| Onéguine (Jakob Feyferlik) © Nicholas MacKay |
John Cranko fut chorégraphe en chef du Ballet de l'Opéra d'État de Bavière à Munich de 1968 à 1972, une activité qu'il exerça parallèlement à son poste de directeur du ballet de Stuttgart. Il continua de superviser le ballet munichois par la suite, du temps de la direction de Ronald Hynd. À cette époque, beaucoup avaient espéré que Cranko accepterait de quitter Stuttgart pour Munich, mais il en décida autrement. Mais, sans s'y être installé, il créa à Munich des oeuvres montées à Stuttgart, ce qui expliquer qu'Onegin, créé à Stuttgart en 1965, figure depuis 1972 à l'affiche munichoise. Ce ballet est par ailleurs devenu une des rares productions de la seconde moitié du 20ème siècle à acquérir, tant aux yeux du public que de la critique, le statut de classique, à l'instar du Lac des cygnes ou La belle au bois dormant à la fin du 19ème siècle. Le public munichois a pu encore une fois l'ovationner hier soir, lors de la 276ème représentation depuis la première de juin 1972. On peut augurer que cette oeuvre majeure du ballet dramatique sera encore représentée à de nombreuses reprises dans les années à venir à l'instar de deux autres oeuvres de John Cranko, Romeo und Julia et Der Widerspenstigen Zähmung (La mégère apprivoisée). Ses trois chefs-d'œuvre, Roméo et Juliette, Onéguine et La Mégère apprivoisée, restent à ce jour des piliers du répertoire du ballet munichois.
© Nicholas MacKay
L'histoire de la jeune Tatiana, amoureuse d'Oneguine, un dandy arrogant qui la rejette cruellement, continue de fasciner le public. Dansé à Munich depuis plus de cinquante ans, Onéguine a vu nombre de grands danseurs insuffler à ces rôles leur propre personnalité. Comme peu d'autres ballets narratifs, la diversité des personnages offre une grande variété d'interprétations. Pour les danseurs, l'avantage du ballet de répertoire est qu'il ya trouvent la possibilité d'exprimer la maîtrise de leur art, leurs accomplissements ou leurs progrès. Et leur public de passionnés, avec qui ils sont en familiarité, peut apprécier pleinement toute la palette de leurs compétences et de leurs réalisations.
C'est ce que confirme la première danseuse Maria Baranova, qui danse aujourd'hui Tatiana : " Chaque fois que nous revenons à Onéguine, c'est une expérience différente. La vie continue, nous traversons des épreuves, et d'une manière ou d'une autre, tout cela se retrouve dans ce ballet. L'histoire semble plus personnelle à chaque fois. Les personnages sont plus fragiles, plus humains. Je suis vraiment reconnaissante de pouvoir revenir à cette œuvre et de la partager avec le public le 3 mars. C'est une histoire tellement forte, et j'espère que nous pourrons la rendre accessible et significative pour tous les spectateurs. " (Traduit de l'anglais, extrait du site facebook de la ballerine). Par le passé, Kontsanze Vernon, personnalité mythique du Bayerisches Staatsballett, incarna Tatiana 44 fois au cours de sa carrière! La Tatiana de l'Onegin de Cranko présente aussi une complexité dans le développement du personnage que seule une très grande ballerine peut maîtriser : dans la même soirée, il lui faut savoir incarner une jeune fille au romantisme fleur bleue prête à tomber amoureuse du premier venu qui lui fera belle impression , puis faire grandir le personnage vers celui de la femme mûre qui, confrontée au dilemme de la Passion et du Devoir, saura faire le choix de la moralité. Maria Baranova, finlandaise d'orgine ukrainienne, subjugue par son extraordinaire souplesse et sa légèreté aérienne, par l'intelligence de la construction du personnage et la capacité qu'elle a de faire monter la tension dramatique en créant une progression dans l'exploit chorégraphique.
