dimanche 19 mars 2017

Richard Wagner à Mornex en 1856, par Lucien Guy.

Voici un texte que M. Lucien Guy publia dans l'édition 1942 des Mémoires et documents publiés par l'Académie du Faucigny.

Lucien Guy, né le 10 juillet 1890 à Bonneville et mort le 28 août 1975 à Thonon-les-Bains, était un érudit savoyard.  De formation juridique, puis directeur de banque, historien de la province du Faucigny,  il dirigea l'Académie du Faucigny de 1951 à 1965, une association fondée en 1938 qui étudie les questions historiques, archéologiques et scientifiques intéressant la Savoie et, en particulier, l’ancienne province du Faucigny (L'espace géographique du Faucigny correspond aux bassins de l'Arve et du Giffre jusqu'au abord de la cité de Genève.)

A l'exception des paragraphes d'introduction, nous ne retranscrivons pas la première partie du texte qui résume la biogaphie de Richard Wagner depuis sa naissance jusqu'au début de son séjour à Mornex.  On trouvera ici tous les passages du texte consacrés au séjour de Mornex et  la discussion sur les éventuelles compositions de Wagner pendant cette période. Sans apporter de preuves tangibles, Lucien Guy se livre ici à des suppositions qui, si elles peuvent tenir la route, restent cependant en l'état et l'auteur laisse la question de la composition ouverte. Mais l'essai est intéressant et a le grand avantage de présenter un épisode de la vie de Wagner étudié par un enfant érudit du pays.

Richard Wagner à Mornex, en 1856 par M. Lucien GUY
(Extraits d'un texte mis en ligne par le site Gallica de la BNF)

    Le domaine de l'art ne connaissant pas de frontières, les artistes n'appartiennent pas à une nation, mais à l'art tout entier. Par cela même, ils ont conquis l'admiration et la sympathie universelles.
     La Savoie a eu l'honneur d'accueillir des écrivains, des penseurs, des artistes de toutes nationalités, parmi lesquels je citerai : Rousseau, Goethe, Vigée-Lebrun, André Chénier, Châteaubriand, Byron, Lamartine, Shelley, Michelet, Balzac, Victor Hugo, Alexandre Dumas, Musset, Liszt, Wagner, Verdi, Ruskin, Saint-Saëns, Massenet, Paderewski. Au nombre de ceux-ci figure l'un des plus grands génies, qui fut pendant quelque temps notre hôte et qui devrait à notre beau pays, l'une de ses plus belles inspirations. C'est de Richard Wagner et de son séjour à Mornex, en 1856, que je veux vous parler.
     Dans les temps troublés que nous vivons actuellement, nous laisserons taire la voix du canon pour n'écouter que les chants d'amour de Sigmund et de Brunehilde, de Tristan et d'Yseult. [...]     
  
    [...]Le 28 juin 1854, il entame La Walkyrie dont le premier acte est achevé au mois d'août. Mathilde lui donne alors une plume d'or. Le 3 octobre 1855, il peut envoyer à Liszt ses deux premiers actes complets. Mais Wagner est atteint d'eczéma. Malgré cela, il s'acharne à sa partition de La Walkyrie dont il termine la copie au mois de mars 1856. Il emprunte mille francs à Liszt (qui séjourna lui-même de l'autre côté du Salève), et se rend à Genève pour consulter un médecin et y suivre un traitement. C'est alors que nous le retrouvons à Mornex avec son chien Fips.
   Laissons maintenant Wagner raconter lui-même son séjour à Mornex, en reproduisant les quelques pages qu'il lui a consacrées dans son autobiographie, Mein Leben (Ma Vie). Voici ce qu'il écrivait :
  « Je choisis le lac Léman et je pensais m'établir aux environs de Genève, à la campagne, dans un endroit bien situé où je pourrais suivre le régime que m'avait prescrit mon médecin de Zurich. Je me mis -donc en route les premiers jours de juin. Chemin faisant, j'eus de gros désagréments à propos de Fips que j'emmenais pour me tenir compagnie dans ma solitude; je fus sur le point de changer le but de mon voyage, car sur un certain parcours, -on voulut me défendre de prendre mon chien dans la voiture de chemin de fer. C'est grâce à l'énergie que je déployai pour faire respecter ma volonté que je pus commencer ma cure près de Genève; autrement je me serais sans doute dirigé d'un côté tout différent.
Hotel de l'Ecu à Genève au 19e siècle.Le bâtiment a aujourd'hui disparu.

