mercredi 16 novembre 2016

La vie parisienne et les 5 châteaux du Roi: (4) Le château de Berg

Un article publié du 13 au 27 septembre 1890 par le magazine parisien  La Vie parisienne : moeurs élégantes, choses du jour, fantaisies, voyages, théâtres, musique, modes. L'article est signé des initiales E.C. Les dessins sont de Ferdinand Bac.

Le lac de Starnberg et le château de Berg vus de France dans la presse féminine parisienne de la fin du 19e siècle.  La Vie parisienne peut se lire gratuitement en ligne sur le site Gallica de la BNF


Le château de Berg en 1895 (hors article)

LA SEMAINE DE LA PARISIENNE

LES CINQ CHATEAUX DU ROI DE BAVIÈRE
DiMANCHE — Excursion au lac de Starnberg, au Schlossberg


     Du château, rien à dire. Il fait quelque effet en photographie, sur les images qu'on en vend ; mais de près ! Dans un état de dégradation ! presque le châleau de la Misère. C'était là, aux environs de Munich, où il avait passé la plus grande partie de son enfance. Voyez-vous ce malheureux roi pour qui les splendeurs de Louis XIV étaient à peine suffisantes, enfermé entre ces quatre murs avec un médecin aliéniste pour toute société. Il n'y est pas resté longtemps. C'est, je crois, le surlendemain de son internement qu'avait lieu la catastrophe du lac de Starnberg.
     On sait à peu près aujourd'hui comment ce drame s'est passé.
    Le roi ne s'est nullement noyé volontairement. Il n'a pas été assassiné non plus, comme on l'a prétendu. Il voulait simplement s'évader. Tout le plan d'évasion avait été combiné par le comte Dürk...., aide de camp, resté fidèle à son souverain, et avec l'impératrice d'Autriche qui se trouvait elle-même, en ce moment, sur les bords du lac, dans une propriété, presque en face du château de Berg. Le roi était un nageur remarquable. Il avait plusieurs fois traversé le lac. Il le traverserait une dernière fois pour gagner la rive voisine; là, une voiture l'attendrait, et en deux heures il aurait gagné la frontière autrichienne. On dit, mais ce n'est pas prouvé, que l'impératrice d'Autriche attendait son infortuné cousin dans la voiture. Vers les sept heures et demie du soir, le roi, après avoir congédié les gens de son service, manifesta le désir de faire une petite promenade dans le parc avec son médecin-gardien. Le docteur Gudden, — le portrait de Gounod, entre parenthèses, — s'y prêta. Ils marchèrent quelques minutes l'un à côté de l'autre, en longeant cette jolie avenue qui est devenue aujourd'hui un véritable lieu de pèlerinage. Le roi simula probablement le désir de s'écarter un moment... Le docteur entend aussitôt le bruit d'un corps qui tombe dans l'eau. Il se précipite, se jette à l'eau lui-même pour nager après le prisonnier qui va lui échapper. Ici eut lieu une lutte horrible : le corps du malheureux médecin, quand on l'eut retrouvé, le témoigna clairement. Le roi lui avait crevé un œil, l'avait étranglé, puis sans doute s'était remis à nager, mais ses forces, épuisées par cet effort, l'abandonnèrent : peut-être succomba-t-il de la rupture d'un anévrisme, d'une attaque d'apoplexie. On n'a pas fait d'autopsie. On ne retrouva son corps dans les eaux de ce lac qu'il avait tant aimé que quelques heures plus tard.
     On raconte — mais comme sa chambre de roi a été retendue d'une autre étoffe, on ne peut pas vérifier le fait — qu'on y avait pratiqué des trous de la pièce voisine, pour pouvoir s'emparer avec des crochets, de ses vêtements, car il s'enfermait dans sa chambre, tant on craignait qu'il ne s'évadât. Il est encore pleuré par le peuple, par les paysans. Une phrase que vous entendez journellement, qui est sur toutes les lèvres : « C'est mon regret de ne pas avoir revu mon roi. » Il était d'une générosité sans limita. Un jour, en se promenant dans les montagnes, il entend une sonnerie d'un troupeau de vaches qui lui paraît plus harmonieuse que les autres. Il s'approche du pâtre et lui donne quatre cents francs. Le pâtre très pratique, il habitait non loin