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lundi 4 juillet 2016

Journal de voyage de Montaigne: le séjour à Augsbourg (octobre 1580)


Gravure de Michael Wohlgemut (1493) © Rheinisches Bildarchiv
Plan d´Augsbourg en 1572
Georg Braun; Frans Hogenberg: Civitates Orbis Terrarum, 1572 (édition de 1593)

"AUGSBOURG, quatre lieues, qui est estimée la plus belle ville d’Almaigne, come Strasbourg la plus forte. Le premier appret étrange, & qui montre leur propreté, ce fut de trouver à notre arrivée les degrés de la vis de notre logis tout couvert de linges, par dessus lesquels il nous falloit marcher, pour ne salir les marches de leur vis qu’on venoit de laver & fourbir, come ils font tous les samedis ; nous n’avons jamais aperçeu d’araignée ni de fange en leur logis ; en aucuns il y a des rideaux pour estandre au devant leurs vitres, qui veut. Il ne se trouve guiere de tables aus chambres, si ce n’est celes qu’ils attachent au pié de chaque lict qui pandent là à tout des gons, & se haussent & baissent, come on veut. Les pieds des licts sont élevés de deux ou trois pieds au dessus du corps du lict, & souvent au niveau du chevet, le bois en est fort beau & labouré ; mais notre noyer surpasse de beaucoup leur sapin. Ils servoint là aussi les assietes d’estein très luisantes, au dessous de celes de bois par dedein ; ils metent souvent contre la paroy, à côté des licts, du linge & des rideaus, pour qu’on ne salisse leur muraile en crachant. Les Alemans sont fort amoureux d’armoiries ; car en tous les logis, il en est une miliasse que les passans jantils-homes du païs y laissent par les parois, & toutes leurs vitres en sont fournies. L’ordre du service y change souvent ; ici les ecrevilles furent servies les premieres, qui partout ailleurs se servoint avant l’issue, & d’une grandeur estrange. En plusieurs hosteleries, des grandes, ils servent tout à couvert. Ce qui fait si fort reluire leurs vitres, c’est qu’ils n’ont point des fenestres attachées à nostre mode, & que leurs chassis se remuent quand ils veulent, & fourbissent leurs verrieres fort souvent. M. de Montaigne, le landemein qui estoit dimenche, matin, fut voir plusieurs Eglises, & aus Catholicques qui sont en grand nombre, y trouva partout le service fort bien faict. Il y en a six Luteriennes & seize Ministres ; les deux des six sont usurpées des Eglises Catholicques, les quatre sont batties par eux. Il en vit une ce matin, qui samble une grand’salle de Colliege : ny images, ny orgues, ny crois. La muraille chargée de force escris en Alemant, des passages de la bible ; deux cheses, l’une pour le Ministre, & lors il y en avoit un qui prechoit, & au dessous une autre où est celui qui achemine le chant des psalmes. A chaque verset ils atendent que celui là donne le ton au suivant ; ils chantent pesle mesle, qui veut, & couvert qui veut. Après cela un Ministre qui estoit dans la presse, s’en alla à l’autel, où il leut force oresons dans un livre, & à certenes oresons, le peuple se levoit & joingnoit les meins, & au nom de Jésus-Christ faisoit des grandes reverances. Après qu’il eut achevé de lire descouvert, il avoit sur l’autel une serviette, une eguiere & un saucier où il y avoit de l’eau ; une fame suivie de douze autres fames lui presanta un enfant emmailloté, le visage découvert. Le Ministre à tout ses doits print trois fois de l’eau dans ce saucier, & les vint lançant sur le visage de l’enfant & disant certenes paroles. Cela faict, deux homes s’aprocharent & chacun d’eus mit deus doigs de la mein droite sur cet enfant: le Ministre parla à eus, & ce fut fait. M. de Montaigne parla à ce Ministre en sortant. Ils ne tauchent à nul revenu des eglises, le Senat en public les païe ; il y avoit beaucoup plus de presse en cette église sule, qu’en deux ou trois Catholicques. Nous ne vismes nulle belle fame ; leurs vetemans sont fort differans les uns des autres ; entre les homes, il est mal-aysé de distinguer les nobles, d’autant que toute façon de jans portent leurs bonets de velours, & tous des espées au costé ; nous estions logés à l’enseigne d’un abre nomé linde