   « A Genève, je descendis à mon hôtel habituel de « l'Ecu », où je retrouvais tant de souvenirs. Je consultai le docteur Coindet, qui me conseilla d'aller respirer le bon air à Mornex, sur le mont Salève, et m'y recommanda une pension. Avant toute chose, je voulais un gîte tranquille; c'est pourquoi je demandai à la tenancière de la pension de me céder dans son jardin un pavillon composé d'une seule pièce, un grand salon. Il m'en coûta de grands efforts de persuasion, car les autres pensionnaires, avec lesquels je ne voulais pas me trouver en contact, s'indignèrent de ce qu'on songeât à les frustrer du local réservé à leurs amusements. Enfin, je réussis a obtenir mon pavillon, mais à condition de le céder tous les dimanches matins, pour le culte protestant. Au moyen de quelques bancs, on le transformait alors en chapelle, et ces pensionnaires calvinistes semblaient tenir beaucoup à leur sermon. Je m'y trouvai très bien, et le premier dimanche, je fis honnêtement le sacrifice convenu en allant à Genève lire les journaux. Mais le lendemain, la dame de la pension vint me déclarer que le mécontentement était décidément trop vif parmi ses hôtes : il ne leur suffisait pas d'avoir le salon pour le service divin, ils le voulaient aussi pour les jeux de la semaine. On me donna mon congé, et il me fallut chercher un abri chez le voisin.
   « Ce voisin était un docteur Vaillant qui, dans une grande et belle maison, avait installé un établissement hydrothérapique. Tout d'abord, je n'avais que l'intention de prendre chez lui des bains sulfureux. Mon médecin à Zurich m'en avait conseillé l'usage. Mais ces bains ne se préparaient pas dans l'établissement. Cependant la personne du docteur Vaillant me plaisant beaucoup, je lui parlai de ma maladie. Lorsque je fis allusion au soufre, et à une certaine eau puante que je devais boire, il sourit et me dit : « Monsieur, vous n'êtes que nerveux. Tout cela vous agitera encore davantage. Vous n'avez besoin que de repos. Voulez-vous vous confier à moi ? Je vous promets qu'au bout de deux mois, vous serez remis de telle sorte que vous n'aurez plus à craindre l'érésipèle ».
     « Il a tenu parole. Cet excellent médecin me donna meilleure opinion de l'hydrothérapie que le fameux « trafiquant d'eau » d'Albisbrunn, et autres ineptes dilettantes. Vaillant avait été praticien célèbre à Paris : Lablache et Rossini même l'avaient consulté; mais il avait eu le malheur d'être soudain frappé d'une paralysie des deux jambes. Après avoir traîné quatre ans, avoir perdu toute sa clientèle et être tombé dans la misère, il avait eu l'idée de se faire transporter chez le médecin silésien Priessnitz qui soignait par l'eau et la nature. Il le quitta absolument guéri et s'appropria la méthode qui lui avait si bien servi. Homme intelligent et instruit, il la débarrassa de toutes les rudesses de son inventeur et essaya de se refaire une clientèle en créant un établissement hydrothérapique à Meudon. Mais il n'eut pas de succès auprès des Parisiens. Ses anciens clients, auxquels il proposait de venir visiter son installation, lui répondaient en demandant si l'on y dansait le soir. Il ne fit pas ses affaires et c'est grâce à cette circonstance que je le rencontrai près de Genève où il faisait une nouvelle tentative pour l'emploi lucratif de sa méthode. Il se distinguait aussi de ses collègues spéciaux en n'acceptant qu'un nombre très limité de malades. Il est impossible, disait-il, de garantir un bon résultat si l'on n'observe pas exactement ses patients à toutes les heures de la journée. La bonté de son système, qui me réussit si bien, résidait principalement dans la douceur des procédés et une application ingénieuse de l'eau attiédie.
