mardi 7 mars 2017

Feuilleton: Le Roi sans Reine de Léo Larguier, Obsèques royales

Le quotidien parisien L'Intransigeant a publié à partir du 2 mai 1934 sous forme de feuilleton Le Roi sans Reine, un récit historique de Léo Larguier, illustré par Dignimont. Les épisodes au nombre de 21 seont publiés du 2 au 21 mai. En voici le premier épisode, intitulé Obsèques royales.



UN RECIT HISTORIQUE DE LEO LARGUIER 
LE ROI SANS REINE

Obsèques royales

     Entre deux averses, le soleil de mars faisait limite les toits de Munich et semblait vouloir sécher les drapeaux en berne aux fenêtres de la capitale bavaroise. 
     Les soldats chargés de rendre les honneurs militaires sur le passage du cortège funèbre qui venait de la « Résidence » ne s’occupaient point de maintenir la foule sur les trottoirs. Les Munichois, respectueux et calmes, attendaient patiemment, sans se bousculer, de chaque côté de l’avenue, voulant saluer le cercueil de leur roi, Maximilien II. 
     Malgré leur habit qui n’était point, pour la circonstance, celui de tous les jours, les citadins avaient un air rustique. Beaucoup fumaient une pipe à long tuyau. Les femmes, robustes et lourdes, ne devaient pas songer énormément à leur toilette. Elles avaient agrafé à leur corsage du dimanche quelque gros bijou cossu de famille, comme un fonctionnaire ou un officier accroche une médaille ou une croix d’ordre au revers de sa redingote ou sur sa tunique, et cela suffisait. Aucune fantaisie élégante. Des cheveux blonds ou roux, en tresses, en coques, ou tordus en chignons massifs ; des poitrines, des croupes généreuses et beaucoup de beaux yeux bleus. Les paysans, venus en carriole des environs, montraient des. visages de montagnards piqués de rousseurs entre leurs favoris, et, sur plus d’une joue, on voyait une de ces estafilades de rasoir faites quand on se rase de grand matin, à la hâte, dans une maison où il n'y a qu’un miroir pour plusieurs personnes. 
    C’étaient là, pour quelques années encore, de bonnes gens d’Allemagne, des sujets obéissants de ces grands Electeurs et de ces grands-ducs héréditaires qui se méfiaient instinctivement de la Prusse, de ce qui se tramait à Berlin, et l’ancienne confédération germanique existait encore, la vieille Germanie, des chênes séculaires, des rocs éclaboussés d’écume sur lesquels au clair de lune chantait la Loreleï, l’Allemagne des poètes, des musiciens, des philosophes nébuleux, des buveurs de "bière et des fraîches filles blondes aux yeux de vergismeinnicht...La vie n’y était pas un drame. Les Etats confédérés y faisaient figure de bons voisins sans ambition;  la saucisse, le chou et le houblon y étaient de qualité excellente. On avait pour la France l'admiration qu’un provincial peut avoir pour Paris, et il y avait dans cette foule recueillie des anciens qui avaient vu l’armée française sous les tilleuls.Une petite ville pleine de bonhomie et de curiosité, défilant derrière les tambours et les clairons. Certains même avaient aperçu, entre les drapeaux et les maréchaux brodés d’or, seul, sur son cheval blanc, avec sa redingote grise, et son énorme chapeau sur sa grosse tête de marbre, l’empereur Napoléon !... ils ne le haïssaient pas. Ce n’était pas un général étranger qui venait de battre leurs généraux et leurs princes, c'était le génie même de la guerre, et ils l’admiraient. Ses soldats étaient gais et bons garçons. «L’empereur subjuguaient les hommes, le tambour-major les femmes... », Henri Heine, ce grand poète qui naquit en Allemagne, mais qui voulut mourir à Paris, l’avait dit, et, parmi ceux qui attendaient le convoi funèbre, il y avait des professeurs, des docteurs et des lettrés qui savaient sans doute par cœur les vers de ce conte d’hiver, «Germania », qu’il écrivait en 1844, il y avait juste vingt; ans ; « A Aix-la-Chapelle, les chiens s’ennuient dans la rue et ont l’air de vous faire cette humble prière : — Donne-moi donc un coup de pied, ô étranger! peut-être cela nous distraira-t-il un peu... ». C’est là que je revis l’Uniforme prussien... C’est toujours le même peuple de pantins pédants; ils se promènent toujours aussi raides, aussi guindés qu’autrefois, et droits comme un i ; on dirait qu’ils ont avalé le bâton de caporal dont on les rossait, jadis... Je revis aussi, à l’hôtel de la Poste, l’aigle de Prusse que je déteste tant; il jetait sur moi des regards furieux... ».

