l'accomplissement de ces grands devoirs. Reste dévoué à ton pays, même si tu n'as pas le bonheur d'y vivre. Quand même nous devrions être à jamais exclus de la France, il faudrait rester Français.
    Ne t'enorgueillis jamais de ton origine, fardeau sous lequel Dieu t'a fait naître et dont tu es impuissant à te décharger, source dans le temps troublé où nous sommes, de douleurs et de persécutions de tous genres. N'y pense que pour comprendre les graves obligations qu'un pareil héritage t'impose et pour demander à Dieu les vertus qui te rendent digne de tes aïeux et de ton nom. En attendant, applique-toi à des devoirs non moins essentiels et d'autant plus importants qu'ils sont de chaque jour et de chaque heure. Mets le temps à profit, il est le prix de l'éternité. Travaille à acquérir une solide instruction. Apprends à fond l'histoire de ton pays et de ta famille. Apprends aussi à fond ta langue ; exerce-toi à manier la parole et la plume avec facilité, solidité, correction, élégance c'est une puissante arme à mettre au service de toutes les bonnes causes. Ta famille t'en fournit plus d'un exemple. Apprends aussi tout ce qui peut t'aider à faire honneur à ton nom et à ta famille dans les milieux où tu seras appelé à vivre; c'est un devoir d'état. Combats tes défauts naissants. II faut savoir se vaincre et, pour cela, s'y exercer dès le jeune âge. Sois fort contre toi-même et tu seras fort contre tout ce qu'il te faudra combattre. Ne ménage pas trop ton corps ; l'homme esclave de ses aises et de sa sensualité est incapable de rien de grand, de rien de sérieux, même en ce monde, et compromet son éternité. Remplis exactement et dans un esprit chrétien les devoirs de ton état et de ta vocation, ils sont les premiers dans l'ordre de Dieu.
   Vis selon ta condition, avec dignité si tu peux, mais sans luxe. Pauvre (qui peut prévoir les vicissitudes humaines ?), humilié, délaissé, réjouis-toi d'être semblable à Jésus-Christ. Pour un chrétien, la pauvreté est une inestimable grâce. Réduis ton état de maison à ce que permet ta fortune et ne fais pas de dettes; elles sont un poids pour la conscience. Riche et dans les honneurs, tremble en pensant aux paroles de Notre-Seigneur Jésus-Christ souviens-toi que la richesse n'est qu'un dépôt dont Dieu te demandera compte, qu'il y a une stricte obligation à l'employer pour le bien du prochain, que les honneurs passent comme la fumée et sont un danger pour l'âme. Fixe un large chiffre d'aumônes, proportionné à ta fortune, et tâche d'en remettre quelques-unes toi-même en visitant les pauvres. La visite des pauvres et des malades sera spécialement regardée par Dieu au jugement. Sois pour ta mère, je ne saurais assez te le dire, le fils le plus tendre, le plus respectueux, le plus dévoué ; imite ses vertus. Sois bon, affable, doux pour ceux qui t'entourent et pour tes serviteurs. Occupe-toi avec charité et prudence de leurs intérêts spirituels comme de leurs intérêts temporels. Le serviteur, si humble qu'il soit, a droit à notre reconnaissance et à. nos respects.
    Sois fidèle à tes amis et à tous ceux qui t'auront rendu service.
   Je prie instamment Dieu de te donner une conscience délicate et éclairée et un saint pour guider ton âme. Quand Dieu t'aura fait trouver ce guide sage et éclairé d'en-haut, n'omets jamais de le consulter dans les occasions importantes. Prie journellement pour le repos de mon âme. Fais dire au moins une fois par mois, tant que. tu vivras, et après toi si tu le peux, une Messe à mon intention. Applique toujours, à mon âme une partie des indulgences que tu gagneras.
    Relis de temps en. temps ces lignes. Elles sont le seul appui que ma tendresse puisse té laisser ici-bas, et pense, en les lisant, à ton père qui t'aime et te bénit du plus profond de son cœur.

Vincennes, le 16 février 1883, 2° Vendredi de Carême, Fête des clous et de la lance de N.-S. J.-C. 
FERDINAND PHILIPPE d'ORLÉANS.
Duc d'Alençon.

