vendredi 6 septembre 2019

Nouvelle critique des Voyageurs de l'Or du Rhin par Oylandoy (ODB-Opéra)


Le sous-titre de l’ouvrage de Luc Roger est « La réception française de la création munichoise du Rheingold de Richard Wagner à l’été 1869 », il aurait pu être « Suivez la création du Rheingold comme si vous y étiez ! », ou « Wagnerophiles, revivez l’année 1869 ! », car si les textes, lettres et articles sont judicieusement choisis du point du vue de la connaissance du petit monde qui a suivi la création du Rheingold avec un grand intérêt, ils sont également passionnants à lire.

Luc Roger s’est particulièrement intéressé au trio Judith Gautier, Catulle Mendès, Villers de l’Isle Adam, tous trois fans de Wagner de la première heure, qui lui ont rendu visite à Triebschen, à l’aller comme au retour de leur voyage à Munich, dont le but officiel était l’Exposition Internationale des Beaux-Arts, mais dont le but réel était d'assister à la première du Rheingold. Les articles des trois français sont d’une lecture agréable, et fourmillent de détails du quotidien. Leurs descriptions de l’exposition internationale sont amusantes et instructives, mêmes si le rapport avec le sujet est un peu lointain. Les comptes-rendus de voyage de Judith Gautier (fille de Théophile Gautier et épouse de Catulle Mendès) révèlent une plume vivante, de style romanesque, et une personnalité qui rendra Cosima quelque peu perplexe (on ne sait si elles ont été réellement amies, comme elles l’ont dit). Nous retrouvons avec plaisir l’Epitre au Roi de Thuringe, écrit par Catulle Mendès, avec verve, et Luc Roger rappelle l’habitude fâcheuse de Catulle Mendès de travestir la réalité et de s’attribuer sans vergogne nombre d’actions d'éclat.

L’ouvrage permet également de retrouver des textes captivants d’Edouard Schuré (écrivain très apprécié de Wagner), ainsi que quelques renseignements sur Augusta Holmès, pianiste, compositeure, grande admiratrice de Richard Wagner (et maîtresse de Catulle Mendès), et Marie de Nesselrode, comtesse Mouchanoff, brillante pianiste et amie de Liszt, Chopin, Alfred de Musset et, bien sûr, de Wagner.

La deuxième partie relate notamment la dispute entre Léon Leroy (wagnerien) et Albert Wolff (antiwagnerien), tous deux journalistes au Figaro, au travers de leurs écrits vitriolés. Passionnant et hilarant.

Pour finir, un adorable pamphlet d’un certain Ch du Bouzet, qui prend plaisir à stigmatiser le peu d’empressement du roi Louis II à gouverner, par opposition à son implication dans la création du Ring.

Nous avons aimé également de constater le peu de clairvoyance de certains critiques, et le nombre incroyable d’erreurs dans les comptes-rendus d’époque…

Un livre plaisant, et fort utile pour tout amateur de la musique de Monsieur Wagner.

Source du texte : ODB-Opéra









jeudi 5 septembre 2019

Duo de violoncelle et piano. Pablo Ferrández et Luis del Valle au Festival de Lucerne.


Dans la série des concerts de midi que le Festival de Lucerne présente sous le titre Début, on a pu entendre ce midi un concert d'une qualité exceptionnelle par le violoncelliste  Pablo Ferrández et le pianiste Luis del Valle

Lorsque  Pablo Ferrández, né en 1991,  débuta au Bamberger Symphoniker, Christoph Eschenbach ne tarissait pas d'éloges à son propos. Il en parlait comme d'un jeune violoncelliste de haut niveau qui dispose de tous les atouts : une brillante technique, une profonde musicalité et un énorme charisme. Anne-Sophie Mutter louait de son côté sa beauté sonore, son vibrato sophistiqué et son doigté irréprochable. Il fut désigné comme jeune artiste de l'année lors de l'International Music Award de 2016. Luis del Valle, de huit ans son aîné et qui le toise de deux têtes, est un pianiste réputé qui dès 2005 remportait avec son frère Victor le Concours international ARD ainsi que le prix du public dans la catégorie duo de piano. Il fait aujourd'hui ses débuts au Festival de Lucerne.

