vendredi 23 novembre 2018

Un plateau de rêve pour la reprise de Rusalka à l'Opéra de Vienne.

Camilla Nylund (Rusalka) © Wiener Staatsoper / Michael Pöhn

Le Wiener Staatsoper a repris cette saison la Rusalka d'Antonin Dvorak dans la version originale complète. La mise en scène de Sven Eric Bechtolf remonte à 2014, et avait, à l'époque de la première,  été fort bien accueillie. Bechtholf, un acteur et metteur en scène allemand qui s'était déjà vu confier le Ring à Vienne, a depuis lors été en 2015 et 2016 responsable de la programmation artistique du Festival de Salzbourg. 

Dans les mythologies slaves, les Rusalkas sont des ondines à la beauté fascinante, dont les  seins lumineux et les flancs aux lignes virginales se voilent d'une tunique de feuillage où se mêle leur longue chevelure qui en a la couleur.   Les yeux verts de ces nymphes merveilleuses et perfides, qui luisent comme des sources vives au soleil, attirent les jeunes hommes au profond de la forêt, où ils trouvent une mort exquise et certaine. On raconte que ce sont des vierges mortes suicidées, qui ont cherché à noyer leur désespoir dans les eaux. Par les nuits lunaires, on voit ces ondines tourner ensemble, — mains enlacées, — près des joncs. Pour venger leur amour méprisé, elle font périr dans les flots les hommes qu'elles attirent par le charme mélancolique de leur voix.

Ce n'est pas là l'esprit du livret de Jaroslav Kvapil puisque chez Dvorak c'est au départ la Rusalka qui est amoureuse du prince et veut quitter sa condition d'ondine pour vivre à ses côtés, mais Sven Eric Bechtolf  réintroduit le caractère cruel et dangereux des ondines au troisième acte, lorsque la Jezibaba assassine le garde-chasse et le garçon de cuisine et que les ondines se transforment en goules et viennent se repaître de la chair et du sang de leurs cadavres, ce que le metteur en scène construit avec des références cinématographiques à la clé.

La mise en scène de Bechtholf n'est pas explicite, mais procède par touches intuitives qui construisent un fil narratif qui fait progressivement sens. On pénètre à tâtons dans la psyché inquiète de cette jeune vierge qui part à la découverte de sa sexualité et va connaître sa première expérience amoureuse, dont la cruauté sera d'autant plus grande qu'elle ne peut s'exprimer, puisque le mutisme fut le prix à payer pour se libérer de sa condition d'ondine et devenir humaine. Les décors intemporels de Rolf Glittenberg et les beaux costumes de Marianne Glittenberg ne renvoient  pas à un lieu défini, mais créent davantage une atmosphère onirique ou fantasmatique qui donnent un cadre à la progression dramatique. Les décors font l'impasse sur l'élément aquatique. La maison de l'Ondin est représentée par le plan découpé de deux étages avec çà et là des troncs d'arbres morts qui structurent l'espace, un lieu glacé et sans âme aux couleurs gris bleutées où vivent des êtres sans chaleur, et dont on comprend aisément qu'une jeune fille ait grand envie de s'échapper. Un des pièces de l'étage supérieur a pour mur du fond une paroi en verre dépoli translucide où viennent se dessiner des personnages du monde extérieur. La Jezibaba a tout de la méchante sorcière dans ses sinistres habits noirs emplumés. Le deuxième acte connaît un changement de couleurs avec la chambre du prince aux parois rouges et bleus sombres, une chambre dans laquelle Rusalka semble bien perdue dans sa pauvre robe de toile blanche, une tenue qui contraste avec la luxuriance de la robe de bal et la cape de plumes lie-de-vin de la princesse étrangère. La couleurs chaudes n'apportent qu'un réchauffement factice et l'ambiance reste lugubre, la trahison et le désespoir sont au rendez-vous. Ici encore, le dépouillement est de rigueur, les choix de la mise en scène ont  gommé la représentation du jardin  du château, de la cuisine ou des trophées de chasse. Au troisième acte on se retrouve à la maison de l'Ondin. Le prince désespéré vient demander pardon à la jeune femme qu'il ne peut oublier, mais elle l'avertit que son baiser ne peut que lui donner la mort. Sven Eric Bechtolf représente l'agonie puis la mort par une longue bande de tissu noir au moyen de laquelle Rusalka lie lentement le prince à un tronc, en effectuant de longs cercles concentriques autour de l'homme qu'elle aime, chaque cercle la rapprochant du bien aimé. Le tissu finit par emmailloter le prince auquel Rusalka donne enfin le baiser fatal.