Sophie-Charlotte en 1885
À ma bien aimée Sophie
    Que Dieu te bénisse et te protège, ma bien-aimée Sophie, qu'Il t'aide à surmonter les épreuves de cette vie. Il n'a pas permis que nous les traversions ensemble, incline-toi devant sa très sainte et toujours adorable Volonté.
    Sois bénie de tout le bonheur que tu m'as donné. Remercie avec moi le Bon Dieu de t'avoir amenée à comprendre et à pratiquer une vie profondément chrétienne. Je l'en ai bien souvent humblement remercié sur cette terre et pour ton âme et pour la mienne aussi, tu le sais.
    Cherche en toutes choses où est le devoir et accomplis-le toujours, quoiqu'il t'en coûte. Défie-toi des premiers mouvements par trop vifs, des entraînements ou des antipathies naturelles. Réfléchis, raisonne, isole-toi des préoccupations exclusivement personnelles avant d'agir. Dans les circonstances douteuses et difficiles, invoque avec ferveur et avec une intention pure les lumières du Saint-Esprit, et ne doute pas que Dieu t'éclairera si vraiment tu ne cherches que ton devoir, c'est-à-dire sa Volonté. Prends conseils de personnes qui ont de l'expérience, de la sagesse, de la foi et de la piété.
    Un de tes principaux devoirs sera de soutenir Papa, de lui donner la consolation de voir ses petits-enfants; à eux, de le voir et de le connaître. À mesure qu'ils grandiront, sa vue et ses exemples leur seront de plus en plus salutaires, et rien ne remplace dans l'éducation cette vue journalière d'une vie toute de dignité et de haute vertu. Il y aura aussi bien des circonstances où il sera indispensable de prendre son avis et de demander son assentiment. Ne décide jamais rien de grave sans l'avoir consulté. Témoigne-lui tendresse, dévouement, confiance, et appuie-toi sur sa haute sagesse, sa grande expérience, sa conscience et l'élévation de ses sentiments.
  Sois, comme tu l'as toujours été, affectueuse pour tes bellestsœurs et soutenez-vous toutes mutuellement. Consacre-toi à l'éducation de nos enfants, lourde responsabilité, mais source de grands mérites devant Dieu, et qui retombe aujourd'hui sur toi seule.
    J'ai écrit, dans une sorte de note, des idées, générales là-dessus, et je te prie d'en tenir compte. Un point auquel j'attache beaucoup d'importance, c'est le choix d'une direction de vie, d'un état, d'une vocation, d'une carrière. Il faut en faire sentir la gravité à l'enfant avant que le moment de se décider approche, afin qu'il y pense et qu'il prie lui-même pour cela. Il n'est pas bien, à mon sens, et il peut y avoir une lourde responsabilité à enlever brusquement une telle décision en parlant tard et soudainement à un enfant qui ne s'y attend pas, et qui peut ensuite se croire engagé ou se trouver gêné par sa réponse. J'ai écrit des conseils, sous forme de lettres, adressés à chacun de nos enfants, tu les liras d'abord et les leur feras lire. J'ai également écrit une note sur nos devoirs de famille, que tu liras et dont tu leur donneras connaissance en temps utile et qui doit rester plus tard entre les mains d'Emmanuel. Tant que les enfants seront mineurs, tu auras l'usufruit de leur fortune. Gère-la avec ordre, sagesse et économie ; veilles-y constamment par toi-même, c'est un devoir essentiel. Ne demande et n'accepte pas là-dessus des conseils à la légère, mais consulte de vrais amis dévoués et entendus, Bocher tout le premier ou ceux qu'il indiquera.
    Donne toujours à nos enfants l'exemple d'une vie réglée, où le temps est économisé, où règne le devoir ; où le travail, où l'occupation sérieuse aient la part principale. Cela et la pratique assidue et régulière de la religion, constituent la vraie piété que je désirerais ardemment faire entrer dans leur cœur.
    Pardonne-moi les chagrins que j'ai pu te causer. Fais dire des Messes, prie et fais prier des communautés religieuses pour le repos de mon âme, je te le demandé instamment. Délivre, je t'en conjure, de ces cruelles flammes, mon âme que Dieu a unie à la tienne, qui t'a aimée de la plus tendre des affections ici-bas, qui t'aime d'un amour éternel parce qu'il est chrétien.

