mardi 20 septembre 2016

Maurice Barrès: voyage idéologique aux châteaux de Louis II

Maurice Barrès
Dans le quatrième chapitre de L'ennemi des lois, que Maurice Barrès (1862-1923) publie en feuilleton en 1893, puis chez Perrin la même année, l´auteur nous emmène en Bavière découvrir la sensibilité des réformateurs allemands. Claire et André s´intéressent d´abord aux réformateurs juifs, ensuite au Roi Louis II de Bavière.
Cet extrait est résumé dans l´introduction d´une des premières biographies françaises de Louis II de Bavière, celle de Jacques Bainville qui évoque le voyage idéologique de Barrès aux châteaux de Louis II:

"M. Maurice Barrés, par exemple, se donna la peine de faire chez Louis II une promenade idéologique. Seulement M. Maurice Barrés, ayant vu, vit tout de suite juste. Il trouva bien médiocre la sensibilité du roi de Bavière. Il se détourna vite des « fumées de son imagination ». Avec une pitié désenchantée il parla dans L'Ennemi des lois de « l'âme naïve et trop sensible » du prince solitaire, et le montra succombant à la tâche d'accorder son rêve avec la réalité. M. Maurice Barrés mesura la vanité de cet effort en visitant les fameux châteaux qui en sont les témoins et qui lui parurent dignes d'un banquier parvenu. Toutefois, il voulut faire à Louis II l'aumône de cette formule : « Il ressentit, jusqu'à la démence, la difficulté d'accorder son moi avec le moi général », et il protesta « contre les conditions de la vie réelle ». D'où les amitiés passionnées de Louis II pour certaines grandes individualités — grandes, du moins il les croyait telles. D'où encore son horreur de la foule. Enfin L'Ennemi des lois fut le premier à ruiner la légende du prince artiste, par cette proposition d'une parfaite justesse : « Louis II était un pur idéaliste, nullement un voluptueux d'art. » (in Bainville (J.), L'Allemagne romantique et réaliste, Paris, Fayard, 1917, p.17).

Bainville a certes une plume admirable, rien ne vaut cependant la lecture directe du long chapitre que consacre Barrès a Louis II. Le voici:

[...] Et tenez, s'écriait André, dans une rue de Munich où ils examinaient la vitrine d'un photographe, ce Louis II qui, lui aussi, se retournait avec malaise et sans trouver de repos, en quoi, dans l'univers du socialisme allemand, trouverait-il un meilleur oreiller?

Claire fut suffoquée. Mêler le cas de Louis II a une enquête socialiste !

— C'était un artiste, un aristocrate, objectait-elle.

— C'était un insatisfait, d'abord. Artiste et aristocrate, peut-être, mais ensuite, car ce sont là des catégories étroites et qu'aujourd'hui embrasse la précédente. D'ailleurs mettrez-vous hors de votre souci aucun homme ? Toute souflrance mérite nos soins, comme toute utopie notre curiosité. Où voyez-vous que nous devions, avec le socialisme politique, nous limiter dans la classe ouvrière ? Composant uns coquille à son moi, ce prince m'intéresse autant que Fourier qui organise son phalanstère.

VOYAGE IDEOLOGIQUE AUX CHATEAUX DE LOUIS II

La répugnance de Claire venait d'un défaut de compréhension, elle saisissait mal les liens qui joignent Louis II aux Bavarois. Voyant avec quel relief ce roi se détache sur la platitude de ces bonnes gens, elle le tenait pour un accident, et concluait à ne point se préoccuper du sort d'un monstre, c'est-à-dire d'un être qui, par définition, est en contradiction avec son milieu et sa race.

Raisonnement contestable et d'ailleurs mal assis. Il y a en Bavière beaucoup de Louis II. Ce jeune homme tenait tous ses éléments romanesques de ce sol et de cette race, et c'est pourquoi si vite sa légende se mêla aux aspects principaux du pays, comme son image en décore les auberges et les salons. Enfin, s'il est devenu populaire auprès de certains esprits dans le monde entier, c'est que, avec les différences de temps et de race, des tempéraments analogues apparaissent à toutes les époques et dans tous les pays.

Cet emportement hors de son milieu natal, cette ardeur a rendre tangible son rêve, cet échec de l'imagination dans la gaucherie de l'exécution, c'est moins un cas particulier à Louis II que le caractère d'une des plus nobles familles humaines. Et pourtant ce roi rêveur, qui s'obstina dans les efforts les plus fastueux et les plus vains pour réaliser son rêve, où mieux eût-il pu naître que dans cette lourde Bavière intoxiquée d'esthétique et qui, rougissant d'elle-même, préférant ses conceptions cérébrales à sa nature, a voulu, bâtir un beau palais, une ville entière à Hélène — à Hélène qui ne vint pas au rendez-vous ?

