lundi 28 août 2017

Le premier Parsifal de New York de 1903 raconté par Walter Tisné

Heinrich Conried, directeur général du
MET de 1903 à 1908
Un article signé Walter Tisné, alors collaborateur newyorkais de la Revue d'Art dramatique et musical (pages  487 à 494 du recueil de l'année 1903), une revue parisienne qui avait son siège rue d'Ulm, dirigée par Alphonse Séché qui comptait alors de belles plumes comme celles de Guillaume Apollinaire, Henri Gauthier-Villars (dit Willy) ou Romain Rolland, pour ne citer qu'eux. Les images sont ajoutées. A noter que la revue semble ignorer l'umlaut.

AMÉRIQUE

NEW-YORK. — La première de Parsifal

C'en est fait. L'Allemagne musicale peut se couvrir, la tête de cendres et pleurer les pleurs de la désolation. Le grand événement a eu lieu. Parsifal a été représenté à New-York. Parsifal le précieux herbage : l'oeuvre des oeuvres, la gloire des Festspielhaus de Bayreuth, qui n'en était jamais sorti, que l'on y gardait aussi religieusement que le Saint Graal dans le Temple de Titurel. Que va dire Frau Cosima maintenant? Ah! Frau Cosima Wagner, ne vous lamentez point, ne criez pas au sacrilège.




La représentation devait en tout cas faire époque dans l'histoire musicale du siècle. Mais la gloire du maître n'a pas souffert. Le succès a été aussi éclatant que mérité et il faut en savoir gré tout d'abord à l'imprésario, M. Henrich Conreid [sic]. S'il jette aujourd'hui un regard rétrospectif sur les difficultés vaincues, les obstacles surmontés, combien il doit être rempli à la fois d'épouvante et d'orgueil !

Alfred Herz en 1900
Ce n'est pas qu'on ait atteint pour celle première l'absolue perfection dans les détails que les soins personnels de Wagner, sa présence, son génie enfin surent donner â la mémorable représentation de juillet 1882. Non, et cela va de soi, il était impossible qu'elle fut de pair, que l'orchestre fut conduit par M. Alfred Hertz comme le maître seul le pouvait conduire, el que des artistes ne suivant que la tradition fussent au niveau de ceux qu'il avait lui-même instruits. Mais, d'un autre côté, il n'est pas moins vrai que le Festspielhaus n'a connu qu'une seule représentation comme celle de 1882, et que les représentations de Parsifal qui ont suivi, surtout pendant ces derniers temps, perdraient peut-être à être comparées à celle qui vient de se donner au Metropolitan Opéra House de New-York. Ceci d'ailleurs n'est pas une opinion personnelle. Il ne m'appartient pas, à moi chétif d'en donner une en pareille matière. Mais il se trouvait dans l'auditoire des critiques autorisés, des disciples fervents qui depuis longtemps,chaque année, ont fait le pèlerinage de Bayreuth. Je n'exprime ici que leur opinion, hautement et librement avancée. Chanteurs et cantatrices, tous se sont surpassés ; l'orchestre a été au-dessus de tout éloge ; les choeurs et les ensembles ont été admirables, la mise en scène superbe, les costumes magnifiques. L'enthousiasme des artistes était si grand qu'il semblait qu'il n'y eut pas jusqu'au moindre figurant qui ne se fit un honneur d'avoir été engagé pour une occasion aussi solennelle. Et à cela sans doute doit être attribué un peu l'impression de réalisme, je dirais presque de réalité que j'ai conservé de ce drame divin. Singulièrement émotionné et ravi, je suis sorti du théâtre avec la conscience d'avoir éprouvé quelque chose de nouveau, une sensation intense, que sais-je? un sentiment jusqu'alors ignoré. El ce sentiment il semblait que tout le monde le partageât.