au païs, joingnant le palais des Foulcres. L’un de cete race mourant quelques années y a, laissa deux millions d’escus de France vaillant à ses heritiers ; & ces heritiers, pour prier pour son ame, donnarent aus Jesuites qui sont là trente mille florins contans, de quoi ils se sont très bien accommodés. Laditte maison des Foulcres est couverte de cuivre. En general les maisons sont beaucoup plus belles, grandes & hautes qu’en nulle ville de France, les rues beaucoup plus larges ; il l’estime de la grandeur d’Orleans. Après disner nous fumes voir escrimer en une sale publicque où il y avoit une grand’presse, & païe-t-on à l’antrée, com’aus bâteleurs, & outre cela les sieges des bancs. Ils y tirarent au pouignard, à l’espée à deus mains, au bâton à deus bouts, & au braquemart ; nous vimes après des jeus de pris à l’arbaleste & à l’arc, en lieu encore plus magnifique que à Schafouse. De là à une porte de la ville par où nous étions entrés, nous vimes que sous le pont où nous etions passés, il coule un grand canal d’eau qui vient du dehors de la ville, & est conduit sur un pont de bois audessous de celui sur lequel on marche, & au dessus de la riviere qui court par le fossé de la ville. Ce canal d’eau va bransler certenes roues en grand nombre qui remuent plusieurs pompes, & haussent par deux canaus de plomb l’eau d’une fontene qui est en cet endret fort basse, en haut d’une tour, cinquante pieds de haut pour le moins. Là elle se verse dans un grand vesseau de pierre, & de ce vesseau par plusieurs canaus se ravale en bas, & de-là se distribue par la ville, qui est par ce sul moyen toute peuplée de fontenes. Les particuliers qui en veulent un doit pour eus, il leur est permis, en donnant à la vile dix florins de rente ou deux cents florins une fois païés. Il y a quarante ans qu’ils se sont ambellis de ce riche ouvrage. Les mariages des Catholicques aus Luteriens se font ordineremant, & le plus desireus subit les lois de l’autre ; il y a mille tels mariages : nostre hoste estoit Catholique, sa fame Luterienne. Ils nettoïent les verres à tout une espousette de poil ammanchée au bout d’un bâton ; ils disent qu’il s’y treuve de très beaus chevaus à quarante ou cinquante escus. Le corps de la ville fit cet honneur à Messieurs d’Estissac & de Montaigne de leur envoier presanter, à leur souper, quatorze grands vesseaus pleins de leur vin, qui leur fut offert par sept serjans vêtus de livrées, & un honorable officier de ville qu’ils conviarent à souper car c’est la coustume, & aus porteurs on faict donner quelque chose ; ce fut un escu qu’ils leur firent donner. L’Officier qui souppa avec eus dict à M. de Montaigne, qu’ils estoint trois en la ville ayant charge d’ainsi gratifier les estrangiers qui avoint quelque qualité, & qu’ils estoint en cette cause en souin de sçavoir leurs qualités, pour suivant cela, observer les cerimonies qui leur sont dues : ils donnent plus de vins aus uns que aus autres. A un Duc, l’un des Bourguemaistres en vient presanter : ils nous prindrent pour barons & chevaliers. M. de Montaigne, pour aucunes raisons, avoit voulu qu’on s’y contrefit, & qu’on ne dict pas leurs conditions, & se promena sul tout le long du jour par la ville ; il croit que cela mesme servit à les faire honorer davantage. C’est un honeur que toutes les villes d’Allemaigne leur ont faict. Quand il passa par l’Eglise Notre-Dame, ayant un froit extrême, (car les frois commençarent à les picquer au partir de Kempten, & avoint eu jusques lors la plus heureuse seson qu’il est possible), il avoit, sans y penser, le mouchoir au nés, estimant aussi qu’einsi sul & très-mal accommodé, nul ne se prendroit garde de lui. Quand ils furent plus apprivoisés avec lui, ils lui dirent que les gens de l’église, avoint trouvé cete contenance estrange. Enfin il encourut le vice qu’il fuioit le plus, de se rendre remercable par quelque façon ennemie du goust de ceus qui le voioient ; car entant qu’en lui est, il se conforme & range aus modes du lieu où il se treuve, & portoit à Auguste un bonet fourré par la ville. Ils disent à Auguste, qu’ils sont exempts, non