Pablo Ferrández et Luis del Valle ont présenté un programme passionnant, d'une beauté d'exécution à couper le souffle. Le Kol Nidrei de Max Bruch (1880-1881), un adagio selon des mélodies hébraïques basé sur le Kol Nidre ashkénaze que chantait le Kantor de ces communautés la veille du Jour du Grand Pardon (Yom Kippour). Cet adagio fut suivi d'une sonate pour violoncelle de Dmitri Choskatovitch datant de 1934  (Op.40), l'époque où le compositeur connaît le succès avec som opéra Lady Macbeth du district de Mtsensk. Sa sonate marqua un retour vers la tradition et est généralement considérée comme annonciatrice de sa cinquième symphonie. Last but not least, les deux musiciens donnèrent en apothéose la fameuse sonate de César Franck pour violon et piano dans l'adaptation pour violoncelle qu'en donna Jules Dessart

Pablo Ferrández et Luis del Valle semblent habités, possédés par l'esprit de la musique dont ils sont les démiurges, transportés par l'inspiration. Leur dialogue instrumental est extrêmement physique. Le violoncelliste joue la plupart du temps les yeux fermés, en extase. 

Dans le premier allegro de la sonate de Chostakovitch, les deux hommes semblent se jeter dans un combat corps à corps avec leurs instruments, un  combat que viennent ensuite calmer les charmes subtils du largo. La sonate de Franck fut tout entière d'une exécution qui fait monter des larmes de joie et qui n'est pas sans rappeler ce qu'éprouvait le personnage proustien de Swann à l'audition de la sonate fictive de Vinteuil que la sonate de Franck, entre autres, pourrait avoir inspirée à l'auteur de la Recherche du temps perdu. "D'un rythme lent elle le dirigeait ici d'abord, puis là, puis ailleurs, vers un bonheur noble, intelligible et précis. Et tout d'un coup, au point où elle était arrivée et d'où il se préparait à la suivre, après une pause d'un instant, brusquement elle changeait de direction, et d'un mouvement nouveau, plus rapide, menu, mélancolique, incessant et doux, elle l'entraînait avec elle vers des perspectives inconnues." Et c'est vers cet ailleurs plus noble que nous ont transporté ces musiciens d'exception. Un pur bonheur !



Tristan und Isolde en version concertante au Festival de Lucerne


Le Festival de Lucerne a programmé le seul deuxième acte de Tristan und Isolde en version concertante et a confié la direction du Royal Concertgebouw Orchestra Amsterdam à Daniel Harding, qui pratique l'oeuvre depuis 10 ans : en novembre 2009, le chef britannique avait fait ses débuts tristaniens au Théâtre des Champs Élysées où il avait dirigé le même deuxième acte. La production lucernoise s'est faite en collaboration avec Amsterdam, où le même programme vient d'être donné samedi dernier avec la même distribution. 

Le choix du seul deuxième acte de Tristan en version concertante ne manque pas d'étonner, l'oeuvre est rarement présentée de cette manière et les conditions d'exécution dans une salle de concert ne sont pas celles d'un opéra, même si elles ont l'excellence acoustique de la salle de concert du Palais de la culture et des congrès de Lucerne (le KKL construit sur les plans de Jean Nouvel). On tente de résoudre le problème de la relation de la scène à l'orchestre en plaçant les chanteurs sur un podium  en fond de scène, ce qui limite nécessairement leurs mouvements et leurs tentatives d'expression théâtrale. Que la production soit concertante et de plus limitée au seul deuxième acte a sans doute découragé plus d'un festivalier, malgré la haute réputation des principaux interprètes, ce qui explique peut-être que le spectacle n'affichait pas complet, et que les rangs étaient quelque peu clairsemés. 

Toute frustration mise à part, la direction musicale très soignée et élégante de Daniel Harding présente des qualités d'extrême précision avec un angle d'attaque qui privilégie l'analyse au détriment d'une approche plus émotionnelle. La complicité avec l'orchestre est évidente, le fruit d'une relation de longue durée, le chef étant l'invité du Concertgebouw depuis 2004.