Je n'aurai pas la présomption de faire ici la critique du drame. « Ce ne sont plus seulement des chefs-d'oeuvre, ce sont des miracles! » s'est écrié Liszt un jour après une représentation de Wagner. A aucun de ses opéras ces mots ne s'appliquent aussi bien qu'à Parsifal. Ce n'est plus ici une romance accompagnée de musique descriptive, parsemée de chants lyriques et de choeurs agréables. Ce n'est pas non plus la simple orchestration de pensées harmonieuses et de pures mélodies. C'est une page de la  vie infinie de l'âme, un écho des secrètes vibrations du coeur, exprimés à l'aide de la poésie et de la musique. Car Wagner l'a dit lui-même, « la musique n'est pas l'objet du drame ; il n'en est que le mode d'expression ». El quelle multiplicité, quelle variété de moyens il réunit pour faire ressentir à un moment donné l'émotion qu'il traduit. Quelle parfaite coordination de l'action dramatique, de la poésie, de la musique et de la mise en scène frappe simultanément la vue, l'ouïe, l'imagination et la sensibilité du coeur. El combien admirable aussi est cette merveilleuse orchestration où, menés de front et développés ensemble, les différents motifs de l'oeuvre demeurent aussi distincts que les couleurs mariées dans un tableau. « La musique est ce par quoi commence et finit le parler de l'homme. » Et certes, ainsi comprise, la musique de Wagner est bien la plus haute expression de ces idées trop grandes pour l'insuffisance de la parole humaine.

Dans ses oeuvres précédentes le maître nous avait révélé cette pensée dominante que la clé du mystère des grandes souffrances du coeur c'est le sacrifice de l'être à un amour sans bornes. Nous avions vu le sacrifice d'Elisabeth dans Tannhauser [sic], celui d'Elsa dans Lohengrin, le renoncement d'Hans Sachs dans les Maîtres Chanteurs. Dans Parsifal le renoncement est presque divin. Wagner nous donne ici un exemple de l'abnégation absolue, de renoncement pur de toutes les joies terrestres par pitié pour la souffrance d'autrui et pour la rédemption d'une âme perdue. C'est un religieux symbole de grandeur et de noblesse et Wagner nous le présente enveloppé de toute la magie d'une musique sublime, imprégnée de tendresse, qu'il a écrite sur le thème infini des vertus cardinales : la foi, l'espérance et la charité. Lorsqu'à cela est ajouté le jeu des acteurs sur la scène et la beauté des décors, on se sent comme ébloui par une lumière intérieure. Le mysticisme du sujet, d'ailleurs, tiré de la poésie des vieilles légendes presque perdues dans le crépuscule de l'histoire, suffirait à lui seul pour nous toucher et nous émouvoir.

M. Auton [sic] Van Rooy dans le rôle d'Amfortas a été au-dessus de toute louange. Comme acteur il m'a souvent rappelé Mounet-Sully et la noblesse de sa prestance et la qualité singulièrement touchante de son chant n'ont pas peu contribué au sentiment de religieuse révérence avec lequel la scène du Temple du Graal, au premier acte, et la solennité de la cérémonie qui en fait l'objet, ont été accueillies. Le rideau s'est baissé à la fin de l'acte dans un silence plus expressif celte fois que les applaudissements les plus frénétiques et l'on s'en est allé silencieux et impressionnés comme des dévots au sortir d'une église.

Le rôle de Parsifal a été rempli par M. Alois Burgstaller avec simplicité et grandeur. Il a su trouver de poignants accents de douleur et de tendresse dans la scène du second acte, au moment où le baiser de Kundry lui révèle les souffrances d'Amfortas et où, dans le premier tumulte passionné de son coeur, il sacrifie toutes les puissances de l'amour à la guérison du Chevalier du Graal et à la rédemption de la femme pécheresse.

