mercredi 23 juillet 2014

Un opéra juif au Bayerische Staatsoper: Hiob d'Erich Zeisl et Jan Duszyński

Christa Ratzenböck (Deborah) et Chris Merritt (Mendel)
L'Opéra munichois a fait le pari audacieux de commander au compositeur polonais Jan Duszyński et au metteur en scène Miron Hagenbeck, dramaturge au Bayerische Staatsoper,  de compléter l'oeuvre inachevée d'Erich Zeis, Hiob, dont le compositeur n'avait écrit que les deux premiers volets. L'opéra complété a été présenté samedi dernier au public du Festival d'Opéra munichois (Münchner Opernfestspiele), une grande manifestation musicale qui a lieu chaque année au mois de juillet dans la capitale bavaroise.

Zeisl avait commencé d'écrire son opéra en 1939, mais ne l'avait pas achevé. Son opéra était une adaptation à la scène du roman de Joseph Roth Hiob, sur base du livret qu'Hans Kafka en avait tiré.

En français, on dispose de trois traductions de ce roman qui est paru sous des titres différents: Job. Roman d'un simple juif,  Le Poids de la grâce,  ou encore Job. Roman d'un homme simple.  Le roman de Joseph Roth se base sur l'histoire biblique du Livre de Job. Roth crée le personnage d'un Job moderne, Mendel Singer, un maître d'école juif très religieux et pauvre, habitant un shtetl (en yiddish une petite ville, un village) en Russie peu avant la première guerre mondiale, marié et père de quatre enfants, dont le dernier, Menuchim, est gravement handicapé, au point de ne pas avoir l'usage de la parole. Les parents acceptent ce coup du destin et toute la famille entoure de soins et d'affection l'infortuné enfant. Le roman raconte la vie de cette famille très simple dont le père se contente de vivre en obéissant aux préceptes divins révélés dans la Torah, au grand dam de son épouse Deborah qui rêve de meilleures conditions d'existence, comme d'ailleurs ses trois aînés, qui vont se choisir des parcours de vie fort différents. Le fils aîné de Mendel, Jonas, s'enrôle dans l'armée blanche tandis que le cadet, Shemarjah, s'exile aux États-Unis, y fait fortune et y convie sa famille. La fille de Mendel, Mirjam, répond volontiers aux avances des Cosaques avec lesquels elle s'encanaille. Les parents partent avec leur fille, obligés de laisser Menuchim en Russie, car les Etats-Unis refusent l'immigration des handicapés. En Amérique, le sort accable la famille: elle apprend que l'aîné, resté en Russie, est tué à la guerre, la femme de Mendel meurt, la fille perd la raison. Mendel éprouve de plus en plus durement la malédiction de l'exil, se détourne de Dieu pour finalement se soumettre à Sa Volonté et retrouver avec bonheur la foi perdue. 

Joseph Roth avait publié Hiob à Berlin une dizaine d'années avant sa mort en 1939. Il mourut  à Paris où la montée du national-socialisme l'avait contraint à se réfugier en 1935, après que ses livres ont été brûlés. Deux traductions françaises de ce livre trop oublié ont vu le jour successivement en 1931, puis en 1965. De cette oeuvre devenue un classique est parue récemment, en 2012 au Seuil,  une nouvelle traduction par Stéphane Pesnel.

Le metteur en scène Miron Hagenbeck et le compositeur Jan Duszyński se sont inspirés librement du livret de Hans Kafka. Jan Duszyński, tout en assurant la continuité avec la partie composée par Zeisl, n'a pas voulu faire un exercice de style à la Zeisl mais a composé la deuxième partie dans le styte qui lui est propre. L'opéra de Zeisl mettait quant à lui l'accent sur le conflit religieux qui devait déchirer le protagoniste, Mendel, ce en quoi il suit l'oeuvre de Roth, alors que Duszynski insiste davantage sur la profonde culpabilité qui ronge ce père qui a dû abandonner son enfant handicapé pour pouvoir émigrer. La nouvelle version de l'opéra s'ouvre d'ailleurs avec une belle trouvaille: Menuchim devenu grand chante et répète la phrase "J'ai pour tâche de terminer un opéra inachevé".


Le décor de Philine Rinnert est extrêmement simple, et réussi. Des meubles en bois blanc de piètre qualité soulignent la pauvreté de la famille: à l'avant-plan, une table et six chaises, une armoire, un lit. Le dépouillement de l'ancien manège (Reithalle) de Munich où est joué l'opéra contribue à l'impression d'un dénuement sordide. A droite, une Arche sainte, l'Aron Kodesh des Juifs askénazes , insiste sur la soumission de Mendel à la Torah. L'espace du manège est bien occupé et structuré, la trentaine de musiciens placés en hémicycle derrière l'armoire occupe le premier arrière-plan droit de la Reithalle. En second arrière-plan, une espèce de container-ponton rouillé suggère un endroit mal famé, des Cosaques y traînent la nuit pour boire et fumer, ou baiser les malheureuses qui, comme Mirjam, vont y hoqueter leur malheur.