Et comme le néo-hellénisme de Munich forme une bonne illustration et une suffisante critique du voyage que l'Allemagne, à la suite de Goethe, voulut faire vers l'antiquité classique, la vie de Louis II s'acheminant hors du monde avec Parsifal, avec « un simple, un pur qu'instruit son coeur », peut être jointe en appendice, à toute une métaphysique qui n'a pas laissé d'influer sur les grands théoriciens du socialisme allemand. Resserrés en vingt-deux ans de règne et servis par des circonstances, ses traits de nature et d'éducation. se composèrent d'une telle sorte que c'est une tragédie qui frappe l'imagination.

Louis II, jeune Bavarois doux et grave, ne Voyait rien sous l'aspect de frivolité. Avec son beau regard de rêve, son expression amoureuse du silence et cet ensemble idéal d'étudiant assidu aux sociétés de musique, c'était un de ces êtres qui n'ont aucune faculté de domination, mais trouvent une force invincible de résistance dans la fuite, dans l'horreur instinctive que leur inspirent tous — tous, hors l'être, homme ou femme, élu pour posséder leur âme. En eux l'humanité a mis sa plus profonde et mystérieuse sensibilité, et leur âme, éparpillée à toute la nature, par la musique est pénétrée d'une volupté et comme d'une possession physique intense qui seule y fait l'unité.

Aussi n'est-il pas singulier qu'à quinze ans, ayant entendu Lohengrin, le prince héritier de Bavière ait élu Wagner comme son domaine. Un ambitieux fût allé à un héros de la volonté, un sentimental à un poète ; mais celui-ci, n'est-ce point au musicien qui venait de remuer profondément sa sensibilité qu'il devait apporter ce sentiment, si fréquent dans l'éveil de la vingtième année, le désir de se dévouer et de trouver, par un maître, la paix et l'emploi de ses enthousiasmes ? Ah! combien s'écrièrent ainsi, avec les différences de tempérament et de situation : O maître, ô toi en qui je me remets !

Quatre semaines après son élévation au trône, Louis II appela Wagner au château de Berg. Ce sont probablement les instants les plus intenses de sa vie, toute consacrée à chercher le bonheur. Au contact de celui en qui il avait personnifié son idéal, son énergie lui fit illusion ; il put croire qu'avec cet homme il accomplirait des choses sublimes, et il se donnait avec d'autant plus d'âpreté à ce vainqueur que, par cette dilection singulière, il affirmait son moi contre son entourage.

Où mieux qu'en Wagner un tel jeune homme eût-il satisfait son besoin d'amitié héroïque? En outre du musicien, la direction Imaginative du philosophe contentait ses plus secrets mouvements. Dans le héros constant de ces « actions dramatiques », dans ce jeune homme qui est mû par l'amour, mais ne l'emprisonne pas sous les seins de la femme, dans cet être ambigu qui semble éprouver, pour toutes les conditions de l'amour terrestre, exactement l'effroi qu'inspirent à un pur des complications contre nature, Louis II reconnaissait son frère. Cet être de fierté et d'élan virginal, qui supporte mieux l'impérieux commandement d'un homme que la caresse d'une faible créature, c'est l'éternel Hippolyte, jeune, rude et fuyant Phèdre dans une sublime solitude.

Hippolyte, figure primitive en qui parle toute la nature et qui se refuse à fixer, c'est-à-dire à limiter les ardentes inquiétudes dont son coeur est rempli ! L'amour, chez lui, ce n'est encore que se donner passionnément à tout ce qui augmente et réjouit son être ; il. aime les eaux vives, les bois, la chasse, le sommeil réparateur, et son souci est moins de maintenir son espèce que d'exister. Ceux de cette sorte, en tout temps, s'accommodèrent mal de collaborer au bonheur de la société.

Mais ce qui fait de ce légendaire Louis II plus qu'un exemplaire d'individualisme, c'est qu'en lui nous ne saisissons pas seulement les oppositions de certains rêves singuliers avec le rêve social : il nous fait toucher l'antinomie irréductible d'un rêve avec sa réalisation. Par là je tiens cet homme pour unique. Louis II est un problème d'éthique tout parfait. Il ne se contenta pas de composer des châteaux en Espagne ; sa situation privilégiée lui permit d'entreprendre de les hîâtir.