     « De plus, Vaillant s'occupa avec une amabilité marquée à satisfaire mes désirs, spécialement mon besoin de calme et de solitude. Je fus dispensé du déjeuner en commun, qui m'était pénible et m'agitait, et il me permit de me préparer le thé moi-même dans ma chambre. Mais après les fatigues de la cure matinale, je profitai du mystère dont s'entourait un privilège que les autres pensionnaires devaient ignorer, pour m'adonner avec excès à cette jouissance nouvelle: deux heures durant, les verrous tirés, je vidais tasse sur tasse en lisant Walter Scott. A Genève, j'avais trouvé de cet auteur une jolie traduction française bon marché, et j'en avais emporté les volumes en masse à Mornex. Cette lecture convenait on ne peut mieux à ma façon de vivre, dont devait être écartés tout travail sérieux et toute étude. D'ailleurs, je dois convenir que le jugement admiratif de Schopenhauer pour le conteur anglais est parfaitement justifié. Jusque-là sa réputation m'avait paru douteuse. Dans mes promenades solitaires, j'emportais souvent aussi, à cause de son petit format, un volume de Byron qu'on avait mis à ma disposition. Je me proposais chaque fois de le lire, étendu sur une hauteur quelconque ,avec le Mont-Blanc devant moi. Mais je ne tardai pas à laisser Byron à la maison, car je constatai que je ne le sortais jamais ,,de ma poche.
     « Le seul travail que je me permisse fut d'esquisser les plans de la maison que j'aurais désirée. Finalement je les relevai très correctement en me servant de tous les instruments de dessin qu'emploie un architecte. Cette idée hardie de bâtir une maison, m'avait été inspirée par les négociations que j'avais entamées avec les éditeurs Haertel, de Leipzig, pour la publication de mon Anneau des Niebelungen. Pour mes quatres drames, j'avais rondement exigé 40.000 francs. De cette somme, la moitié devait être affectée à la construction de ma maison. Et vraiment les éditeurs semblaient incliner à accepter mes conditions et à me faciliter ainsi l'exécution de mon projet. Mais leurs dispositions subirent tout à coup un changement défavorable: évidemment, ils eurent des doutes sur le succès commercial de mes ouvrages. Je n'ai jamais bien su si ce changement provenait de ce qu'après avoir lu mes drames, ils les ont jugés injouables ou s'ils se sont laissé influencer par la coterie des gens qui, visiblement, n'ont cessé, à partir de là, de me persécuter et de contrecarrer mes entreprises. Bref, je dus renoncer à l'espoir de posséder les capitaux qui auraient fait de moi un bâtisseur de maison. Je n'en continuai pas moins mes travaux d'architecte, me proposant bien d'arriver un jour à réaliser mes plans.
    « Le 15 août 1856, expiraient les deux mois que le docteur Vaillant avait exigés pour ma cure. Je quittai donc son bienfaisant établissement et, de Genève, j'allai voir Carl Ritter, à Lausanne. Il s'y était installé avec sa femme pour les mois d'été et habitait une modeste maison solitaire. Tous les deux étaient venus me voir à Mornex et j'avais persuadé à Carl de s'y faire soigner aussi. Mais, dès le premier essai, il m'avait déclaré que le traitement, si léger qu'il fut, l'excitait. Autrement, et d'une façon générale, nous nous entendions très bien, de sorte qu'il m'annonça son retour à Zurich pour l'automne.
     « Je me mis donc en route pour Zurich d'assez bonne humeur, prenant le coupé de la diligence pour éviter à Fips le désagréable trajet en chemin de fer. A la maison, je trouvai ma femme rentrée de Seelisberg... »

