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samedi 5 septembre 2026

La Drammaturgia de Leo Allatius — Monument de la Bibliographie Théâtrale et Lyrique baroque

Au cœur du XVIIᵉ siècle romain, alors que le théâtre profane et les premières incantations de l'opéra connaissaient une effervescence sans précédent, un érudit d'exception jetait les fondations d'une discipline nouvelle. Leo Allatius (Leone Allacci, vers 1586–1669), savant d'origine grecque né sur l'île de Chios, théologien de renom et éminent conservateur de la Bibliothèque Vaticane, entreprit une œuvre titanesque : répertorier, ordonner et préserver la mémoire de la création dramatique italienne. De cette ambition naquit la Drammaturgia, publiée pour la première fois à Rome en 1666 chez l'imprimeur Giovanni Mascardi, inaugurant ainsi le tout premier catalogue systématique de l'histoire du théâtre et de la musicologie italiennes.
Édition augmentée de 1755

L'Édition Princeps de 1666 : Naissance d'un Répertoire

Bénéficiant d'un accès privilégié aux trésors enfouis des collections pontificales ainsi qu'à sa propre bibliothèque, Allatius conçut un ouvrage au format in-octavo classant par ordre alphabétique de titres plusieurs milliers d'œuvres. La Drammaturgia embrassait l'ensemble de la production dramatique en langue italienne — ou représentée sur la péninsule — depuis l'invention de l'imprimerie jusqu'au milieu du Grand Siècle.

Tragédies, comédies, pastorales, comédies d'intrigues, prologues, drames sacrés (rappresentazioni sacre) et surtout les premiers drammi per musica — jalons fondamentaux de l'opéra baroque naissant — s'y trouvaient minutieusement consignés. Pour chaque entrée, l'auteur s'efforçait d'établir le titre exact, l'identité de l'auteur ou du librettiste, la ville d'édition, le nom de l'imprimeur, l'année de parution, ainsi que des indications précieuses sur les compositeurs et les lieux de première représentation.

La Préface Originale d'Allatius : "L'Allacci a chi legge"

En tête de son édition de 1666, Allatius adresse au lecteur une préface capitale — "L'Allacci a chi legge" —, véritable manifeste d'érudition où se mêlent la rigueur du bibliographe, la modestie du pionnier et la conscience aiguë de la portée de son entreprise.

Texte original (Rome, 1666)

« Se mai per l'adietro alcuno ha desiderato di sapere, qual sia la copia delle Comedie, Tragedie, Pastorali, Rappresentationi, & altre Compositioni simili, che fino a questo tempo siano state composte, o stampate nella nostra Lingua Italiana, haverà certamente provato non piccola difficoltà nel sodisfare a questo suo desideriò; non ritrovandosi fin'ora dato alle stampe alcun Libro, dove di ciò diffusamente si tratti.

Onde parendo a me cosa degna di non esser lasciata in tutto sepolta nell'oblio, ho voluto pigliar fatica di raccogliere in questo breve volume tutti quei Titoli di Drammi, che fin'ora sono potuti venire a mia notitia, overo da me sono stati veduti in diverse Librarie publiche, e private, o da me medesimo posseduti.

Non nego, che in così gran numero di Libri non possano esser fuggiti alla mia diligenza molti altri, de' quali non ho potuto haver cognitione; come parimente non dubito, che in questo poco, che ho raccolto, non vi siano degni errori, sì per la varietà delle Stampa, come per la diversità delle copie, che diversamente in diversi luoghi si leggono, & ancora per la poca notitia, che si ha di molti Autori, che o sotto finti nomi, o senza nome alcuno hanno dato le loro opere alla luce.

Tuttavie ho voluto dare questo saggio della mia buona volontà in servitio di coloro, che di queste cose si dilettano; sperando, che se al presente da me non si dà l'opera intera, e perfetta, verrà almeno con questo mio Primo Abbozzo aperta la via ad altri di poterla in altro tempo con maggior commodità, e copia di Libri ridurre a perfezzione.

Vivi felice, e gradisci questo mio poco di fatica. »

Traduction française

« Si jamais quelqu'un par le passé a désiré savoir quelle est l'abondance des Comédies, Tragédies, Pastorales, Représentations et autres Compositions similaires qui jusqu'à ce jour ont été composées ou imprimées dans notre Langue Italienne, il aura certainement éprouvé une difficulté non négligeable à satisfaire son désir ; ne se trouvant jusqu'à présent aucune publication où ce sujet soit traité de manière approfondie.

C'est pourquoi, me paraissant être une chose digne de ne pas être complètement laissée enfouie dans l'oubli, j'ai voulu prendre la peine de rassembler dans ce court volume tous ces titres de drames qui, jusqu'à présent, ont pu venir à ma connaissance, ou bien ont été vus par moi dans diverses Bibliothèques publiques et privées, ou possédés par moi-même.