13 janvier 1871-14 juillet 1880.

Vincennes le 19 février 1883.
FERDINAND PHILIPPE d'ORLÉANS
Duc d'Alençon.

Louise vers 1891
Photo Karl Ross, Rosenheim
A ma bien aimée fille Louise (6)

    Ces lignes t'apporteront, ma si chère enfant, le dernier souvenir et la dernière bénédiction de ton père.
   Prie avec ferveur pour le repos de mon âme et applique-lui des indulgences, surtout les jours de communion. Aime, vénère et console ta mère et ton grand-père, c'est ton premier devoir.
    Sois tendrement unie à ton frère; tu peux avoir sur lui par ton affection et ton dévouement une douce et efficace influence. Emploie-la pour son bien spirituel et temporel. Soyez tous deux affectueusement dévoués à vos tantes et oncles, et contribuez à maintenir l'union dans notre famille.
    Sois douce, humble, pieuse comme les grandes saintes de notre race. Le bien que peut faire autour d'elle, une jeune fille, une femme, une mère de famille pieuse, par son seul exemple, par ses prières, par toute une direction doucement imprimée à tout ce qui l'entoure, est incalculable. En elle et par elle peuvent être bénies plusieurs générations.
    Ma sainte et vénérée grand-mère, la Reine, en est un exemple. Inspire-toi de ces souvenirs.
   Ce que j'ai écrit pour ton frère au sujet de la piété et de la religion, s'applique à toi aussi, et plus encore. C'est aux femmes à servir de modèle en cela.
    À toi aussi je répète fais honneur à ta race et à ton nom, non par une ridicule vanité, mais par une vie vertueuse. Acquiers les qualités et les talents qui te permettent de faire bonne figure au milieu de ceux de ton rang et de servir de modèle en tout ce qui touche à l'éducation. C'est un des devoirs d'état de ceux que Dieu a fait naître dans un rang élevé.
    Quelle que soit l'existence que Dieu te destine, que toute ta vie soit profondément chrétienne. Pèses-en tous les actes, règles-en tous les détails en vue de l'éternité. Je te bénis comme je t'aime, ma chère Louise, du plus intime de mon âme.

Vincennes le 19 février 1883.

FERDINAND PHILIPPE d'ORLÉANS
Duc d'Alençon.

1. La duchesse d'Alençon (1847-1897). Sophie de Wittelsbach, « duchesse en Bavière », avait épousé à Possenhofen, le 28 septembre 1868, Ferdinand d'Orléans, duc d'Alençon. Elle devait mourir dans l'incendie du Bazar de la Charité en 1897.
2. Le duc de Nemours (1814-1896). Second fils de Louis-Philippe et de Marie-Amélie, Louis d'Orléans, duc de Nemours, surnommé dès 1850 « le légitimiste de la famille d'Orléans », avait épousé, le 27 avril 1840, Victoire de Saxe-Cobourg-Gotha (1882-1857). M. René Bazin a consacré au duc de Nemours une excellente monographie, rédigée sur documents inédits (Paris. Emile Paul 1907, in-8°).
3. Marguerite d'Orléans (1848-1893), mariée, le 15 janvier 1872, au prince Ladislas Czartoryski.
4. Blanche d'Orléans, née à Claremont le 28 octobre 1857, aujourd'hui seule survivante de sa génération it très occupée, à Paris et à Lourdes, d 'oeuvres chrétiennes et charitables.
5. Emmanuel d'Orléans, duc de Vendôme, né le 18 janvier 1872 et marié, le 12 février 1896, à la princesse Henriette de Belgique.
6. Louise d'Orléans, née le 9 juillet 1869 et mariée, le 15 avril 1891, au prince Alphonse de Bavière.

Source du texte : La Revue des questions historiques, Marquis de Beaucourt, 1er juillet 1926.

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