Mornex, le pavillon des Glycines

Plaque commémorative au Pavillon des Glycined 

       Wagner occupa à Mornex, le Pavillon des Glycines, que l'on peut encore voir, à droite, au bord de la route qui monte à Monnetier. C'est une construction modeste mais coquette et accueillante. Le rez-dechaussée contient une cave assez haute avec une grande porte cintrée. L'étage au-dessus, est au niveau de la terrasse du jardin. Par une porte à laquelle on accède par un petit escalier, à droite, sur un chemin raide, on pénètre dans une sorte de vestibule s'ouvrant sur la terrasse. Celle-ci est assez vaste ; elle est encore décorée de nombreuses corbeilles de fleurs bordées de buis. On y découvre un magnifique panorama embrassant toute la vallée de l'Arve et les montagnes du Faucigny à l'arrière-plan. La façade au midi est flanquée d'un joli porche formé de deux colonnes supportant un fronton triangulaire grec. Autrefois, cette façade était tapissée de fleurs et offrait un ensemble ravissant. Le pavillon se compose, à l'étage, d'une grande salle très claire, précédée de ce porche, mais qui a été coupée depuis par une cloison. Du côté nord, une cheminée de marbre. Un portrait de Wagner, encadré, y fut toujours pieusement conservé par les divers propriétaires. La pièce donne, par une porte-fenêtre, sur un petit balcon abrité par un auvent. La balustrade porte le millésime 1832, date de la construction du pavillon. Sur l'étage, une mansarde à laquelle conduit un escalier de pierre décrivant une spirale par dessus le vestibule du jardin et qui a remplacé une modeste échelle. Le toit est à pente légèrement ondulée, rappelant la carène d'un navire renversé. La maisonnette est prolongée au midi, sur la terrasse, par une annexe construite beaucoup plus tard.
     Sous le balcon, on peut lire l'inscription suivante, disposée en demi-cercle de mosaïque : « La Walkyrie fut composée ici ». Et, au dessous, sur une plaque fixée contre la muraille, cette autre inscription : « Ici vécurent deux immortels : Richard Wagner (1856), John Ruskin (1863-1864) ». Ce pavillon fut en effet, habité par l'écrivain anglais John Ruskin, en 1863. Il dépendait alors de la pension Latard (aujourd'hui la pension des Glycines), avec laquelle il communiquait par le jardin faisant suite à la terrasse. Le bâtiment de la pension Latard, un peu plus ancien, remonte à 1816.
Wagner, ainsi qu'il le raconte luimême, n'occupa que quelques jours seulement, peut-être une semaine, ce pavillon des Glycines qu'il dut quitter pour aller s'installer dans la pension voisine de Madame Saugy, séparée de la pension Latard par un étroit chemin montant et dont le bâtiment existe encore. En effet, sur la réclamation des pensionnaires, qui eux aussi voulaient s'approprier la salle du pavillon pour l'exercice du culte évangélique et pour leurs jeux, Wagner dut d'abord faire une première concession en laissant le dimanche matin la salle au pasteur Demôle, puis abandonner le local où l'on ne voulait plus le laisser vivre en toute tranquillité. Mais bien lui en prit, car Madame Saugy venait de s'arranger avec le docteur Vaillant pour organiser dans sa pension, un établissement hydrothérapique, dont il profita avantageusement et d'où il sortit complètement guéri. Il s'y trouva pendant six semaines, en compagnie de Robert Harvey.
      Mornex était bien l'endroit qui lui convenait pour goûter l'apaisement nécessaire à ses travaux et le sortir des tracas de son ménage. Avec ses villas enfouies dans les bosquets, ses pensions, ses hôtels étagés dans la verdure, Mornex est la station idéale pour le repos. Il se dégage de ce site alpestre, une fraîcheur, une douceur, un enchantement qui laissent l'âme s'envoler bien haut vers toutes ces cîmes majestueuses qui barrent l'horizon. On peut y vivre solitaire sans se sentir isolé. On y goûte le. charme de la simplicité rustique tout en y frôlant l'élégance mondaine. On y trouve la. coquetterie des cottages voisins de l'Helvétie près des robustes maisons savoyardes.
