| Deux monuments funéraires en cours d'investigation |
Of one blood, le nouvel opéra de Brett Dean, vient de connaître une première triomphale à la Bayerische Staatsoper. C'est l'Opéra d'État de Bavière qui a pris l'initiative de la commande de l'oeuvre au compositeur australien, en association avec l'Opéra de Santa Fe, l'Opéra d'État d'Australie-Méridionale et l'Opéra de Garsington.
Le titre de l'opéra Of one blood (D'un même sang, D'un même lignage) renvoie à l'histoire de Marie Stuart et d'Élisabeth I, deux femmes puissantes et apparentées qui régnèrent respectivement sur l'Écosse pour la première (de 1542 à 1587) et sur l'Angleterre et l'Irlande pour la seconde (de 1558 à 1603). Cousines germaines au deuxième degré, elles avaient pour ancêtre direct un grand-père commun, le roi d'Angleterre Henri VII. Les deux reines, qui ne se rencontrèrent jamais, restèrent néanmoins brouillées toute leur vie : le règne d'Élisabeth Ière dura près d'un demi-siècle, celui de Marie Stuart un quart de siècle. Une lutte acharnée pour le pouvoir entre la domination protestante et l'opposition catholique, et finalement la pression du Parlement, contraignirent la reine d'Angleterre à ordonner l'exécution de Marie Stuart. Le lien de parenté avait placé Marie Stuart dans la ligne de succession directe du trône d'Angleterre, ce qui constituait une menace politique majeure pour Élisabeth. Ironie du sort, les tombeaux de ces deux femmes qui ne se rencontrèrent jamais, se trouvent côte à côte dans la Lady Chapel, la chapelle mariale que fit construire leur ancêtre commun Henry VII à l'abbaye de Westminster, à Londres.
L'histoire des deux reines est bien connue, elle est relatée dans de nombreux ouvrages historiques et dans la pièce de Friedrich Schiller, Marie Stuart, et a inspiré plusieurs opéras, dont, au 19ème siècle, Elisabetta, regina d'Inghilterra (1815) de Gioachino Rossini, la Trilogie Tudor de Gaetano Donizetti et Marie Stuart de Louis Niedermeyer (1844), au 20ème siècle, la Gloriana de Benjamin Britten (1953) et plus récemment Mary, Queen of Scots (1977) de Thea Musgrave et en 1980 Мария Стюарт (Marie Stuart), un opéra-ballade du compositeur russe Sergueï Slonimski.
L'histoire de cette famille dysfonctionnelle est portée aujourd'hui à l'opéra par une famille harmonieuse et très créative, celle du compositeur Brett Dean, de son épouse Heather Betts qui en a composé le livret et de leur fille, la mezzo-soprano Lotte Betts-Dean, qui interprète une des dames d'honneur de Marie Stuart.
Heather Betts, artiste peintre expressionniste figurative et librettiste, est particulièrement connue pour ses toiles inspirées par la littérature, la philosophie et les livrets d'opéra. Réalisant un travail académique parfaitement documenté, elle a puisé son inspiration pour le livret dans des documents historiques, dans les lettres des deux reines et d'autres sources du 16ème siècle. La relation tumultueuse des deux femmes a été entretenue entièrement à distance par le truchement d'intermédiaires et de courtisans, ou par correspondance. En raison de cette distance imposée, les deux cousines vivaient dans les pensées l'une de l'autre, donnant forme à une présence en absence obsessionnelle. Dans la version qu'en donne la librettiste, la spirale des luttes de pouvoir, des intrigues, de la violence, de l'influence aristocratique et du regard féminin sur l'histoire, qui s'est intensifiée au fil des décennies, est condensée en une dramaturgie captivante, offrant un écrin idéal à la musique de Brett Dean.