Je ne nie pas que dans un si grand nombre de livres, beaucoup d'autres n'aient pu échapper à ma diligence et dont je n'ai pu avoir connaissance ; de même qu'il ne fait aucun doute que dans ce peu que j'ai rassemblé, il ne s'y trouve des erreurs notables, tant en raison de la variété des éditions que de la diversité des exemplaires que l'on lit différemment en différents lieux, et encore en raison du peu d'informations dont on dispose sur de nombreux auteurs qui, soit sous de faux noms, soit anonymes, ont donné leurs œuvres au jour.

J'ai néanmoins voulu donner ce témoignage de ma bonne volonté au service de ceux qui se délectent de ces choses ; espérant que si pour le moment je ne donne pas une œuvre complète et parfaite, au moins ce Premier Ébauche ouvrira la voie à d'autres pour pouvoir, en d'autres temps, avec plus de commodité et d'abondance de Livres, la porter à sa perfection.

Vis heureux, et reçois avec bienveillance ce peu de ma peine. »

L'Édition Monumentale de Venise (1755) : L'Accomplissement d'un Vœu

L'appel lancé par Allatius à la fin de sa préface — souhaitant que sa « première ébauche » servît de tremplin à des érudits futurs — devint réalité près d'un siècle plus tard. Face à l'essor prodigieux de l'opéra vénitien et napolitain, l'édition de 1666, devenue incomplète, exigeait une révision majeure.

Sous l'impulsion d'érudits de premier plan tels que Giovanni Cendoni, Apostolo Zeno (homme de lettres et célèbre librettiste) et Giammaria Mazzuchelli, l'ouvrage fut considérablement refondu et publié à Venise en 1755 par l'imprimeur Giambatista Pasquali.


Édition Princeps (Rome, 1666)Édition Augmentée (Venise, 1755)
Éditeur / ImprimeurGiovanni MascardiGiambatista Pasquali
Format matérielIn-octavo(1volume)In-quarto (grand format, double colonne)
Ampleur du catalogueEnviron 6 000 noticesPlus de 15 000 notices enrichies
Période couverteOrigines jusqu'en 1665Origines jusqu'au milieu du XVIIIᵉ siècle (1755)
Appareil critiqueClassement par titres, index sommaireIndex croisés complexes (auteurs, compositeurs, pseudonymes, lieux)
Cette refonte ne se contenta pas de faire plus que doubler le volume initial des entrées : Apostolo Zeno et ses collaborateurs rectifièrent des centaines d'atributions erronées, levèrent les pseudonymes d'auteurs dissimulés et répertorièrent les créations majeures du siècle d'or lyrique (incluant les œuvres de Vivaldi, Haendel ou Scarlatti).


Voici la traduction de la préface de l'édition de 1755

" Avis au Lecteur (Venise, 1755)

Dès la moitié du siècle dernier, Monseigneur Lione Allacci, homme si célèbre dans la République des Lettres, avait formé pour son propre divertissement un Catalogue de tous ces Compositions italiennes propres à être représentées dont il avait eu connaissance, tant imprimées que manuscrites, en vers et en prose ; et il le fit ensuite imprimer à Rome en l'année 1666 sous le titre de Drammaturgia. Bien que le Livre contînt pour une bonne moitié tout autre chose que des titres de semblables Compositions, il devint néanmoins si rare en peu de temps qu'il ne peut aujourd'hui se retrouver qu'avec peine et à un prix très cher.

Il y eut donc quelqu'un qui pensa à le réimprimer. Mais ce n'était pas une entreprise si facile que cette double tâche : corriger les erreurs de son premier Auteur — qui n'étaient ni peu nombreuses ni légères — et ajouter à ce Catalogue tout ce qui y manquait. De plus, ce n'était pas un petit embarras que de devoir continuer la série jusqu'à nos temps, si féconds et abondants en semblables travaux. Ces difficultés furent néanmoins en grande partie surmontées par l'infatigable diligence de Giovanni Cendoni, Vénitien, qui, avec l'aide du célèbre Apostolo Zeno et d'autres habiles et savants amis, observa, confronta, rassembla, et, en les amendant, ajouta tout ce qui, dans ce genre, était sorti à la lumière publique jusqu'à l'année 1748, ou peu après.

Mais ayant clos ses jours avant de pouvoir voir conduite à sa fin et publiée par les presses sa fatigue, celle-ci passa, selon son vœu, entre les mains du R. P. F. Giovanni degli Agostini, M. O. et très digne Bibliothécaire du Couvent de la Vigna à Venise. Et ce dernier ne pouvant, étant déjà gravement occupé par d'autres travaux littéraires, lui donner la dernière main comme l'avait désiré Cendoni, le Manuscrit passa, par un curieux événement, entre les mains d'un autre Personnage. Celui-ci, prié par ledit Père degli Agostini, s'attela de bonne volonté à accomplir le reste ; et revoyant, réordonnant et accroissant à nouveau avec une patience incroyable les choses recueillies, il donna le loisir à l'Imprimeur de commencer cette nouvelle Édition de la Drammaturgia, sans penser d'ailleurs à la conduire au-delà du temps où Cendoni l'avait terminée.