     Wagner y vivait en solitaire, avec son inséparable chien Fips (un cadeau de Mathilde Wesendonck, après, la mort de son fidèle chien Peps, qui lui causa un grand chagrin). Il pouvait s'y donner à la méditation, car nulle intrigue amoureuse ne semble être venue l'en distraire. Mais il était déjà sous le charme de Mathilde Wesendonck; son souvenir devait certainement le hanter, car il n'avait qu'ébauché avec elle, l'idylle qui se développera bientôt dans toute son intensité, à son retour à Zurich. Pensait-il à Minna? Oui, sans , doute quelquefois; par exemple lorsqu'il lui écrivait : «J'ai fait une grande promenade avec Fips sur le Salève; j'ai cueilli pour toi ces gentianes; tu les compareras avec celles du Seelisberg et tu me diras quelles sont les plus belles ». Mais, ce premier amour est déjà fané.
    Pauvre Minna! D'aucuns seraient tentés de l'incriminer de s'être peut-être plus préoccupé de Fips car, plus tard, le 25 janvier 1866, quand seul à Genève, il perdra en même temps sa première femme et son chien Pohl, il n'assistera pas à l'enterrement de Minna, mais il aura grand soin du cadavre de son vieux chien en lui faisant creuser une tombe dans le jardin face au lac. Mais l'on aurait tort d'en conclure que Wagner eut manqué de respect et d'affection pour une femme et en particulier pour celle qui avait été bonne pour lui et à laquelle il revint toujours avec remords. Ne l'a-t-il pas proclamé dans le chant de Wolfram, au deuxième acte de son Tannhaeuser? « Les femmes sont la musique de la vie », écrivait-il à propos de Jessie Taylor. Minna, son premier amour, lui avait souvent exprimé son admiration pour son talent et donné des avis judicieux, et il sût le reconnaître. A Mathilde Wesendonck, il devra Tristan et plus tard, la fille de Liszt, Cosima, lui apportera avec les joies du foyer, l'âme sœur qu'il avait cherchée toute sa vie.
    Wagner employa les mille francs prêtés par Liszt à sa cure de Mornex. « Dans cette solitude savoisienne, où le hasard l'a conduit, il jouit enfin du silence véritable, écrit Guy de Pourtalès. Quel bienfait, après le tintamarre des trois pianos et de la flûte qui empoisonnent son voisinage zurichois ! Un régime sévère, imposé par le docteur Vaillant, de Paris, qui dirige ici une clinique hydrothérapique, lui fait tout de suite le plus grand bien. Presque pas d'étrangers ; une belle campagne ; toute la chaîne du Mont-Blanc et des Alpes de Savoie devant le balcon du pavillon qu'il habite seul (à la condition, toutefois, de le céder le dimanche matin au pasteur genevois qui célèbre son culte « dans le local où vit un impie de mon espèce »). Il s'y trouve même un piano médiocre. Sur cette caisse, Wagner tapote les Poèmes symphoniques de Liszt, « œuvres tellement belles, incomparables, qu'il faudra bien du temps à la critique pour savoir comment les classer M. Il lit Walter Scott sur la recommandation de Schopenhauer. Il ébauche quelques vers : Tristan et un poème nouveau, Les Vainqueurs... En peu de semaines, cet étonnant Français qu'est le docteur Vaillant, a guéri Wagner de son eczéma tenace ».
     En se rendant à Mornex, Wagner avait demandé à Genève qu'un pianiste capable de jouer à première vue des œuvres d'une certaine difficulté, vint le voir tous les quinze jours, car Wagner qui était un chef d'orchestre incomparable, n'était pas un pianiste bien remarquable. Ce fut Prokesch que l'on honora de cette mission. François Prokesch, originaire de Prague, était venu s'installer à Genève en 1852. Il devint professeur au Conservatoire de musique, puis fonda une école de musique avec sa femme Adèle de Szilagyi. Il était organiste à l'église de la Madeleine et donna des concerts avec Jenny Lind, Clara Schumann, Bovy Lysberg. Il mourut à Genève en 1902 après avoir enseigné la musique toute sa vie.
