dimanche 1 septembre 2013

The turn of the screw de Britten au Müllersches Volksbad: magistral et inoubliable!

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L'opéra de Benjamin Britten The turn of the screw (Le tour d'écrou) est basé sur une nouvelle homonyme que Henry James avait publiée en 1898. Le metteur en scène Andreas Wiedermann et le directeur musical Ernst Bartmann, qui président aux destinées de  la dynamique compagnie Opera incognita, ont eu l'excellente idée de célébrer le 100ème anniversaire de la naissance de Benjamin Britten en produisant cet opéra dans la grande piscine du 'bain des dames', située au coeur d'une des plus belles architectures munichoises, le fameux Müllersches Volksbad (le bain public Karl Mueller), un ensemble balnéaire Jugendstil (art nouveau) qui s'est ouvert le long de l'Isar en 1901.  D'emblée, il y a là une belle unité de temps qui réunit les deux oeuvres, littéraire et architecturale, et la commémoration de l'année de naissance du grand compositeur britannique.  Opera incognita avait déjà monté en 2010 dans la même salle un Idomeneo qui est resté célèbre parmi les amateurs d'opéra de la capitale munichoise.


Miles et Flora entourés des revenants, Miss Jessel et Quint
Le lieu est particulièrement bien adapté à l'oeuvre de Britten sur le plan de la symbolique. L'élément aquatique est on le sait très présent dans sa vie et son oeuvre. Le compositeur a passé son enfance dans une maison qui faisait face à la mer du Nord. Des opéras comme Peter Grimes ou Death in Venice (Mort à Venise) ont la mer pour décor et leurs personnages ont un lien étroit avec l'eau: pêcheurs ou capitaines, voyageurs en bateaux ou enfants qui jouent sur la plage en costumes marins.  Dans le livret de Myfanwy Piper pour notre opéra, le manoir de Bly House se trouve aux bords d'un lac, qui est l'un des lieux de l'action. L'un des deux orphelins, Flora, récite à sa gouvernante une liste des mers du monde qu'elle a dû mémoriser. La jeune fille s'attarde particulièrement sur la Mer morte, qu'elle associe avec Bly House. Dans The turn of the screw, l'eau est souvent liée à la mort. Alors que Flora joue avec sa poupée le long du lac, sa gouvernante aperçoit pour la première fois une étrange femme sur une des berges du lac, qui semble regarder Flora avec intensité; il s'agit du fantôme de Miss Jessel, qui est revenu hanter les lieux pour prendre possession de l'enfant.  Le thème de la noyade apparaît notamment dans le vers de W.B. Yeats, extrait du poème The second coming,  que Piper utilise comme base de la première scène du second acte chantée par Quint et Miss Jessel: The ceremony of innocence is drowned (La cérémonie de l'innocence a sombré). Un vers central car il touche aussi au thème de l'innocence violée et à jamais perdue de ces orphelins qui furent sans doute abusés par Quint et Miss Jessel, dont les fantômes continuent d'essayer de s'emparer de leurs jeunes âmes à défaut d'avoir encore accès à leurs corps. Eaux troubles et mortelles, hélas jamais lustrales.

Le public est placé tout autour du bassin de natation ou dans les galeries du premier niveau. L'orchestre est en galerie, de même que les choeurs au début du premier acte. L'action est partout, autour des escaliers de descente dans le bassin, sur l'escalier qui mène à la galerie, autour de la piscine et souvent dans la piscine dont la température est heureusement agréable avec une eau chauffée à trente degrés, ce qui est un avantage surtout pour les chanteurs, mais aussi pour le public à qui il arrive d'être quelque peu aspergé lors d'un saut ou d'un plongeon.