Avec cet opéra, le compositeur Brett Dean renoue avec l'univers de l'anglais élisabéthain déjà exploité dans son Hamlet et qui est ici puisé directement dans les lettres et écrits d'Élisabeth et de Marie compilés par son épouse. « Si la confrontation dramatique et directe entre Élisabeth et Marie ne s'est en réalité jamais produite, les deux personnages sont cependant la plupart du temps ensemble sur scène, mais chacune dans son propre espace. C'est comme un écran partagé, explique Heather Betts. Elles chantent aussi ensemble. » À noter qu'inspirée par son livret la librettiste a créé une série d'oeuvres picturales qui seront prochainement exposées, et que l'on peut déjà découvrir en ligne.
Le metteur en scène Claus Guth et le scénographe Étienne Pluss ont emprunté des éléments du décor à la Chapelle de la Vierge (La Lady Chapel) de l'abbaye de Westminster. Les premières scènes donnent à voir les somptueux monuments funéraires en marbre blanc surmontés des gisants des deux reines, qui se font face de part et d'autre de la nef centrale, et, descendant des cintres, un des pendants qui orne la voûte en éventail finement sculptée de la chapelle. Le pendant fait figure de métonymie pour toute l'architecture de la chapelle. Les monuments et le pendant se trouvent au centre d'un hangar ultra-moderne doté de portes coulissantes. Le hangar a une propreté de laboratoire, des personnages en surtout blanc, portant casques et bottes également blancs, s'activent autour des deux monuments introduits par les portes latérales. Peut-être s'agit-il d'une équipe de restaurateurs ou d'historiens. Un appareil de levage leur permet de soulever le couvercle d'un des sarcophages, ils en retirent un pendentif, une petite croix en or. Au premier acte, la scène est clairement divisée en deux territoires, ceux d'Elisabeth et de Marie, une large bande noire viendra encore renforcer l'impression de séparation, elle se combine visuellement avec le pendant de la voûte pour figurer la forme d'une croix, une croix noire dont le symbole est patent : le conflit entre les deux reines est aussi celui d'une guerre de religion, la couleur noire signale que la Mort rode en quête d'illustres victimes. Deux assassinats ont endeuillé la cour écossaise, Marie Stuart est sa prochaine victime.
Entre le premier et le deuxième acte, la librettiste a opéré un saut temporel de près de 19 années, le temps de l'emprisonnement de Marie Stuart. Au deuxième acte, la scène est recouverte d'un tapis de matières noires, peut-être des morceaux de charbon ou des cendres fuligineuses, où progressent difficilement les dames d'honneur de Marie Stuart qui ont troqué leurs élégants tartans rouges et noirs du premier acte pour des tartans noirs et blancs dont la houille salit le tissu. Les remarquables costumes d'Ursula Kudrna sont particulièrement réussis.
La composition de Brett Dean encadre chacune des deux reines chantées par des sopranos d'un ensemble vocal : Marie est entourée de cinq femmes et Élisabeth de cinq hommes. Son opéra utilise toutes les ressources d'un grand orchestre, elle offre une place de choix à la section des percussions et utilise en outre une vaste série d’indices sonores préenregistrés, dont des voix humaines, le battement des ailes d'un corbeau, des sonorités instrumentales de hautbois, de percussions, de clavecin et d'alto, certaines transformées électroniquement. L'écriture des lettres étant centrale dans le récit, l’opéra s’ouvre sur le crissement de plumes sur un parchemin. « Toutes ces plumes sur le parchemin qui grincent » écrivait Paul Claudel en 1939 dans sa Jeanne d'Arc. Le crissement est ici obtenu à l'aide d'un bâton frotté sur la peau d'une grosse caisse. Brett Dean a créé des rythmes d'écriture nerveux qui rendent compte du sentiment d'urgence qui accompagnait la rédaction de lettres qui devaient arriver rapidement à leurs destinataires. Le battement d'ailes rappelle Lord Darnley, alors époux de Marie, qui, retournant de Glasgow à Édimbourg, peu avant sa mort mystérieuse, aurait été accompagné selon la légende par un corbeau tout au long du trajet.