Le chef norvégien Eivind Gullberg Jensen est parfaitement dans son élément pour conduire l'orchestre dans  cette oeuvre qu'il apprécie et connaît bien pour l'avoir dirigée notamment à Zurich, Rome ou Oslo, et dont il rend avec intelligence, précision et dynamisme l'atmosphère de conte de fées et la beauté mélodique tout en nous conduisant en contraste dans la douloureuse dramatique de l'oeuvre. Le plataeu, exceptionnel, est à l'aune de l'incomparable qualité de l'orchestre. Camilla Nylund reprend ici un de ses rôles fétiches avec une maestria vocale consommée, chantant plus qu'elle ne joue  (- mais peut-être est-ce dû à la direction d'acteurs - ), commençant plus en douceur avec une chanson à la lune mélodieuse et envoûtante, terminant plus en force avec un troisième acte aux puissances déchirantes. Jongmin Park donne toute la carrure de sa basse profonde à l'Ondin qu'il avait déjà interprété avec succès à Vienne, souvent puissant mais faisant aussi preuve de grande sensibilité dans les expressions plus pathétiques. Le ténor améraicain Brandon Jovanovich prête sa belle stature et la chaleur et les richesses de son timbre au Prince, un rôle qui lui a valu un franc succès au MET la saison passée. Son interprétation de la scène de la mort est particulièrement poignante. Nadia Krasteva reprend le rôle de la princesse étrangère qu'elle a pratiqué avec tant de succès les plus  grandes scènes, elle dote son beau mezzo de toute la hargne dédaigneuse et jalouse qui caractérise son personnage.  La Jezibaba de Monika Bohinec, qui a également la princesse étrangère à son répertoire, a des noirceurs encore plus machiavéliques. Stephanie Houtzeel interprète avec beaucoup d'humour et un beau jeu de scène les frayeurs justifiées du garçon de cuisine. Wolfram Igor Derntl prête son torse de rêve et ses bras musclés au chasseur qui n'est vêtu que d'une seule culotte tyrolienne. A voir un tel coffre, on s'étonne cependant de la puissance plus relative de l'émission vocale. Enfin Maria Nazarova, Szilvia Vörös et Margaret Plummer chantent avec talent les parties des ondines vampires.


jeudi 22 novembre 2018

Teseo de Haendel au Theater an der Wien. Une soirée magique!

Crédit pour toutes les photographies ©Theater an der Wien/Herwig Prammer

Moshe Leiser & Patrice Caurier proposent une mise en scène intelligente et fouillée du Teseo, le troisième opéra londonien de Haendel, au Theater an der Wien avec René Jacobs, un spécialiste incontesté de l'opéra baroque au pupitre, un orchestre, des choeurs et un plateau de qualité.

L'action

En amour comme à la guerre, tous les coups sont permis, mais, si la fin justifie les moyens, elle n'en est pas pour autant toujours atteinte. C'est ce dont la magicienne Médée va faire le douloureux apprentissage au cours de cet opéra. 

Athènes est en guerre et pourrait bien la perdre, aussi le roi Egée fait-il appel aux talents magiques de la sulfureuse Médée pour la remporter, lui promettant de l'épouser si sa magie s'avère efficace Le jeune héros Thésée est secrètement amoureux de la princesse Agilea, une pupille du roi Egée. Le problème est que Médée est amoureuse de Thésée, un amour non partagé. Athènes finit par remporter la victoire grâce à l'aide de la magicienne et à la bravoure de Thésée

Pour compliquer le tout,  Egée ne tient pas sa promesse d'épouser la magicienne qui n'est pas de son rang, il veut, en lieu et place, épouser Agilea, mais la jeune fille ne se montre pas enthousiaste, car elle aime Thésée. Egée propose à Médée d'épouser un de ses fils, qui a été élevé loin de la cour et que son père n'a jamais vu. Médée ne se montre pas trop déçue, puisque elle a des visées sur Thésée, elle espère que le fils d'Egée ne se manifestera pas et qu'elle pourra épouser Thésée, d'autant que le roi a annoncé à sa pupille qu'il l'aime et veut l'épouser.

Mais Thésée et Agilea ne l'entendent pas de cette oreille et décident de faire front pour sauver leur amour.

Ce n'est que lorsque Médée fait usage de ses pouvoirs magiques et expose Agilea aux tourments des enfers, puis menace de tuer Thésée si elle ne cède pas à sa requête, qu'elle réussit à contraindre la princesse à renoncer à Thésée pour lui sauver la vie, et prétende aimer Egée. Mais Thésée n'est pas longtemps dupe. Il comprend rapidement qu'Agilea se force à déguiser ses vrais sentiments et que, malgré son infidélité apparente, elle tient à lui plus que tout au monde. Egée est quant à lui également très en colère contre Médée parce que la magicienne a maltraité sa fiancée au moyen de sa magie.

Médée  découvre que Thésée est le fils inconnu d'Egée, ce que personne ne sait sinon elle. Pour se venger d'un seul coup et du père et du fis, elle fait en sorte qu'Egée prenne Thésée en haine, rendant le père jaloux de celui qu'il ne sait pas être son fils, et tente de le convaincre d'empoisonner son prétendu rival et de tuer ainsi son propre fils. Mais son plan échoue au dernier moment, Égée reconnaît le fils grâce son épée, qu'il lui avait lui-même fait parvenir. 

