Ce plan mis en ligne par la bibliothèque digitale du Land de Bavière date de 1863, soit une année avant l´accession au trône du Roi Louis II de Bavière.
Speak low if you speak love, tel est le titre du spectacle que Wim Vandekeybus a créé en Belgique à Mons lorsque cette ville était l´an dernier capitale europénne de la culture. Il l´empreunte à Shakespeare qui place cette réplique dans le bouche du Prince d´Aragon, Don Pedro, dans une de ses pièces les plus célèbres, Beaucoup de bruit pour rien (Much ado about nothing). C´est par ce ballet d´une rare intensité que les organisateurs de l´Osterfestival Tirol clôturent l´édition 2016 d´un festival en tous points remarquable.
Pour ce spectacle Wim Vandekeybus et sa compagnie de danse Ultima Vez ont, après nieuwZwart en 2009, une fois de plus collaboré avec Mauro Pawlowski et son groupe de rock expérimental dEUS. Sur scène, la chanteuse sud-africaine Tutu Puoane interprète les chants envoûtants d´une sorcière ou d´une déesse, elle entame une mélopée incantatoire qui semble mettre les danseurs en transe et leur fait exprimer ce qui l´on dissimule et l´on tait d´ordinaire. Car pour Vandekeybus « L’amour est une force cachée, il est dans toutes les fissures, il est présent partout, mais on ne lui échappe pas si facilement. C’est pour ça : Speak low … ». La scène devient le révélateur de cette force cachée.
Le décor et les accessoires sont aussi simples qu´éloquents: des rangées de bambous qui figurent peut-être la jungle, de longs voilages translucides, derrière lesquels se trouve l´orchestre, descendent des cintres, des voiles encore que les comédiens portent collés sur leurs têtes comme des bas nylons en entrée de ballet, une corde qu´un comédien lance en direction du public, un cercueil enfin. La jungle, sans doute africaine mais plus encore la jungle des innombrables pulsions, sensations et sentiments du melting pot amoureux, des voiles qui pourraient symboliser tout ce que l´on dissimule, tout ce que l´on tait mais aussi la cécité de l´amour aveugle, aveuglant et aveuglé, et puis cette corde aux sens multiples, celle de la pêche à la ligne quand l´amour cherche sa proie, celle des liens tendres et affcetueux mais aussi des liens qui emprisonnent, ceux des amours violentes et possessives, des amours qui étouffent, la corde lasso, la corde de trait ou de jeux de traction, la corde du fouet. Et le cercueil parce qu´Eros est inséparable de Thanatos, parce qu´on meurt d´amour ou que l´amour se meurt, qu´on se suicide par amour, que la jalousie ou les sens des conventions sociales conduit au meurtre, que l´amant ou les amants se font tuer, Romeo et Juliette, -encore Shakespeare-, ne sont pas loin.
Le passionnel, le dramatique et le tragique ou la carte du tendre s´expriment dans un langage gestuel qui, s´il puise à diverses sources, de la danse classique à la break dance, au rock acrobatique ou au contorsionisme circassien, constitue un langage chorégraphique propre au génie de Wim Vandekeybus qui nous offre son approche visionnaire de la complexité du phénomène amoureux, dont la densité est allégée par des moments d´humour ou de rire. Tout cela est porté par une troupe de danseurs et de danseuses plus exceptionnels, plus souples et plus agiles les uns que les autres. Sans doute chorégraphe leur laisse-t-il le champ libre pour que chacun d´entre eux puisse par la danse et le jeu faire ressortir la personnalité qui lui est propre. Ils expriment la tendresse et la violence, l´extase comme la bestialité, le rire, la douleur et les larmes. Ils expriment la diversité des genres et des sexualités.Cela donne un spectacle pluriel dont la tension dramatique tient le public en haleine pendant 105 minutes dansées sans entracte, un spectacle qui pourrait à première vue paraître chaotique et insaisissable comme le peut être l´amour, mais que des fils rouges et la musique structurent. Mauro Pawlowski et ses compagnons jouent en virtuoses leurs compositions aux rythmes nouveaux et ensorcelants inspirées des histoires d’amour classiques, entre soul et rock expérimental.
Un grand spectacle de clôture, qui donne une envie de reviens-t-en à l´Osterfestival Tirolversion 2017!
Aloïs a bien sûr sa place à l'Oktoberfest (Crédit photo Luc Roger)
Le personnage d'Aloys (Aloïs, Aloisius) a été créé en 1911, il y a exactement un siècle, par l'humoriste Ludwig Thoma dans une nouvelle intitulée Ein Münchner im Himmel (Un Munichois au paradis). Si les Munichois ne savent peut-être plus qui fut Ludwig Thoma, la plupart connaissent Aloys et son histoire.
La nouvelle conte l'histoire d'un bagagiste de la Hauptbahnhof, la gare centrale de Munich: Aloys Hingerl, le fonctionnaire numéro 172 de la gare de Munich . Thoma y fait la caricature de l' employé hyper consciencieux. Aloys travaille avec tant d'acharnement qu’il fait une attaque dont il meurt. Deux anges l’emportent au ciel. Saint Pierre l'y accueille et lui donne le nom de Aloisius, il lui attribue une harpe et lui assigne un nuage, sur lequel, conformément au règlement intérieur du paradis il doit suivre un emploi du temps précis en chantant constamment Hosanna.