La soprano américaine Christine Goerke, qui a déjà plusieurs premiers rôles wagnériens à son actif, fait cet été ses débuts dans le rôle d'Isolde. Elle fut Brünnhilde dans la production du Ring au MET la saison passée et elle fera ses débuts bayreuthois dans le même rôle dans le Crépuscule des dieux de l'été prochain. La soprano dramatique chante Isolde d'une voix extrêmement puissante au vibrato très prononcé et on pressent qu'elle pourrait avoir l'endurance du rôle dans un Tristan complet. Si la prononciation laisse ici et là désirer, la passion est au rendez-vous, un peu desservie par les quelques jeux de scène esquissés avec Stuart Skelton, dont on aurait aussi bien pu se passer, l'espace réduit du podium déjà encombré des partitions ne s'y prêtant vraiment pas. Stuart Skelton est capable des mêmes puissances que sa partenaire de scène et son ténor est doté de profondeurs magnifiques, mais il livre une interprétation intelligente, toute en subtilités, n'utilisant les ressources de sa puissance que pour de beaux effets aux moments opportuns, avec un superbe phrasé. La Brangäne de Claudia Mankhe est de toute beauté, avec un beau travail sur l'expression émotionnelle pour laquelle elle déploie une palette de couleurs raffinée. Elle lance ses avertissements au couple ensorcelé depuis le troisième balcon, avec un magnétisme sonore de la plus belle venue. Pour l'anecdote, Claudia Mankhe avait rendu visite à la villa du Maître à Tribschen dans la journée, pour sans doute s'imprégner de l'atmosphère des lieux où Richard Wagner résida de 1866 à 1872. Mathias Goerne donne un Roi Marc imposant avec sa belle voix basse dont les nuances précises viennent d'une longue pratique du Lied. Les deux rôles secondaires du deuxième acte sont tenus par le Néerlandais Mark Omvlee, en Melot vibrant de jalousie et menaçant, et par le jeune et très prometteur Stefan Astakhov,  qui n'a encore que 21 ans, en Kurwenal.

" O sink hernieder, Nacht der Liebe”, cette nuit d'amour, bien qu'écourtée, n'a sans doute pas conduit ses spectateurs vers la folie annoncée par Richard Wagner aux auditeurs de son rêve musical d'un amour parfait, mais a ravi les festivaliers qui ont vigoureusement applaudi ses exécutants.

mercredi 4 septembre 2019

Festival de Lucerne : Tugan Soghiev dirige le Royal Concertgebouw Orchestra


Le Royal Concertgebouw Orchestra Amsterdam est pour deux soirs l'invité du Festival de Lucerne. La premières soirée a connu la direction de Tugan Soghiev dans des oeuvres de Brahms, Bartók et Tchaïkovski,  un programme très diversifié dans lequel le chef ossète a démontré l'étendue de son talent.

Les Variations sur un thème de Joseph Haydn de Brahms développent huit variations et un final sur un thème extrait du choral Saint-Antoine de la Feldpartie en si bémol majeur de Joseph Haydn. Tugan Soghiev dirige les variations avec une précision minutieuse et une grande maîtrise technique, mettant en exergue le caractère distinctif de chacune des variations, les différentes formes et techniques qu'elles recèlent, un peu à la manière d'une démonstration cartésienne. La maîtrise contrapuntique de Brahms est mise en évidence dans une exécution très sobre et un peu austère. Le Maestro mène ensuite l'orchestre dans la culmination de la passacaille finale avec ses dix-huit répétitions, autant de petites variations des mêmes cinq mesures de la basse obstinée. 


Après le sérieux extrême de cette prestation de haute volée technique, le concert va prendre une toute autre dimension avec le concerto inachevé pour alto de Béla Bartók, une oeuvre composée à l'été 1945 alors que le compositeur, exilé aux Etats-Unis et appauvri, est en phase terminale d'une leucémie qu'on lui a cachée. Tabea Zimmermann, une altiste passionnée, s'est attaquée aux esquisses autographes de Bartókpour tenter de comprendre les intentions originales du compositeur. Le résultat de ses recherches est tout simplement extraordinaire.  La violoniste se présente dans une longue robe noire simple, près du corps, sur laquelle elle porte un caraco d'un somptueux tissu vieil or au tissage moderne, dont les longues basques flottent vers l'avant autour du corps. S'il faut évoquer ce costume, c'est qu'il semble avoir été créé spécialement pour l'exécution de l'oeuvre de Bartók : les basques flottantes vont se mouvoir au gré des mouvements de l'altiste et créer une chorégraphie  vestimentaire qui va accompagner visuellement le jeu de la musicienne, C'est éclatant de beauté. L'intensité inspirée de l'altiste est confondante, elle donne corps au concerto de Bartók en lui prêtant la force décidée de sa concentration, en lui offrant son étonnante puissance. On est bien proche ici du thème clé du festival qui s'énonce cette année en une seule syllabe percutante, "Macht", et c'est bien cela qu'incarne la fabuleuse altiste : la force, la puissance, le pouvoir. L'orchestre amstellodamois se montre à la hauteur de la force intérieure et du charisme de la grande artiste qu'est Tabea Zimmermann. Un bonheur extrême, l'apex de la soirée.

