jeudi 5 janvier 2017

La Baronne de Truchseß, une fidèle amie du Roi Louis II (1)

Journal intime  de la baronne de Truchseß
La Baronne de Truchsess est la dernière dame de la bonne société à avoir vu le Roi Louis II de Bavière de son vivant. Elle est aussi la dernière de ses amies à avoir pris sa défense en essayant d'empêcher les représentants du gouvernement de procéder à l'internement du Roi. Les biographes du Roi la présentent souvent comme un personnage un peu folklorique, ou tout au moins avec un sourire en coin. Mais peut-être faut-il lui rendre meilleure justice.

En 1900,  Jacques Bainville qui décrit l'épisode  de l'intervention de la baronne à Neuschwanstein le 10 juin 1886 dans son Louis II de Bavière, publié en 1900, ne cite pas le nom de la baronne, mais la désigne comme une vieille dame de la société de Munich, armée d'un parapluie, une singulière sentinelle un peu burlesque:

     On s'était tout à fait trompé. L'arrivée à Hohenschwangau des représentants du Gouvernement avait été signalée à Louis II. Les paysans, hostiles aux messieurs de Munich, favorables au roi qui préférait leur compagnie à celle des citadins, étaient déjà en révolution. Ceux des domestiques de Neuschwanstein qui ne trahissaient pas leur maître l'avaient prévenu de ce qui se passait. Et puis, une vieille dame de la société de Munich, par hasard grande admiratrice du roi, qui se trouvait à Hohenschwangau, avait reconnu les ministres, s'était informée de leurs intentions et avait couru porter l'alarme à Neuschwanstein. Bien mieux, le comte Holnstein était entré dans les propres écuries de Louis II et, exhibant ses pouvoirs, avait ordonné qu'on tint une voiture prête à partir pour Linderhof. Les piqueurs répondirent obstinément qu'ils n'avaient d'ordres à recevoir que du roi. C'était plus qu'il n'en fallait pour mettre Louis II sur ses gardes. Il prit sur-le-champ toutes les mesures qui étaient en son pouvoir pour résister aux usurpateurs. Il manda par télégramme le fidèle Dürckheim-Montmartin, il réquisitionna les pompiers du canton et posta sous la grande porte de Neuschwanstein les gendarmes préposés à sa garde, avec ordre d'interdire l'entrée à quiconque se présenterait. Au petit jour, à l'heure des exécutions, comptant réussir par surprise, les commissaires du prince-régent, dans leurs uniformes chamarrés d'or et constellés de décorations, se présentaient à la poterne de l'imposant burg féodal. La respectable admiratrice de Louis II, qui avait passé la nuit, armée d'un parapluie, à veiller sur la personne de son roi, prévint la garde par ses clameurs. Il y avait un grain de burlesque dans le dévouement exalté de cette dame. Mais les commissaires n'étaient pas d'humeur à sentir le comique de la situation et, tout de suite, ils comprirent que l'aventure allait tourner mal. Ils essuyèrent avec impatience les reproches de la singulière sentinelle.
     « Monsieur de Crailsheim, jamais je ne jouerai plus du piano avec vous , s'écriait, au dire d'un témoin, la vieille dame de la bonne société de Munich, qui d'une voix aiguë accablait d'injures les ministres et les hauts fonctionnaires, fort contrariés de ce début malencontreux.
   Leur inquiétude se précisa lorsqu'en approchant de l'entrée, ils découvrirent les pompiers villageois rangés en bon ordre, et les gendarmes qui croisaient la baïonnette. La déclaration du prince-régent, lue à haute voix, ne produisit aucun effet sur ces braves gens, qui répondirent en invoquant la consigne que leur avait donnée le roi.

Le quotidien parisien Le Temps, dix-huit ans après la mort du Roi, a publié dans son édition du 2 août 1914 l'avis de décès de la Baronne sous le titre Une fidèle amie du roi Louis II:

Notre correspondant de Berlin nous télégraphie.