Mais voila, Aloys est Munichois et on dit que certains Munichois sont des boit-sans-soif. Il suffit de se promener à l'Oktoberfest et de fréquenter les Biergarten à la belle saison pour le constater. Aloys demande à saint Pierre quand on lui donnera enfin à boire, mais reçoit pour toute réponse qu'il recevra sa part de manne céleste . Evidemment l’idée de remplacer la bière par de la manne ne lui dit rien qui vaille...
Aloisius, très irrité d'être privé de sa boisson favorite, se met à chanter ses Hosannas de manière de moins en moins catholique, il émet de sonores jurons, ce qui finit par le faire remarquer par Dieu Lui-même.
Dieu qui connaît le monde, connaît aussi les Munichois. Il s'entretient du cas d'Aloys avec Saint Pierre et ils finissent par décider qu'Aloys n’a pas sa place au ciel et qu'il convient de le renvoyer sur terre chargé d'une mission: il deviendra facteur céleste et transmettra les divins conseils au gouvernement bavarois. Ainsi le Munichois Aloys pourra retourner une fois par semaine à Munich, ce qui devrait le calmer.
Aloys est tout à fait satisfait. Il reçoit son premier message céleste et descend sur Munich. Comme d’habitude il se rend en premier lieu à sa brasserie favorite, la Hofbräuhaus, où il boit sans discontinuer, ce qui lui fait oublier sa mission.
Voila pourquoi le gouvernement bavarois est toujours en attente d’une inspiration divine.
Iconographie d'Aloys: il est toujours représenté en uniforme d’employé des chemins de fer, avec deux ailes et une auréole, et jamais très loin d'une chope.
Ludwig Thoma (21 janvier 1867 – 26 août 1921) est un écrivain allemand, éditeur et rédacteur en chef, qui a gagné en popularité grâce à sa description exagérée d'un Bavarois au travail.
Après des études de droit, il s'installe comme avocat, d'abord à Dachau, puis à Munich.
Après 1899, il travaille pour la revue Simplicissimus et publie des narrations humoristique, des comédies, des romans ou des contes.
Dans les dernières années de sa vie, il a écrit une propagande antisémite et nationaliste, dirigée contre les Juifs et les hommes politiques de gauche (par exemple pour le journal Miesbacher Anzeiger).
Ses œuvres les plus célèbres sont Ein Münchner im Himmel, leLausbubengeschichten et Jozef Filsers Briefwexel.
Und auf deutsch:
Ein Münchner im Himmel(von Ludwig Thoma)
"... Alois Hingerl, Nr. 172, Dienstmann in München, besorgte einen Auftrag mit solcher Hast, daß er vom Schlage gerührt zu Boden fiel und starb.
Zwei Engel zogen ihn mit vieler Mühe in den Himmel, wo er von St. Petrus aufgenommen wurde. Der Apostel gab ihm eine Harfe und machte ihn mit der himmlischen Hausordnung bekannt. Von acht Uhr früh bis zwölf Uhr mittags »frohlocken«, und von zwölf Uhr mittags bis acht Uhr abends »Hosianna singen«. - »Ja, wann kriagt ma nacha was z'trink'n?« fragte Alois. - »Sie werden Ihr Manna schon bekommen«, sagte Petrus
»Auweh!« dachte der neue Engel Aloisius, »dös werd schö fad!« In diesem Momente sah er einen roten Radler, und der alte Zorn erwachte in ihm. »Du Lausbua, du mistiga!« schrie er, »kemmt's ös do rauf aa?« Und er versetzte ihm einige Hiebe mit dem ärarischen Himmelsinstrument.
Dann setzte er sich aber, wie es ihm befohlen war, auf eine Wolke und begann zu frohlocken:
»Ha-lä-lä-lä-lu-u-hu-hiah!
Ein ganz vergeistigter Heiliger schwebte an ihm vorüber. - »Sie! Herr Nachbar! Herr Nachbar!« schrie Aloisius, »hamm Sie vielleicht an Schmaizla bei Eahna?« Dieser lispelte nur »Hosianna!« und flog weiter.
»Ja, was is denn dös für a Hanswurscht?« rief Aloisius. »Nacha hamm S' halt koan Schmaizla, Sie Engel, Sie boaniga! Sie ausg'schamta!« Dann fing er wieder sehr zornig zu singen an: »Ha-ha-lä-lä-lu-u-uh - - Himmi Herrgott - Erdäpfi - Saggerament - - lu - uuu - iah!«
Er schrie so, daß der liebe Gott von seinem Mittagsschlafe erwachte und ganz erstaunt fragte: »Was ist denn da für ein Lümmel heroben?«
Sogleich ließ er Petrus kommen und stellte ihn zur Rede. »Horchen Sie doch!« sagte er. Sie hörten wieder den Aloisius singen: »Ha - aaaaah - läh - - Himml - Himml Herrgott - Saggerament - uuuuuh - iah!« ...