des souris, mais des gros rats, de quoy le reste de l’Allemaigne est infecté, & là dessus content force miracles, attribuant ce priviliege à l’un de leurs, évesques qui est là en terre ; & de la terre de sa tumbe, qu’ils vendent à petits lopins come une noisete, ils disent qu’on peut chasser cette vermine, en quelque région qu’on la porte. Le lundy nous fumes voir en l’Eglise Notre-Dame la pompe des noces d’une riche fille de la ville & lede, avec un facteur des Foulcres, Vénitian : nous n’y vismes nulle belle fame. Les Foulcres qui sont plusieurs, & tous très-riches, tienent les principaux rengs de cete ville là. Nous vismes aussi deus sales en leur maison, l’une haute, grande, pavée de marbre ; l’autre basse, riche de médailles antiques & modernes, avec une chambrette au bout. Ce sont des plus riches pieces que j’aye jamais veues. Nous vismes aussi la danse de cet’assemblée : ce ne furent qu’Alemandes : ils les rompent à chaque bout de champ, & ramenent seoir les dames qui sont assises en des bancs qui sont par les costés de la sale, à deus rangs, couverts de drap rouge : eus ne se meslent pas à elles. Après avoir faict une petite pose, ils les vont reprendre : ils baisent leurs meins, les dames les reçoivent sans baiser les leurs, & puis leur metant la mein sous l’aisselle, les embrassent & joingnent les joues par le costé, les dames leur metent la mein droite sur l’espaule. Ils dansent & les entretiennent, tout descouverts, & non fort richemant vetus. Nous vismes d’autres maisons de ces Foulcres en autres endrets de la ville, qui leur est tenue de tant de despances qu’ils amploïent à l’embellir : ce sont maisons de pleisir pour l’esté. En l’une nous vismes un horologe qui se remue au mouvemant de l’eau qui lui sert de contre-pois. Là même deus grands gardoirs de poissons, couvers, de vint pas en carré, pleins de poisson. Par tout les quatre costés de chaque gardoir il y a plusieurs petits tuiaus, les uns droits, les autres courbés contre-mont ; par tous ces tuiaus, l’eau se verse très plesammant dans ces gardoirs, les uns envoiant l’eau de droit fil, les autres s’élançant contre-mont à la hauteur d’une picque. Entre ces deux gardoirs, il y a place de dix pas de large planchée d’ais ; au travers de ces ais, il y a force petites pouintes d’airain qui ne se voyent pas. Cependant que les dames sont amusées à voir jouer ce poisson, on ne faict que lacher quelque ressort : soudein toutes ces pouintes elancent de l’eau menue & roide jusques à la teste d’un home, & ramplissent les cotillions des dames & leurs cuisses de cette frecheur. En un autre endret où il y a un tuieau de fontene, plesante, pendant que vous la regardez, qui veut, vous ouvre le passage a des petits tuieaus imperceptibles qui vous jettent de cent lieus l’eau au visage à petits filets, & là il y a ce mot latin : Quæsisti nugas, nugis gaudeto repertis. Il y a aussi une voliere de vint pas en carré, de douze ou quinze pieds de haut, fermée par tout d’areschal bien noué & entrelassé ; au dedans dix ou douze sapins, & une fontene : tout cela est plein d’oiseaus. Nous y vismes des pigeons de Polongne, qu’ils appellent d’Inde, que j’ai veu ailleurs : ils sont gros, & ont le bec come une perdris. Nous vismes aussi le mesnage d’un Jardinier, qui prévoïant l’orage des froidures, avoit transporté en une petite logette couverte, force artichaus, chous, létues, epinars, cicorée & autres herbes qu’il avoit ceuillées, come pour les manger sur le champ, & leur mettant le pied dans certene terre, esperoit les conserver bones & freches deus ou trois mois ; & de vray, lors, il avoit çant artichaus nullemant fletris, & si les avoit ceuillis il y avoit plus de six sepmenes. Nous vismes aussi un instrumant de plomb courbe, ouvert de deus costés & percé. (Si), l’ayant une fois rampli d’eau, tenant les deus trous en haut, on vient tout soudein & dextrement a le renverser si que l’un bout boit dans un vesseau plein d’eau, l’autre dégoutte au dehors: ayant acheminé cet escoulement, il avient, pour éviter le vuide que l’eau ramplit tousjours le canal & dégoutte sans cesse.