Alois Burgstaller (Parsifal)

Quant à MM. Otto Gorilz et Robert Blass ils ont fait, le premier un excellent Klingsor, le second un non moins excellent Gurnemanz. Mais j'aurais peut-être voulu, dans le rôle extrêmement dramatique de Kundry, un peu plus de cette spontanéité et de cette impétuosité qui, dit-on, donnaient à l'interprétation de Fraulein Branat et de Frau Materna une distinction si remarquable. Madame Ternina, cependant, a eu des moments de grande ferveur tragique et si elle n'est pas une tragédienne consommée, elle est certainement une très grande cantatrice.

Voilà pour les acteurs principaux du drame. Mais que dire de cette céleste musique du Vendredi-Saint qui accompagne la purification de Parsifal et la régénération de Kundry, de sa pieuse tendresse, de sa puissance consolatrice ; que dire de ce choeur ravissant des folles jeunes filles du jardin enchanté de Klingsor, si exquisement joué, si exquisement chanté; et que dire encore, que dire surtout, de cet extraordinaire prélude du troisième acte où sont suggérées avec une vérité si poignante la tristesse illimitée du désert, les aspirations irréalisées de Parsifal et sa course errante, sous la malédiction de Kundry, à la recherche au Saint Graal? Il est difficile de concevoir comment la musique peut atteindre à une plus haute expression de mélancolie et de puissance dramatique.

Vu sous son aspect faits divers, le buhnenweihfestspiel [sic] a fourni quatre colonnes à tous les journaux de ce matin. Depuis voilà six semaines cela n'avait été que polémiques violentes au sujet de Parsifal. On avait crié au sacrilège, au blasphème. Le souper des chevaliers au premier acte, n'était autre chose que le dernier souper du Christ et de ses apôtres ; Kundry lavant les pieds de Parsifal au dernier acte était la Madeleine repentie lavant les pieds du Sauveur.

Le clergé s'en était mis, on avait pris part pour ou contre. L'évêque Burgess avait déclaré qne la présentation au théâtre des rites de la communion était une profanation. Le Révérend Parhurst s'était couvert la face, scandalisé à l'idée du baptême de Parsifal par Gurnemanz et de Kundry par Parsifal célébré sur la scène au troisième acte; l'élévation du calice au dernier acte et la descente d'une colombe au-dessus de la tête du vertueux chevalier avait [sic] été d'autres points sur lesquels l'attention des fidèles avait été [sic]attiré par prêtres et pasteurs : dans l'un ils voyaient l'élévation de la sainte hostie et dans l'autre une manifestation du Saint-Esprit. Il s'était déchaîné autour de ces rapprochements avec le Saint Sacrement et le Christ une tempête de controverses.

Le public lisait et se promettait d'aller voir par lui-même si vraiment il y avait sacrilège et blasphème, irrévérence et profanation. Ajoutez à cela que Frau Wagner avait rempli les journaux de ses plaintes et de ses menaces qu'elle avait juré que Parsifal ne serait joué qu'à Bayreulh, que Wagner lui-même en mourant avail légué l'opéra exclusivement à ce petit trou Bavarois, et qu'un procès avait été intenté à Heinrich Conried pour l'empêcher de présenter le buhnenweihfestspiel à New-York, et vous aurez une idée de l'attente dans laquelle était le public que l'opéra se donnât.

Lorsqu'après avoir étudié les différents motifs de l'oeuvre et en avoir entendu maintes interprétations à des conférences musicales données deux jours auparavant le public fut enfin admis au parterre aux loges et aux galeries du Metropolitan Opéra House, il semblait qu'enfin la terre promise était atteinte. Le premier acte avait été annoncé pour cinq heures de l'après-midi et parmi les gens du monde il y avait eu bien des incertitudes au sujet de l'habillement. Irait-on en robe décolletée, l'opéra ne devant finir qu'à onze heures et demie ou bien en costume de ville, l'opéra devant commencer avant la tombée de la nuit? Il y eut différentes solutions. Quelques mondaines arrivèrent à cinq heures en costume de soirée, d'autres arrivèrent en costume de ville et changèrent de toilette pendant l'entr'acte de deux heures qui succéda au premier acte et d'autres enfin assistèrent à tout l'opéra dans le costume dans lequel elles avaient assisté au premier acte.