Petrus führte sogleich den Alois Hingerl vor den lieben Gott, und dieser sprach: »Aha! Ein Münchner! Nu natürlich! Ja, sagen Sie einmal, warum plärren denn Sie so unanständig?«
Alois war aber recht ungnädig, und er war einmal im Schimpfen drin. »Ja, was glaab'n denn Sie?« sagte er. »Weil Sie der liabe Good san, müaßt i singa, wia 'r a Zeiserl, an ganz'n Tag, und z'trinka kriagat ma gar nix! A Manna, hat der ander g'sagt, kriag i! A Manna! Da balst ma net gehst mit dein Manna! Überhaupts sing i nimma!«
»Petrus«, sagte der liebe Gott, »mit dem können wir da heroben nichts anfangen, für den habe ich eine andere Aufgabe. Er muß meine göttlichen Ratschlüsse der bayrischen Regierung überbringen; da kommt er jede Woche ein paarmal nach München.«
Des war Aloisius sehr froh. Und er bekam auch gleich einen Ratschluß für den Kultusminister zu besorgen und flog ab.
Allein, nach seiner alten Gewohnheit ging er mit dem Brief zuerst ins Hofbräuhaus, wo er noch sitzt.
Die Bayrische Staatsregierung wartet heute noch vergeblich auf die göttliche Eingebung. "
Et voici le texte original par Adolf Gondrell en video
Un ballo in maschera pose la question du destin et y répond par l´affirmative. Tout est écrit d´avance, le personnage de la devineresse Ulrica et la vérificabilité de la réalisation de ses prédictions confirment la croyance dans le destin, le « mektoub », la trajectoire tracée par un Etre ou des forces supérieures pour la vie de chacun.
Le metteur en scène Johannes Erath, qui fait ses débuts au Bayerische Staatsoper, présente le grand avantage d´appartenir au sérail du monde musical: violoniste de formation, il travaille comme musicien pour le Wiener Volksoper avant de devenir, dès 2006, metteur en scène d´opéra, travaillant essentiellement pour les opéras de Hambourg et de Francfort, un parcours qui lui donne une connaissance intime et un regard pénétrant des oeuvres sur lesquelles il travaille ainsi que le sens d´une collaboration rapprochée avec l´orchestre, les choeurs et les chanteurs. C´est la musique qui conduit ce créateur à la conception de l´imagerie de ses productions. La première d´Un ballo in maschera à Munich est une seconde pour Johannes Erath, qui a déjà monté une autre mise en scène de l´oeuvre il y a neuf ans à Bremerhaven.
Sa lecture du livret d´Antonio Somma le conduit à accorder une place clé au personnage d´Ulrica, et ce dès l´ouverture. Comme dans un rêve que ferait Riccardo, au travers des grands voiles du rideau circulaire d´avant-scène sur lesquels est projeté l´extrait un film des années 20 ou 30, une scène de valse lente exécutée lors d´un bal d´élégants, on voit Ulrica lui tendre un revolver dont il s´empare. L´ombre d´Ulrica plane sur toute la production, jusqu´à la scène finale, qui voit sa prophétie réalisée, où la sorcière satanique observe la scène depuis l´escalier circulaire. Johannes Erath et sa costumière Gesine Völlm ont accentué le côté sculptural de la mezzo-soprano bavaroise Okka Von der Damerau en la revêtant de la robe bustier noire à traîne et en la parant de la longue coiffure d´Anita Ekberg dans la fameuse scène de la Fontana di Trevi dans la Dolce vita de Federico Fellini. Quant au thème du revolver, il apparaît comme un fil rouge de la mise en scène: on voit Riccardo introduire une balle dans le barillet et tenter le sort en s´imposant en solitaire la folie de la roulette russe. Plus avant, la double image géante d´un revolver vient s´imprimer en tête-bêche sur des écrans de fond de scène, et les revolvers des conjurés et celui, fatal, de Renato viennent terminer le fil.
Johannes Erath livre une lecture plus psychologique et onirique qu´historique d´un récit qu´il inscrit dans la haute société sans doute américaine, -version de Boston oblige-, de la fin des années 20 et du début des années trente, à l´exception de la robe d´Ulrica, comme en témoignent les superbes costumes de Gesine Völlm, les fracs et les chapeaux claques des habits de soirées, et les robes charleston du bal masqué, ou les robes de chambre de Renato et de Riccardo . Dans la logique d´un imaginaire issu du cerveau d´un Riccardo rêvant dans son lit, il opte pour l´unité de lieu avec un décor unique conçu par Heike Scheele: une scène circularisée au carrelage dont les marbres forment un dessin mouvant, entourée d´un rideau de scène fait de fins voilages, qui se peut se déplacer ou s´ouvrir au gré des scènes et bordée d´un grand escalier circulaire qui à l´une de ses extrémités s´enfonce dans la scène et à l´autre va se perdre dans les combles, et portant en son centre un large lit entouré de deux tables de chevet portant des luminaires aux globes d´une opale laiteuse. Erath organise un monde pour partie onirique en noir et blanc qui circule en spirale autour du lit central.. Une série de thèmes traversent l´opéra et le structurent comme autant de leitmotivs: entre autres mais particulièrement