Blason des Fugger (que Montaigne désigne
sous le nom de 'Foulcres'.
Les armes des Foulcres, c’est un escu mi-party à gauche, une flur de lis d’azur en champ d’or ; à drete une flur de lis d’or à champ d’azur, que l’Empereur Charles V leur a données en les anoblissant. Nous alames voir des jans qui conduisoint de Venise au Duc de Saxe, deus autruches ; le masle est le plus noir & a le col rouge, la femelle plus grisarde, & pondoit force œufs. Ils les menoint à pied, & disent que leurs betes se lassoint moins qu’eus, & leur echapeoint tous les coups ; mais ils les tiennent atachés par un colier qui les sangle par les reins au dessus des cuisses, & à un autre au dessus des espaules, qui entourent tout leurs corps, & ont des longues laisses par où ils les arrestent ou contournent à leur poste. Le mardy, par une singuliere courtoisie des Seigneurs de la ville, nous fumes voir une fausse-porte, qui est en ladite ville, par la quelle on reçoit à toutes heures de la nuict quiconque y veut antrer, soit à pied, soit à cheval, pourveu qu’il dise son nom, à qui il a son adresse dans la ville, ou le nom de l’hostellerie qu’il cherche. Deus hommes fideles, gagés de la ville, president à cette entrée. Les gens de cheval païent deux bats pour entrer, & les gens de pied un. La porte qui respond au dehors, est une porte revestue de fer : à côté, il y a une piece de fer qui tient à une cheine, laquelle piece de fer on tire ; cette cheine par un fort long chemin & force détours, respond à la chambre de l’un de ces portiers, qui est fort haute, & bat une clochette. Le portier de son lit en chemise, par certein engin qu’il retire & avance, ouvre cette premiere porte à plus de cent bons pas de sa chambre. Celui qui est entré se trouve dans un pont de quarante pas environ, tout couvert, qui est au dessus du fossé de la ville ; le long duquel se meuvent les engins qui vont ouvrir cette premiere porte, laquelle tout soudein est refermée sur ceus qui sont entrés. Quand ce pont est passé, on se trouve dans une petite place où on parle à ce premier portier, & dict-on son nom & son adresse. Cela oui, cetui-ci, à tout une clochette, avertit son compaignon qui est logé un étage au dessous en ce portal, où il y a grand logis ; cetui-ci avec un ressort, qui est en une galerie joignant sa chambre, ouvre en premier lieu une petite barriere de fer, & après, avec une grande roue, hausse le pont-levis, sans que de tous ces mouvemans on en puisse rien apercevoir : car ils se conduisent par les pois du mur & des portes, & soudein tout cela se referme avec un grand tintamarre. Après le post, il s’ouvre une grand’-porte, fort espesse, qui est de bois & renforcée de plusieurs grandes lames de fer. L’estrangier se trouve en une salle, & ne voit en tout son chemin nul à qui parler. Après qu’il est là enfermé, on vient à lui ouvrir une autre pareille porte ; il entre dans une seconde salle où il y a de la lumiere : là il treuve un vesseau d’airain qui pand en bas par une cheine ; il met là l’argent qu’il doit pour son passage. Cet arjant se monte à mont par le portier: s’il n’est contant, il le laisse là tranper jusques au lendemein ; s’il est satisfait, selon la costume, il lui ouvre de même façon encore une grosse porte pareille aus autres, qui se clot soudein qu’il est passé, & le voilà dans la ville. C’est une des plus artificielles choses qui se puisse voir ; la Reine d’Angleterre a envoïé un Ambassadeur exprès pour prier la Seigneurie de descouvrir l’usage de ces engins : ils disent qu’ils l’en refusarent. Sous ce portal, il y a une grande cave à loger cinq cens chevaus à couvert pour recevoir secours, ou envoïer à la guerre sans le sceu du commun de la ville.

