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dimanche 9 septembre 2018

Le roi Louis II fut-il l'Anatole de Sacher-Masoch?

Wanda de Sacher-Masoch
En 1874/76, Leopold von Sacher-Masoch publiait ses Liebesgeschichten aus verschiedenen Jahrhunderten, des histoires d'amour datant de divers siècles, que l'on allait trouver pour certaines traduites en français par D. Dolorès en 1907 sous le titre La czarine noire et autres contes sur la flagellation : l'amour cruel à travers les âges, un livre édité par C. Carrington à Paris , pour lequel D. Dolorès rédigea également la préface. dans laquelle est évoquée la relation entre Sacher-Masoch et sa femme Wanda. 

Cette préface relate entre autres les curieux épisodes des rencontres entre Leopold von Sacher-Masoch (1836-1895) et un certain Anatole qui n'aurait été autre que le roi Louis II de Bavière. Nous en reproduisons l'extrait ci-dessous. Wanda raconte ces rencontres dans ses mémoires intitulées en français Confession de ma vie, qui est la source des principaux renseignements dont nous disposons sur la vie de son mari Leopold. 

" [...] l'épisode le plus curieux de sa vie [celle de Leopold Sacher-Masoch, NDLR], féconde en événements étranges et surprenants, est sa correspondance avec un inconnu qui n'était rien moins qu'un roi, le beau et romanesque Louis II de Bavière.

Un jour, Sacher-Masoch reçoit un billet tracé d'une belle et aristocratique écriture, et signé du nom d'Anatole. Le signataire demande, en termes exaltés, au poète, s'il est encore le même que du temps où il écrivit Le nouveau Platon.

Sur la réponse affirmative s'ensuit un échange de lettres d'un romantisme échevelé dont quelques-unes seraient à leur place dans le nébuleux « Raphaël » de notre Lamartine. Mais bientôt Sacher-Masoch, persuadé qu'une femme de la haute noblesse se cache derrière le pseudonyme masculin, demande à connaître son enthousiaste adorateur. Les lettres d'Anatole portaient tour à tour le timbre de toutes les résidences d'Europe.

Après mille hésitations, avec mille réticences, et en laissant percer nn singulier effroi, Anatole consent à une rencontre dans des conditions spéciales : il rejoindra son ami à onze heures du soir, dans une chambre d'hôtel de la ville de Bruck ; la chambre sera obscure et Léopold aura les yeux bandés.

A l'heure dite, le romancier, qui s'était conforme en tous points aux instructions reçues et qui, en face des terreurs exprimées en de longues pages pleines de la joie tremblante de l'entrevue et de la pâle terreur des conséquences possibles, était prêt à y renoncer, perçut un bruit de pas lourds, et un homme, qui lui parut grand et fort et dont la voix était remarquablement chaude et mélodieuse, vint prendre place à ses côtés.

— Avoue, dit-il, que tu attendais une femme ?

Sacher-Masoch s'en tire avec beaucoup de présence d'esprit :

— Je le craignais.

Sur sa demande s'il est beau, l'inconnu répond qu'il ressemble à lord Byron.

— Tu es beau, affirme Masoch, je le sens. Qui possède une voix comme la tienne, doit être beau.

L'entretien dure deux heures, Anatole ne parlant que d'amour idéal et immatériel et confiant au romancier qu'il n'a jamais connu de femme, qu'il est pur « d'âme et de corps ». 

En prenant congé, il presse ses lèvres brûlantes sur les mains de l'ami.

Mais Sacher-Masoch, occupé à gagner le pain de ses enfants, n'était point d'humeur à perdre son temps en rêves. Il met Anatole au pied du mur, lui demandant une amitié franche et confiante, à ciel ouvert. Sur quoi son mystique et insaisissable amant se décide à la rupture, en une lettre caractéristique que nous reproduisons :

« ANATOLE ! ...