remarquables le cinéma et la ville américaine nocturne des années 20 et 30 (excellentes projections vidéo de Lea Heutelbeck), le cercle et la spirale de l´espace scénique, du carrelage, du grand escalier et du rideau de voiles, la sphéricité des globes lumineux qui deviennent lorsqu´Oscar s´ empare de l´un d´entre eux la boule de cristal de la voyante, la circularité du récit ourobourique avec la présence d´Ulrica en début et fin d´opéra, et enfin le thème du double. Les personnages sont doublés et les scènes sont dupliquées en effet inversé de miroir: Riccardo se démultiplie en un pantin qui au fil de l´action change trois fois de costume (un pantin de ventriloque manipulé par Oscar et par Riccardo apparaît en robe de chambre au début du premier acte, en costume de marin pêcheur au deuxième tableau, puis en habit de soirée pour le final), Amelia reçoit elle aussi un double joué par une actrice de même stature et de même coiffure accompagnée de l´enfant, ce qui fat apparaître la mère aux cotés de l´amante et de l´épouse au coeur partagé; le plafond répète les scènes comme un immense miroir, sauf au dernier acte où le reflet du lit porte un double de Riccardo figé car déjà assassiné. Dans la triangulation amoureuse, la duplicité est évidente dans le chef de Riccardo et d´Amelia, ce qui n´est pas le cas de Renato qui, ami et époux à la fidélité irréprochable, a pour double un Renato jeune et heureux portant sa jeune épouse vers la chambre conjugale. Riccardo est certes le personnage le plus complexe et le plus ambigu de cette mise en scène: s´il se dit à l´abri du danger entouré du rempart de ses fidèles, il est cependant suicidaire et téméraire. Il finit emporté par un destin qu´Ulrica a déjà dévoilé que symbolise encore le bas de sa robe de chambre, décoré d´un imprimé de la Grande Vague de Kanawaga d´Hokusai, une image de l´impermanence du monde où l´artiste saisit l’instant où l´énorme vague est sur le point d’engloutir les frêles esquifs d´infortunés pêcheurs dont l’existence éphémère est soumise au bon vouloir de la nature toute puissante. L´image convient particulièrement à Riccardo qui se déguise en marin et que son ami est sur le point d´assassiner. Sic transit gloria mundi!
Okka von der Damerau (Ulrica)
Cette mise en scène si intelligente est portée par un plateau exceptionnel et un orchestre et des choeurs dont l´excellence éprouvée est encore enflammée par la présence au pupitre d´un Zubin Mehta grandiose, l´un des plus grands chefs de la planète, qui a de longues années présidé aux destinées de la Maison et que le public accueille avec une ovation royale. Johannes Erath, metteur en scène musicien qui place la musique avant toute chose, ne pouvait qu´être attentif aux besoins de l´orchestre et des chanteurs, notamment dans leur placement sur scène, une attention qui fait les grands spectacles. On l´a vu, le metteur en scène donne une place Privilégiée au personnage d´Ulrica, porté par une des étoiles montantes de la troupe du Bayerische Staatsoper, Okka Von der Damerau, dont le talent confirmé reçoit ici le couronnement de son premier grand rôle. Elle habite le personnage d´Ulrica de manière impressionnante le parant d´un mezzo chaleureux de wagnérienne, avec une substance riche, proche du contralto (Grimberge, fille du Rhin et Norne souvent célébrée, elle interprétera bientôt Madgadalene dans les Meistersinger). Lors de la soirée du 23 mars, la sublime Anja Harteros, souffrante, a tenu à jouer Amelia, laissant rapidement le chant à Elena Pankratova, opportunément à Munich pour y chanter la Princesse Turandot, qui a interprété la partie en avant-scène. La soprano, qui à l´aube de sa carrière a chanté le rôle d´Amelia à Nuremberg le reprendra encore cet été au Festival de Savonnlinna. La déception de ne pouvoir écouter l´interprétation d´Anja Harteros a été largement compensée par la joie d´entendre les fulgurances de l´artiste russe. Piotr Beczala se prête avec une grande plasticité aux diverses facettes du personnage de Riccardo, le passage de la légèreté du début de l´opéra aux accents nettement plus élégiaques du duo avec Amelia ou dramatiques de la fin constituant une des difficultés du rôle. La pétulante Sofia Fomina donne un Oscar pétillant comme un champagne bien frappé avec une vivacité ourlée de pétulance et une voix qui convient parfaitement au rôle. Enfin le roumain George Petean donne un formidable Renato, empreint de loyauté et de noblesse morale.
Il se dit qu´un dvd viendra éterniser cette belle nouvelle production du Bayerische Staatsoper.
La reprise du Trouvère dans la mise en scène récente d´Olivier Py (2013) nous donne l´occasion de découvrir et d´apprécier trois jeunes grands talents trentenaires pleinement confirmés dont les noms font bruisser la planète opéra, le Manrico de Yonghoon Lee, la Leonora de Julianna di Giacomo et le Conte di Luna d´Igor Golovatenko.