On pouvait s'attendre à ce que l'oeuvre de Zeisl ne soit pas aboutie. Zeisl est mort 20 ans après en avoir tenté la composition, sans prendre jamais le temps de la reprendre. Cela donne une oeuvre composite qui fait appel à des musiques variées, où l'on retrouve bien sûr, et dès l'ouverture, les accents de ces musiques de films qui furent une des spécialités du compositeur. La musique et le chant confient souvent à l'hystérie, et si, combinés à la mise en scène, ils exposent bien le caractère éminemment dramatique de la vie de cette famille éclatée entre le respect de la tradition du père et le désir d'émancipation des autres protagonistes, ils ne parviennent pas à une individualisation vocale suffisante des rôles: les chanteurs et les chanteuses expriment tous leur mal-être par un chant forcé jusqu'au cri, à la limite des notes faussées. L'écriture du chant manque de nuances et de finesses dans l'élaboration des caractères. L'excellence de l'interprétation ne suffit pas à compenser l'impression d'un chant souvent forcé et crié. On peut cependant se laisser captiver par l'exposition du drame et les éléments de séduction ne manquent pas: la grande qualité des solistes et des choristes, le charme du choeur d'enfants et, déjà, leur professionalisme scénique, et l'engagement de l'orchestre tout au service d'une oeuvre qu'il veut nous faire découvrir.

La seconde partie renverse la tendance: Jan Duszyński, qui lui aussi compose des musiques de film et pour le théâtre, réussit un travail de composition, qui tout en installant une continuité avec l'oeuvre inachevée de Zeisl, nous entraîne dans un univers sonore qui lui est propre, avec une introduction du surnaturel par des accents de musique sidérale en tension avec les moments plus syncopés du quotidien, comme ces choeurs d'enfants qui initient Mendel  à la pratique de base de l'anglais. Le travail de réécriture  du livret perd un peu de la substance et de la structuration du drame de la première partie et rate le final: on voit bien que Mendel sort de la souffrance et en arrive à une espèce de bonheur qui se marque par un sourire prolongé, enfantin et béat, mais on ne perçoit pas la théophanie ni la force du surnaturel qui provoque la conversion du protagoniste et son retour à la vie religieuse. En ce sens, l'option de s'écarter de l'oeuvre de Roth, qui est en correspondance constante avec le Livre de Job pour s'essayer à l'écriture du drame de l'abandon d'un enfant, porte atteinte au coeur et à l'esprit de l'oeuvre en la vidant, au moins en partie, de sa Weltanschauung biblique.

Il convient enfin de faire la part belle aux artistes et rendre hommage d'abord au travail du chef d’orchestre Daniel Grossmann qui dirige l’orchestre qu’il a lui-même fondé, l'Orchester Jakobsplatz. La Jakobsplatz (Place Pacob) à Munich est la place où se trouvent la Synagogue et le Musée juif de Munich. Depuis 2005, Daniel Grossmann a pu réaliser son rêve d'un orchestre dédié aux oeuvres de compositeurs juifs persécutés et oubliés. L'orchestre Jakobsplatz de Munich, dont les membres sont originaires de plus de 20 pays différents, se consacre à la musique de compositeurs juifs rarement joués, avec des oeuvres des 20e et 21ème siècles. D'excellents interprètes donnent corps au récit avec dans le rôle principal Chris Merrit qui déploie ses talents d'acteur pour donner vie au personnage principal, Mendel, il l'incarne  avec bonhomie et douceur et rend bien le caractère de cet homme qui se soumet à la Loi divine, cependant que son chant est trop souvent crié. C'est le cas aussi chez d'autres protagonistes, dont la mezzo Christa Ratzenböck qui donne une Deborah petite bourgeoise et économe, nécessité fait loi, rêvant d'un avenir meilleur. C'est de l'Opernstudio du Bayerische Staatsoper que sont issus deux des meilleurs chanteurs de la soirée: la Mirjam très émouvante de Mária Celeng qui nous avait déjà donné une magnifique Mirandolina cette saison, et, last but not least, le très beau triple rôle (Michael / Mike/Kosak) d'un chanteur des plus prometteurs,  Joshua Stewart. A signaler encore la belle basse de Peter Lobert.

Crédit photographique: Wilfried Hösl

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