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lundi 8 novembre 2021

La duchesse d'Alençon et Marguerite Bourcet, un article de Lucienne Ella-Bouet

Une photographie de Franz Seraph Hanfstaengl

La duchesse d'Alençon et Marguerite-Bourcet*

    En ces jours où les fondations mêmes de l'existence sont ébranlées, un livre qui se révélerait incapable de nous aider à vivre, et éventuellement à mourir, se dissiperait en quelque sorte dans le néant (...). Je ne veux certes pas dire que nous ne puissions trouver de refuge contre le désespoir que dans une littérature patriotique ou édifiante qui risque, au contraire, de nous paraître creuse au point d'offenser notre angoisse et notre douleur — mais nous ne saurions avoir commerce qu'avec ceux qui ont atteint un certain étiage spirituel non seulement dans la vie intérieure et dans la souffrance, mais plus profondément dans une acceptation mûrie qui transcende cette souffrance elle-même et la transforme en un radium de l'âme.    
    
   En voulant présenter ici Un couple de tragédie, le duc et la duchesse d'Alençon de Marguerite-Bourcet, je songe à ces lignes écrites par M. Gabriel Marcel dans un récent article. Si j'associe en un même titre ces deux figures de femmes — la duchesse d'Alençon et Marguerite-Bourcet — entrées également dans la Lumière, mais en apparence disparates : l'une altesse royale, Wittelsbach, sœur de l'impératrice Élisabeth d'Autriche, l'autre plus simplement fille de médecin, originaire de ce pays en rude escalier qu'est le Jura; la première morte en 1897, alors que la seconde n'était pas même née, c'est qu 'après avoir lu ce livre, qui ne ressemble à aucun autre, on ne peut plus en esprit séparer l'héroïne de sa biographe qui, toutes deux, ont atteint « ce certain étiage » dont parle M. Gabriel Marcel.
    Il est rare, en effet, qu'à l'occasion de la sortie d'un ouvrage historique, on puisse offrir en modèle à la fois les personnages et l'auteur parce que entre l'achèvement et la parution du livre l'auteur est mort.
    Cette duchesse d'Alençon, choisie par Marguerite Bourcet dans l'ardeur juvénile de ses dix-huit ans, devait lui être non seulement l'héroïne dont elle avait conçu le dessein de retracer les jours, mais l'inspiratrice qui exalte l'imagination, la sainte de légende qui soutient aux heures difficiles. Bien plus. Quand pour l'auteur sonne le temps de l'épreuve et que le sacrifice de sa vie en pleine jeunesse, en plein essor littéraire lui est demandé, c'est à son tour la vaillance, la maîtrise de ses nerfs, le sourire magnifique.
    Et tandis qu'elle parachève son livre, qu'elle nous conte l'héroïsme devant la mort de sa duchesse d'Alençon, Marguerite-Bourcet, qui se sait perdue à bref délai, vit elle-même ses derniers mois dans l'héroïsme — un autre héroïsme.
    L'on comprend tout de suite le prix exceptionnel d'un tel document.

    En commençant, la jeune femme écrivain s'adresse directement à ses lecteurs. Elle ne verra pas ici-bas son dernier ouvrage imprimé : le don en est fait. Et il semble, dans ce début, qu'elle veuille présenter ses amis d'élection à d'autres amis, nous tous qui après sa mort la lirons. Voici ce « prélude » :