     L’immense Goethe n’était allé qu’une fois à Berlin, et cela lui avait suffi. La capitale prussienne ressemblait si peu à Weimar où il aimait vivre ! C’était quelques années après lé triomphe de son « Werther », il avait Vu Frédéric le Grand et avait noté ceci, n’en pouvant dire plus long : « L’ayant approché dé très près, j’ai bien saisi ses façons. Je l’ai vu dans son or et dans son argent, dans son marbre, vivant an milieu dé ses singes et de ses perroquets, dans de rideaux déchirés... » Il était revenu à la hâte vers la paix dorée, l’atmosphère intelligente de Weimar, appréciant davantage son grand-duc lettré, sa grande-duchesse qui savait chanter au clavecin les chansons des poètes, les beaux jardins à  l’italienne, les orangers près des marronniers, les myosotis aux pieds des roses, des altesses aimables, un gouvernement patriarcal, un peuple heureux... 
     Trente ans après son retour épouvanté de Berlin, Napoléon avait désiré le voir. C’était en 1808 et à Erfurt. Des rois vaincus, des commandants d’armées attendaient d’être reçus. Des bottes éperonnées sonnaient, il y avait eu un trust rapide et sec de fusils qu’on présente et l’empereur tendait sa belle main grasse au citoyen de cette patrie où il venait de porter ses armes. 
    —"Vous êtes un homme, monsieur Goethe... Il faut venir à Paris... 
    Puis, il avait attaché sa Légion d’honneur à la boutonnière de l’écrivain conquis, regardant de ses yeux tranquilles et fulgurants ce César qui se faisait bienveillant pour lui et qui lui parlait avec intelligence de son « Werther » qu’il avait lu. 
    Le grand Frédéric, l’ami des philosophes et de Voltaire, le royal joueur de flûte de Sans-Souci ne l’eût point traité ainsi. On n’aimait la Prusse ni à Munich, ni à Weimar, et les Bavarois qui attendaient au bord du trottoir se disaient justement que, parmi les autres souverains, ils allaient voir, derrière le cercueil de Maximilien, le roi Guillaume I qui était venu de Berlin pour assister aux obsèques, et les gens se parlaient avec décence et sans trop élever la voix, comme il convenait en un jour de deuil national. 
    — Il paraît, dit une vieillie dame à son voisin, que notre roi savait qu’il ne tarderait pas à mourir, il avait vu au bal la comtesse... la comtesse... Comment l’appelez- vous ? 
    — La comtesse Orlamonde? fit l’autre en haussant les épaules et en lançant une bouffée de fumée, vous voulez rire, ma bonne, ce sont là des histoires auxquelles les enfants en bas âge ne croient plus. C'est impossible... 
  — Si, si ! répondit-elle... et ce n’est pas la première fois que cela arrive. Dans une salle de la "Résidence", il y a un grand portrait de cette comtesse, et quand un roi de Bavière est prêt de sa fin, il voit s’animer la peinture. Ce sont d’abord les yeux ; les paupières battent comme celles de quelqu’un qui s'éveille ; le regard s’anime ; puis, une main s’agite, tapote la jupe de brocard, et, comme si elle sautait d’une fenêtre sur le parquet, la comtesse Orlamonde saute à bas de son cadre. Le roi est seul à voir le miracle. Elle va vers lui, salue de la tête, et il sait qu’il ne tardera pas à mourir... Eh bien ! on dit que le soir du premier jour de mars, Sa Majesté a été témoin de cette scène, au milieu d’une grande fête de la Cour, et le roi s’est alité le surlendemain et il est mort cinq jours après, voilà! Dieu garde notre nouveau roi, Louis II, son fils, mais il est si jeune ... Songez qu’il vient d’avoir seulement dix-huit ans !... Oh! je sais son âge, parce que ma petite fille, Charlotte, est née le même jour, le 25 août, en 1845 ; vous pouvez compter... 
    — Il paraît qu’il est très beau, dit une jeune femme... Je ne l’ai jamais vu... Jusqu'à présent, personne ne la beaucoup approché. Il paraît aussi qu’il est toujours triste et qu'il adore la poésie et la musique... Il faudra bien qu’il se montre, maintenant... 
     Le voisin affirma, non sans solennité, que les goûts du nouveau souverain étaient ceux d’un bon Allemand. La poésie et la musique brillaient d’un si grand éclat dans la patrie allemande ! Quant à la mélancolie du jeune roi !... Il tira sur sa pipe et un nuage parut s’échapper de sa barbe blonde. Sans doute, cette bouffée de fumée achevait-elle la phrase qu’il n’avait pas terminée, et voulait-il montrer que la tristesse d’un adolescent était infiniment légère et se dissipait aussi vite que le petit nuage bleu qu’il soufflait.
      — Et puis, on va. le marier, dit la jeune femme, et nous aurons une reine... 
     Le bourgeois de Munich fut d’avis qu’un roi de Bavière ne pouvait pas, évidemment, vivre seul et que le trône demandait toujours un héritier. C’était naturel et Sa Majesté Louis II n’irait pas contre la coutume; cela s’entendait... 
   Comme si elles eussent répondu à un coup de canon qui tonna sourdement au loin, toutes, les cloches de la capitale se mirent à sonner le glas et le ciel de mars, dont le bleu semblait lessivé par les averses, se couvrit de nouveau. Dans l’avenue déserte, deux cavaliers passèrent au galop, des commandements circulèrent, les soldats qui devaient rendre les honneurs s’immobilisèrent au port d’arme. 
    Le bourgeois vida sa pipe avec précaution sur la paume de sa main, la mit dans sa poche, et ôta son chapeau en disant : 
     — Voilà le cortège !... 

(A suivre.)

Tous les épisodes sont accessibles en ligne sur le site BNF de Gallica. (Choisir les numéros sous rubrique)

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