Olivier Py et son décorateur complice Pierre-André Weitz ont préféré le temps de l´écriture à celui de la narration en le déplaçant du moyen âge vers la société industrielle contemporaine du compositeur, le temps des machines à vapeur, des industries avec leurs ateliers aux structures de fer et du développement des réseaux ferroviaires (avec une loco sur scène et un rideau d´avant-scène à la Tinguely), tout en introduisant par de constantes mises en abyme un monde onirique et mythique qui donnent un écho amplifié au scénario horrifique du livret de Salvatore Cammarone, que le metteur en scène suit scrupuleusement. Py place Azucéna au centre du drame en donnant un relief inhabituel au personnage dont il souligne la complexité. L´action est continuellement doublée par des actrices qui la représentent en pantomime. La mère de la tsigane est figurée par une vieille femme nue aux longs cheveux gris qui porte une corde autour du cou. Une jeune femme nue elle aussi brandit deux bébés sanguinolents. Sur une scène un gladiateur lycanthrope affronte un gladiateur minotaure, ils figurent sans doute les combats, celui du pouvoir et celui de l´amour, qui opposent Manrico au fils du Comte de Luna. Le châtiment habituel des sorcières, le bûcher, est représenté par une croix en feu ou par une foret de bouleaux qui brûle et se calcine. Si l´anachronisme des bûchers de l´inquisition et de la révolution industrielle est patent, c´est cependant la lecture onirique cauchemardesque et angoissante qui domine. Les décors et les costumes de Pierre-André Weitz se déclinent dans des camaïeux de noir et de gris, avec de rares touches de couleurs brunes ou roses. Les atmosphères sont sinistres ou délétères, avec souvent des touches sexuelles ambiguës : Olivier Py affectionne la nudité de torses masculins puissamment musclés et introduit une relation incestueuse ou tout au moins trouble entre la tsigane Azucéna et son fils prétendu. Il tend le récit du leitmotiv d´un filin rouge qui figure à la fois la corde des pendaisons, le lasso, les liens qui ligotent mais aussi des cordons ombilicaux ensanglantés. Sur la scène dans la scène, deux bébés géants avec de grosses têtes disproportionnées gesticulent. Les machines et les guerres semblent broyer les humains comme la haine les déchiquette et les réduit en cendres. L´excellentissime choeur du Bayerische Staatsoper est soumis à d´incessants changements de costumes qui représentent ici la guerre et là la pauvreté monde ouvrier et la misère de l´émigration, avec souvent une convocation de l´imagerie goyesque.
L´orchestre et les choeurs font ruisseler la musique verdienne sous l´exacte direction d´Antonello Allemandi, un chef qui maîtrise à merveille le répertoire italien de l´ottocento et qui sait souligner le sens de la théâtralité musicale et la profondeur psychologique dans son approche des opéras de Verdi. Le casting a sélectionné des voix très puissantes pour les rôles principaux qui passent toutes allègrement l´orchestre. A commencer dès l´ouverture par la basse de Goran Jurić qui interprète Ferrando en force avec la formidable présence en scène de sa stature imposante, mais avec cependant le bémol de coloratures par trop répétitives sans trop de différenciation dans l´expression des affects. On a le plaisir de découvrir le Conte impitoyable d´Igor Golovatenko, un baryton russe qui fait partie depuis 2014 de la troupe du Bolchoï avec une voix puissante, veloutée dans la menace, un phrasé impeccable, remarquable dans la nuance émotionnelle étudiée à la syllabe près. La Californienne Julianna Di Giacomo emplit le rôle de Leonora de la belle étendue de la palette vocale d´une soprano lirico spinto avec une grande aisance tant dans l´aigu ou le trémolo que dans l´expression plus sombre du dramatique, particulièrement remarquable dans le "Miserere". Une technique parfaite tant dans la beauté du phrasé, de la diction et du ressenti que dans le legato. La beauté du chant de Julianna Di Giacommo fait oublier un jeu théâtral un rien stéréotypé. Son chant est sublime dans sa tentative de sauver Manrico au moment de la scène finale de soumission au Conte ("ma salva il trovator") et de la scène de sa mort "Ecco l'istante... io moro...". L´Azucéna de Nadia Krasteva reçoit une place prépondérante dans la mise en scène d´Oliver Py. La chanteuse qui interprète à Munich le rôle pour la troisième fois de sa carrière impressionne par la chaleur de son timbre de mezzo dramatique avec des graves émis en registre de poitrine. Enfin et surtout, le trovatore de Yonghoon Lee a transporté le public munichois qui a salué la performance inouïe du chanteur sud-coréen, un ténor lui aussi lirico spinto qui brille tant par l´intensité émotionnelle du chant puissant, au beau timbre et à la technique irréprochable, que par celle d´un jeu de scène extrêmement physique. On pourra encore entendre Yonghoon Lee en Prince Calaf à la fin du mois de mars. Un artiste dont dont on aura plaisir à suivre la carrière.
Le directeur général du Bayerische Staatsoper Nikolaus Bachler, le directeur musical général Kirill Petrenko et le nouveau directeur du Bayerisches Staatsballett Igor Zelensky viennent de présenter la nouvelle saison 2016-2017, intitulée Was folgt (Ce qui suit). Comment le passé influence-t-il le présent et l'avenir? A quelles conséquences doivent s´attendre les acteurs du monde du théâtre et notre société? Cette manière de voir les choses implique à la fois une fin et un nouveau départ. La question des conséquences de nos propres actions dans un monde de plus en plus complexe nous laisse souvent perplexes. Tel sera le matériau de base des premières de la nouvelle saison. Deux d'entre elles seront dirigées par Kirill Petrenko.
Cette année, le Bayerische Staatsoper nous offre une nouvelle fois la brochure de la saison sous forme digitale. On peut s´y frayer un chemin au travers des bandes-annonces pour les nouvelles productions à venir au cours de la saison 2016/17, ainsi qu´y trouver des galeries de photos et des vidéos pour les soirées de répertoire.
Les billets pour la nouvelle saison peuvent déjà être précommandés par écrit dès maintenant. Le centre de billetterie commence à traiter votre commande écrite trois mois avant la date de l'exécution. A partir du 1er février 2017, les commandes pour le Festival d'opéra de Munich seront traitées. Deux mois avant une représentation on peut se procurer des billets aux billeteries, par téléphone et en ligne. Le début de la vente pour les spectacles du Festival d'opéra de Munich 2017 est fixé au 1er avril 2017.