Comme il n'est pas de bon goût aux Etals-Unis de se montrer en habit lorsqu'il fait encore jour ceux des hommes qui s'en couvrirent durent ou manquer le premier acte ou changer de livrée pendant le premier entr'acte.

Ce premier entr'acte fut pittoresque. Les acquéreurs simples de billets d'admission, c'est-à-dire ceux parmi les auditeurs qui avaient payé dix francs pour le privilège de rester debout pendant cinq heures derrière le dernier rang des fauteuils d'orchestre, du moins, ceux parmi ceux-là qui occupaient le premier rang, ne voulurent pas perdre leur place en allant dîner aux restaurants d'alentour et ne trouvèrent rien de mieux que de s'asseoir à terre et de dîner du contenu de paquets plus ou moins volumineux qu'ils avaient apporté avec eux à cette intention. Cela fut tout à fait cocasse.

Il va sans dire que toutes les places avaient été retenues de longue date. Une délégation venue de Chicago tout spécialement pour assister à cette première dut payer 2.750 francs pour vingt-deux fauteuils d'orchestre. La salle entière rapporta plus de cent mille francs. Quoique le prix des fauteuils d'orchestre fut de 35 francs, il y eut des spéculateurs qui revendirent leurs billets pour cent, cent vingt-cinq et jusqu'à cent cinquante francs.

Lorsqu'à cinq heures précises une fanfare annonça dans les couloirs le commencement de l'oratorio-drame, il y avait plus de sept mille personnes dans la salle. Toutes les personnalités en vue de la société, des lettres, de la finance, des sciences et des arts y étaient.

On ne saurait nier que le sentiment général au sortir de Parsifal a été pour la masse du public, un sentiment d'oppression et de lassitude, de recueillement et d'effarement mélangés. La musique est restée incomprise, l'atmosphère mystique qui s'en dégageait a atteint au cerveau et au sens, sans révéler toute la beauté des idées évoquées toute la majestueuse grandeur symphonique du thème.

Il fallait s'y attendre; le public pris en gros n'est nullement à la hauteur d'une oeuvre comme Parsifal. Il y a pour le vulgaire beaucoup trop de récitatif et pas assez, pas du tout même de mélodie dans le sens généralement donné à ce mot par ce même public.

Le symbolisme de ce jeune chevalier sans tache inspiré de pitié par la souffrance d'Amfortas, c'est-à-dire du genre humain, et résistant aux tentations de Klingsor, c'est-à-dire de l'esprit du mal, par l'entremise de Kundry, c'est-à-dire de « l'éternel féminin », tantôt bonne, tantôt perverse, est beaucoup trop subtil pour la foule. A ce point de vue, le succès de Parsifal a été un succès de curiosité, il ne serait aucunement hasardeux de dire que les trois quarts de ceux qui assistaient à celle première ne seront jamais tentés d'aller entendre Parsifal une seconde fois. C'est un peu comme les truffes ou les nids d'hirondelles, tous les palais ne s'en accommodent pas.

Bien peu parmi les auditeurs de celte première se souciaient de reconnaître le motif du jeune Parsifal à travers l'orchestration de l'oeuvre entière et d'y retrouver le motif du cygne de Lohengrin.

On ne saurait non plus espérer d'eux qu'ils reconnussent le motif de la lamentation d'Amfortas aux différents endroits où il repassait.

Il leur suffit de retenir la valse lente des nymphes du jardin au second acte et de se souvenir du spectacle vraiment grandiose du calice du Saint Graal qu'un jeu de lumière rend phosphorescent au dernier acte et de la colombe sainte qui plane inondée de lumière au-dessus de Parsifal, à la tombée du rideau.

Bien certainement Wagner n'écrivit pas ce mystère musical pour eux. 

WALTER TISNÉ.

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