    Suivant une tradition locale, c'est à Mornex que Richard Wagner aurait composé la Walkyrie et Tristan et Yseult; et la tradition ajoute que Wagner contemplant un soir d'orage les montagnes du Faucigny, aurait eu, à ce spectacle, l'inspiration de la Chevauchée des Walkyries. Cette question a été souvent controversée et nous allons essayer de l'éclaircir pour en dégager la vérité.
   Wagner était venu avant tout, à Mornex pour se reposer et y suivre le traitement du docteur Vaillant, qui devait le guérir de l'eczéma. Il est donc fort probable qu'il y travailla peu, même très peu et se contenta de noter les inspirations que pouvaient éveiller ses longues rêveries solitaires sur les pentes du Salève, et le site en lui-même avec son magnifique cadre de montagnes. L'illustre compositeur souffrait de sa maladie, car, ainsi que le rapporte Prokesch, il était parfois d'humeur difficile. C'est sans doute aussi pour cacher son visage ravagé par l'eczéma, qu'il voulut fuir les pensionnaires de la maison Latard et s'isoler dans son pavillon. Mais, à mesure que la santé lui revint, sa bonne humeur réapparut et c'était toujours avec plaisir que Prokesch se rendait à Mornex, malgré la longueur du chemin.
     Dans un article publié dans Le Figaro et reproduit dans La Suisse, au mois de février 1933, M. G. Jean Aubry affirme que Wagner ne composa absolument rien à Mornex. Je ne serai pas aussi catégorique. Wagner n'a pas composé à Mornex, Tristan et Yseult et la Walkyrie, mais il a pu en composer des fragments.
   J'essayerai de justifier tout au moins, ce que la tradition souvent plus précise que l'histoire, a pu nous transmettre de plus exact. Puisque Mornex revendique surtout l'inspiration de la Chevauchée, je ne retiendrai que ce morceau magistral du troisième acte de la Walkyrie dans l'examen de cette controverse, désireux de laisser cet honneur à cette charmante localité.
     Examinons d'abord le cas de Tristan et Yseult:
    On sait que cet opéra fut inspiré à Wagner par son grand amour pour Mathilde Wesendonck. Ne pouvant réaliser l'union de ses rêves, il aurait exprimé sa grande passion pour cette femme, dans les magnifiques chants de Tristan. Dans une lettre à Liszt (1854), il écrit en effet: « Comme dans mon existence je n'ai jamais vraiment joui du bonheur de l'amour, je veux élever à ce plus beau de tous les rêves, un monument où d'un bout à l'autre cet amour se puisse satisfaire. J'ai ébauché dans ma tête, un Tristan et Yseult d'une conception musicale toute simple, mais intensément vibrante. Et dans les plis du "pavillon noir" qui flotte sur son dénouement, je m'envelopperai pour mourir ».
    C'est en vivant auprès d'elle qu'il a éprouvé ces grandes émotions traduites dans son œuvre. Yseult et Tristan ne sont autres que Mathilde et Richard. Or, nous sommes en 1856, et la liaison des deux amants vient d'éclore. Ce n'est que plus tard qu'elle atteindra son paroxysme Quelques dates sont à retenir :
    C'est à Zurich, dans le proche voisinage des Wesendonck, que Wagner écrit le livret de Tristan, pendant l'été de 1857. Au mois de septembre de cette année, il travaille à cet opéra et parvient à achever pour Noël, l'esquisse musicale complète du premier acte. Ce premier acte est terminé au mois d'avril 1858. Il commence le deuxième acte en décembre 1858, à Venise et va terminer le troisième et dernier acte à Lucerne, en 1859. La première représentation eut lieu à Munich, en 1865.
     Cependant, comme l'a dit Pourtalès, pendant son séjour à Mornex, Wagner ébaucha quelques vers de Tristan. Il est donc probable que cette ébauche du poème fut à peu près tout ce qu'il écrivit de Tristan, à Mornex.
     Passons maintenant à la Walkyrie: Il nous paraît assez vraisemblable que Wagner ait consacré une partie de son séjour à Mornex, à l'achèvement ou à une retouche de la Walkyrie,  « l'œuvre la plus tragique qu'il ait jamais conçue ».
     Comme il a déjà été dit plus haut, Wagner écrivit le poème de cet opéra, au mois de mai 1852. Le 28 juin 1854, il entamait le premier acte qu'il achevait au mois d'août suivant. Le 3 octobre 1855, les deux premiers actes étaient terminés. Il n'est pas question pour le moment, du troisième acte, précisément celui qui nous intéresse avec l'immortelle Chevauchée des Walkyries, et qui ne paraîtra que l'année suivante.