    " Cette duchesse d'Alençon, je l'ai rencontrée sans la chercher figure de pénombre, aperçue mainte et mainte fois à l'arrière-plan d'autres biographies plus illustres. 
    Elle était la jeune sœur d'Elisabeth d'Autriche : et on la disait compatissante, silencieuse et jolie. Elle était la fiancée de l'étrange Louis Il de Bavière : et on l'appelait « la Tourterelle ». Elle était une de ces sanglantes silhouettes évoquées inlassablement par les chroniqueurs autour du vieux François-Joseph : « Son frère fusillé, son fils assassiné, sa femme poignardée, sa belle-sœur brûlée vive... »; car telle est l'étiquette immuable qui la signale à la mémoire des hommes : 
    « Victime du Bazar de la Charité ».
    J'avoue que cette seule étiquette ne m'eût point attachée à elle. Une fin tragique ne suffit plus à mériter les frais d'une biographie, en nos âges où la terre fume de sang innocent violemment répandu. (Ces mots prennent aujourd'hui une acuité poignante.)
    Mais, avant de mourir, celle-ci avait parlé. Elle avait supplié ceux qui la voulaient tirer de la flamme « de sauver les autres avant elle, et de ne l'emmener que la dernière ».
    C'est cette phrase qui, m'arrêtant, m'a donné le goût d'en connaître davantage. Car une telle femme ne peut être vulgaire qui, dans l'affolement d'une catastrophe, est capable d'une parole à la fois si généreuse et si volontaire.
    J'ai désiré savoir quelle courbe d'existence avait préparé cette mort, comment elle avait vécu. Et qui elle avait aimé une vie de femme est rarement explicable si l'on ne recherche en elle la part de l'amour.
    Celui vers qui elle m'a conduite, on le croise, lui aussi, à l'arrière-plan d'autres biographies, à travers l'histoire du Second Empire et de la Troisième République. Cette grande Histoire à laquelle ils appartiennent l'un et l'autre je ne la négligerai point lorsque je retracerai leur destin : elle les situe et les explique. Mais son intérêt s'efface, du moins me semble-t-il, devant l'intérêt psychologique de leur propre histoire. J'ai trouvé, entre eux, un roman si pathétique et si grave que j'ai presque oublié les autres drames, plus extérieurs ; j'ai oublié, même, cette mort tragique qui m'avait frappée tout d'abord. La flamme s'est évanouie il n'est plus resté que la lumière.
    Ces héros, je les ai exhumés avec soin et souci. Ils ont hanté des années de ma vie. Ils m'ont entraînée tour à tour dans l'ombre des bibliothèques, sur les routes d'Europe centrale et d'Italie, dans des demeures inconnues où habitent encore ceux qui furent leurs contemporains. Ils m'ont attachée à eux. Je ne cache pas cet attachement, ce serait peine inutile.
    Mais j'ai voulu que la justice, sceau royal, authentifiât la sincérité. J'ai lâché de ne me laisser suborner ni par leur rang, ni par leur vertu, ni par l'affection que je leur porte...
    ... Et, je le sais bien, par sa sincérité même ce livre paraîtra à plusieurs comme un produit hybride et inclassable.
    Je m'en suis aperçue quand j'ai rêvé pour lui d'un préfacier. Le psychologue, l'historien, le religieux qui auraient trouvé leur fief dans certaines parties eussent refusé juridiction sur certaines autres.
    Est-ce ma faute, hélas si s'est imposée à moi, pour que je la ranime, une femme qui fut à la fois une princesse par la naissance, une élue par la spiritualité, et par le caractère une héroïne de roman? Pour la capter tout entière, j'ai dû associer des genres réputés inconciliables. Pouvais-je la mutiler d'un de ses aspects essentiels, escamoter la priante, l'amoureuse ou la sœur de rois, sous prétexte de respecter l'unité du livre ?
    J'ai longtemps médité sur cet insoluble problème du chou, de la chèvre et du loup, jusqu'à ce que, en désespoir de cause, j'aie embarqué, dans un pêle-mêle peutêtre aventureux, le loup, le chou et la chèvre... "

    Si j'ai cité tout au long cet avant-propos, c'est qu'il met, me semble-t-il, parfaitement les choses au point. Il situe les personnages dans le temps. Il nous donne une idée exacte du talent de Marguerite Bourcet, fait d'art et de ce lyrisme vrai qui n'exclut pas la sobriété d'expression. L'enthousiasme vibre à chaque ligne, mais c'est un enthousiasme qui procède du choix et se tempère toujours de jugement et de bon sens. Il y a aussi cette façon de jouer franc jeu : elle pressent les objections qu'on pourra lui faire et, d'avance, elle y répond pour suppléer à la voix éteinte. Et enfin, jusqu'à cette dernière boutade qui est une des caractéristiques de sa Manière. Après un récit tout empreint de sérieux, l'auteur découvre tout à coup le côté humoristique, voire cocasse, de la question, et sous sa plume jaillit le trait fulgurant qui éclaire et fait sourire.
    C'est avec cette richesse de palette que va nous être montré en gros-plan le double visage du duc et de la duchesse d'Alençon se profilant sur une vivante fresque d'histoire. Ainsi assistons-nous aux enfances si différentes de ces deux êtres qui ne se connaissent pas encore. Lui, Alençon, fils du duc de Nemours et petit-fils de Louis-Philippe : adolescence d'exil, guindée, austère et toute en grisaille, alors que, par un contraste saisissant, la jeune Sophie-Charlotte, duchesse en Bavière, est élevée par un père plein de fantaisie, en l'absence de toute méthode et de tout horaire.
    Les premières fiançailles de la princesse avec son cousin, le roi Louis II de Bavière, lui octroyèrent dans cette Europe potinière de 1867 une flatteuse popularité dont elle se fût d'ailleurs passée. Ces fiançailles se terminèrent, heureusement pour elle, par une retentissante rupture, la laissant méfiante, inquiète. Mais elle a dix-huit ans et la plus ravissante tournure. Déjà le duc d'Alençon est entré dans sa vie, et c'est l'amour, cet amour qui, par sa grandeur même, va lui donner l'avant-goût de l'amour de Dieu et la mener dans les chemins d'une haute et austère spiritualité.
    Progressivement nous suivons l'ascension de la jeune femme qui, bientôt, s'enrôlera dans le Tiers-Ordre dominicain. Voici comment l'auteur nous présente cette étape :