« Quand je n’ai pas d’honneur, il n’existe plus d’honneur». Cette phrase, extraite du roman en vers de Pouchkine, apparaît à diverses reprises sur un rideau d'avant-scène, et ce dès le début du ballet. Ce n’est d’ailleurs par pour rien s’ils apparaissent dès le lever de rideau. Elle caractérise le « noble démon d’un ennui secret » qui mine le personnage-titre. Mondain désabusé, profondément ennuyé par la vie en société à laquelle il prend cependant part, Onéguine apparaît comme un démon qui séduit puis brise le cœur de Tatiana, tout en étant lui-même tourmenté par son vide intérieur. Premier soliste au Bayerisches Staatsballett, Jakob Feyferlik prête sa grande taille à ce personnage infatué et présomptueux. La carapace de cet homme amer au buste raide et à la démarche hautaine se délitera au troisième acte pour faire place à un être brisé. Le danseur autrichien portraiture avec une grande élégance l'évolution de cet être corseté dans la fatuité de son orgueil qui ne se décomposera que lorsqu'il prend conscience, mais un peu tard, qu'il est épris de Tatiana.
L'autre couple de la soirée, celui d'Olga et de Lenski, forme le pendant heureux à la relation non aboutie de Tatiana et d'Onéguine. La brésilienne Carollina Bastos donne une Olga pétillante de joie, sa fraîcheur et sa grâce lumineuses contrastent avec le sérieux d'une Tatiana plongée dans ses lectures. L'amour donne des ailes, et le demi-soliste Clark Eselgroth en fait la démonstration en exprimant la passion joyeuse de Lenski pour Olga par des bons prodigieux dont la perfection d'exécution et l'aisance laissent pantois. Le danseur américain vient de rejoindre le ballet bavarois cette saison. Il faisait hier des débuts très acclamés en Lenski, qui laissent présager un avenir radieux pour ce magnifique danseur qui cette saison vient de rejoindre formellement la compagnie bavaroise. Quelle magnifique recrue pour le ballet! L'italien Robin Strona confère toute la dignité du rôle au prince Gremin.
Pour la scène de l'anniversaire de Tatiana, le ravissant décor et les costumes de Jürgen Rose affichent les tons chauds des couleurs d'un jardin russe au commencement de l'automne ou à l'été finissant. Une scène à la douceur charmante montre des ballerines tirant élégamment l'aiguille en allongeant de concert un bras vers le ciel. Le paysage hivernal de la scène du duel dans le parc est plus dépouillé, les bouleaux ont perdu leurs feuilles, la neige tombe. Au troisième acte, le décor évoque la richesse des grands salons du palais Gremin. La beauté des costumes et des décors et la chorégraphie parfaitement réglée des ensembles contribuent à créer l'atmosphère romantique du ballet, une poésie de tous les instants qui allège ce que le drame peut avoir de pesant. Avant qu'il ne se déroule, on assiste à quelques scènes amusantes. John Cranko fait alterner la tension dramatique et la comédie. Il introduit des personnages de vieillards chancelants ou de nobliaux provinciaux ridicules qui pimentent les scènes d'ensemble. On connaît ce sens de l'humour qui caractérise les oeuvres du choréographe et qu'on retrouve ici aussi. Ces rôles sont très exigeants pour les danseurs et les danseuses qui les interprètent, ce qu'ils font avec un talent particulier sur la scène du Théâtre National.
Le chef suisse Marc Leroy-Calatayud fait des débuts très acclamés avec le Ballet d'État de Bavière dans Onéguine. Il conduit l'orchestre dans la partition composée de diverses musiques de Piotr I. Tchaïkovski dans le bel arrangement qu'en proposa Kurt-Heiz Stolze, pianiste et directeur du ballet de Stuttgart. Ce pot-pourri tchaïkovskien comporte notamment des extraits de l'opéra Les Souliers de la reine (en russe : Черевички / Tcherevitchki), appelé aussi Les Caprices d'Oxane, et du poème symphonique Francesca da Rimini.
Dans l'art chorégraphique, il n'existe pas de faux-semblants, il est impossible de faire mentir les qualités professionnelles qui sont à l'oeuvre. Le degré d'aboutissement et de perfection auquel est parvenu le Ballet national bavarois est le résultat d'un énorme travail de la part de tous les intervenants. Du tout grand art qui donne l'envie d'y revenir, souvent!
Distribution du 3 mars 2026
Direction musicale Marc Leroy-Calatayud
Chorégraphie John Cranko
Scène et costumes Jürgen Rose
Tatiana Maria Baranova
Onéguine Jakob Feyferlik
Olga Carollina Bastos
Lenski, l'ami d'Onéguine Clark Eselgroth
Prince Gremin Robin Strona
Madame Larina Séverine Ferrolier
Infirmière Elaine Underwood
Ensemble du Ballet d'État de Bavière
Orchestre d'État de Bavière
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire