samedi 22 juillet 2017

Bregenzer Festspiele: Mosè in Egitto, un Rossini aux accents de modernité

Un exemple du travail de Hotel Modern: à droite l'équipe au travail sur sa maquette, et la projection sur rideau
de scène transparent. Crédit photographique pour toutes les photos: Karl Forster / Bregenzer Festspiele

Le Festival de Bregenz (Bregenzer Festspiele) est surtout réputé par sa gigantesque production en plein air sur le lac, -cette année avec le Carmen de Bizet, dotée d'un énorme budget et qui charrie chaque année plus de 200000 spectateurs. Mais ce Festival a bien davantage à offrir, et produit en parallèle, le plus souvent en coproduction,  un opéra à la mise en scène plus expérimentale, qu'il s'agisse de la création d'un nouvel opéra ou de la redécouverte d'un opéra peu ou moins souvent joué. C'est aussi le cas cette année avec  le Mosè in Egitto de Gioacchino Rossini dans la mise en scène de la très créative de Lotte de Beer qui s'est associée au Collectif théâtral hollandais Hotel Modern (Theatergroep Hotel Modern) et au décorateur et costumier Christof Hetzer, dont la contribution aux Contes d'Hoffmann de l'été passé avait été très remarquée. L'opéra de Rossini est coproduit avec l'Opéra de Cologne où l'on pourra revoir cette mise en scène en avril 2018 avec une autre distribution

Le collectif Hotel Modern, fondé en 1997 à Rotterdam,  travaille avec des figurines miniatures de marionnettes ou d'éléments de décor qui sont actionnées et filmées en vidéo pour ensuite être projetées sur divers écrans. Les figurines sont grandes comme un doigt, environ dix centimètres de hauteur,  et sont réalisées avec une plasticine ou une résine modelée sur des fils de fer, et simplement animées par un fil de fer fixé aux pieds ou à la tête de la figurine. Pour Mosè in Egitto, d'innombrables figurines ont été réalisées qui représentent le peuple élu et l'oppresseur égyptien , qu'Hotel Modern fait évoluer sur des petits plateaux avec des blocs représentant les constructions ou un maquettage figurant les dunes de sable du désert. Lotte de Beer a eu l'idée de mettre en scène les collaborateurs d'Hotel Modern en train de travailler, aussi la scène est elle à la fois occupée par les protagonistes et les décors et par toute la série des maquettes conçues par le collectif hollandais: les créateurs-techniciens, actionnistes ou vidéastres, sont au travail et filment (ou simulent le tournage) de leurs maquettes dont on voit le résultat projeté sur divers supports: rideau d'avant-scène,  écrans d'arrière-scène ou une grande sphère qui occupe le centre du plateau et qui représente sans doute le globe terrestre ou le monde connu. Une maquette ingénieuse en forme d'aquarium complexe permettra de simuler la séparation des flots de la mer Rouge et la punition divine finale de l'engloutisement des armées de pharaon.

Mosè, Faraone et Osiride, devant une maquette d'Hotel Modern
La présence constante en scène de l'équipe d'Hotel Modern a quelque chose d'entêtant et même parfois de dérangeant. Dans la mise en scène, les chanteurs sont censés reproduire les gestes des marionnettes, et, s'ils ne le font pas, les membres de l'équipe viennent modifier leur position, ce qui participe d'une réflexion sur la création théâtrale: les créateurs de l'équipe sont en fait la divinité en action, Dieu lui-même ou ses démiurges. Cette réflexion entraîne toute une série de connotations et d'interrogations philosophiques qui concernent le texte biblique lui-même, -ce peuple élu, qui, faut-il le souligner, n'a pas choisi de l'être, dispose-t-il encore d'un libre-arbitre?-, et qui concernent aussi la relation de la mise en scène aux chanteurs, -quelle est la part de liberté des interprètes dans le choix de leur interprétation théâtrale ou vocale? Par le truchement de cette réflexion, Lotte de Beer et Hotel Modern apportent un nouvel éclairage au livret: l'amour nèst pas plus un choix que l'appartenance à un peuple; le fils de Pharaon, Osiride, n'est pas vraiment libre de son amour pour la belle captive juive Elcia, et, partant, de son opposition à la fuite des Hébreux. Sa mort, punition divine, apparaît comme une profonde injustice. Lotte de Beer fait se déplacer Osiride sur scène comme un jeune animal blessé fou de douleur et a trouvé dans le jeune ténor d'origine sud-africaiune Sunnyboy Dladla un génial interprète dont l'agilité vocale n'a d'égale que les mouvements impulsifs, désordonnés et saccadés. Le ténor donne parfaitement à voir le déchirement intense d'un adolescent plein de sève écrasé comme un vulgaire insecte sous le pouce divin. La mise en scène a sans doute été perçue par certains comme incommodante ou tenant trop du procédé, mais elle a l'énorme avantage de dépoussiérer et de secouer un des plus anciens textes de l'humanité et de lui redonner vie par les moyens modernes du collectif hollandais. Lotte de Beer, récompensée  par les Opera Awards 2015, a l'ambition de faire de l'opéra pour notre temps, et sa mise en scène en donne une brillante démonstration! Enfin, Christoph Hetzer a réalisé décors et costumes avec un grand talent en parfaite intelligence avec le travail d'Hotel Modern.