« ... Ton désir de m'avoir auprès de toi est irréalisable. Cela te créerait un incessant tourment. Pour ne point me faire souffrir, tu te tairais. A cause de moi ! Il se pourrait, après tout, que je ne le méritasse point. Peut-être aussi finirais-tu par t'arracher de moi ? Tandis que si moi je romps, je conserve la certitude, la pleine assurance que tu m'aimeras toujours comme je t'aimerai. Oui, Leopold, comme je t'aimerai ! Je suis à toi, à jamais. Et notre court bonheur ? Considère-le comme un rêve, un songe céleste, une splendide et magnifique promesse de béatitude sans fin.
« En ce monde des corps, il n'est point d'amour des âmes... Toi-même, tu ne le supporterais pas et, peut-être, moi non plus.
« Je veux être homme. Le monde peut faire valoir les droits qu'il a sur moi, je remplirai ma tâche, mon devoir... et cette vie passera. Et alors rien ne m'empêchera plus de jouir auprès de toi, d'une béatitude éternelle. Ne me prends pas pour un rêveur maladif. Je ne le suis point. Mais puis-je te quitter sans un rayon d'espoir ? Sans un regard vers l'infini ?
« J'aurais tant encore à te dire pour me faire comprendre, car c'est la dernière fois. Mais tout est à toi : ma pensée, mes sentiments, les douces paroles d'amour qui désormais reposeront dans mon coeur, trésor que ta main seule pourrait lever. J'ai la force et le courage, mais je suis si sensible, beaucoup trop sensible pour un homme, et pour un tel renoncement.
« Tu ne peux pas, tu ne dois pas m'oublier, Léopold, oublier que tu m'appartiens, que tu es ma propriété. Mais, je t'en supplie, ne laisse pas la douleur de la séparation envahir et obscurcir ton âme si grande et magnifique, afin que je n'aie point souffert et lutté pour rien.
« C'est pour te conserver que je renonce.
« Et maintenant, que Dieu te garde ! Sois heureux. Tu le peux. N'as-tu pas Wanda? tes enfants ? ... Moi je suis seul... et pourtant douloureusement heureux de l'avoir trouvé, de te posséder et de l'espoir de jouir dans l'au delà, de ton amour.
« Si, parfois, tu te sens joyeux, et qu'une douce tristesse, une sainte nostalgie te pénètre, pense qu'auprès de toi se trouve, en éternel amour,
« Ton « Anatole. »

Cependant, après un silence de quelques mois, la correspondance reprend, pour aboutir à une nouvelle rencontre et à des adieux définitifs. Anatole demande à voir la famille Sacher-Masoch dans une loge du théâtre de Gratz. Il put facilement la reconnaître d'après des photographies ; mais lui-même ne se découvrit pas.

Après la représentation, nouvelle entrevue à l'hôtel. Cette fois Wanda était de la partie ; mais quand elle pénétra dans le salon obscur, le grand et bel homme, sosie de Lord Byron, avait fait place à un petit être malingre et chétif, à la voix faible et ténue. Le lendemain, en plein jour, Wanda recevait la visite du malheureux qui la suppliait de lui pardonner et de revenir le soir an théâtre, pour un dernier adieu. 

Dans le carrosse, arrêté au coin de la rue, un homme masqué se pencha. Il embrassa Sacher Masoch, baisa les mains de sa femme et disparut. Etait-ce le beau misogyne ? ou le petit homme, bossu ? On n'eut pas le temps de s'en rendre compte.

Plus tard, Sacher-Masoch reçut un manuscrit contenant le récit de toute l'aventure. L'ouvrage serait intéressant à connaître, ainsi que toute la royale correspondance, qui jette une vive lumière sur ce roi tourmenté, d'idéal, dont la vie et la mort sont également un mystère. Quant au petit bossu, il a pu être identifié, avec l'ami de Louis II, le prince d'Orange, connu des Parisiens sous le nom de prince Citron.
[...] "





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