samedi 5 novembre 2016

L'enfance de Wagner d'après ses manuscrits et ses lettres, un article de Michel Delines en 1913

L'ENFANCE DE WAGNER

(D'après ses manuscrits et ses lettres)

Wagner s'est raconté lui-même avec sincérité, et il mania la plume avec autant de maîtrise que le bâton de chef d'orchestre.

Nous le laissons relater lui-même ses plus lointains souvenirs d'enfance :

« Je m'appelle Wilhelm-Richard Wagner et je suis né, le 22 mai 1813, à Leipzig. Mon père était greffier de la police. Il est mort six mois après ma naissance. Le second mari de ma mère, Louis Geyer, était acteur et peintre ; il a écrit également plusieurs comédies, dont l'une : Le Massacre des Enfants de Bethléem, a eu du succès. Il désirait faire de moi un peintre, mais j'étais maladroit au dessin.

» J'avais sept ans lorsque, lui aussi, mourut prématurément. Peu de temps avant sa mort, j'appris deux morceaux pour piano très populaires alors. Un jour, il me demanda de les lui jouer et j'entendis comme il murmura à ma mère, de sa voix déjà mourante:

» — Il a peut-être du talent pour la musique...

» A l'âge de neuf ans, j'entrai à la Kreuzschule de Dresde et, absorbé par mesétudes, je ne pensai plus à la musique. Deux de mes soeurs apprenaient le piano, j'écoutais leurs exercices, mais sans prendre moi-même de leçons. Rien ne me plut autant que Le Freischütz ; je voyais souvent Weber passer devant notre maison quand il revenait des répétitions et je le regardais toujours avec un émoi sacré.

» Je finis, pourtant, par décider un de mes. maîtres, qui m'expliquait Cornelius Nepos, à me donner des leçons de piano. A peine eus-je appris les premiers exercices de doigts, que je me mis à jouer en cachette, d'abord sans la musique, l'ouverture du Freischütz. Mon maître m'ayant entendu un jour, à mon insu, déclara que jamais rien de bon ne sortirait de moi. Il avait raison, je n'ai jamais pu apprendre à jouer du piano.

» Dès lors, je ne fis plus de musique que pour mon propre agrément et rien que des ouvertures, toujours avec un épouvantable doigté. J'étais incapable d'exécuter proprement un seul passage et je pris en grippe les roulades. Je n'aimais de Mozart que l'ouverture de La Flûte Enchantée.

» Don Juan me dégoûta, parce que sous la musique se trouvait le texte italien, qui me parut inepte. »

N'est-ce pas pour remédier à la faiblesse du livret, tel qu'on l'écrivait alors, que Wagner repoussa toute collaboration littéraire et que, dans ses opéras, le poète et le musicien ne font qu'un, l'inspiration jaillissant de la même source sous deux formes?

A ce moment, d'ailleurs, la musique n'était pour lui qu'une distraction frivole ; l'essentiel était de « piocher » le latin et le grec, d'approfondir l'histoire ancienne et d'apprendre la mythologie.

L'abeille puise son miel dans les fleurs les plus diverses et le génie fraie sa voie par les chemins les plus détournés. Wagner s'essaya dans l'art des vers et y réussit. Il était âgé de onze ans, lorsqu'un de ses camarades d'école étant décédé, le professeur ordonna aux élèves de composer une poésie sur sa mort, en promettant d'imprimer la meilleure. Cet honneur échut à Richard Wagner. Il décida qu'il serait poète.

« J'esquissai, écrit-il, des tragédies antiques, après avoir traduit les douze premiers chants de L'Odyssée. »

Pour lire Shakespeare, il apprend l'anglais et traduit en vers métriques le monologue de Roméo.

« J'ébauchai encore une tragédie imitée d'Hamlet et du Roi Lear ; quarante-deux personnages mouraient au cours du spectacle et je me vis obligé, au dernier acte, de ramener la plupart d'entre eux sous la forme d'esprits, autrement la scène eût été vide. »

Cette pièce, d'un si noir tragique, occupai ses loisirs pendant deux ans.

Sur ces entrefaites, la famille de Wagner changea de lieu de résidence et quitta Dresde pour habiter Leipzig. Ce changement eut une influence défavorable sur le développement musical du futur grand compositeur. En changeant de lycée, il subit un échec d'amourpropre, qui tourna à son profit; tandis qu'à Dresde il était élève de la seconde classe, à Leipzig on le fit entrer dans la troisième et il ne s'en consola pas.

« Je perdis, écrit-il, le goût des études philologiques. Je devins paresseux et dissipé et ne songeai plus qu'à mon grand drame. »

Cependant, moins absorbé par le grec et le latin, Wagner assiste aux célèbres concerts du Gewandhaus, où il entend les oeuvres de Beethoven qui le transportent d'admiration, ainsi que Le Requiem de Mozart. La musique de scène d'Egmont, en particulier, excite à tel point son enthousiasme, qu'il décide qu'il doit, coûte que coûte, en écrire une semblable pour son fameux drame. Seulement, il s'avise qu'il ignore les règles de l'harmonie et qu'il serait bon de les connaître avant de se mettre au travail.

« J'ai loué pour huit jours la méthode de Logier, raconte-t-il, et me suis mis à l'étude avec acharnement... Cela ne marcha pas aussi vite que je l'avais espéré, les difficultés me stimulaient et m'attiraient; m'attiraient; résolus de me faire musicien. » Ainsi se forma la vocation du grand artiste. 

MICHEL DELINES.

in Les Annales politiques et littéraires : revue populaire paraissant le dimanche / dir. Adolphe Brisson - du 25 mai 1913 . Mis en ligne par Gallica (BNF).

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