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mardi 14 juin 2022

Sondra Radvanovsky enchante la reprise d' Un ballo in maschera au Bayerische Staatsoper.

Crédit photographique: Wilfried Hösl

La reprise d'Un ballo in maschera de Giuseppe Verdi au Bayerische Staatsoper a été marquée par un  nombre important de désistements pour raisons de maladie : le chef d'orchestre Daniele Rustioni et trois chanteurs, Carlos Alvarez, Judit Kutasi et Andrew Harris ont dû être remplacés dans l'urgence. Paolo Arrivabeni a repris la baguette, Roman Burdenko a chanté Renato, Silvia Beltrami a repris le rôle d'Ulrica et Simon Lim celui de Samuel. 

On revoit avec plaisir l'intelligente mise en scène de 2016 de Johannes Erath, une des plus belles productions de l'ère Bachler. Le metteur en scène livre une lecture plus psychologique et onirique qu'historique d´un récit qu´il inscrit dans la haute société sans doute américaine, — version de Boston oblige, — de la fin des  années 20 et du début des années trente, comme en témoignent les superbes costumes de Gesine Völlm, les fracs et les chapeaux claques des habits de soirées, et les robes charleston du bal masqué, ou les robes de chambre de Renato et de Riccardo. Nous découvrons un monde eschérien autour d'un immense lit dont on ne peut dire qu'il est king size puisqu'on est en Amérique : le lit est le symbole du pouvoir absolutiste (on se rappellera son importance dans le cérémonial versaillais), celui tant de la conjugalité que de l'adultère. Dans la logique d´un imaginaire issu du cerveau d´un Riccardo rêvant dans son lit, il opte pour l´unité de lieu avec un décor unique conçu par Heike Scheele: une scène circularisée au carrelage dont les marbres forment un dessin mouvant, entourée d´un rideau de scène fait de fins voilages, qui se peut se déplacer ou s´ouvrir au gré des scènes et bordée d´un grand escalier circulaire qui à l´une de ses extrémités s´enfonce dans la scène et à l´autre va se perdre dans les combles, et portant en son centre un large lit entouré de deux tables de chevet portant des luminaires aux globes d'une opale laiteuse. Erath organise un monde pour partie onirique en noir et blanc qui circule en spirale autour du lit central. Une série de thèmes traversent l'opéra et le structurent comme autant de leitmotivs: entre autres mais particulièrement remarquables le cinéma et la ville américaine nocturne des années 20 et 30 (excellentes projections vidéo de Lea Heutelbeck), le cercle et la spirale de l´espace scénique, du carrelage, du grand escalier et du rideau de voiles, la sphéricité des globes lumineux qui deviennent, lorsqu´Oscar s'empare de l´un d´entre eux, la boule de cristal de la voyante, la circularité du récit ouroborique avec la présence d´Ulrica en début et fin d´opéra, et enfin le thème du double. Les personnages sont doublés et les scènes sont dupliquées en effet inversé de miroir: Riccardo se démultiplie en un pantin qui au fil de l´action change trois fois de costume (un pantin de ventriloque manipulé par Oscar et par Riccardo apparaît en robe de chambre au début du premier acte, en costume de marin pêcheur au deuxième tableau, puis en habit de soirée pour le final), Amelia reçoit elle aussi un double joué par une actrice de même stature et de même coiffure accompagnée de l´enfant, ce qui fat apparaître la mère aux cotés de l´amante et de l´épouse au coeur partagé; le plafond répète les scènes comme un immense miroir, sauf au dernier acte où le reflet du lit porte un double de Riccardo figé car déjà assassiné. Dans la triangulation amoureuse, la duplicité est évidente dans le chef de  Riccardo et d´Amelia, ce qui n´est pas le cas de Renato qui, ami et époux à la fidélité irréprochable, a pour double un Renato jeune et heureux portant sa jeune épouse vers la chambre conjugale. Riccardo est certes le personnage le plus complexe et le plus ambigu de cette mise en scène: s´il se dit à l´abri du danger entouré du rempart de ses fidèles, il est cependant suicidaire et téméraire. Il finit emporté par un destin qu´Ulrica a déjà dévoilé que symbolise encore le bas de sa robe de chambre, décoré d´un imprimé de la Grande Vague de Kanawaga d´Hokusai, une image de l´impermanence du monde où l´artiste saisit l’instant où l´énorme vague est sur le point d’engloutir les frêles esquifs d´infortunés pêcheurs  dont l’existence éphémère est soumise au bon vouloir de la nature toute puissante. L´image convient particulièrement à Riccardo qui se déguise en marin et que son ami est sur le point d'assassiner. Sic transit gloria mundi !

