mercredi 11 janvier 2017

Caricature du 10 décembre 1865: Wagner, un nouvel Orphée, suivie d'une caricature montrant Wagner prenant le chemin de l'exil


Page titre du journal satirique Münchener Punsch du 10 décembre 1865-

Le texte:

Ein neuer Orpheus.
Der alter Orpheus setze Felsbrocken in Bewegung, der neue lockte Metallstücke an.Und noch dazu nach einer unendliche Melodie.

Un  nouvel Orphée
Le vieil Orphée animait les rochers, le nouveau fit danser les écus, et encore sur une mélodie infinie (Traduction Adophe Jullien).

Le 6 décembre 1865 le Conseiller aulique Pfistermeister envoya Johann von Lutz chez Richard Wagner pour lui demander de quitter Munich pour quelques mois. Deux jours plus tard, le Roi Louis II de Bavière écrivit une lettre d'adieu au compositeur après qu'une pétition citoyenne eût recueilli des signatures exigeant que Wagner quittât le pays. L'exil de Wagner ne devait être que temporaire; une fois les esprits calmés, le Roi le rappellerait à Munich. C'est pourquoi le compositeur était assuré de recevoir les 8000 florins annuels de traitement qui lui avaient été concédés (à l'époque, le double de la pension d'un Ministre). Le 10 décembre Wagner quitta précipitamment Munich pour se rendre en Suisse. Lors d'un conseil municipal, les mandataires de la Ville de Munich votèrent  l'envoi de remerciements au Roi pour avoir éloigné Richard Wagner, mais cette initiative ne fut pas mise en pratique suite à l'opposition d'un magistrat. 

Soulignons qu'entre mai 1864 et décembre 1865 le compositeur reçut la somme colossale de 99.400 florins de la Caisse du Cabinet,  ce qui ne comprenait pas encore les suppléments octroyés aux proches de Wagner ni les subventions de 57000 florins qui avaient été employées à monter Tristan und Isolde. Quand on sait que la Caisse royale était dotée de 300000 florins annuels dont le Roi avait la libre disposition, on  se rend compte de l'énormité des sommes perçues par Wagner.

On peut dés lors aisément comprendre la caricature du journal humoristique Münchener Punsch du 10 décembre 1865 qui présente le compositeur élégamment vêtu d'un déshabillé du plus grand luxe et faisant danser des milliers de florins, qu'il attirait par sa seule musique, comme Orphée le fit avec des blocs de rochers cyclopéens, ou, dans la légende médiévale allemande, le joueur de flûte de Hamelin (Hameln) attirant les rats puis les enfants de la ville. Le buste sculpté qui orne le mur est bien sûr celui de Wagner couronné des lauriers de la gloire.


Le Münchner Punsch du 17 décembre montre en première page un Wagner, mal attifé, porteur d'un haut-de-forme cabossé, sur le chemin de l'exil accompagné de son chien Pohl (et de sa servante que la caricature ne représente pas). Il quitte la banlieue Sud de Munich (München Giesing) en direction de Genève (Genf). Au loin se dessinent les tours de la Frauenkirche dont il doit s'éloigner. De la main droite il tient le bâton noueux du voyageur et un document l'assurant des 8000 florins annuels. Il ne s'agit pas d'un pauvre voyageur (Kein "armer Reisender") nous explique le journal dans la légende sous la caricature. Wagner se rendit en Suisse, séjourna une semaine à la Tour-de-Peilz,  avant de rejoindre Genève. En fait, on sait que Wagner quitta Munich en train, mais le dessin du journal est humoristique et n'a pas pour but de rende compte de l'exactitude des faits.

Le Roi pensa même à abdiquer en faveur de son frère Otto pour rejoindre le "Bien-Aimé" en Suisse, mais le compositeur l'en dissuada.

Le même Münchener Punsch  publia en ses pages intérieures du 17 janvier le devis des coûts que devaient entraîner les agrandissements et les transformations de la Ville de Munich qui devaient relier le centre à la rivière Isar, qui serait traversée d'un pont menant au Théâtre dont le projet avait été commandé à l'architecte Gottfried Semper, un théâtre qui, on le sait, ne vit jamais le jour. Le coût général du projet était évalué à 160.000 florins. Les voici:



Ces épisodes sont mentionnés par tout les biographes de Wagner. Ainsi du Comte Guy de Pourtalès , un écrivain et biographe franco-suisse ( né à Berlin en 1881 et décédé à Lausanne en 1941) qui consacra plusieurs ouvrages touchant de près à la personne de Richard Wagner. Notons sa Vie de Franz Liszt (Gallimard 1925), son Louis II de Bavière ou Hamlet Roi (Gallimard 1928), son Nietzsche en Italie (Grasset, 1929) en enfin son Wagner, histoire d'un artiste (Gallimard 1932). Voici l'extrait, dans la prose particulièrement délectable du Comte (pp. 332 à 334 de Wagner, histoire d'un artiste):