    Je sais, arrivée ici, me vouer aux railleries des esprits forts.
  Certains mots, bizarrement détournés de leur sens, ne peuvent être risqués sans un certain courage.
  Tiers-Ordre, tertiaire... Mots déplaisants, et qui vous démonétisent un héros d'un seul coup. Survivances de l'obscurantisme, étroitesses d'un règlement suranné, vieilles dêmoiselles fagotées, odeurs de confessionnaux, cas de conscience puérils et dames aux chapeaux verts. Tiers-Ordre, tertiaire... Voilà, c'est jugé d'avance, sans avoir été connu.
    Hé ! oui...
   S'engager à plus de recueillement, plus de chaleur dans le service de Dieu, plus d'amour pour ses frères. Se ménager dans le tournoiement, la décomposition, la brutalité d'un monde frappé de folie, un cloître de silence intérieur. Imprimer son être moral au sceau d'une spiritualité qui fut, de longs siècles, flamme et lumière. S'apparenter à un Thomas d'Aquin, à une Catherine de Sienne, à un Fra Angelico : oui, certes, voilà qui est éminemment ridicule. Et je conçois qu'il faille prendre, pour annoncer une telle aberration" de mes personnages, tous les ménagements et toutes les habiletés.
    « 1er mai 1880.
   « J'ai été, reçue hier matin dans le Tiers-Ordre. J'ai été très émue, comme vous le croirez sans peine, et jamais de ma vie je n'oublierai les impressions que j'ai reçues ce jour-là », écrira la duchesse d'Alençon.

    Mais elle est née Wittelsbach... L'hérédité maudite influe et pèse sur chaque heure de son existence. Après les drames extérieurs qui frappent chacun des membres de sa famille, survient le drame intime. Dans un excès de zèle et suivant la pente de sa nature, la duchesse d'Alençon, à l'encontre de toute prudence, multiplie les jeunes et les contraintes. Bientôt sa santé chancelle : elle est au bord du précipice qui éveille toutes les craintes.
   La pire épreuve de leur vie avait commencé : celle que, depuis Bushy, le duc d'Alençon n'avait en somme jamais cessé d'attendre.
    Pendant des mois et des mois, sa femme ne fut qu'une pitoyable chose, annihilée par un état dépressif, une asthénie qui semblait avoir brisé en elle tous les ressorts vitaux. Elle se laissa emporter de station en station, de clinique en clinique, prostrée, incapable de vouloir, de décider, presque de penser, gardant seulement la faculté de sentir se dissoudre sa personnalité et de souffrir jusqu'au martyre de cette déchéance.
    Mais un autre en souffrait davantage : le témoin passionné et douloureux de cette longue agonie.
   Oui, le duc d'Alençon est là. Les enfants ont été mis en pension, et il se consacre entièrement à sa femme. Il lutte avec elle contre le scrupule, les ombres envahissantes. À force de compréhension, de patience et de doigté psychologique que lui confère sa seule tendresse, il ramène sa malade à la vie.
    C'est alors après les égarements, le merveilleux épanouissement fait d'équilibre, de charité, de suavité que donne l'esprit de la Règle dominicaine quand il est bien compris.
   Que le chapitre intitulé « Beau Soir » est donc joli ! L'amour de ces époux, épuré, transfiguré, les auréole de prestige. Il ne manque à cette perfection dans le bonheur que la sécurité de l'avenir. Car déjà l'incendie du Bazar de la Charité empourpre leur ciel.
    
