jeudi 7 septembre 2017

Opera incognita revisite Carmen de Bizet à rebours et en synergie avec des migrants




Opera incognita, la géniale compagnie indépendante d'Andreas Wiedermann et Ernst Bartmann, s'est fait ces dernières années connaître pour avoir présenté ses productions dans des lieux aussi insolites qu'improbables comme, pour ne citer qu'eux, le bassin de natation art nouveau du Müller'sches Volksbad, la piste du Crique Krone, un grand auditoire de l'université ou un immense passage souterrain quasi désaffecté à Lehel. Comme chaque année en septembre, elle nous revient avec une nouvelle production de Carmen jouée dans une ancienne centrale thermique, un espace industriel en plein centre de Munich que le   Mixed Munich Arts s'est réapproprié, et qui ne déroge pas à la tradition de la fougueuse compagnie: une salle de chaudière gigantesque sans éclairage diurne dans laquelle on pénètre par un sous-terrain, un vaste volume en forme de pavé droit de 21 mètres de haut, plus long que large, fait de béton nu et d'acier avec une série de galeries étroites et grillagées qui se superposent le long d'une paroi et des rampes d'accès qui courent le long des murs. Au choc du lieu underground correspond le défi politique et culturel de la démonstration d'une intégration réussie de migrants: Wiedermann a travaillé de concert avec deux choeurs de réfugiés: Zukunft (Avenir), un choeur d'adultes, et Viel Harmonie (Beaucoup d'harmonie), un choeur d'enfants issus de l'immigration.  

On est accueillis avant même le spectacle par des jeunes basanés et baraqués en treillis militaires porteurs pour certains de keffiehs qui seraient inquiétants dans ces cours industrielles désaffectées si l'on ne se trouvait prévenu par le contexte d'une soirée d'opéra alternative. Wiedermann pour la mise en scène et Bartmann pour la composition ont réécrit Carmen en réinscrivant l'opéra dans le contexte de l'inquiétante et sinistre actualité contemporaine: les femmes de la manufacture sévillane de cigares sont devenues des couturières d'un atelier peut-être clandestin gardées par des corps de kapos au machisme vulgaire et violeur, représentants d'un ordre coercitif dont l'alternative est la contrebande, celle de la drogue ou des armes. Les paires opposées conflictuelles qui sous-tendent le drame de Carmen (ordre et répression ou liberté et transgression, confort familial ou liberté sexuelle et amoureuse, Michaela ou Carmen) se retrouvent transposées dans une réalité contemporaine à la douloureuse acuité qu'Opera incognita rappelle avec insistance à notre bon souvenir tout en ouvrant toutes grandes les portes à l'espoir de l'intégration. 


Le départ d'Escamillo (Torsten Petsch) ( photo Volkmar Walther)

En prélude à l'opéra on entend à une mélopée solo en arabe (ou en farsi?), les couturières engrillagées dans les galeries s'activent sur leurs machines à coudre, Escamillo en chef mafieux des contrebandiers arrive en vespa pétaradante et sniffe des lignes de cocaïne, Séville devient cette ville, une ville où l'on entend parfois s'élever une complainte amoureuse en syro-libanias, Micalea quasi violée en scène alors qu'elle cherche José est soumise aux attouchements grossiers des militaires, et Carmen finit après son assassinat en animal de boucherie suspendue à un crochet d'acier comme un taureau ou un boeuf abattus, dans une image aussi efficace que terrifiante. En fin d'opéra s'élève du haut des cintres le kaddish de la liturgie des endeuillés, célébrant le Nom de Dieu, Yahveh, résonnant dans sa version juive après avoir été entendu auparavant en arabe. Bartmann, qui a recomposé la partition pour son orchestre de chambre de treize musiciens, est parvenu à introduire ces quelques chants fascinants aux accents étrangers bien en accord avec l'esprit même de l'oeuvre. C'est aussi le cas de passages jazz ou soul qui viennent illustrer les sourdes  déchirures de l'amour. 

Andreas Wiedermann et Ernst Bartmann ont en outre recomposé l'opéra comme un long flash-back. En ouverture on assiste à la dernière scène de rupture de Carmen et de Don José, juste avant le moment du meurtre. A partir de là, la production rebobine le fil du temps qu'elle remonte étape par étape. Au final, le flash-back s'arrête, et José assassine son amante.

Pourtant la production n'est pas iconoclaste, c'est bien à Carmen de Bizet que l'on assiste dans un français généralement compréhensible et chamarré de la multiculturalité d'une pléiade d'accents, c'est une Carmen revisitée qui a su pousser le livret dans ses extrêmes tout en en préservant et le sens et le coeur. Le lieu même entièrement cloisonné et nu de l'ancienne chaufferie correspond bien à l'esprit de l'univers quasi carcéral de la fabrique de tabac sévillane, un lieu qui incite nécessairement au désir de libération et à  l'évasion, ce dont Carmen est la provocante et nécessaire incarnation. Le parallèle avec les conditions de la migration est patent: il s'agit d'échapper coûte que coûte aux conditions déshumanisées et cloisonnées de la guerre, de la persécution, de la famine, avec, trop souvent, la mort à la clé. 

Au centre, Carmen (Cornelia Lanz).Photo Misha Jackl.

Cornelia Lanz, qui interprète avec force et conviction, et sans fioritures vocales, une Carmen aux ardeurs incandescentes, est aussi la fondatrice de l'association „Zuflucht  Kultur“, Zuflucht signifiant Refuge. C'est dire si elle porte tant le rôle que le projet.  Anton Klozner, qui arbore le nom de Carmen maladroitement tatoué sur sa poitrine, développe avec des accents de ténor héroïque les dimensions contrastées d'un Don José machiste et violent, tendre parfois, mais impulsif et déchiré, dépassé par ses propres émotions. Une très belle composition du personnage. Torsten Petsch donne un Escamillo impressionnant, aussi puissamment joué que chanté. La lumineuse Micaela de Julia Bachmann est très applaudie, ce qui est aussi le cas des rôles secondaires de Frasquita, interprété par Anne Elizabeth Sorbara, et de la Mercedes de Judith Beifuß. Deux chanteuses d'origine syrienne, les soeurs Wisam et Walaa Kanaieh, interprètent Maria et Manuelita ainsi que des mélopées arabes déchirantes de beauté. L'afghan Ahmad Shakib Pouya, dont le "cas" avait soulevé de nombreux boucliers protecteurs lorsque les autorités allemandes avaient voulu le renvoyer en Afghanistan, donne un Zuniga des plus convaincants. Enfin, Yoéd Sorek, né à Jérusalem, un chanteur spécialisé dans la musique juive et yidddish,  qui dirige le choeur de la synagogue de Munich, interprétait Remendado et, avec une sensibilité aussi émouvante qu'authentique, le Kaddish final.

Un spectacle alternatif au pouvoir détonant qui convient aussi aux amateurs de Bizet et qui jette de nouvelles perspectives sur cette oeuvre dont Nietzsche souligna "l'inflexible nécessité " et qui exprime avec un "humour tragique"  "l' amour dont la guerre est le moyen, dont la haine mortelle des sexes est la base".

Prochaines représentations

Au Mixed Munich Arts, Katharina-von-Bora-Straße, 8a. Se joue encore les 8, 9, 10, 13, 15 et 16 septembre à 19H30. Billets via München-Ticket (Tel 08954 81 81 81). 


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