   On annonce la mort à Munich de la baronne de Truchsess. Elle était connue en Bavière pour son amour pour le roi Louis II et la tentative désespérée qu'elle fit en 1880 pour lui épargner la déclaration de déchéance.
 On rapporte que lorsqu'elle apprit que la commission d'Etat allait se rendre au château de Hohenschwangau pour annoncer au roi la régence du prince Luitpold, elle partit aussitôt pour Neuschwanstein. Elle y arriva le matin et par bonheur avant la commission d'enquête. La garde du château refusa de la laisser passer.
   « Des hommes vont venir, cria-t-elle aux soldats, pour s'emparer de votre roi; défendez-vous, tuez ces hommes et sauvez le roi  »
 Quand arriva la commission, les gardes qui accompagnaient les délégués du gouvernement s'emparèrent de la baronne Truchsess et la conduisirent à l'intérieur du château pour éviter un scandale. Elle leur échappa des mains, se précipita dans le palais et courut aux appartements du roi. Lorsque la commission pénétra dans la chambre du souverain, la baronne Truchsess était déjà auprès de Louis II. D'une voix entrecoupée qu'elle tâchait de rendre calme et persuasive, elle s'efforçait de convaincre le roi de profiter de- l'aide qu'elle lui offrait et de se sauver. Louis I écoutait attentivement, mais sans paraître comprendre. C'est à ce moment que survinrent les commissaires. En un instant le roi fut entouré et isolé ayant d'avoir pu profiter des conseils de la baronne.
    Depuis la mort de Louis II, Mme de Truchsess faisait, à chaque anniversaire, déposer des fleurs sur la tombe royale. Une clause de son testament enjoint à ses héritiers de rester fidèles à cette pieuse coutume.

Le quotidien français La Croix, dans son édition du 17 février 1914, mentionne lui aussi le décès de la Baronne à Cannes et rend hommage aux bonnes oeuvres qu'elle a pratiquées, sans mentionner l'épisode de sa tentative de défendre le Roi Louis II à Neuschwanstein:

     La baronne de Truchsess-Wetzhauen, née de Sarachaga y Lobanoff de Rostoff , vient de s'éteindre, à Cannes, dans sa 75e année.
    Prématurément veuve du baron de Truchsess-Wetzhausen, ministre de Bavière, qu'elle avait épousé lorsqu'elle était auprès de sa tante, la comtesse Koucheleff, grande-maîtresse de la cour de Russie, elle s'était réfugiée dans les bonnes oeuvres, avait fondé un hospice de vieillards et s'intéressait particulièrement au Hieron eucharistique, de Paray-le-Monial, création de son frère, le baron Alexis de Sarachaga. La baronne de Truchsess sera inhumée à Munich, aux côtés de son mari.

Le Gaulois évoque aussi la mort de la baronne, mais mentionne erronément Munich comme le lieu du décès.

Le récit qui à notre connaissance apporte le plus de renseignements sur la Baronne de Truchseß est celui du Prince Philipp zu Eulenburg-Hertefeld: Das Ende König Ludwigs II. und andere Erlebnisse. Hrsg. v. Augusta Fürstin zu Eulenburg-Hertefeld. Fr. Wilhelm Grunow Verlag, Leipzig 1930 ( La fin du roi Ludwig II et d'autres expériences, non traduit). Nous en tirons les renseignements suivants, combinés à d'autres sources.

Lorsque les conspirateurs réunis en grande commission voulurent le matin du 10 Juin 1886 entrer dans le château de Neuschwantein pour se saisir du Roi, deux personnes se portèrent à sa défense: un cocher nommé Fritz Osterholzer qui fit appeler la police, et surtout la Princesse Dona Esperanza Felicitas Alexandra Sarachaga Lobanova Rostovskaya , baronne Truchsess von Wetzhausen, baronne de Sarachaga, Uria, Echevarria, Azpiroz, Urrutia et Medibil, que, pour faire court, on appelaitt "Spera".