    ... Sauvez les autres avant moi, je partirai la dernière...
    La dernière... Cent quarante-trois personnes allaient demeurer prisonnières de la flamme.
  Adossée au comptoir des Noviciats dominicains qu'elle préside, la duchesse d'Alençon concentre toutes ses possibilités de lucidité et d'énergie à utiliser ces premières minutes qui, bien employées, peuvent épargner tant de vies humaines, et à organiser au mieux le départ de tout son monde.
    — Surtout, pas de panique !
   Elle prie que l'on veuille bien sortir en ordre : les jeunes d'abord, les visiteuses ensuite, enfin les titulaires du comptoir. Elle réitère à plusieurs reprises cette injonction : « les jeunes filles d'abord ». Étrange réaction d intelligence clairvoyante, de respect habituel pour la hiérarchie des valeurs, dans ce désordre où tout est sacrifié à l'immédiat, que ce souci de donner le pas aux jeunes filles, aux mères futures, en qui l'on ménage l'avenir.
    Mais, très vite,' elle a pris conscience que le danger est grave, que le feu meurtrier ne laissera pas à tous le temps de la fuite. Et dans cet enfer qui précédera de bien peu son éternel paradis, la duchesse d'Alençon prie et fait prier son entourage : « Acte de contrition... »
   Que de chemin intérieurement parcouru pour en arriver à ce sang-froid, alors que ceux qui l'entouraient perdaient la tête : c'est la réhabilitation officielle aux yeux du monde qui jadis, avait chuchoté autour de son cas le mot de folie.
     Le duc d'Alençon reste seul. Et l'on imagine ce que put être ce veuvage de treize années, après un tel amour. Des désirs de cloître le torturent. Pourtant le pape lui conseille de n'en rien faire, et ce descendant de rois occupe utilement ses jours à des missions diplomatiques auprès des souverains régnants qui sont tous plus ou moins ses cousins. Mais au fond, il n'attend plus que le moment qui lui fera voir Dieu et revoir sa bien-aimée...
    Le récit de la fin du duc d'Alençon, toute sereine et noble, a été modifié par Marguerite-Bourcet de son lit, alors que bientôt elle allait mourir :

   Enfin vint la dernière nuit, interminable. Dehors, l'aurore pointa, l'aurore qui apaise, endort, ouvre les portes éternelles.
    On le vit alors dégager ses doigts de l'étreinte familiale qui, depuis plusieurs heures, aidait son agonie, les soulever péniblement, les rapprocher pour tenter de mourir les mains jointes.
    C'était le 29 juin 1910.

    Ces mots-là sont ceux d'une mourante qui, elle aussi, a éprouvé la fatigue de joindre ses mains et qui vit ses ultimes jours.
   Comme le duc d'Alençon, elle devait quitter la terre en juin à l'aurore, cette aurore « qui apaise, endort, ouvre les portes éternelles ..."
     Et c'est, je crois, l'intérêt spécifique de cet ouvrage, En plus du talent certain : la part vécue, la part du coeur. La biographe s'est à ce point pénétrée de son sujet qu'elle en a fait « sa chose ». Combien sont mieux exprimés les sentiments qui ont été sentis et quelle éloquence prend l'exemple s'il a été, au préalable, mis en pratique.
    Après vingt ans de rêves, de recherches, d'espérances, arrivée au terme, Dieu devait demander à la jeune femme écrivain l'offrande totale de son œuvre et son succès. Elle savait bien, sans fausse modestie, que son livre était une réussite et qu'il la classerait, comme l'a écrit M. Daniel-Rops, et parmi les meilleurs historiens de la période du 20e siècle ». Le dépouillement complet n'est-il pas plus dur à atteindre quand la vie qu'il faut laisser est féconde, comblée, inachevée semble-t-il ?
   Alors, tout naturellement, par son courage héroïque devant l'atroce maladie et la mort, par sa simplicité souriante dans le sacrifice, Marguerite-Bourcet, comme si elle se mouvait dans son habituel climat, s'est montrée digne de ses modèles.
    Est-ce parce qu'il a été sublimé par la souffrance et le renoncement que cet ouvrage donne de telles résonances ? Mais certains passages sont de vrais bains de lumière pour l'esprit, le cœur et l'âme. En nos temps où l'on éprouve plus que jamais le besoin de se raccrocher à ce qui est grand, à ce qui dure, il paraît bien que cette œuvre soit appelée à un large rayonnement.

LUCIENNE-ELLA BOUET.

* Un article publié dans la revue La Vie spirituelle, ascétique et mystique, (Paris), octobre 1939

Sophie-Charlotte duchesse d'Alençon, un livre de Lucienne Ella-Bouet

Lucienne Ella-Bouet est aujourd'hui surtout connue pour sa biographie de son amie Marguerite Bourcet publiée aux début des années cinquante sous le titre La vie émouvante de Marguerite Bourcet. Elle publia également en 1946 à la Maison de la bonne presse Sophie-Charlotte duchesse d'Alençon dans la collection Les Grandes Figures Chrétiennes. Il s'agit d'un condensé de l'ouvrage de Marguerite Bourcet Le duc et la duchesse d'Alençon, un couple de tragédie, décédée avant d'avant pouvoir le condenser elle-même. L'ouvrage d'Ella-Bouet retient surtout l'engagement chrétien de la duchesse et, comme celui de Marguerite Bourcet, passe sous silence son aventure avec le docteur Glaser et son internement forcé en asile psychiatrique.  

Je le signale à titre doumentaire, sans conseil de lecture. Mais pour les collectionneurs qui seraient tentés, il en reste un rare exemplaire chez Rakuten. Le premier arrivé sera le seul servi ! 

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