d'une des résidences du roi, — s'arrangeait pour se trouver toujours sur son passage, et chaque fois le roi recommençait ses largesses. Il faisait une pension de quarante mille marcs à un serviteur qu'il avait blessé dans un moment de colère. Ses favoris, naturellement, étaient comblés d'or et de bijoux. Dès qu'on apprit sa mort à Munich, dans la nuit même cent cinquante ou deux cents soldats, qui avaient peut-être trop de belles bagues aux doigts, de diamants à leurs cravates, ou des montres ou des chaînes extraordinaires dans leurs goussets, recevaient l'ordre de partir sur l'heure. On les envoyait dans différentes directions, on les faisait changer de régiment.
     Un détail peu connu, relatif à la déposition du roi. Il avait l'habitude d'écrire son journal chaque jour. Ce journal finit par tomber entre les mains d'un personnage puissant de la cour qui le communiqua aux ministres. On rassembla les chambres, et il suffit d'en lire quelques passages pour qu'immédiatement on décidât qu'on allait déposer le roi et nommer un régent. Ce journal n'a pas été anéanti. Il est conservé aux archives, mais personne ne peut le consulter.
     Tout le monde attribue la folie du roi à Wagner et à l'influence désastreuse qu'il a eue sur lui, comme son horreur pour les femmes à l'aventure que tout le monde connaît, avec celle qui a failli devenir reine de Bavière, et aux pieds de laquelle il a trouvé un jour un... photographe. Il n'a jamais pu s'en consoler, mais n'a jamais cessé d'aimer l'impératrice d'Autriche, la reine de Naples, dont les photographies sont les seules qu'on trouve encore dans ses appartements.
     Dans ses dernières années il se négligeait beaucoup, il mangeait salement, à la manière primitive, comme son malheureux frère le fait aujourd'hui. A force de manger des bonbons, ses dents s'étaient gâtées. Le peu qui en restait était noir. Il avait laissé pousser sa barbe, et était devenu fort lourd, très épais. Un de mes amis, qui l'a vu la veille de sa mort, — il passait en barque devant le château de Berg, — avait été frappé de sa dégradation physique. Le roi, probablement, cherchait l'endroit où il se jetterait à l'eau.
     Dans tous les guides que l'on vend autour du château, il y a une reproduction d'une photographie du roi Louis Il et de son petit frère, le roi actuel, qu'on ne peut pas regarder sans émotion en pensant à l'horrible destinée qui les attendait. Ils ont l'air tous deux de gentils enfants. Dans une autre photographie ils sont à table avec leur mère et prennent leur goûter. Le roi actuel est absolument fou et gâteux, — il a quarante-deux ans! — On raconte qu'étant jeune, il n'a pas été tenu et dirigé du tout et que son gouverneur, un Prussien, qui l'accompagnait dans ses voyages, n'a rien fait pour le modérer dans ses ardeurs juvéniles, au contraire. Un peu l'histoire du roi de Rome. Il habite le château de Fürstenried, près de Munich. Il a deux appartements à sa disposition... Quand un est trop sale, pendant qu'on le nettoie, on met le souverain dans l'autre et on recommence. Il mange avec ses doigts, et pas seulement les aliments qu'on lui apporte... A époque fixe, une commission vient s'assurer qu'il est encore en vie. On raconte que sa mère, qui ne brillait pas par une intelligence exagérée, — on n'a qu'à voir ses appartements à Hohenschwangau remplis de petits joujoux, — lors de sa dernière visite à son fils, n'a pu s'empêcher de rire en le voyant dans cet état. C'est tout ce qu'elle a trouvé, De temps à autres quelques lueurs, il dit à ses gardiens :
— Veux-tu m'appeler Majesté.
     On désire que ce malheureux vive le plus longtemps possible. Les Bavarois sont très pratiques. Grâce à l'état dans lequel se trouve leur souverain de nom, le gouvernement a pu réaliser de grandes économies. La liste civile qu'on sert à ce pauvre fou relégué dans un cabanon est dérisoire, et les dettes de son frère ont été vite payées.

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