Les premières de l´opéra et du ballet pour la saison 2016-2017
Pour la première fois en Allemagne, la Kunsthalle de Munich présente une rétrospective complète de l'artiste espagnol, Joaquín Sorolla (1863-1923). Originaire de Valence, l'artiste avait la capacité inégalée de capturer la lumière du sud dans la peinture; ses œuvres ensoleillées avaient déjà impressionné ses contemporains, comme Claude Monet par exemple. L'exposition comprend 120 œuvres qui couvrent toute la carrière de l'artiste, depuis ses premiers tableaux à Paris, dans lesquels l'influence des impressionnistes français est tout à fait évidente, en passant par les peintures qui reflètent la maturité de son art dans son propre style inimitable, un style célébré tant en Europe qu´aux Etats-Unis. Les paysages espagnols, les scènes de plage et des portraits, tels sont les thèmes récurrents de son travail. De plus, l'exposition se concentre particuliérement sur les peintures de grand format qui avaient attiré une formidable attention au Salon de Paris.
Joaquín Sorolla est considéré comme le plus important artiste espagnol du début du siècle. Étonnamment, son travail est pratiquement inconnu en Allemagne aujourd'hui. Aussi est-il grand temps de redécouvrir ce «maître de la lumière.
La mezzo-soprano Stefanie Irányi (crédit photographique Christian Debus)
C´est dans la majestueuse salle Hercule de la Résidence munichoise que le Münchner Symphoniker (Orchestre symphonique de Munich) nous a présenté hier soir le deuxième volet de son Roman musical en quatre tomes avec au programme des oeuvres de Berio et la 9ème Symphonie en ut majeur de Schubert, la dernière que le compositeur viennois ait achevée.
Luciano Berio occupait toute la première partie. On put d´abord entendre les très enjouées Variations sur un thème de Boccherini. En dehors de ses compositions propres, Berio s´est également attaché à la transcription d'autres œuvres, souvent en hommage à leurs compositeurs respectifs. C´est ainsi qu´en 1975 Berio se vit commander par l'Orchestre de La Scala la composition d´une courte pièce qui devait servir d'ouverture. Il choisit d´utiliser une composition existante comme base de sa nouvelle composition: le quintet Musica notturna delle strade di Madrid de Bocccherini, dont il tira ses Onze variations sur un thème de Boccherini, une oeuvre dont le rythme allègre et entraînant est constamment soutenu par le battement des tambours.
Les variations furent suivies des Folk Songs, que Berio écrivit en 1964 pour sa femme, la mezzo-soprano Cathy Berberian. Il s´agit de onze chansons folkloriques provenant de divers horizons, entre autres des États-Unis, d'Arménie, d´Azerbaidjan, de Provence, de Sicile, du Génovois et de Sardaigne. Le compositeur en a retravaillé les rythmes et les harmonies en utilisant des techniques vocales extraordinaires. La version des chansons folkloriques pour orchestre symphonique et mezzo-soprano date de 1973. Elle a été interprétée un an plus tard aux Etats-Unis par l'Orchestre Philharmonique de Los Angeles sous la direction de Luciano Berio et avec Cathy Berberian en soliste. Pour son concert, le Münchner Symphoniker a invité la mezzo-soprano bavaroise Stefanie Irányi, une chanteuse qui a grandi dans le Chiemgau et fait ses classes à la Haute école de Musique et de Théâtre de Munich. Une chanteuse talentueuse qui a remporté de nombreux concours, dont le Concours international Robert Schumann à Zwickau et le Concours National de Chant à Berlin. De nombreux enregistrements de CDs documentent le travail artistique de Stefanie Irányi. Ainsi de ce CD en duo avec Michael Volle, publié par Brilliant Classics, ou d´un CD solo intitulé Lamenti avec des airs d'opéras de Hasse, Haydn et Haendel. Pour la soirée d´hier, Stefanie Irányi a travaillé sans filet en réalisant l´exploit de mémoriser tout le cycle de mélodies populaires de Berio, un exploit d´autant plus remarquable qu´il s´agit d´assimiler et d´intepréter ces chansons dont les textes sont rédigés dans pas moins de six langues (l´anglais, le francais, l´arménien, l´italien, le sarde et l´azéri pour la dernière chanson dont un des vers est composé en russe...) et dialectes puisque les chansons italiennes sont écrites en sicilien et génovois et les chansons francaises en occitan. Stefanie Irányi, très séduisante dans une`magnifique robe noire moirée de gris à ruchés, a livré un travail impressionnant, se jouant des difficultés de prononciation, passant d´une langue ou d´un dialecte à l´autre comme si de rien n´était, avec un mezzo profond et chaleureux.
Schubert ensuite avec La Symphonie no 9 en ut majeur, D. 944, connue sous le nom de Grande Symphonie, la dernière à avoir été achevée par le compositeur. Une grande pièce musicale de près d´une heure, superbement dirigée par Kevin John Edusei, qui en développe les thèmes et la redondance des rythmes subtilement différenciés, et qui fait ressortir les lignes mélodiques si caractéristiques de la composition. On sort ensorcelés par l´interprétation qu´en donnent ce chef inspiré et unMünchner Symphoniker dont on percoit l´enthousiasme. Schumann, qui avait reçu des manuscrits inédits d´un frère de Schubert, avait fait exécuter cette oeuvre qu´il considérait comme la plus grande pièce orchestrale depuis la mort de Beethoven, en en confiant la direction à Félix Mendelssohn.