En deuxième partie, Tugan Sokhiev dirige la première symphopnie de Tchaïkovski. Cet ancien directeur de l'Orchestre philarmonique de Russie, formé au Conservatoire de Saint-Pétersbourg, est actuellement directeur musicale la fois du Capitole de Toulouse et, plus récemment, du Bolchoï. Il apporte ici toute sa proximité avec l'âme et la musique russes et sait communiquer cette connaissance intime de l'oeuvre à l'orchestre qu'il dirige avec une passion inspirée. Avec une telle direction, on est vite captivé par la beauté de ces Rêves d'hiver, qui sont autant de réminiscences hivernales du compositeur durant son voyage de Saint-Pétersbourg à Moscou. Et c'est un régal, tout y est, la beauté plastique des bois, la sonorité fastueuse des cuivres, la vigueur et le velouté des cordes  d'une symphonie dont les quatre mouvements dressent une sorte de paysage de l'âme, avec ce côté hanté du compositeur que la composition rendit malade au point qu'il osât plus composer la nuit. Pourtant, les nerfs détraqués du compositeur ne se font pas trop sentir dans cette musique souvent légère qui nous fait imaginer les tourbillonnements de la neige ou le passage d'une troïka attelée de trois chevaux filant à travers les flocons. Tugan Sokhiev et le Royal Concertgebouw Orchestra Amsterdam, très applaudis, ont donné en encore un passage enjoué de Vieuxtemps.

mardi 3 septembre 2019

Les adieux de Zubin Metha au Festival de Lucerne avec un Orchestre philharmonique d’Israël au sommet de son art.


La collaboration entre l’Orchestre philharmonique d’Israël (IPO) et le chef indien Zubin Mehta remonte à 1969. En 1977, il en fut nommé directeur musical, puis,  en 1981, son contrat fut prolongé à vie. Le Maestro a cependant pris l'initiative de mettre cette année un terme à cette fructueuse collaboration de 50 ans et a organisé une grande tournée d'adieu avec son orchestre avec lequel il partage un lien profond, congénial et osmotique. Le chef et son orchestre, qui se sont récemment  produits à Berlin et au Festival Jurmala de Riga, ont hier soir offert une soirée de rêve musical aux festivaliers de Lucerne avec au programme des oeuvres d'Ödön Pártos, Franz Schubert et Hector Berlioz.

C'est un public confondu d'admiration qui a accueilli Zubin Metha qui est aujourd'hui âgé de 83 ans et se déplace avec lenteur, soutenu par une canne. Un siège élevé l'accueille pour lui permettre de diriger l'orchestre. Les outrages de l'âge n'ont en rien entamé la vigueur et la brillance du Maestro qui dirige de mémoire la troisième symphonie de Schubert et la Symphonie fantastique de Berlioz. 

Le Maestro Metha donne le Concertino de Pártos en prélude à cette soirée aussi émouvante que grandiose. Pártos, d'origine hongroise, fut de 1938 à 1956, l'alto principal de l'Orchestre de Palestine qui devint par la suite l'Orchestre philarmonique d'Israël. Ödön Pártos est également considéré comme un des compositeurs israéliens les plus importants.  Il est un des représentants du courant moderniste dont une des caractéristiques réside dans l'exploration et l'inclusion des traditions orientales dans des compositions dont la base reste européenne. Il composa un Concertino pour quatuor à cordes en 1932, qu'il révisa en 1939 en Concertino pour orchestre à cordes, une oeuvre virtuose manifestement influencée par la musique de Bartók. Pártos avait composé cette oeuvre de jeunesse alors qu'il était âgé de 25 ans, et c'est aussi la seule oeuvre que le compositeur ait conservée de sa période européenne

Oeuvre de jeunesse encore que la troisième symphonie de Schubert que le compositeur autrichien avait composée rapidement,  en seulement quelques jours en 1815, alors qu'il n'avait que 18 ans ! Cette année-là, Schubert fit preuve d'une créativité surabondante : outre la troisième symphonie, il composa deux messes et sa première sonate pour piano, ainsi qu'un nombre impressionant de Lieder.  Zubin Metha et l'Orchestre philarmonique d'Israël  rendent tous les raffinements délicats de cette oeuvre, le charme et l'euphorie joyeuse de l'Allegretto con brio avec la remarquable interaction de la clarinette solo, le rythme vif du Menuetto et l'explosion vitale en rythme de tarentelle du superbe Presto final dont Zubin Metha s'emploie à souligner la richesse en contrastes dynamiques.

Mais l'apothéose de la soirée vient en seconde partie avec une des oeuvres cultes du Maestro Metha, l'étincelante Symphonie fantastique de Berlioz, une des plus belles partitions du romantisme musical, avec le tourbillon effréné de ses passions et ses tableaux tantôt idylliques, tantôt fantasmagoriques. La symphonie retrace l’histoire d’un artiste débordant de fantaisie et d'imagination, désespéré à cause d'un amour non partagé, un désespoir qui le conduit à s'empoisonner avec de l’opium. Zubin Metha qui pratique Berlioz depuis des décennies sait rendre toutes les audaces de l'oeuvre et en manie les rythmes, et fait rendre à un Orchestre philharmonique d’Israël galvanisé tout le caractère visionnaire de cette composition parfois effrayante, parfois exaltée, et toujours virtuose. Zubin Metha tire des larmes de joie d'un public suspendu à sa remarquable exécution, sidéré par sa puissance et par les incroyables sonorités que le Maestro tire de son orchestre, rompu à la précision que le chef exige des instrumentistes. Plus qu'un régal, une émotion infinie.

Ces adieux ont été salué par une standing ovation marquée par un immense respect et une immense reconnaissance pour le travail d'une vie d'un des géants de la musique classique.

Les Voyageurs de l'Or du Rhin sont arrivés à Tribschen







Passionante rencontre ce jour avec Madame Katja Fleischer, directrice du Musée Richard Wagner à Tribschen (Lucerne) et auteure avec Gabriele Lutz de Tribschener Idyll. Le bonheur de pouvoir lui remettre Les Voyageurs de l'Or du Rhin qui retrouvent de la sorte le lieu  qu'ils ont fréquenté il y a exactement 150 ans, la maison de Richard Wagner à Tribschen. 









dimanche 1 septembre 2019

Opera incognita monte Aïda au Musée d'art égyptien de Munich.

Aïda (Kristin Ebner) et Amonasro (Torsten Petsch)
Depuis des années, la compagnie Opera incognita surprend le public munichois par sa recherche de lieux extraordinaires pour la représentation de ses productions, dont un des rendez-vous traditionnel a lieu à la fin du mois d'août, alors que les festivals sont terminés et que la saison n'a pas encore commencé. Ces lieux sont le plus souvent sélectionnés en raison de leur proximité thématique avec le sujet de l'opéra, ainsi le Tour d'écrou fut-il représenté aux Bains publics Müller, la Clemenza di Tito au Cirque Krone et Orphée et Eurydice dans un passage sous-terrain désaffecté. Monter Aïda de Verdi au Musée d'art égyptien de Munich entre bien dans la tradition de la compagnie d'Andreas Wiedermann et Ernst Bartmann.

L'oeuvre avait d'ailleurs connu sa première à l'Opéra du Caire en 1871 et fut jouée au pied des pyramides à partir de 1912. Les costumes, les accessoires et la mise en scène avaient été assurés par le célèbre égyptologue Auguste Mariette, qui avait instauré sans le savoir la tradition des mises en scènes muséales de l'oeuvre.

Le metteur en scène Andreas Wiedermann n'a pas manqué de s'interroger sur le rapport que le public entretient avec les pièces conservées dans les musées, cette espèce de sacralisation des objets qui se voient entourés d'une aura et qui en perdent souvent leur réalité première. Pour le metteur en scène, le passé n'est jamais vraiment passé, même si nous lui fermons la porte. Ses fantômes, ses idéologies, ses slogans que nous croyons avoir rangés dans des livres d'histoire ou dans des vitrines de musées peuvent revenir nous hanter et reprendre vigueur.

