lundi 13 février 2012

Un nouvel Or du Rhin à Munich fait de Verbe et de Chair

Direction musicale Kent Nagano
Mise en scène Andreas Kriegenburg
Décors Harald B. Thor
Costumes Andrea Schraad
Lumières Stefan Bolliger
Chorégraphie Zenta Haerter

Wotan Johan Reuter
Donner Levente Molnár
Froh Thomas Blondelle
Loge Stefan Margita
Alberich Wolfgang Koch
Mime Ulrich Reß
Fasolt Diogenes Randes
Fafner Phillip Ens
Fricka Sophie Koch
Freia Aga Mikolaj
Erda Catherine Wyn-Rogers
Woglinde Eri Nakamura
Wellgunde Angela Brower
Floßhilde Okka von der Damerau



La nouvelle mise en scène d'Andreas Kriegenburg rapproche le langage scénique de la narration, tout en le renouvelant, avec un grand respect du texte et de la composition. La communauté de vue avec le directeur musical et le travail en bonne intelligence sont manifestes.

En introduisant une centaine de figurants dans l'univers mythique des dieux du Walhalla et du peuple souterrain des Nibelungen, Andreas Kriegenburg place l'humain au coeur de la nouvelle production de l'Or du Rhin. Et c'est d'autant plus remarquable que le prologue de la tétralogie  se passe du rôle commentateur des choeurs. Ainsi le mythe n'est-il plus seulement une histoire fondatrice dont les spectateurs seraient séparés par une fosse d'orchestre ou par l'immémorialité du temps. Une humanité impuissante et muette, malaxée par les éléments et par les dieux, constitue le décor incarné de l'action. C'est à la fois une manière d'installer le spectateur sur la scène et lui rappeler qu'il est partie prenante du drame qui se déroule sous ces yeux.


Avant même que ne commence la musique, les figurants portant de simples vêtements blancs occupent le caisson scénique fait entièrement de planches, assis en de nombreux petits cercles et semblant discutant aimablement comme s'il s'agissait d'un pique-nique dominical. Plancher, parois et plafond de planche, un décor minimaliste et dépouillé avec pour mobilier de simples cubes de bois naturel. Seules trois jeunes femmes en fond de scène  portent des robes courtes d'un vert d'eau qui tranche à peine sur la blancheur des costumes. Un personnage vêtu d'un costume noir circule entre les groupes. A l'ouverture, les figurants se mettent à nu, sans provocation aucune, ils portant des sous-vêtements couleur chair, et se barbouillent rapidement le corps de couleur bleue, les corps s'unissent et forment des vagues ondulantes, le ciel sera bientôt envahi de nuages faits de corps photographiés. Les éléments sont en ce moment encore bienveillants pour ces corps formant un Rhin ondulant entourant aimablement les trois Filles du Rhin. L'or du Rhin sera lui aussi incarné dans la forme dorée du corps d'une figurante ramassée sur elle-même (1ère photo). Le travail chorégraphique est mené et exécuté avec une précision minutieuse, à l'aune de la mise en scène et de la direction musicale.

Wotan devant  Fasolt et Fafner
sur un bloc de chair  humaine
Les corps formeront l'essentiel du décor. Au Wahhalla, ils constituent les murailles cyclopéennes du nouveau château érigé par les géants qui ont exécuté la commande de Wotan: Les murailles sont faites de corps juxtaposés dont certains sont placés à intervalles réguliers sur les cubes de bois pour simuler les créneaux des fortifications du château. Les géants Fasolt et Fafner qui n'ont pas hésité à compresser les corps  pour en faire des blocs cyclopéens de chair pressée sur lesquels ils viendront se jucher (photo ci-contre), un moment revêtus d'habits gigantesques qui rappellent ceux des géants des cortèges folkloriques. L'idée-force de cette mise en scène, utiliser des corps comme éléments de décor, si elle est simple, est d'une efficacité remarquable. On retrouvera encore les corps des figurants lors de l'apparition d'Erda, formant un cercle de forces telluriques qui entourent la déesse.