Andreas Wiedermann a parfaitement orchestré l'action et les mouvements des protagonistes et des choeurs habillés en costumes de baigneurs des années 1900. Il organise une véritable chorégraphique tant scénique qu'aquatique des choristes et des chanteurs. Une mise en scène tout au service d'un texte dont elle souligne les éléments pervers et morbides et qui en respecte parfaitement la tension dramatique qui monte en crescendo, à l'aune de l'inquiétude qui envahit progressivement  la gouvernante, et, par ricochet, le public. Il focalise bien sûr l'action sur la symbolique de l'eau et des corps qui y nagent, y perdent connaissance et y sont parfois proches de la mort, ou en surgissent. Flora y noie sa poupée, en en lestant... la petite culotte  avec des pierres que Miss Jessel lui a fournies.  Une poupée que Miss Jessel démembrera plus tard. La parodie du benedicite est également illustrée par les choristes porteurs de photophores qu'ils déposent devant eux dans le bassin dans lequel ils sont descendus et que l'eau létale finit par éteindre. Le metteur en scène instaure d'inquiétantes atmosphères ténébreuses et lugubres par des jeux de lumière dans et sur les eaux de la piscine, qui viennent se refléter sur les parois et les voûtes. Il utilise le décor de la piscine, et notamment la monstrueuse tête léonine qui devait servir de fontaine d'alimentation de la piscine, et qui devient tout à la fois boîte aux lettres (pour la lettre au tuteur des enfants) ou bocca della verità.

Wiedermann accentue aussi les soupçons de pédérastie qui pèsent sur le personnage de Quint, dont le fantôme envoie par exemple un baiser soufflé sur sa paume tendue vers Miles. Plus troublant encore le final où, dans la version d'Opera incognita, le chanteur qui a joué le rôle de Quint revêt les habits du tuteur qui vient chercher les enfants et destituer la gouvernante. Ce double emploi accentue la fin malheureuse et introduit le soupçon de la pédérastie au sein de la famille même des enfants et jette une lumière troublante sur l'interdiction faite à la gouvernante de communiquer avec le tuteur dont on peut dès lors se demander si son désir était de ne pas être importuné, ou de se protéger de ses propres penchants coupables. Le trouble et les perversions érotiques sont déjà présents dans le livret de l'oeuvre de Britten, comme lors de la récitation des mots latins terminés en -is, qui induit l'idée du membre viril ou l'allusion à la pédérastie de Quint, elles sont ici soulignées et accentuées.

Ernst Bartmann et l'orchestre sont parvenus à bien utiliser les particularités de l'espace sonore, la caisse de résonance que constitue nécessairement la salle d'une piscine. L'eau et les voûtes portent la musique de Britten sans jamais la déformer, c'est un exploit qu'il convient de souligner. Et le clapotis des vaguelettes se marie plutôt bien avec la musique de Britten. Bartmann respecte la progression architecturale et les tensions montantes  de cette oeuvre extrêmement structurée, et rend clairement les variations complexes du thème sonore introduit au prologue. La qualité des choristes et des chanteurs, des jeunes professionnels très talentueux, est à l'image de leur engagement et d'un jeu scénique remarquable, une performance d'autant plus difficile qu'ils sont souvent à portée de main du public. Soulignons particulièrement le professionnalisme des deux adolescents qui jouent Miles (exceptionnel Kilian Sicklinger!) et Flora (Sara Dogru), tant sur le plan vocal que scénique. Deux jeunes talents qui ont l'un et l'autre à peine treize ans.

Avec Reinhild Buchmayer (Mrs Grose), Bonko Karadjov (Quint/Le tuteur, on vient de l'entendre en juin à Lyon en Monostatos/1er prêtre), Susanna Proskura (Miss Jessel), Katharina Ruckgaber (la gouvernante) et 18 choristes.

Si le choix du lieu est un trait de génie, il contient en soi sa limite:  seuls 1200 privilégiés, deux cents personnes par soirée, auront l'occasion d'assister à l'une des sept soirées de cette production qui ne tardera pas à rentrer dans la légende culturelle munichoise. Une grande réussite musicale et scénique dans une architecture de rêve avec une troupe qui allie le professionnalisme à l'intelligence et au coeur. Rien que du bonheur!

Prochaines représentations : les 4, 5, 6, 8 et 11 Septembre. Attention, il ne reste que quelques places! 
Réservations téléphoniques au 015115809091.
Contact: Opera incognita

Crédits photographiques: Stadtwerke München (la piscine), Hilda Lobinger (photos de la production)

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