[...]Pfistermeister, l’ancien conseiller aulique, est à la tête d’un parti conservateur qui travaille à représenter Wagner comme un danger public, autant par ses idées que par ses dé- penses. Von der Pfordten est un ultramontain, qui a évincé peu à peu tous les fonctionnaires de l’ancienne équipe gouvernementale, pour les remplacer par des réactionnaires dont le loyalisme monarchiste flatte le goût qu’a le roi pour un pouvoir absolu. Et il va de soi que les nouveaux venus sont radicalement hostiles au règne menaçant des artistes. « Si les princes comprenaient mieux leurs devoirs, dit Pfordten, la musique de Wagner serait interdite partout. » Cependant les journaux conservent leur libre langage, critiquent le Cabinet, mais ils sont tous d’accord pour déplorer l’influence occulte de « certain personnage ». Ne vient-il pas de se faire remettre 40 000 goulden [goulden, Gulden, le mot allemand que nous traduisons par 'florins". Ndlr.] sur la cassette royale ? L’occasion est donc propice de dériver sur Wagner le mécontentement public. Et dès lors la presse, adroitement manœuvrée, fait front unique contre le compositeur. On dit qu’il veut toucher la Constitution, préconise des réformes dangereuses, attaque tout le vieil édifice royal et bourgeois de la Bavière. Wagner devient Lolus, masculin de Lola (Montès). On parle du carnaval qui se prépare, non plus conduit cette fois par la cravache d’une écuyère, mais par la baguette d’un chef d’orchestre. Il ne s’agit plus seulement de musique de l’avenir, dit Le Messager du Peuple, mais de politique de l’avenir. Wagner veut supprimer l’armée ! « Ce musicastre appointé, qui était jadis à la tête d’une bande d’incendiaires assassins et voulut faire sauter le Palais Royal de Dresde, se propose à présent d’écarter du roi ses fidèles, de l’isoler, et de fomenter un parti révolutionnaire qui appliquera ses doctrines de traître. » Le roi est pris à partie pour sa faiblesse, sa prodigalité aveugle. On accuse même Wagner d’avoir réduit sa femme à la mendicité. Si bien que le peuple, toujours impressionnable, s’émeut à son tour et se demande si le mal wagnérien n’est pas une gangrène qui envahira peu à peu tout le corps social. L’intervention chirurgicale s’impose. Un article où Wagner lui-même se justifie et dénonce les vrais agitateurs met le comble à la rage des fonctionnaires. Et Minna adresse aux journaux une généreuse déclaration pour démentir les calomnies dont son mari est l’objet. Louis II demeure d’abord ferme. « Ô mon aimé, comme tout nous est rendu difficile ! Votre pensée me soutient toujours. Je n’abandonnerai jamais mon « unique », le déchaînement contre lui fût-il encore plus grand. Nous nous demeurerons fidèles. » Mais cette Majesté incertaine est solidement encadrée par son gouvernement et sa famille. Son grand-oncle, le prince Charles, la reine mère, M. de Pfistermeister, le président von der Pfordten, le conseiller Lutz, tous dépeignent la situation comme alarmante à l’intérieur du royaume. La couronne serait menacée et des pétitions populaires prouveraient que seul l’éloignement de Wagner peut rendre aux esprits le calme. Le 6 décembre, le ministère tout entier expose à Sa Majesté qu’« Elle doit choisir entre l’amour et le bonheur de son peuple ou l’amitié d’un homme méprisé par tout ce qu’il y a de bon et de sain dans le royaume ». Un dur combat se livre dans l’âme de Louis durant la nuit suivante. Car son destin se joue, il le devine. La grandeur de son personnage sera faite – ou bien il passera à côté de lui-même. Sera-ce la nuit du reniement ou celle de la fidélité ? Le lendemain, Wagner reçoit une lettre : « Mon très cher ami. Quelque peine que j’éprouve, il me faut vous prier de vous rendre au vœu qui vous fut exprimé hier par mon secrétaire. Croyez-moi, je devais agir ainsi. Mon amour pour vous demeurera éternellement ; et moi aussi je vous adjure de me conserver votre amitié. J’ose le dire en toute conscience : je suis digne de vous. Qui peut nous séparer ? Je sais que vous éprouvez tout ce que je sens, que vous mesurez ma profonde douleur. Je ne pouvais pas faire autrement, soyez-en assuré ; ne doutez jamais de la fidélité de votre meilleur ami. Ce n’est pas pour toujours. Jusqu’à la mort, votre Louis. » Il n’y a pas d’adieux pour ceux qui s’aiment – dit-on. Et il n’y a pas davantage, à certaines lettres, de réponse valable. Wagner pensa d’abord défendre sa dignité. Le roi répliqua qu’il s’en chargerait et qu’il sauverait leur « idéal »… Des mots encore. Mais c’étaient les mots que ce bel éphèbe poursuivait dans son royaume de nuées. Le 10 décembre, à l’aube, Wagner partit seul avec son vieux chien Pohl. En arrivant à Munich, dix-huit mois plus tôt, il pensait s’y fixer pour le reste de sa vie – comme partout, comme toujours. Et l’aventure se rouvre une fois encore devant le Voyageur. Mais il l’accepte sans regret. Car, à peine le train s’ébranle-t-il, que l’expulsé respire l’air léger de la délivrance. La gloire n’est décidément pas pour lui un programme d’action, et le vieux pessimiste retrouve avec plaisir les stimulants du malheur. [...] 

Le Wagner ainsi que le Louis II de Pourtalès sont disponibles gratuitement en ligne sur le site de la Bibliothèque nationale romande.













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