Cette soirée musicale haute en couleurs fut couronnée d´applaudissements nourris, saluant le travail conjoint du Münchner Symphoniker et de son élégant directeur musical Kevin John Edusei.
Le Theater-am-Gärtnerplatz rencontre actuellement un immense succès avec sa nouvelle production de la comédie musicale rock Hair, qui va bientôt fêter son cinquantième anniversaire. Créée « off-Broadway » en octobre 1967 puis jouée à Broadway à partir d'avril 1968 pendant quatre ans sans interruption, la comédie musicale de James Rado et Gerome Ragni (pour les paroles) et de Galt MacDermot (pour la musique) avait connu à Munich une version allemande sous le titre Haare dès 1968.
Gil Mehmert en donne aujourd´hui une mise en scène d´une intelligence politique confondante dans la restitution de la réalité américaine des années soixante, et extrêmement poignante dans son actualisation: on en sort sans doute la tête pleine de chansons et de rêves, mais plus encore les larmes aux yeux et l´alarme au cerveau tant les parallèles avec notre vécu contemporain y apparaissent comme évidents.
Le public est accueilli par un mur aveuglant de 80 gros spots régulièrement étagés sur des échafaudages devant lesquels circulent nerveusement des hommes et des femmes affairés vêtus de manteaux ternes et portant des attaché-case. Deux hippies âgés, interprétés par Dagmar Hellberg et Frank Berg, semblent perdus dans cette foule sans âme. Dagmar Hellberg entonne la chanson d´introduction, The age of Aquarius, la scène se colore et s´anime du groupe des jeunes hippies, on est revenus aux années soixante. Jens Kilian a conçu des décors simples et efficaces: les deux échafaudages sur roulettes sont déplacés vers les deux cotés de la scène, au fond de laquelle se dresse un vaste podium où a pris place l´orchestre rock dirigé en alternance par Jeff Frohner et Andreas Partilla. Des éléments de décor sont introduits selon les nécessités de l´action, comme les meubles petit bourgeois de la maison provinciale des parents hyper conservateurs de Claude ou les plants de cannabis en pots de Woof (Lars Schmidt), le dealer de la bande, qui surgissent sous le podium. Ce sont surtout les très beaux costumes de Dagmar Morell ou les coiffures qui situent l´action dans le temps. Ici un cosmonaute lunaire et un concours de beauté avec des miss en maillots collants rappellent l´Amérique des années soixante, là l´Oncle Sam circule sur la scène sur des hautes échasses, là encore les parents de Claude poussent le patriotisme jusqu´à attacher leur propre fils sur une chaise électrique, métaphore cruelle de la folie patriotique qui prévaut sur l´amour parental. Des célébrités traversent cette époque passionnée, on voit Andy Warhol caméra au poing, Liz Taylor qui arrive en jeep militaire sur scène, Jimi Hendrickx ou encore un gourou indien, Gil Mehmert et sa chorégraphe Melissa King donnent vie à la masse mouvante et souvent agglutinée des hippies dans des tableaux changeants et chatoyants qui tiennent le public en haleine. Le génie créatif du metteur en scène est à l´oeuvre dans la relecture de certaines scènes, comme pour la chanson White boys interprétée par le trio des Supremes auquel vient se joindre Hud travesti en une grosse nounou noire, dans l excellente interprétation de Victor Hugo Barreto qui pousse sa voix vers des hauteurs délicieusement hilarantes. La chanson Black boys reçoit elle ausi une dimension nouvelle et sinistre, à contre-pied du texte, les chanteuses ayant revêtu les blanches tenues du sinistre Ku Klux Klan. s´appretent à réduire les blackboys en bouillie plutôt que d´en savourer les charmes.
Alors que la première partie déclinait l´élan d´une jeunesse amoureuse et fleurie et l´espoir d´un monde nouveau anarchique et collectif, la seconde développe la tension dramatique de la folie guerrière et du rendez-vous avec la mort. Gil Mehmert introduit des images de plus en plus fortes et poignantes et le rêve hippie se heurte à la mort de Claude, enrôlé contre son gré pour la guerre au Vietnam. La manifestation des hippies déroule une large banderole qui porte le slogan No one more dead. Vaine exigence. Claude est mort. Sa mort provoque cependant la métamorphose de ses si patriotes et conservateurs qui se transforment en hippies. La fin rejoint le début: les hippies âgés de la première scène, c´étaient les parents de Claude. Le dernier chant s´élève, alors qu´on a tous la gorge serrée et les larmes aux yeux: Let the Sunshine in. Mais le soleil parviendra-t-il à dissiper les ténèbres de la guerre et de la mort? Rien n´est moins sûr. En cinquante ans, Hair n´a pas pris une ride, mais c´est hélas le fait d´une actualité brûlante, les morts des guerres d´aujourd´hui n´ont rien à envier aux morts des guerres d´hier. Eros et Thanatos continuent leur danse macabre.