Eglise Sainte-Croix, l´église protestante jouxte l´église catholique
Crédit photographique: Angelika Prem

Eglise Sainte-Croix, l´église protestate
Heilig Kreuz Kirche
 Au partir de là, nous alames voir l’eglise de Sainte-Croix qui est fort belle. Ils font là grand feste du miracle qui avint il y a près de cent ans, qu’une fame n’aïant voulu avaler le corps de Notre Seigneur, & l’ayant osté de sa bouche & mis dans une boîte, enveloppé de cire, se confessa, & trouva-t-on le tout changé en cher : à quoy ils alleguent force tesmoignages, & est ce miracle escrit en plusieurs lieus en latin & en alemant. Ils montrent sous du cristal, cete cire, & puis un petit lopin de rougeur de cher. Cete église est couverte de cuivre, come la maison des Foulcres, & n’est pas là cela fort rare ; l’église des Luteriens est tout joingnant cete-cy ; com’aussi ailleurs ils sont logés & se sont batis, come dans les cloitres des églises Catholicques. A la porte de cete église, ils ont mis l’image de Notre-Dame tenant Jesus-Christ, avecques autres Saints & des enfans, & ce mot : Sinite parvulos venire ad me, &c. Il y avait en nostre logis un engin de pieces de fer qui tomboint jusques au fons d’un puis par le haut un garçon branslant un certein instrument, & faisant hausser & baisser, deus ou trois pieds de haut, ces pieces de fer, elles alloint batant & pressant l’eau au fons de ce puis l’une après l’autre, & poussant de leurs bombes l’eau, la contreignent de rejaillir par un canal de plomb qui la rand aus cuisines & partout où on en a besoin. Ils ont un balanchisseur gagé à repasser tout soudein ce qu’on a noircy en leurs parois. On y servoit des pastés & petits & grans, dans des vesseaus de terre de la couleur & entierement de la forme d’une croute de pasté ; il se passe peu de repas où on ne vous présante des dragées & boîtes de confitures ; le pein le plus excellant qu’il est possible ; les vins bons, qui en cete nation sont plus souvent blancs ; il n’en croit pas autour d’Augsbourg, & les font venir de cinq ou six journées de là. De çant florins que les hostes amploïent, en vin, la Republique en demande soixante, & moitié moins d’un autre home privé qui n’en achete que pour sa provision. Ils ont encore en plusieurs lieus la coutume de mettre des parfums aus chambres & aus poiles. La ville estoit premierement toute Zuinglienne. Depuis, les Catholicques y estant rapelés, les Luteriens prindrent l’autre place ; ils sont asteure plus de Catholicques en autorité, & beaucoup moins en nombre. M. de Montaigne y visita aussi les Jésuites, & y en trouva de bien sçavans ; mercredy matin 19 d’Octobre, nous y desjunames. M. de Montaigne se pleignoit fort de partir, estant à une journée du Danube, sans le voir, & la ville d’Oulm, où il passe, & d’un bein à une demie journée au delà qui se nome Sourbronne. C’est un bein, en plat païs, d’eau freche qu’on échauffe pour s’en servir à boire ou à beigner : ell’a quelque picqure au goust qui la rand agréable à boire, propre aus maus de teste & d’estomach ; un bein fameux & où on est très magnifiquemant logé par loges fort bien accommodées, comme à Bade, à ce qu’on nous dict : mais le tamps de l’hyver se avançoit fort, & puis ce chemin estoit tout au rebours du nostre, & eût fallu revenir encore sur nos pas à Auguste : & M. de Montaigne fuïoit fort de repasser mesme chemin. Je laissai un escusson des armes de M. de Montaigne au devant de la porte du poile où il étoit logé, qui estoit fort bien peint, & me cota deux escus au peintre, & vint solds au menuisier. Elle est beignée de la riviere de Lech, Lycus.[...]"

in Michel de Montaigne
Journal du voyage en Italie par la Suisse et l'Allemagne
1580 - 1581, rédaction du secrétaire

Scène de marché vers 1550,
Pieter Aertsen. München, Alte Pinakothek.
Détail 

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