lundi 13 juin 2016

Les excentricités de Louis II de Bavière vues par le Figaro du 18 juin 1886

LES EXCENTRICITES DU FEU ROI

Munich, 16 juin.

Le mémoire présenté à la Chambre des députés bavarois contient sur les excentricités de Louis II des détails qu'il est impossible de reproduire. Le malheureux souverain, qui se croyait un Dieu et qui s'était appliqué à lui-même le dogme de l'infaillibilité, aurait dû être détrôné et enfermé depuis plusieurs mois.

Le docteur Morely le célèbre aliéniste français, qui vit le roi en 1867 et qui l'examina attentivement dit aux personnes qui l'entouraient ̃ « Il- a des yeux où l'on voit poindre la démence. » De vieux domestiques, depuis nombre d'années au service du roi, ont déposé devant la commission des médecins aliénistes que parfois le roi leur ordonnait de ramasser à terre des objets qui n'étaient que dans son imagination, tels que des assiettes, des livres, un tableau et qu'il menaçait d'étrangler ceux qui osaient lui répondre qu'ils ne trouvaient rien. Depuis plusieurs mois il ne signait que des arrêts de mort. II avait donné à un domestique l'ordre écrit de tuer tous les ministres. Ensuite, il avait dîné avec son valet de chambre favori et bu à sa santé. Vingt-quatre heures après, il avait donné l'ordre de le fusiller. Sa dernière fantaisie s'était portée sur les oiseaux. Le palais en était plein. Il y avait des centaines de canaris, de pinsons, de rossignols, tous oiseaux chanteurs et habitant chacun une cage dorée. Il avait donné le nom d'Adelina Patti à l'oiseau favori.

Le roi Louis II avait une prédilection marquée pour tout ce qui était français et surtout pour les règnes de Louis XIV et de Louis XV au temps de la Pompadour. Il se figurait souvent être le Roi Soleil. Son château de Linderhof était construit, aménagé et meublé à la française. La bibliothèque, composée de plusieurs milliers de volumes, tous reliés en veau blanc, ne contenait que des ouvrages français. Pas un seul volume allemand.

Les jardins, les statues, tout était dans le goût du dix-huitième siècle. Dans la solitude de Linderhof, il se promenait, la plupart du temps, costumé en Louis XIV quelquefois, par une anomalie bizarre, il s'habillait en muscadin du Directoire. 

Depuis nombre d'années, Louis II ne vivait plus que la nuit, dormant tout le jour.

Il affectionnait particulièrement la lune, comme certains aliénés, et un jour il dit à un de ses amis intimes: «Comme ce serait beau de pouvoir pénétrer dans l'éther lumineux, de voyager dans ce ciel parsemé d'étoiles. -»

Le dernier château qu'il a fait construire, Herrenchiémsee, une merveille dans le genre du palais, de Versailles, a coûté plus de 45 millions de francs. La chambre à coucher du Roi a la forme et les proportions d´une nef d'église. Le Roi seul en avait la clef, et lorsqu'il reposait, personne ne, pouvait parvenir jusqu'à lui.

L'air qu'il respirait était saturé de parfums. Il en usait pour 250 francs par jour.

Très sobre, son dîner se composait d'un potage, d'un poisson, d'un rôti, d'une omelette et de quelques fruits. Il buvait généralement à chaque repas une bouteille de vin blanc léger, mais sa boisson favorite était un mélange de vin blanc et de champagne recouvert d'une couche épaisse de violettes fraîches. Le Roi fumait rarement; tantôt une cigarette, quelquefois un narghilé.

Les laquais dont la figure lui déplaisait étaient obligés de porter un masque de velours lorsqu'ils le servaient. Du reste, à Linderhof, il y avait une table qui montait toute servie, ce qui le dispensait de voir ses domestiques. Dans ses accès de colère, le Roi jetait à la tête de ceux qui le servaient tout ce qu'il avait sous la main; puis, pour panser les légères  blessures qu'il avait faites il donnait quelques minutes après, des montres, des chaînes, des bijoux.

Son fanatisme pour Wagner lui a coûté des millions: le célèbre compositeur disposait d'ailleurs de la cassette royale comme si c'était la sienne propre. Il adorait les comédiens et les a toujours comblés de présents. Il y a en ce moment à Berlin un artiste, M. Kainz, dont il s'était épris, après lui avoir vu jouer le rôle de Didier dans Marion Delorme.

Il le fit venir chez lui, le combla de cadeaux, et lui demanda de le tutoyer, II fit des voyages avec lui. Il paraît que le malheureux souverain a écrit à cet artiste nombre de lettres plus affectueuses les unes que les autres, on dit même que ce dernier aurait l'intention de les publier.

On sait les dépenses folles que le roi ordonna pour les pièces qu'il fit représenter. Le trône de Théodora, seul, coûta 25,000 francs.

Une féerie indoue, Urvasi, coûta des sommes énormes. Il fit construire sur la scène du théâtre de la cour le plus vaste de l'Allemagne un escalier montant jusque dans les frises, et comportant douze marches gigantesques. Ces marches étaient formées de milliers de prismes en verre taillé, éclairés en dessous par 400 lampes électriques à incandescence. On eût dit une cascade de diamants.

Le roi Louis II affectait presque d'être libre-penseur, et cependant il se fit dire une messe après la première représentation de Parsifal.

Il ne voyait plus aucun membre de sa famille depuis des années. Il détestait sa mère, princesse prussienne, convertie au catholicisme, son frère, un autre fou, son oncle et ses cousins. Il avait voué, en revanche, un véritable culte à M. de Bismarck; c'est à lui qu'il écrivit pour le tirer de ses embarras financiers. Le roi Louis II était trop bon Allemand pour aimer la France, mais il adorait l'art français dans toutes ses manifestations. Il faisait copier les tableaux qu'il ne pouvait acheter. Il faisait acheter toutes les éditions de luxe qui paraissaient chez nos grands éditeurs. Grand admirateur du talent des Goncourt. Il s'était procuré, nous ignorons comment, une copie de la Faustin avant la publication, et sur ce manuscrit on tira pour lui un exemplaire unique, qui fut imprimé à Munich et coûta 14.000 marks. Le Roi savait presque tout Victor Hugo par cœur et en récita de longues tirades au dernier ministre de France qu'il reçut à Munich.

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