Grands-parents maternels de Spera: le Prince
Aleksei Lobanov-Rostovsky et sa femme la contesse Kucheleff.
La baronne, née en 1839 à saint-Pétersbourg,  était la fille d'un grand seigneur espagnol ayant épousé une princesse russe qui, à partir de 1833, fut dame d'honneur de l'Impératrice Alexandra Fiodorovna. Elle a été élevée en grande partie par ses grands-parents maternels, le Prince et la Princesse Lobanov-Rostovsky, après que son père ait été tué dans un duel. Après la Révolution française de 1848, Spera fut conduite  à Saint-Pétersbourg pour y être élevée  comme une princesse. De son enfance, elle a gardé de bons et de mauvais souvenirs: si de nombreuses personnes lui donnèrent de l'amour, elle dut souffrir de nombreuses pertes, les personnes qui l'aimaient mourant les unes après les autres. Cela lui donna une solidité émotionnelle qui ouvrit peut-être la voie à sa courageuse défense du Roi Louis II, et, sans doute, le fait que de nombreux souverains européens l'aient protégée explique aussi sa loyauté vis-à-vis du Roi, d'autant plus parce que elle avait été mariée à un premier ministre de Louis II, le Baron Friedrich von Truchsess Wetzhausen.  Le mariage avait eu lieu en 1862.

Spera n'était pas seulement fidèle, elle était connue pour avoir l'esprit  vif et farceur. Au début de son mariage avec le baron, elle l'emmena faire  une longue randonnée qui s'acheva aux grilles d'un magnifique  le palais isolé. Le baron, voyant l'enthousiasme de sa femme pour ce palais,  demanda à un jardinier qui se trouvait là qui en était  le propriétaire de manière à essayer de l''acheter pour sa femme. Le jardinier, un peu confus, lui  répondit que la propriétaire était juste en face de lui. Le palais appartenait à Spera!

Le couple resta sans enfants, pour le plus grand malheur de Spera, qui, de plus perdit son mari bien-aimé en 1877. Elle reporta alors son affection sur le Roi Louis II qu'elle adula comme un demi-dieu. En 1886, la baronne avait loué une villa à Schwangau pour l'été de manière à se rapprocher le plus possible du Roi, qu'elle essayait de croiser, "comme par hasard", au cours de ses promenades.

Or donc, le matin du 10 juin les conspirateurs chargés d'arrêter le Roi au château de Neuschwanstein furent confrontés à la baronne en furie: elle avait appris ce qui se tramait par la famille Dürckheim à Steingaden. Elle était venue au château  accompagnée par l' aubergiste de l'Alpenrose. Bien sûr,  vu sa position dans la société, elle les connaissait tous personnellement. Elle aurait alors interpellé le comte Torring: "Comte Torring, vos enfants auront honte de vous!". La baronne aurait alors menacé la commission avec son parapluie. «Je ne laisserai pas le roi à ces traîtres!»cria-t-elle, avant de courir trouver Louis II dans ses appartements. Spera lui aurait alors nommé tous les conspirateurs. Elle déclara au Roi vouloir le protéger au péril de sa vie.  Le Roi l'aurait alors remerciée, lui disant qu'il pensait pouvoir se protéger lui-même. La Baron fit lors sonner le tocsin dans la cour du château de manière à rameuter la population locale, les bûcherons, les bergers et les forestiers. La baronne était connue au village et dans les environs pour sa bonté, sa piété et ses pratiques de bienfaisance, et la population se rangea à ses côtés comme un seul homme.

Notons que Philipp zu Eulenburg mentionne explicitement qu'à 44 ans, Spera était une belle femme, pleine de générosité.

En parler comme d'une mégère burlesque ayant défendu le Roi à l'aide son son parapluie ne nous paraît pas rendre compte de la générosité de la princesse. Il suffit d'ailleurs de lire son journal, qui est surtout un recueil de citations édifiantes tirées de ses lectures, pour s'en persuader. Le journal, rédigé en français, en allemand et en anglais peut se consulter en cliquant ici. Le récit de Philipp zu Eulenburg peut se lire en ligne lui aussi.

Remarque: Nous ne connaissons ni photographie ni portrait (à source vérifiable) de la baronne. Nous n'avons curieusement jamais vu non plus de dessin prenant la scène de la défense du Roi par la baronne pour sujet. Toute contribution serait la bienvenue.



Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire