dimanche 10 mai 2015

Le Bayerisches Staatsballett fait le portrait de Richard Siegal en trois chorégraphies: Unitxt, Landscape et Metric Dozen

Richard Siegal Photo Jubbal Battisti
Le chorégraphe Richard Siegal s'est vu décerner en 2013 le Prix de la Danse de Munich, la capitale du Land de Bavière ("Tanzpreis der Landeshauptstadt München"). Il avait crevé la scène au mois de juin de cette même année au Prinzregententheater en y créant sa chorégraphie Unitxt qui avait remporté un succès proche du délire. 

Cette saison, il a travaillé avec le Ballet d´Etat de Bavière pour monter un spectacle en trois volets au Théâtre national : la reprise de Unitxt, la création en première mondiale d´une nouvelle chorégraphie intitulée Landscape, et la reprise munichoise d´une chorégraphie créée au Festival de Marseille en 2014, Metric dozen, qui a déjà été présentée à la Muffathalle de Munich en septembre 2014 dans le cadre d´Access to dance. On imagine aisément l´enthousiasme qui a sans doute porté les danseurs et les danseuses du Bayerisches Staatsballett d´avoir l´opportunité de travailler avec Richard Siegal, un maître du ballet qui a fait ses classes avec Forsythe et qui est aujourd´hui considéré au niveau mondial comme l´un des meilleurs chorégraphes contemporains.

Unitxt


La magie de Unitxt se trouve encore accrue par le changement de scène. Par rapport au Prinzregententheater, le Théâtre national peut accueillir le double de spectateurs, et est doté d´ une scène  plus grande. Dans cette nouvelle corolle,  la chorégraphie de Richard Siegal reçoit une dimension et un épanouissement nouveaux. Ensuite l´excellence du corps de ballet munichois a en deux ans encore atteint de nouveaux sommets et le travail sur cette chorégraphie a gagné en précision et en maturité. La fascination que suscite ce ballet s´en trouve, s´il est possible, renforcée.

Richard Siegal, de concert avec le designer industriel Konstantin Grcic et avec l'artiste et compositeur Carsten Nicolai, a créé une forme d'installation scénique qui dépasse les genres avec des projections lumineuses qui donnent un nouvel éclairage à la scène, des costumes objets qui influencent les mouvements des danseurs, élargissent leurs possibilités et leur rayon d'action et leur dynamique et confèrent une nouvelle qualité au langage corporel. 

Le ballet s'ouvre sur le déroulement visuel surdimensionné, écrasant, du mot NOISE qui défile lentement, le N apparaît d'abord suivi du O, immenses lettres blanches sur écran noir, on croit lire une négation, mais non, c'est l'énoncé verbal de ce que l'on est forcé d'entendre depuis la première minute, un bruit infernal, omniprésent, qui ne laisse pas d'échappatoire, même pas, surtout pas, le repli vers un silence intérieur, il n'y a plus de place pour l'intériorité. Le ballet sera rythmé par trois projections de mots uniques:NOISE, SIGNAL et finalement SILENCE. Mais dans l'univers de Siegal, le silence est un nouveau concept, c'est une nouvelle qualité de bruit, le bruit restera constant, l'univers a été entièrement médiatisé et computérisé, dominé par les cours de la bourse qui rappellent que Dieu est mort et que Mammon a vaincu. Siegal crée un nouveau langage corporel qui décline les possibilités limitées et mécanicisées d'un monde devenu absurde et contrôlé par la seule obsession de la production, un monde de contrainte, de froideur et de violence contenue. Les costumes objets de Constantin Grcic offrent de nouvelles prises aux danseurs qui peuvent se saisir et se manipuler de nouvelles manières, mais cette extension des possibilités d'interaction par de nouvelles prises ne conduit pas à un nouvel espace de liberté, mais au contraire à plus d'emprise, à davantage de contrôle.En fin de compte, la seule liberté qui reste est celle de la création et de la distance qu'elle permet dans l'analyse, effarante, du monde qu'elle veut représenter. Et la liberté des danseurs qui peuvent explorer un nouveau langage de la danse, et qui le font avec un engagement fasciné et fascinant. Cette chorégraphie fait le constat d'un monde sinistre et déshumanisé, mais avec à la fois un puissant effet catharsique, elle nous en purifie parce qu'elle montre la voie de sortie, celle de l'effort créateur et de la beauté qui en résulte. La fragilité de la danse classique y est constamment mise en contraste avec la brutalité des mouvements et de la musique. Le travail du chorégraphe et de la mise en scène et les extraordinaires prestations des danseurs et des danseuses recevront une ovation d'une intensité rare. Alarmant et fabuleux! Et questionnant: faut-il vraiment perpétuer cet enfer?

