lundi 24 juillet 2017

Il y a 160 ans: la première d'Oberon de Weber à Paris (2)

Obéron dans les chromos Liebig, Acte I, scène 6

A l'heure où le Bayerische Staatsoper de Munich met en scène Oberon de Weber comme deuxième nouvelle grande mise en scène de son festival d'été, nous avons recherché quelle fut la réception parisienne de l'oeuvre lors de la première parisienne de 1857, trente ans après celle de Londres (1826). Voici un extrait de l'analyse de l'Oberon par le compositeur et critique français Hector Berlioz.

Quand Berlioz résumait Obéron

Ce résumé de  l'Obéron de Weber est dû à la belle plume d'Hector Berlioz qui le publia en seizième chapitre de son A travers chants*, un chapitre intitulé Obéron, opéra fantastique de Ch.M. Weber, sa première représentation au Théâtre lyrique. Nous en extrayons le résumé:

[...]Voici ce dont il s’agit dans cette féerie. Obéron, le roi des génies, aime tendrement sa reine Titania. Pourtant ces deux époux se disputent souvent. Titania s’obstine à soutenir la cause des femmes coupables (sans doute en souvenir de ses étranges amours avec le savetier Bottom. Un savetier qui porte une tête d’âne et qui s’appelle Bottom !... Je ne vous dirai pas ce que signifie ce nom anglais. Cherchez. Lisez le Songe d’une nuit d’été. L’ironie de Shakspeare a dépassé là de cent coudées celle des plus terribles railleurs). Obéron défend la cause des hommes plus ou moins injustement trompés. Une belle nuit d’été, la patience lui échappe, et il se sépare de Titania en jurant de ne jamais la revoir. Il lui pardonnera seulement, si deux jeunes amants, épris l’un pour l’autre d’un amour chaste et fidèle, résistent à toutes les épreuves où pourront être soumises leur constance et leur vertu. Clause bizarre, car enfin les belles qualités quelconques d’un couple humain ne font rien aux mauvaises qualités de sa féerique majesté la reine Titania, et je ne vois pas ce que le roi des génies pourra gagner, en reprenant sa femme, au triomphe de la vertu de deux étrangers. Mais tel est le nœud de la pièce. Obéron a pour génie familier un petit esprit gracieux, doucement malicieux, espiègle sans méchanceté, adorable, charmant (du moins tel est le lutin de Shakspeare) qui se nomme Puck. Puck voit son maître triste et languissant. Il veut le réunir à Titania ; il sait à quelles conditions il y parviendra. A l’œuvre donc. Il a découvert en France un beau chevalier, Huon, de Bordeaux ; à Bagdad, une ravissante princesse, Rezia, fille du calife, et à l’aide d’un songe qu’il envoie simultanément à chacun d’eux, il les rend épris l’un de l’autre. Déjà Huon est en marche par monts et par vaux à la recherche de la princesse qu’il adore. Une bonne vieille qu’il rencontre au milieu d’une forêt lui apprend que Rezia habite Bagdad, et propose au chevalier et à son écuyer Chérasmin de les y transporter en une minute, si Huon veut jurer de rester toute sa vie fidèle à sa bien-aimée, et de ne pas lui demander la plus légère faveur jusqu’au moment de leur union. Huon prononce le double serment. Aussitôt la vieille se change en un gracieux esprit. C’est Puck qui reprend sa forme. Obéron survient, confirme les paroles de Puck, et nos voyageurs sont tout d’un coup transportés à cinq cents lieues de là, dans les jardins du harem du calife de Bagdad. Rezia y pleure l’absence de son chevalier inconnu et se désespère d’un mariage odieux auquel son père veut la contraindre. En promenant ses langueurs dans le jardin du palais, elle rencontre les nouveaux débarqués ; dans l’un d’eux elle reconnaît le chevalier de son rêve : « O bonheur, c’est donc vous ? — Je vous adore. — Je vous sauverai. — Revenez ce soir. Quand l’iman appellera les croyants à la prière, je serai là et nous concerterons tout pour notre fuite. » Le soir, en effet, nos amants se retrouvent, mais les gardes du palais saisissent les deux étrangers, les jettent en prison et le calife ordonne leur mort. La puissance surnaturelle d’Obéron vient à leur aide ; ils sont libres ; ils enlèvent de vive force un léger navire sur lequel Aboukan (le mari imposé à Rezia) venait chercher sa fiancée, Rezia reparaît avec sa suivante Fatime, ils partent tous les quatre.