Un bonheur ne venant jamais sans l'autre, à l'intérêt du travail de mise en scène est venu s'adjoindre la délectation musicale. La direction musicale  d'Enrique Mazzola qui dirige le Wiener Symphoniker et les Choeurs philarmoniques de Prague entraînés par Lukáš Vasilek ont rendu tous les ors de la partition. Enrique Mazzola, aujourd'hui directeur de l'Orchestre national d'Ile-de-France, spécialiste renommé du répertoire italien belcantiste, nous entraîne à la découverte de l'essence même de la partition de Rossini en y soulignant l'expression musicale de l'impossible accomplissement de la passion amoureuse: la musique évoque ce que nous voyons de sublime en l'amour et qui nous reste inaccessible, ce qui, selon le chef d'orchestre, participe du refus rossinien de l'amour romantique. En fin d'opéra, Mazzola déploie tout le grandiose du long moment dramatique de la "Preghiera": le simple thème en sol mineur successivement chanté par Mosè. Aronne et finalement Elcia qui reçoit en alternance la réponse en si bémol majeur du Choeur. Mazzola est particulièrement attentif à ménager l'effet de surprise de la dernière répétition en donnant toute l'ampleur "inattendue, solaire, grandiose du  sol majeur", que Enrique Mazzola caractérise encore et à fort juste titre comme une "brillante performance"*.

Sunnyboy Dladla (Osiride)
Une distribution de qualité, jeune et homogène, cependant que pas toujours bien exercée au vibrato rossinien, a largement contribué au succès de cette soirée d'exception. A tout seigneur tout honneur, la palme revient à l'extraordinaire ténor purement rossinien Sunnyboy Dladla, somptueux dans le vibrato. Rarement la mort soudaine d'Osiriride au deuxième acte ne nous aura laissés aussi éplorés , tant cela aurait été un grand bonheur de l'entendre jusqu'à la fin de l'opéra...une agilité vocale extraordinaire, un soprano qui se joue avec aisance du plus aigu, de la puissance et de l'ardeur, et cet extraordinaire jeu d'animal fou et déjanté que nous avons déjà souligné. Le bémol, c'est qu'une telle présence scénique et vocale déplace le centre d'intérêt de l'opéra, d'autant que Goran Jurić, qui a de par sa haute stature naturellement le physique de l'emploi pour le rôle de Mosè, n'a pas développé toute l'ampleur et l'autorité vocales que demandent le rôle-titre, au point que le drame et le déchirement  amoureux d'Osiride et d'Elcia focalisent davantage l'attention que la libération du peuple des Hébreux par l'élu de Dieu. La jeune soprano Clarissa Costanzo, qui a déjà un impressionnant répertoire à son actif auquel répondent de nombreux prix, fait à Bregenz une prise de rôle remarquée en interprétant avec son un beau colorature bien affirmé une Elcia émouvante, prise entre les feux d'une passion dévorante et les devoirs grégaires d'une soumission à la divine Volonté. Le rôle de Faraone, -un rôle difficile parce que le personnage, alors qu'il devrait occuper avec une grandeur quasi divine la fonction suprême, est bourré de contradictions et de tergiversations qui en font une girouette tiraillée entre des vents contraires-, est porté par le baryton basse Andrew Foster-Williams qui en rend fort bien toute l'ambiguïté. Si son répertoire ne l'incline pas à cultiver les vocalises typiquement rossiniennes, son interprétation sonore et bien projetée n'en est pas moins convaincante. Foster-Williams reste à Bregenz le temps du Festival, pour y interpréter le rôle d'Escamillo dans Carmen. Le personnage de la femme de pharaon, chanté par Mandy Fredrich, a davantage de fermeté dans ses convictions: l'excellente colorature allemande interprète avec brio les plaintes et la douleur d'Almatea. Taylan Reinhard manque de consistance et de définition et donne un  grand-prêtre Mambre plutôt falot. Enfin Matteo Macchioni donne un bel Aronne avec les sonorités métalliques et la vaillance de de sa voix haut perchée, et Dara Savinova interprète sa soeur Amenofi d'une voix aux inflexions séduisantes.

Une mise en scène originale et empreinte de modernité qui incite à faire le voyage de Cologne pour l'y revoir en avril prochain!

Prochaines représentations à Bregenz: les 23 et 31 juillet

*traduction libre des propos du chef dans le programme de la soirée.

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