Sondra Radvanovsky
Le grand orchestre  bavarois et les choeurs n'ont pas failli à leur réputation d'excellence, malgré le remplacement soudain du chef. Spécialiste du répertoire italien du 19ème siècle, Paolo Arrivabeni,  soucieux du soutien aux chanteurs  a su restituer les couleurs et les atmosphères de la partition de Verdi, avec ici des tempos lents dans les passages mélodiques et là une vivacité pleine de vitalité dans les élans dramatiques. On retrouve le ténor polonais Piotr Beczala qui prête avec une grande plasticité sa voix au timbre chaud et aux aigus solaires aux diverses facettes du personnage de Riccardo. Beczala se joue des difficultés du rôle, il passe sans problème de la légèreté du début de l´opéra aux accents nettement plus élégiaques du duo avec Amelia ou dramatiques du final. Sondra Radvanovsky, inoubliable Amelia, est la reine incontestable de la soirée, impressionnante de présence scénique et d'intensité dramatique, avec ce timbre de voix si particulier, sombre et un peu rauque, avec des aigus puissants, extrêmement sensibles sans être jamais criés, une technique exceptionnellement maîtrisée qui lui permet d'exprimer la palette nuancée des émotions de son personnage.

Silvia Beltrami pratique avec succès le rôle d'Ulrica sur les scène européennes depuis 2017 (Fenice, Bolchoi, Teatro Regio, Mikhailovsky ou Madrid) et l'avait déjà chanté avec Sondra Radvanovsky. Elle l'interprète d'une voix pleine et sonore avec les belles couleurs de son mezzo-soprano, dramatique sans excès ni folie, avec une belle expression du déchirement intérieur de la devineresse qui hésite à prononcer le pire. La chanteuse semble avoir intégré sans problème apparent les indications de la mise en scène alors qu'elle n'a repris le rôle que le matin de la représentation ! Roman Burdenko, arrivé en urgence de Vérone, effectue lui aussi un remplacement de dernière minute, sans avoir eu l'occasion de participer aux répétitions. Malgré cela, il réussit une intégration quasi parfaite en jouant un Renato imposant, empreint de loyauté et de noblesse morale, qu'il chante de son baryton puissant de belle intensité et interprète avec une présence physique impressionnante. Sa performance est dûment saluée par les applaudissements accompagnés de tapements de pieds d'un public reconnaissant. La soprano américaine Deanna Breiwick qui chante Oscar est loin d'avoir la puissance vocale de ses partenaires de scène. Si sa voix ne passe pas toujours l'orchestre, elle s’élève facilement dans les aigus et se permet des sauts d'octave réussis. On ne parvient pas toujours à saisir son texte, mais son jeu de scène exprime la vivacité pétillante et l'espièglerie un peu enfantine du rôle. Simon Lim a quant à lui heureusement remplacé Andrew Harris dans le rôle de Samuel.

Le professionnalisme de l'équipe du Bayerische Staatsoper, l'engagement et la disponibilité de Paolo Arrivabeni, Silvia Beltrami, Roman Burdenko et Simon Lim ont fait bien davantage que simplement sauver une soirée hantée par le spectre de la maladie comme en témoignèrent les applaudissements nourris d'un public enchanté de sa soirée.



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