Et vogue la nacelle qui porte leurs amours.

Hélas ! la chair est faible, et longs sont les ennuis de la navigation. On conçoit que deux amants, tels que les nôtres, enfermés dans un étroit navire, puissent avoir quelque peine à contenir l’élan de leurs pensers d’amour. Obéron lit dans le cœur du chevalier, et furieux des désirs qu’il y découvre, il se résout à le séparer de Rezia. « Souffle, tempête, bouleverse l’Océan, que le vaisseau périsse ! » Les vents accourent, Eurus, et Notus, et Borée, et vingt autres, suivis des esprits du feu, des météores, etc.

La nuit noire s’étend sur les eaux. Rezia est jetée seule sur un rocher, un autre écueil reçoit Fatime et Chérasmin. On ne sait ce qu’est devenu le chevalier. Les naufragés ne sont pas au bout de leurs peines. Pris par des pirates barbaresques, ils sont conduits sur la côte d’Afrique et vendus au bey de Tunis. Rezia est exposée aux honneurs du harem ; elle a inspiré une passion violente au bey. Les deux autres amants (car Chérasmin et Fatime ont fini, eux aussi, par s’aimer d’amour tendre) sont plus heureux ; ils n’ont point été séparés et leur tâche d’esclave se borne à cultiver l’un des jardins de Sa Hautesse.

L’eunuque Aboulifar leur apprend la révolution qui va s’accomplir dans le harem, c’est-à-dire la déchéance de l’ancienne favorite et l’élévation de Rezia.

Mais Rezia repousse avec mépris les hommages du bey, elle restera fidèle jusqu’à la mort à son chevalier. Puck, faisant habilement valoir cette noble constance, obtient d’Obéron qu’une dernière et solennelle épreuve soit accordée au chevalier. Le roi des génies y consent. Aussitôt Puck repêche quelque part le pauvre Huon et le transporte dans le jardin du bey de Tunis. Et nous le voyons entouré d’une foule de houris, toutes plus ravissantes les unes que les autres, qui dansent, qui chantent, qui l’enlacent dans leurs bras, le brûlent de leurs œillades, le dévorent de leurs sourires... Vains efforts, Huon résiste aux séductions ; il aime Rezia, il n’aime qu’elle, il lui restera fidèle. Survient le bey qui, trouvant un étranger au milieu de ses femmes, ordonne son empalement immédiat. On va procéder à cette opération. Mais l’épreuve des amants a été décisive : l’amour a triomphé ; Obéron est satisfait. Son cor enchanté se fait entendre, et aussitôt le bey, le chef des eunuques, les gardes du harem, tout le harem de céder à une impulsion irrésistible qui les force de danser, de pivoter comme des derviches tourneurs, de tourbillonner enfin dans un mouvement de rotation de plus en plus rapide, sous l’influence de plus en plus vive et impérieuse de l’impitoyable cor ; jusqu’à ce que, sur un coup de tamtam, cette foule étourdie tombant à terre à demi-morte, Obéron, sa belle Titania et leur fidèle Puck s’élèvent au ciel dans une gloire. Et le roi des génies s’adressant aux amants : « Vous êtes restés fidèles l’un à l’autre, vous avez résisté à toutes les séductions, soyez heureux ! Retourne en France, Huon ; va présenter à la cour ta Rezia ; ma protection t’y suivra. » [...]

*Berlioz, Hector, A travers chants, librairie de Michel Lévy Frères, Paris, 1862

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