Celte brève première période, toute à la joie de posséder Wagner, l'avait laissé insatisfait. On ne peut absorber son moi dans un autre moi ; il essaya de l'objectiver.

L'opinion populaire, dans les légendes qu'elle crée, va droit au point essentiel : elle simplifie l'ensemble, déblaye les détails, exagère la part de singularité, et, en l'isolant des circonstances explicatives lui donne plus de relief et d'allure. Le nom de Louis II est désormais lié a ces châteaux qu'il bâtit dans les plus beaux sites de son royaume. Il figeait là les fumées de; son imagination. Hohenschwangau, Neu-Schwanstein, Linderhof, Chiemsee, Berg, peuvent être tenus pour des chapitres divers de l'éthique de Louis II. Ils renseignent sur ce roi, comme un cloître de chartreux révèle la pensée intime de saint Bruno, et un couvent de carmélites le brûlant secret de Thérèse d'Àvila.

Claire et André visitèrent d'abord Hohenschwangau et Neu-Schwanstein, voisins l'un de l'autre, dans les Alpes Bavaroises, dans une région silencieuse de forêts puissantes enserrant des petits lacs à truites.

C'est Maximilien, père de Louis II, qui bâtit Hohenswangau. Avec la dure physionomie que lui composent les ravins qu'elle domine, celte maison royale esl toute pleine de la simplicité de cette délicieuse famille de Bavière. Claire et André n'y trouvèrent nulle marque du prince mélancolique, qui l'habita jeune homme et souvent y revint pour surveiller la construction de Neu-Schwanstein. La bibliothèque est composée des histoires de Thiers, Sybel, Louis Blanc et du Dictionnaire de la Conversation. Tout ce qui reste de Louis II, c'est, en nombre incroyable, des images du cygne de Lohengrin, mais appropriées, abaissées à tous les usages domestiques : cygnes de faïence, épars sur les meubles où ils portent des fleurs, des bonbons, et qui deviennent jets d'eau, sous les fenêtres, dans un gracieux parterre analogue à ceux d'Auteuil. Le bel oiseau n'est plus que sur le Schwansee, qui fait le fond du haut cirque des montagnes boisées où s'accroche le château.

Les deux pèlerins virent, sous la tempête, quand tous les arbres se courbaient, les cygnes du lac désormais légendaire se promener impassibles. Orgueilleux, ils avaient en sifflant voulu se jeter sur André qui leur offrait, au lieu de pain, des branchages ramassés à terre, et cette dérision avait irrité les bêtes confiantes, comme si quelque chose était en elles de l'âme naïve et trop sensible de ce Louis IL qui tant de nuits les réveilla du glissement de sa barque.

Le charme de Hohenschwangau était trop doux pour Louis II ; c'est Ophélie qui ne peut fixer Hamlet. Le prince mélancolique aspirait à monter plus haut sur la montagne ; il s'y bâtit une solitude pour ses veilles ardentes. Burg de Manfred, aperçu du lointain de la plaine, entre les gorges sauvages, combien il dut frapper les imaginations populaires ! Après ce long voyage, à demi assoupis par le roulement de leur voiture sur la mousse des forcis qui l'enserrent, Claire et André sentaient sa maigreur bizarre se confondre avec les figures de leur insomnie.

Ses salles immenses et trop neuves de style roman ne surent les toucher que par la gravité commune à toute solitude. Nul plaisir d'art. Mille peintures détestables y remémorent l'oeuvre de Wagner, et les meubles, achetés, fort cher au faubourg Saint-Antoine, contrarient le goût le moins susceptible. Evidemment, le mélancolique qui s'édifia celle retraite se suffisait avec des signes graphiques, qui le rappelaient h ses chers accablements. Il était ainsi fait de ne se plaire que dans la tristesse. De cet immense mobilier, seul est marqué d'usage le prie-Dieu dans l'oratoire. Quelles ardentes rêveries furent les prières de ce personnage singulier, qui passait ses nuits à rôder de fenêtre en fenêtre, de balcon en balcon, et à contempler la mystérieuse désolation de la montagne et de la plaine, sur qui se déployait son orgueil d'homme différent, que tout milieu froissait.

La chambre du Tasse, ainsi se nomme la pièce où couchait ce prince lunatique à Hohenschwangau, et quel nom y conviendrait mieux que celui du grand poète qui ressentit, jusqu'à la démence, la difficulté d'accorder son moi avec le moi général? D'une sensibilité que tout offensait, le Tasse, entre tant de barrières qu'il opposait au contact des hommes, avait invoqué un jour, contre les plus nobles seigneurs d'Italie, sa prééminence de poète. C'était moins orgueil que misanthropie. Dans un sentiment analogue, Louis II recourut a son privilège royal, et comme il s'était enfermé dans la passion de Wagner et dans la musique, il se réfugia dans la notion monarchique et dans le culte de Louis XIV.