Mais considérant ensuite qu'il aurait été généralement regrettable qu'elle apparût à la lumière de manière non entièrement accomplie ni continuée jusqu'à la présente année 1754 — de sorte qu'à peine publiée, elle aurait eu besoin d'une autre main qui la perfectionnât — ; et d'un autre côté, prévoyant qu'il était chose quasi impossible de pouvoir avoir une connaissance diligente de toutes les Représentations Italiennes imprimées dans ces derniers temps dans tant de parties de l'Europe (comme pour ainsi dire en Allemagne, en Espagne, en Angleterre, et jusqu'en Russie où a déjà pénétré le plaisir du Théâtre Italien), pour cette raison, après quelques réflexions convenables, on résolut d'en donner au moins autant qu'il était possible ; étant certainement préférable d'en avoir une bonne partie plutôt qu'aucune.

Dans un Supplément donc (qui, sachant bien ne pas être tel que l'entière perfection de l'Œuvre l'exigerait, en a été séparé à dessein), sont donnés enregistrés tous ces Compositions qui, après 1748 ou peu après, furent publiées par les presses et parvinrent à notre connaissance. Et celles-ci ne seraient pas encore parvenues au nombre où elles sont sans l'aide courtoisement prêtée par ledit respectable Personnage, auquel, tout comme pour le reste de l'Œuvre, est dû dans cette partie le mérite principal.

De la méthode tenue dans ce travail, il n'est besoin de parler minutieusement, l'œuvre elle-même suffisant à la montrer d'elle-même. Toutefois, il est nécessaire d'avertir :

  • Que les Compositions enregistrées par Allacci et qui forment, pour ainsi dire, le corps de sa Drammaturgia, sont données par nous marquées d'un astérisque, afin que sans peine on puisse les distinguer de celles ajoutées depuis.

  • Qu'à la fin de toute l'Œuvre a été placé un Index exact des noms et prénoms des Auteurs, pour le plus grand confort des Érudits Lecteurs.

  • Et enfin : Que si parfois l'on ne retrouvait pas enregistrées par nous avec un scrupule excessif toutes les diverses Éditions de quelque Composition, ou si n'étaient pas mentionnés par le menu les changements faits soit dans le titre, soit dans une autre partie de celle-ci lors d'autres réimpressions subséquentes, cela ne doit pas être attribué à notre manque. Mais qu'on sache au contraire que les unes et les autres ont été omises à dessein pour ne pas apporter à autrui beaucoup plus d'ennui que de profit en en faisant une mention trop minutieuse.

Du reste, il ne faut pas croire que nous ayons donné exactement dans cette notre Édition, sans exception, tous les titres des Compositions Italiennes imprimées et propres à être représentées. Chacun sait fort bien que c'est là une mer sans rivages, et nous l'avons appris à nos dépens. C'est pourquoi nous prions sincèrement quiconque observerait soit des erreurs notables, soit des manquements importants dans la présente Édition, d'en avertir courtoisement le Libraire, afin qu'en réimprimant une fois ou l'autre le Livre, il puisse être conduit à une bien plus grande perfection pour l'honneur commun de la Nation Italienne, de laquelle reconnaît sa naissance et sa forme le Théâtre moderne.

De cette manière, outre l'Histoire de notre Poésie (qui peut tirer beaucoup de lumières de cette Œuvre), elle viendra servir de non moindre utilité aux Écrivains de l'Histoire Littéraire de nos Provinces et Villes, lesquels pourront parfois y reconnaître au passage quelque concitoyen dont ils n'avaient peut-être pas connaissance ou dont, s'ils l'avaient, ils ne savaient pas qu'il avait été poète.

Accueillez donc favorablement notre œuvre ; améliorez-la s'il est en votre pouvoir, et vivez heureux."

Héritage et Portée Historique

La Drammaturgia d'Allatius, consacrée et pérennisée par sa réédition de 1755, demeure la pierre angulaire de l'histoire du théâtre et de la musicologie modernes. En consignant avec méthode des pièces éphémères, des représentations de cour ou des livrets d'opéra voués à l'oubli, Allatius a sauvé de l'anéantissement des pans entiers du patrimoine dramatique européen. Elle reste, aujourd'hui encore, la source primaire incontournable pour dater, attribuer et comprendre la genèse du spectacle baroque.

Pour lire gratuitement la Drammaturgia de 1755, cliquer ici. Les illustrations sont empruntées à ce livre.

Post précédent sur Leo Allatius : Du Saint Prépuce aux vampires de Chios - L'extraordinaire univers baroque de Léonce Allatius

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