Jouxtant les espaces d'exposition du nouveau musée égyptien de Munich,  on trouve une longue salle rectangulaire plutôt étroite qui  sert  peut-être aux expositions temporaires. C'est cette salle qu'a cette fois investi Opera incognita. Le problème est qu'on ne peut y placer que cinq rangées de chaises, en grandins, et que, sauf si on a la chance d'être assis au centre et de préférence sur les gradins supérieurs, on n'a jamais une vue d'ensemble de l'action et qu'on risque le torticolis. Mais cet inconfort est joyeusement accepté par un public tout acquis à la compagnie. 

Radamès (Anton Klotzner)
Pas de scène, c'est devant le long mur de béton que se déroule le drame. Pour contourner le problème de l'espace disponible, Andreas Wiedermann s'est inspiré des murs couverts de bas-reliefs des mastabas et de la représentation typique des personnages  qu'on y peut voir représentées essentiellement de profil. Le texte du livret traduit en allemand est projeté en double sur le mur, ce qui en assure la vision et la compréhension par tous les spectateurs. Pendant les moments orchestraux, on voit apparaître des citations de penseurs et d'écrivains célèbres qui sont autant de réflexions sur le rapport au temps, ce temps typique des musées. Bertrand Russell, William Faulkner, Albert Einstein, pour ne citer qu'eux, viennent à l'appui du propos que veut véhiculer la mise en scène, mais aussi Hans Neuenfels, dont le public cultivé connaît la fameuse mise en scène de l'opéra de Verdi à Francfort en 1981, une mise en scène qui fit à l'époque scandale, et dans laquelle  Aïda  faisait office de femme de ménage dans un musée (ou de technicienne de surface si l'on préfère le jargon politiquement correct). La production de Francfort est souvent citée en Allemagne comme fondatrice du Regietheater, un terme dont nombre d'amateurs d'opéras se servent aujourd'hui en le lançant comme une marque de mépris. L'humour est bien présent dans le propos de Wiedermann, qui dans une projection de texte rappellera aussi l'acrostiche anti-autrichien Viva Verdi, Verdi pour Vittorio Emanuele Re D'Italia. Verdi toujours lorsque les choristes revêtiront tous subitement des casquettes rouges portant chacune l'inscription Verdi, tout Allemand connaissant le puissant syndicat  du tertiaire qui porte ce nom en Allemagne, Verdi est ici l'union des deux premières syllabes «Vereinigte Dienstleistungsgewerkschaft» (syndicat uni des services). L'allusion au célèbre compositeur italien est revendiquée: les artisans de la fusion devront s'inspirer du génie de Giuseppe Verdi pour faire régner l'harmonie dans ce syndicat issu de la fusion de diverses organisations. Verdi encore, en chair et en os, représenté par un acteur, portrait craché du compositeur en frac et en gibus, qui apparaît aussi en Garibaldi. 

L'ìnterrogation sur les objets muséaux se fait aussi via le comique de la présentation de quelques objets trimbalés sur des chariots et dont l'explication souvent amusée est donnée via des textes projetés. Comiques encore la scène au cours de laquelle Amnéris allongée sur un chariot se voit opérée du coeur, un coeur remplacé par une pierre, ou la scène finale au cours de laquelle Radamès et  Aïda  sont momifiés vivants par de larges bandelettes dont ils sont rapidement entourés avant de se voir déposer un masque en or sur leur visage. 

Le public d'Opera incognita connaît bien le travail de cette compagnie qui joue le plus souvent à guichets fermés et il ne viendrait à l'idée de personne de s'offusquer des trouvailles scéniques de ses productions. On vient ici pour se divertir, pour apprécier les talents du metteur en scène et son inventivité,  celui du compositeur- chef d'orchestre Ernst Bartmann qui retravaille les partitions pour orchestre de chambre et les colore ici et là,  et celui des jeunes chanteurs et des choristes semi-amateurs qui s'engagent à fond dans leur travail, toujours très applaudi.  

Le travail d'Opera incognita, c'est une fête et une célébration, mais aussi une méditation sur le célèbre aphorisme de Verdi : Tornate all'antico e sarà un progresso !