Les deux jeunes gens l'y suivirent.

Par les montagnes et le long du lac Plansee, ils gagnèrent, depuis NeuSclrwanstein, Linderhof. C'est, au milieu des plus épaisses forêts, une galante maison de style rococo, une «folie» toute capitonnée et machinée de trucs d'opérette. Louis II jugeait avec un grand sens que l'or et l'argent isolent aussi bien que le rêve. Il se composa un milieu de grâce et de joie, parce que ces caractères ne sont pas moins exceptionnels que les sublimes. Ce véritable Bavarois interpréta le sourire des petites maîtresses de Versailles, dont il tapissait Linderhof, comme il avait fait des héros de Wagner dans l'atmosphère hamlétique de NeuSchwanstein : demi-dieux de la Walhalla et déesses d'opéra le sortaient de l'humanité. Cet exil dans le passé, c'était encore une protestation contre les conditions de la vie réelle. Dans le décor du plus fameux des despotes, il ne cherchait que le bonheur du banni.

Chiemsee fait voir le même sentiment que Linderhof, mais exacerbé. Sorte de Versailles, plus fâcheux encore par le luisant des vilaines richesses qu'alignent ses implacables galeries, dernier mot de la splendeur sans beauté, ce château, imposé à cette île si humaine, si reposante de verdure et de beaux arbres qu'il fallut saecager, est la plus dure protestation de Louis II contre la vie. Attitude mille fois plus pénible que la mélancolique promenade de ses cygnes à Hohenschwangau et que sa déclamation de Neu-Schwanstein! Là-bas, s'il repoussait les hommes, du moins, se livrait-il à la nature ; ici, même il la brutalise, la contredit.

Cruels efforts ! il souffrait trop que rien, hors son rêve, ne fût aimable. Ce volontaire glissait h l'égarement. Pour interpréter les démarches d'un désespéré, il faut se placer dans le fil de sa passion. Ghiemsee, cette mauvaise action du pauvre Louis II des dernières années, si méconnaissable de graisse, de blême bouffissure, ne me trompe pas plus que la mort du docteur Gudden, sur la douceur et la modération de ce prince imaginatif et de qui le vrai fonds, les sincères délices furent le petit château de Berg, avec ses chambres de bourgeois, d'étudiant plutôt, encombrées d'humbles images wagnériennes ou de Louis XIV.

Ce château de Berg est, près de Munich, une villa de famille, nullement une résidence royale, enveloppée de verdure et baignée de belles eaux mortes. Toujours les mélancoliques aimèrent a rêver sur la plage. Ah ! je le sais que ce ne fut pas un monstre, mais son triste emportement, qui jeta Hippolyte sous la vague.

Et que de fois, durant les névralgies qui comprimaient son génie, le Tasse ne rêvat-il pas de courir à la plage de Sorrente pour y trouver enfin la fraîcheur et l'oubli ! Suicide, refuge fatal et suprême imagination de ces héros chagrins !

Composés des meilleures vertus de l'homme et de la femme, ils ne peuvent mieux aimer que soi-même. Ce sont ces amours singulières qu'ils nourrissent dans la solitude; ils en étonnent leurs contemporains sans parvenir à se satisfaire. Hippolyte, le Tasse et Louis de Bavière ont laissé une mémoire amoureuse un peu trouble.

Claire et André, dans le parc de Berg, près du sable fatal où furent retrouvés Louis II et son docteur, prirent une idée nette de cet illustre réfractaire.

Toutes ses résidences livrent des traits de son caractère, mais le vrai document, ce sont les trois châteaux, les seuls qu'il ait bâtis lui-même, Neu-Schwanstein et Linderhof, isolés aux forêts, et Chiemsee, baigné d'eau. Tous trois signifient avec force la volonté de fuir le contact des hommes; où qu'il habitât, d'ailleurs, Louis II, dans un vaste cercle, interdisait toute circulation. El le doux château de Berg lui-même, sur sa rive chaque jour frôlée par les barques de plaisir, fait voir encore le poteau « défense d'aborder » dont l'assombrit Louis II.