Landscape


Richard Siegal a créé le deuxième ballet de la soirée à l´occasion du festival munichois DANCE 2015 qui se déroule actuellement dans la capitale bavaroise. Dans l´architecture de la soirée, In a Landscape semble composé comme en contrepoint avec la brutalité assourdissante et la rapidité d´exécution d´Unitxt. Et si l´on anticipe la troisième partie, comme la partie lente d´un concerto. Au cours de cette deuxième partie, la tension extrême de la première partie retombe comme un soufflé pour nous faire pénétrer dans un univers plus ouaté.

La chorégraphie d´In a Landscape  a été écrite sur la musique pour piano de Ruychi Sakamoto et un bruitage électronique. Le ballet est empreint de lenteur et de légèreté, comme si les danseurs se mouvaient en apesanteur. Après l´univers automatisé et infernal d´Unitxt, avec ses explosions d´énergie et son intensité rythmique, c´est un peu comme si Siegal nous ménageait un moment de répit, plus paradisiaque, plus aérien aussi. Les danseurs se meuvent avec une grâce étudiée, des mouvements stylisés empreints d´élégance. Ils portent des maillots de corps collants, une création d´Alexandra Bertaut, qui donnent l´impression d´une seconde peau entièrement tatouée de motifs stylés aux couleurs rouges, noires et blanches. Dans ce paysage paisible vole un petit OVNI lumineux, un drone quadricoptère qui traverse l´espace scénique comme un électron libre ou comme le 'vif d´or' du 'quidditch' dans les romans d´Harry Potter, un objet autonome et incertain qui détermine le rythme du monde qu´il traverse et en perturbe la lente nonchalance.

Metric Dozen


Ce spectacle créé à Marseille surprend d´abord  par ses costumes (Alexandra Bertaut)qui découpent horizontalement les corps des danseurs en deux parties: les jambes sont dénudées alors que la haut des corps est revêtu de vêtements noirs et brillants unisexe. Les danseurs évoluent sur la scène en marchant au rythme des bruitages musicaux (musique de Lorenzo Bianchi Hoesch), avec des démarches qui évoquent tantôt le défilé militaire tantôt le défilé de mode, deux mondes fort différents mais qui exigent une même rigueur formelle dans l´évolution. Les frontières entre les sexes sont floues, ainsi de l´effet provocateur métrosexuel du déhanchement féminin d´un danseur à la barbe pourtant masculine. La libération des sexes mène peut-être à la libération des corps qui finissent par se mouvoir avec moins de discipline et davantage d´agrément: débarrassés des contraintes de la gêne et se laissant aller au plaisir. Les danseurs qui au départ arpentaient la scène comme pour la mesurer finissent par se relâcher.

Lors de cette soirée qui orchestre des saveurs diverses, Richard Siegal nous fait partager un art chorégraphique ciselé avec la rigueur des plus grands orfèvres qui exige des danseurs une maîtrise absolue. Il nous introduit dans un univers visionnaire dans lequel le langage des corps rencontre dans une cohérence captivante l´architecture des volumes visuels et sonores. L´univers ainsi créé fonctionne comme un révélateur dynamique, tout á la fois inquiétant et exaltant, des misères et des beautés du monde dans lequel nous vivons. 

Photos de la production Wilfried Hösl

Prochaines représentations du Portrait Richard Siegal 

Les  26 et 30 mai
Le 12 juin
Les 21 et 29 septembre
Les 9 et 11 octobre 2015

Pour réserver en ligne, cliquer ici

Luc Roger

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