    M. Aubry prétend, non sans raison peut-être, que la Walkyrie était entièrement terminée quatre mois avant l'arrivée de Wagner à Mornex. Il s'appuie sans doute, sur ce passage de Ma Vie, dans lequel Wagner écrit : « Dès que ma santé me le permettait, je me jetais avec un pénible acharnement sur la partition de la Walkyrie. J'en terminai enfin la copie au mois de mars de cette année 1856 ». Mais il n'apparaît pas que l'auteur ait alors considéré cette partition comme définitive. Il ne s'empressa pas de communiquer à ses amis le troisième acte qu'il venait d'écrire, comme il l'avait fait pour les deux premiers. Peut-être eut-il une hésitation, l'impression d'être allé trop vite et de n'avoir pas donné à certaines scènes toute leur ampleur. Son pénible acharnement à terminer la copie, ne serait-il pas motivé par la crainte de laisser une œuvre incomplète avant d'aller se faire soigner ? Nous savons qu'il était hanté par la mort et sentait toujours le diable derrière lui pour le retenir. Il lui arriva plusieurs fois de reprendre une de ses œuvres précédentes en abandonnant momentanément celle qu'il avait entreprise, comme ce fut le cas pour son Parsifal. Il se peut qu'il soit arrivé à Mornex avant d'avoir définitivement mis au point le troisième acte. Et c'est pourtant vers cette époque que se termine la Walkyrie, puisque c'est de Mornex et de la pension Saugy qu'il envoya à Liszt la partition originale de la Walkyrie, en même temps que celle de l'Or du Rhin. Il n'y travaillera plus. En effet, après son départ de Mornex, le quinze août mil huit cent cinquante-six, et dès son retour à Zurich où il retrouve Mathilde Wesendonck, il se met à la composition de Siegfried, le deuxième opéra de la Tétralogie, et par conséquent la suite immédiate de la Walkyrie, et dont le premier acte est achevé au mois de janvier 1857.
     Or, le fils de Prokesch racontant les visites que son père faisait à Wagner lorsqu'il habitait Mornex, fait cette constatation : « Il ne semble pas d'après les souvenirs qu'il laissa, que la Walkyrie ait été composée à Mornex, mais bien plutôt Tristan et Yseult (il fait sans doute allusion ici au poème de Tristan). Quelques fragments de la Walkyrie - furent mis au point dans la riante et Paisible station du Salève, mais c'est tout». Quel sont ces fragments? Ne s'agirait-il pas du troisième acte auquel on ne sait à quelle date il mit exactement la dernière main ? Au mois d'octobre 1856, il chante des scènes de la Walkyrie, accompagné t Par Liszt et déclare alors que la partition est achevée.
    Dans Ma Vie, Wagner ne semble pas nous avoir raconté tout, bien qu il s'attarde parfois sur des sujets très secondaires. Pourquoi ne nous parle-t-il pas des visites de Prokesch qu'il faisait monter tous les quinze jours a Mornex pour lui jouer à première vue des œuvres difficiles ? Ces visites devaient cependant constituer n événement important dans sa vie monotone. S'agit-il des Poèmes symphoniques de Liszt qu'il tapote lui-même sur un mauvais piano? Ne serait-ce pas aussi, et plutôt, une de ses dernières créations dont il veut connaître tout l'effet sous les doigts d'un excellent pianiste ? Et l'on est amené à se demander si Wagner, mettant alors au point sa Walkyrie, n'aurait pas, sous une inspiration nouvelle, créé ou modifié la fameuse Chevauchée (qui devait lui trotter par la tête). Si la tradition garde un fond de vérité, il ne paraît pas impossible qu'en contemplant un spectacle saisissant de la nature, une inspiration plus forte ait jailli de son cerveau et qu'il ait voulu la substituer à la première. Ce serait tout, probablement tout, certes, mais une scène domine parfois tout un acte et lui donne toute sa grandeur. La composition n'était pas lente chez Wagner et quelques jours seulement auraient suffi à sa puissante production pour donner de nouvelles pages à sa partition.