À l'encontre de l'opinion qui fait de Louis II un artiste couronné, on ne trouvera aucun contentement esthétique dans les châteaux de ce prince légendaire — le seul roi bavarois de ce siècle qui n'ait rien fait pour la Pinacothèque... Louis II était un pur idéaliste, nullement un voluptueux d'art. La beauté ou, pour mieux dire, le sens même des choses dont il s'entourait, n'était perceptible que pour lui. Ses châteaux et leurs décorations lui étaient des signes abstraits. Les peintures qu'il y amassait n'eurent d'autre emploi que de maintenir sous ses yeux les règles et modèles de vie dont il s'exaltait jusqu'à l'aube. À Neu-Schwanstein, à Hohenschwangau, a Chiemsee, il mena la vie d'un croyant, d'un saint qui n'a que faire de perfection humaine dans les enivrantes images de son chemin de croix.

Partout, la décoration qu'il exige, c'est le cygne et puis le paon, l'oiseau légendaire et mélancolique, la bête de l'orgueil et de l'éclat. Ces deux motifs si opposés signifiaient à ses yeux une même chose, une vie qu'on ne touche pas. La légende et la toute-puissance lui parurent des refuges égalements sûrs. Louis XIV. aussi bien que Wagner, isolait du vulgaire ce jeune homme chagrin. Le paon et le Roi-Soleil, ces symboles de la majesté, doivent être interprétés autour de Louis II non pas en ce sens qu'il voulait dominer, mais qu'il prétendait qu'on ne le dominât point. Comment eût-il toléré qu'aucune volonté intervînt dans sa vie, ce frère de Parsifal, ce pur, ce simple, qui opposait à toutes les lois humaines les mouvements de son coeur! Et il semble bien que d'avoir entraîné le docteur Gudden sous l'eau soit la vengeance qu'il tira d'un barbare qui voulait lui imposer sa règle de vie, en même temps que son dernier effort pour trouver enfin une retraite plus inaccessible qu'aucun de ses profonds châteaux.
Ah! la longue suite d'erreurs de méthode !
Tandis qu'il tenait à la gorge son docteur sous le lac et que l'eau commençait à l'envahir lui-même, s'il revit brièvement mais nettement, comme on le croit des noyés, sa vie entière, il put constater que ses meilleurs instants furent assurément ses premiers entretiens avec Wagner, où il se sentit plein d'audace à se créer une vie wagnérienne — et encore les longs mois qu'il passait à Paris, incognito, dans cette chambre garnie de Montmartre d'où certains le virent descendre vers la Seine sur l'impériale de l'omnibus Place Pigalle-Halle aux Vins — et surtout ses rêveries dans son pauvre château de Berg.

C'est alors qu'il échappait à la prise des barbares, à l'enrégimentement. Des idéals qu'il se composait, il goûtait la  pure beauté tant que ne l'avaient pas altérée les conditions de leur réalisation. Mais de ces rêves, sitôt bâtis, il se sentait prisonnier ; il aspirait a en sortir ; il vagabondait de Neu-Schwanstein à Hohenschwangau, à Linderhof, à Chiemsee. Ah ! je suis sûr que cet agonisant ne souffrit point de n'avoir pas mis en place les dernières pierres de ses châteaux. De les voir qui pendent interrompus aux montagnes de Bavière, ce ne fut pas une suprême image pénible dans ses yeux déjà noyés de l'eau du Starnberg, car il ne reconnaissait en leurs fragments réalisés aucune des beautés si réelles qu'il engloutissait avec lui-même.

Ayant ainsi parlé, André cracha dans l'eau, puis il dit à Claire :

— Voilà le bout du monde de notre enquête. Pas plus dans la formule qu'un homme s'élabore pour soi-même que dans un système imposé par la majorité nous ne trouverions le bien-être. Socialistes qui édifient pour le moi général, ou Louis II, pour son moi particulier, ne valent, conclut-il, qu'à jeter basses constructions précédentes. Ils font une excellente critique des conditions actuelles de-, la société; Rien de plus. La part de bonheur (jù'ils nous donnent, c'est qu'ils nient les principes et violent lès droits réputés sacrés. Ils nous ont libérés de tous les brodequins qui nous faisaient souffrir, mais n'ont pas su trouver chaussures à notre pied. Sitôt réalisées, toutes leurs formules deviennent des maisons froides, où l'hypocrisie succède au premier enthousiasme. Sitôt habité, le meilleur des socialismes, comme il advint du christianisme, et comme nous voyons du saint-simonisme, n'est plus qu'un système dont s'accommodent des êtres sans désintéressement. À qui n'a pas l'état d'âme de Louis II, que servirait de vivre aux châteaux de Bavière?
[...]

in Barrès (M.), L´ennemi des lois, pp. 205 à 235, Paris, Emile-Paul, nouvelle édition de  1910.

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