Le Theater-am-Gärtnerplatz nous offre là un de ses spectacles les plus réussis avec des comédiens-chanteurs-danseurs hors pairs. Dominik Hees est vibrant d´énergie solaire en Berger, le chef de la troupe hippie. Bettina Mönch donne une Sheila émouvante et sensible. La Jeanie de Christina Patten est une des révélations de la soirée. La palme revient à David Jakobs qui incarne le personnage tiraillé de Claude Bukowski à qui il confère dimension et profondeur avec une présence en scène impressionnante et une chaude voix de rockeur.
Le public a couronné ce spectacle d´une standing ovation avant de se mêler à la danse et aux chants des comédiens. Une des plus belles réussites du Theater-am-Gärtnerplatz de Munich, saluée par une critique unanime, et dont on espère une prochaine reprise une saison prochaine car Hair se joue à guichets fermés jusqu´au 17 mars.
Le Chantons sous la pluie du Theater-am-Gärtnerplatz nous enchante. Singin' in the rain!
Avec la comédie musicale Singin´ in the rain, le metteur en scène Joseph Köpplinger nousoffre le meilleur de lui-même, et ce meilleur est excellentissime. Cet homme a le génie de l´opérette et de la comédie musicale au corps, il a l´amour du public et du spectacle populaire, c´est un faiseur de joie, un magicien de la scène. Et pour ce faire, il sait s´entourer des meilleurs talents.
Pour ce Chantons sous la pluie, il s´est associé le concours de la chorégraphe berlinoise Ricarda Regina Ludigkeit avec laquelle il avait déjà réalisé un mémorable Tschitti Tschitti Bäng Bäng. Ensemble ils ont conçu un spectacle de théâtre musical de danse et cinématographique magnifiquement chorégraphé et étonnant de trouvailles, qui tout à la fois retransmet la saveur du film original et brille d´inventivité. Le cinéma est bien évidemment très présent. Pendant que l´orchestre joue l´ouverture, une fenêtre du décor voit se dérouler le générique d´un film qui présente les acteurs et les collaborateurs de la comédie musicale. Ensuite, à diverses reprises, des films, muets puis parlants, sont projetés en suivant le déroulement exact du scénario original. Les projections sont faites à l´occasion des premières des films de Lina Lamont et Don Lockwood, ou des bouts d´essai et des previews présentés chez le producteur. Le noir et blanc s´imposait bien entendu, et les films ont été tournés en rendant bien l´atmosphère et les possibilités techniques de cette époque où le cinéma muet est devenu parlant. Les décors et les costumes sont à l´avenant, ils sont de Rolf Langenfass, qui a trouvé des solutions ingénieuses pour évoquer les différents lieux de l´action en nous offrant une peinture joyeuse du Hollywood de la fin des années 20. Un vrai régal de carton-pâte, avec tout le tralala du glamour, et, histoire du music-hall oblige, un grand escalier très Broadway des plus réussis sur lequel les metteurs en scène réussissent à signer une magnifique chorégraphie de la chanson-titre, avec un ballet des parapluies original qui n´a rien à envier à celui de Fred Astaire.
Daniel Prohaska (Don Lockwood)
Tout cela est joué par une troupe de merveilleux acteurs. Daniel Prohaska au meilleur de sa forme déploie ses multiples talents d´acteur, de danseur bondissant, souple et élégant, qui s´est initié au métier des claquettes à un point de maîtrise étonnant, et de chanteur à la voix vibrante et tonique. Il fait preuve d´une vitalité et d´une énergie qui laisse le public sans voix, quand on se rend compte de la présence en scène quasi continue que le rôle exige. Un grand acteur, un grand chanteur doublé d´un athlète de la scène, un des meilleurs rôles de ce délicieux comédien et chanteur, qui en affiche déjà de nombreux à son palmarès. Il forme un duo de rêve avec son partenaire de scène Cosmo interprété par le fougueux et bondissant Peter Lesiak, tout aussi athlétique et énergique, capable d´acrobaties scéniques ébouriffantes. A deux ils nous ont donné un Make ´em laugh d´anthologie! Lina Lamont est interprétée par une grande comédienne, Bettina Mönch, débordante de drôlerie dans son jeu de scène d´actrice glamoureuse dotée d´un ego aussi stupide que démesuré, avec un travail de la voix sensationnel: cette chanteuse déforme ici avec conviction sa voix pour incarner le personnage de Lina affligée d´une voix nasillarde et criarde et d´un cheveu sur la langue d´une épaisseur peu commune. On se souvient ici à Munich de son talent, où on a pu l´entendre en Kaa dans le Livre de la jungle ou en Princesse Fiona dans Shrek. En Lina, elle brûle les planches! Son pendant féminin inversé, la Kathy de Singin´in the rain, est interprété avec une sensibilité très touchante par la délicieuse Nadine Zeintl dont la voix porte le langage du coeur, et qu´on se réjouit de retrouver dans ce rôle après qu´elle nous ait récemment fasciné dans Cabaret ou la Princesse du cirque. Les seconds rôles sont tout aussi bien distribués, avec notamment le producteur d´Erwin Windegger et le réalisateur de Frank Berg, ou la Dora Dailey de Dagmar Hellberg qui interprète encore trois autres rôles.
L´orchestre est placé sous al direction enjouée de Jeff Frohner. Danseurs, choristes et figurants débordants d´enthousiasme et de talent contribuent faire de ce spectacle détonant une explosion de joie pour un des meilleurs moments de la saison.