Les deux rôles principaux se devaient d'être interprétés par des sopranos que la composition approche de manière distincte. « Marie est une soprano légère et lyrique, et avec Vera-Lotte Boecker, nous avons une voix capable d'atteindre des sommets vertigineux et possédant un univers sonore beaucoup plus éthéré. Élisabeth, quant à elle, est interprétée par Johanni van Oostrum ; c'est une chanteuse wagnérienne expérimentée », explique Brett. « Élisabeth a neuf ans de plus que Marie ; elle avait plus de pouvoir et de richesse. Je voulais en quelque sorte refléter sa position et, à cet égard, une sorte de supériorité sur Marie… J'avais en tête l'image d'Élisabeth entourée de cuivres – même s'il faut s'en détacher à un moment donné, car on a envie de l'entendre. Même une soprano wagnérienne ne peut pas tenir toute une soirée avec des cuivres aussi présents. » La prestation des deux sopranos éblouit par son intensité et sa véracité.
Les strates de sonorités électroniques contemporaines, réalisées avec le concepteur sonore Bob Scott, reposent sur les couches sonores qui citent des compositions de la Renaissance. Le claveciniste irano-américain Mahan Esfahani apparaît physiquement avec son instrument sur scène au sein de l'univers d'Élisabeth. L'univers de Marie Stuart est quant à lui associé à un hautbois placé dans la salle. Brett Dean dessine un paysage sonore immersif et global, qui englobe le public et le plonge dans l'univers musical des Tudors, avec des citations de madrigaux anglais, d'oeuvres de William Byrd, de Tallis et des Variations Walsingham de John Bull, que publia la reine Elisabeth, qui, musicienne comme sa cousine, jouait du virginal. Le mixage de la musique contemporaine avec les harmonies de la Renaissance anglaise produit une texture sonore inédite, révolutionnaire et totalement prenante. La direction d'orchestre de Vladimir Jurowski, qui dispose d'une connaissance approfondie de l'oeuvre du compositeur pour l'avoir longtemps pratiquée, est absolument exemplaire. Le directeur musical général et l'orchestre dépeignent avec une maestria confondante les paysages sonores spectaculaires, à la croisée de la tradition et de la transformation, de l'opéra Of one blood. Laissons lui le mot de la fin :
« Brett Dean possède un style distinctif et immédiatement reconnaissable, et je le considère, en un sens, comme le Richard Strauss de notre époque : il a une compréhension exceptionnellement précise des capacités d' un orchestre moderne et compose des partitions d'une grande puissance sonore. (…) Sa musique est un mélange unique de sonorités résolument novatrices et d'éléments qui restent pourtant familiers. »
Conception et distribution
Composition Brett Dean
Livret Heather Betts
Direction musicale Vladimir Jurowski
Mise en scène Claus Guth
Scène Etienne Pluss
Costumes Ursula Kudrna
Conception sonore Bob Scott, Sven Eckhoff
Lumières Michael Bauer
Chorégraphie Sommer Ulrickson
Chœur Christoph Heil
Dramaturgie Yvonne Gebauer, Lukas Leipfinger
Distribution du 17 mai 2026
Élisabeth Tudor, reine d'Angleterre Johanni van Oostrum
Marie Stuart, reine d'Écosse Vera-Lotte Boecker
Consort féminine I Seonwoo Lee
Consort féminine II Mirjam Mesak
Consort féminine III Lotte Betts-Dean
Consort féminine IV Meg Brilleslyper
Consort féminine V Jane Kennedy Freya Apffelstaedt
Consort masculin I / Lord Darnley Liam Bonthrone
Consort masculin II Joel Williams
Consort masculin III / Rizzio Andrew Hamilton
Consort masculin IV / Seigneur écossais I Armand Rabot
Consort masculin V / Seigneur écossais II / Bourreau Paweł Horodyski
Clavecin solo Mahan Esfahani
Orchestre d'État de Bavière
Chœur de l'Opéra d'État de Bavière
Ballet de l'Opéra d'État de Bavière
Crédit photographique © Monika Rittershaus
Sources : les citations sont traduites du programme et du site de la Bayerische Staatsoper.


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