Le dépouillement minimaliste délibéré du décor permet à Andreas Kriegenburg et à Kent Nagano de présenter L'Or du Rhin sans entracte. Ainsi le passage entre le monde divin du Walhalla et le monde souterrain des mines et de la forge de Mime se fait par un simple jeu de machinerie: le plancher  et le plafond de planches se mettent en mouvement pour se rejoindre à l'arrière pour former un dièdre. Un interstice est laissé entre les deux plans obliques où vient défiler une chiourme qui travaille inlassablement dans les mines, soumise au fouet de gardes musclés.

Les dieux et les déesses sont de purs germains blonds platinés et habillés d'élégants costumes et robes de soirée, le même type d' habits que portent les spectateurs en somme. Seul Loge se démarque-t-il en arborant un complet rouge plus voyant.

Peu de moyens donc, mais tous efficaces et porteurs de sens. C'est que la volonté conjointe du metteur en scène et du chef d'orchestre est de servir le récit wagnérien et d'en laisser résonner le texte. Ils laissent la place à la narration d'une histoire de relations complexes entre des êtres dont il ne s'agit pas tant de donner une interprétation que d'ouvrir au champ des possibles.  Le metteur en scène soulignera la prépondérance du texte en  le faisant par deux fois imprimer sur le plancher oblique. L'interprétation n'est pas énoncée, des pistes sont suggérées, c'est en somme au public de travailler, de créer ou tout au moins de tirer les conclusions de ce qui est proposé. Il fallait pour cela que le texte wagnérien soit éminemment audible: Kent Nagano va mener l'orchestre d'une façon parfaitement mesurée, avec une pondération délibérée, ne laissant place à la fougue et à la puissance volumique qu'aux moments purement instrumentaux. Et cela donne aux chanteurs le loisir de faire parfaitement entendre tous les jeux des allitérations et des rimes internes chers au compositeur et au poète. Avec un plateau parfaitement équilibré dans l'excellence.

Un Or du Rhin fait du métal le plus pur, qui laisse augurer d'une grande tétralogie. Une mise en scène et une direction musicale d'une précision remarquable, au plus près de la composition de l'opéra et de son tissu narratif.

Photographies: Wilfried Hösl

Prochaines représentations lors du Festival d'opéra de Munich en juillet 2012

Trailer



Commentaires de lecteurs


Valderama: J'ai assisté à la dernière des 3 (trop peu) représentations de l'Or du Rhin dimanche. Je partage totalement l'analyse du compte rendu et quoiqu'ayant mis du temps à rentrer dans ce monde "trop humain", j'ai finalement été séduit par l'aspect très "esthétisant" de ce premier volet. L'on sent bien la prépondérance laissée à la narration. La dernière scène me parait, en revanche, moins convaincante tant il m'a semblé que les chanteurs étaient un peu perdus sur cette grande scène. Et puis, j'attendais une fin plus impressionnante... 
La direction de Nagano a su mettre en relief bon nombre de passages avec une vraie science des couleurs mais la vue d'ensemble a un peu pêché. De même les transitions ont-elles été un peu abandonnées. Mais globalement tout à fait satisfaisante et en parfaite harmonie avec la mise en scène. 
Pour les chanteurs, le Loge de Margita et l'Albérich de Wolfgang Koch tout à fait superbes et enthousiasmants, une Fricka/Koch en pleine forme vocale et très belle en robe du soir qui semble avoir mûri le rôle depuis Paris. Mais le rôle étant relativement court, il me tarde de la voir et l'entendre dans la Walkyrie. Le Wotan de Johan Reuter semble un peu plus en retrait vocalement quoique bon acteur. L'Erda de Catherine Wyn-Rogers au timbre très clair ne m'a pas sidéré. Mais je pinaille car cette distribution est assurément très équilibrée et d'un excellent niveau. En somme, un superbe moment très très applaudi. Un ami présent à la première m'a également confirmé que le succès fut au RDV pour tous! Suite au mois de mars.

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