Genève, le mont Blanc et le Salève vus du Petit Saconnex

Vue d'ensemble sur le Salève. Crédit photographique: HJPD
   Que faisait Wagner à Mornex, en dehors de son traitement médical ? Il sortait beaucoup, toujours seul avec Fips, se promenait souvent sur le Salève, ainsi qu'il le raconte lui-même. Et pendant ces longues promenades, il se contentait d'admirer la nature et de méditer. Il emportait un ouvrage de Byron mais, ainsi qu'il le confesse, il ne le sortait jamais de sa poche. Pendant ces longues rêveries, il est hors de doute qu'il n'ait jamais eu l'occasion de noter quelque impression digne d'être retenue. Ne nous a-t-il pas confié que les chants mêmes des oiseaux lui inspiraient parfois des motifs qu'il s'empressait de transcrire en musique pour Siegfried par exemple ?
    II nous dit dans Ma Vie: « le seul travail que je me permisse fut d'esquisser les plans de la maison que j'aurais désirée » Ce n'était pas sur les pentes du Salève d'où il contemplait les montagnes, qu'il pouvait en tracer les lignes avec tous les instruments d'un architecte, ainsi qu'il le précise. Il ne lisait Walter Scott qu'une fois rentré chez lui, en buvant tasse sur tasse de thé. Nous avons dit qu'il faisait aussi de la poésie et de la musique.
   Durant ses promenades à la campagne ou ses méditations à son balcon, Wagner pensait surtout à Mathilde Wesendonck et transcrivait ses émotions dans son poème de Tristan, déjà ébauché. Il était encore tout pénétré de la composition de la Walkyrie et, comme l'auteur qui relit dans sa mémoire sa dernière production, il en pesait les valeurs et sans doute, trouvait-il quelques retouches à y apporter ou quelques scènes à y modifier. La Walkyrie devait encore vibrer en lui de sa fraîche éclosion. Et, s'il pensait constamment à Yseult en écrivant les premières pages d'un nouveau poème, il ne pouvait avoir déjà oublié la Walkyrie dont les derniers feuillets venaient à peine de se fermer. N'était-ce pas à cette même Mathilde Wesendonck qu'il allait évoquer dans son Tristan, qu'il avait offert le prélude de sa Walkyrie, lorsqu'il écrivit en guise de dédicace, ces trois lettres : G.S.M. (initiales de gesegnet sei Mathilde : bénie soit Mathilde ?) On peut en déduire que pendant son court séjour à Mornex, Wagner était tout pénétré du souvenir de Mathilde Wesendonck, et que soit en concevant Tristan, soit en relisant la Walkyrie, sa pensée tout entière se reportait sur celle qu'il aima le plus passionnément.
   Revenant maintenant à la légende et répondant à l'auteur de l'inscription prétentieuse du Pavillon des Glycines, je concluerai de ces diverses considérations, que Wagner produisit certainement très peu pendant son séjour à Mornex; qu'il ébaucha le poème Tristan, mais qu'il ne commença la composition de cette œuvre qu'une année plus tard, en 1857; que la Walkyrie était déjà à peu près terminée et que très probablement il a mis au point quelques fragments de la partition; qu'il n'est pas impossible que la célèbre Chevauchée des Walkyries ait été écrite à Mornex et qu'on ne peut refuser à cette station l'honneur de l'avoir inspirée.

Camille Corot, Paysage à Mornex

     La Savoie pourrait être fière de lui avoir donné la grandiose vision du royaume des dieux.
    De ce Pavillon des Glycines, comme Richard Wagner en 1856, laissons maintenant nos regards se porter au loin, sur les montagnes du Faucigny. Voici devant nous, cette chaîne altière des Vergy d'où émergent les cîmes de la Pointe Blanche et de Jalouvre. Contemplons-les- un soir d'orage, lorsque les nuées grises tendent leurs longues écharpes vaporeuses sur leurs flancs abrupts ou boisés, illuminées des éclairs, ébranlées par les grondements du tonnerre. Soudain, le vent chasse les nuages, le voile se déchire, les rochers réapparaissent; des brumes légères s'effilent sur l'empyrée. Des spectres semblent alors se dresser sur les rocs ou dans le chaos des nues. Ce sont les Walkyries aux longs cheveux flottants, à la poitrine haletante, poussant leur cri de guerre. Ce sont les crinières de leurs coursiers qui marquent ces blanches traînées dans les sombres ténèbres. C'est la voix irritée de Wotan qui gronde à l'approche du crépuscule. Puis, le calme revient; la montagne se découvre embrasée des rayons flamboyants du soleil couchant. Ce sont les flammes qui garderont Brunehilde en attendant le libérateur qui doit la réveiller.
     Les Walkyries, filles des dieux, seraient-elles aussi des filles du Faucigny ?

Lucien Guy

Pour aller plus loin

Comme le séjour  qui fit Wagner en 1856 à Genève et à Mornex est surtout médical, on se référera au livre Un patient nommé Wagner, la passionnante étude que le Dr Pascal Bouteldja, Président du Cercle Richard Wagner de Lyon, a consacrée aux problèmes de santé du Maître.

"Une chronique médicale complète de la vie du compositeur", parue chez Symétrie, en 2014.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire