mardi 1 mai 2018

Vu de France en 1900: Les quatre cavaliers , les saints de glace, la lune rousse.



Nous reproduisons un  article du bulletin mensuel de mai 1900 de l'Observatoire Carlier à la tour Moncade d'Orthez / Association météorologique & climatologique du Sud-Ouest de la France:

LÉS QUATRE CAVALIERS ; LES SAINTS DE GLACE ; LA LUNE ROUSSE

La période du 20 avril au 15 mai présente presque toujours des abaissements de température funestes aux récoltes et même aux hommes. La périodicité du phénomène prouve que sa production est due à des causes permanentes, encore mal connues ; le refroidissement arrive à époque presque fixe ; l'intensité seule varie.

Les ruraux (les viticulteurs surtout) ont remarqué depuis longtemps cette coïncidence et l'ont popularisée dans la légende des « quatre cavaliers » pour le midi de la France, et des saints de glace pour le nord (1).
       
Les quatre cavaliers seraient :

Saint Georges, dont la fête est le 23 avril ;
Saint Marc, qu'on célèbre le 25 avril ;
Sainte Croix (l'invention de la), fêtée le 3 mai ;
Saint Jean devant la Porte Latine, honoré le 6 mai.
    
Qu'on donne le titre de cavalier à Saint Georges, le Persée de la légende chrétienne, cela se comprend ; mais nous ignorons les titres de saint Marc et de saint Jean, l'apôtre, au grade de cavaliers, et surtout ceux de l'invention de la sainte Croix.
     
Un dicton plus familier les réduit d'ailleurs à trois et indique leur influence néfaste sur la vigne, quoi qu'il parle du contenant de son jus divin :

              Georget, Marquet, Phalet, 
              Sont trois casseurs de Gobelet.

Que vient faire ici Phalet et quel est ce saint ?
       
Je l'ai vainement cherché dans les calendriers ou dans la vie des saints ; il est probable que le mot a été dénaturé.
       
Dans les Landes, on parle de Vitalet (saint Vital, 28 avril), et de Croutzet (transformation en saint du mot Croix) ; ce qui nous ramène à quatre cavaliers.
     
Dans un autre article de la Science pour tous (1), nous avons relevé un autre dicton où le mot cavalier est remplacé par le titre de Chevalier de la lune rousse ; il y en a 5 au lieu de 4 ; et on y fait allusion à leur influence néfaste non plus sur les récoltes, mais sur la vie humaine :

              Les chevaliers de la lune rousse, hélas ! 
              Saint Marc, saint Eutrope, saint Philippe, saint Nicolas, 
              Nous mènent de vie à trépas ; 
              Mais le chevalier saint Loup 
              Gobe tout.

On comprend mieux ici le titre de chevalier ; il s'agit des chevaliers servants de la lune rousse ; mais le dicton soulève d'autres difficultés : saint Georges a disparu ; saint Marc demeure; saint Eutrope (30 avril), saint Philippe (1er mai) peuvent être considérés comme les chevaliers de la lune rousse, qui commence en avril et doit être pleine à la fin d'avril ou dans les premiers jours de mai ; mais, pourquoi saint Nicolas, dont la fête est au 6 décembre, et pourquoi saint Loup, honoré le 29 juillet ou le 25 septembre ?

Il doit y avoir méprise : la rime exigeant un nom en as dans le premier cas, s'agit-il de saint Athanase, transformé en saint Athanas (2 mai), ou de saint Stanislas (7 mai)? Nous ne savons trop.

Quant au chevalier saint Loup, qui gobe tout, s'il s'agit bien de lui, fêté au 29 juillet ou au 25 septembre, il ne peut être, chevalier de la lune rousse.

Nous n'avons trouvé qu'un calendrier où figure un saint capable de rimer à peu près avec "gobe-tout "; c'est saint Gengoult, à la date du 11 mai, jour réservé d'ordinaire à saint Mamert, le premier des saints de glace. Les deux autres, chômés les 12 et 13 mai, sont saint Pancrace et saint Servais.

La période des saints de glace est plus connue dans le nord de la France qu'au midi et elle est un peu plus tardive que celle des quatre cavaliers ; cette perturbation de température paraît aussi plus profonde et plus générale.

Les variations de date des quatre cavaliers semblent indiquer qu'il s'agit là plutôt de rayonnement nocturne par ciel pur, tandis que le refroidissement du 11 au 13 mai aurait lieu même par ciel couvert et serait  à une cause cosmique.

Une explication plausible, ingénieuse même, a été proposée par M. Erman, qui l'attribue au passage devant le soleil de l'anneau des météores de novembre.

Malheureusement, comme le fait remarquer M. Angot dans son Traité de météorologie (p. 403), l'action réfrigérante due au passage des Léonides entre la terre et le soleil devrait s'étendre à toute la terre et se manifester surtout dans les régions tropicales, où les perturbations son rares ; or cela n'a pas été constaté jusqu'à ce jour.

Cependant, si l'explication paraît contestable, le fait même du refroidissement semble certain dans notre pays.

M. Isidore Pierre a déduit d'observations de 1790 a 1854, pour avril et mai, que le maximum de sa fréquence de gelée printanières avait lieu du 18 au 23 avril ; et que divers maxima de froid, moins prononcés que les précédents, se manifestaient dans la première moitié de mai.

La température se relève ensuite et, en 64 ans, il n'a jamais gelé de façon à nuire les 22, 23 et 24 mai.

Les gelées printanières suivent en général de fort près, en France, le passage de bourrasques circonscrites dont le centre a traversé notre pays, en suivant dans leur parcours une route du Nord-Ouest vers le Sud-Est. A ce moment, le ciel s'éclaircit et le rayonnement nocturne devient particulièrement dangereux, parce qu'il s'exerce dans un milieu déjà refroidi par les vents Nord-Est de la bourrasque (2).

De là l'utilité des nuages artificiels pour protéger les vignes.

Nous apprenons avec plaisir que les viticulteurs s'entendent de mieux en mieux et s'organisent pour couvrir toute une région d'épaisses fumées protectrices.

Le refroidissement printanier n'exerce pas seulement son influence nocive sur les plantes : il augmenterait aussi la mortalité humaine ; ce ne sont pas les mois les plus froids qui sont les plus meurtriers, mais février, mars et avril ; on remarque, paraît-il, une augmentation de décès quelques jours après les saints de glace.

Quant à la lunaison d'avril-mai, on lui a donné le nom de lune rousse, non pas, comme quelques-uns le supposent, en raison de quelque changement dans la coloration de l'astre des nuits, mais par suite de la propriété qu'on lui attribue de roussir les feuilles des plantes en amenant des gelées. L'illustre Arago prit autrefois la peine de justifier notre satellite des énormités que le vulgaire met à sa charge, et la lune rousse sortit blanche comme neige de la discussion. La cause du refroidissement de l'atmosphère, à cette époque de l'année, il faut la chercher dans la prédominance des vents secs et froids du Nord et du Nord-Est ; comme le ciel est presque toujours serein lorsqu'ils soufflent, le rayonnement nocturne produit nécessairement un abaissement du thermomètre au-dessous de ce fatal 0, et cela, aussi bien lorsque la lune est au-dessous de l'horizon, que lorsqu'elle brille de tout son éclat.

(1) Science pour Tous, 1876, p. 140.
(2) Marié Davy ; Bulletin mensuel de Montsourin, 1873, page 39.

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