La famille se recompose: : le noble Egée renonce à Agilea en faveur du fils retrouvé et Médée, désespérée par la perte de son amour, prend la fuite en proférant des terribles menaces et finit par se  suicider.

Le premier Teseo de Londres

En 1711, Haendel avait remporté un succès retentissant à Londres avec Rinaldo, son premier opéra londonien, mais lorsqu'en 1712 il voulut enchaîner avec Il pastor fido, il ne rencontra pas le succès escompté : le nouvel opéra fut critiqué pour la pauvreté de ses décors. Aussi Haendel fit-il le choix d'un opéra avec une mise en scène plus somptueuse. Il fit traduire vers l'italien  l'un des opéras français les plus célèbres, le Thésée (1675)  que Lully avait mis en musique sur le texte de Philippe Quinault. Si Haendel conserve, une fois ne sera pas coutume, le découpage en cinq actes, contrairement au schéma des opéras italiens il y introduisit des choeurs, une alternance divertissante de scènes tragiques et comiques, ainsi que des événements magiques et merveilleux  déchaînés par la jalousie de la magicienne.  Avec le Teseo, Haendel voulut réinventer l'opéra français avec des moyens italiens. L'intrigue variée lui a également inspiré une richesse musicale extraordinaire avec deux numéros choraux, des duets et des arias.

Quoique le héros Thésée ait prêté son nom à l'oeuvre et chante un grand nombre d'arias, c'est la magicienne Médée qui est au centre de toutes les attentions et forme le coeur de l'intrigue. A l'instar de Thésée, elle n'apparaît pourtant qu'au deuxième acte, mais elle domine ensuite la scène, et  la musique semble s'organiser autour de ce personnage voué à l'échec. C'est d'abord une musique douce et joyeuse, lorsque Médée espère que son amour se réalisera et qu'elle soutient le roi Egée et les Athéniens. Mais lorsqu'elle réalise qu'elle n'obtiendra pas la réalisation de ses désirs,  elle intervient de manière destructive avec sa magie et devient effrayante. Haendel définit le rôle de Médée de telle manière que le spectateur est cependant amené à sympathiser avec sa douleur et à sentir que sa colère est justifiée. Parmi les points saillants, citons les incantations riches en colorature d'une Médée en pleine fureur et son superbe dernier air "Morirò ma vendicata". Dans cet aria, les thèmes de la mort et de la vengeance s'expriment musicalement  par un adagio poignant qui se mue en l'éclat agressif d'une colorature virtuose.

Si le public londonien apprécia ce nouvel opéra, ce fut un fiasco financier. Les machineries pour la représentation du monde magique dévorèrent des sommes énormes et, après la deuxième représentation, le metteur en scène, qui avait déjà imposé des coupes inopportunes dans le livret, disparut  avec les recettes du guichet.


Une mise en scène millimétrée  et des interprètes de qualité

Pour la nouvelle production viennoise, Moshe Leiser & Patrice Caurier sont venus avec un équipe soudée qui a fait ses preuves : Christian Fenouillat pour les décors, Agostino Cavalca pour les costumes et Christophe Forey pour les éclairages. Ils déplacent l'action de la Grèce antique mythique vers la seconde guerre mondiale. On se trouve dans les salons d'un palais royal au décor baroque, avec ses larges voûtes décorées de fresques mythologiques. Les salons se présentent sur deux plans en enfilade séparés par une large arcade, meublés d'ensembles disséminés de fauteuils cabriolets. Des tableaux ornent les murs dont, au centre du mur du fond, une grande oeuvre du peintre anglais George Stubbs, le Cheval attaqué par un lion, un thème que le peintre anglais explora à maintes reprises à partir de 1762. Pour cette mise en abyme,  Christian Fenouillat et les metteurs en scène ont choisi la version au cheval blanc de 1768. Le tableau représente en plan rapproché l'agression d'un cheval par un lion, qui lui saute sur le dos en y plantant ses griffes, en soulignant la terreur et la douleur du cheval. La métaphore est évidente: le lion tueur n'est autre que la magicienne Médée et le cheval la princesse Agilea, une âme pure et sensible qui subit les tortures de la sorcière.

Au premier acte, le palais est transformé en hôpital et l'on assiste à l'arrivée ou au transport de blessés de guerre que l'on y vient soigner. La princesse Agilea et sa suivante sont habillées sobrement de tenues grises et brunes  qui conviennent au tragique de l'heure et aux soins des blessés. Un poste TSF, qu'Agilea écoute dans un coin pour avoir des nouvelles du front, diffuse une musique baroque. Des lits blancs d'hôpital défilent porteurs de blessés ensanglantés, une arcade a été tendue d'un simple rideau de toile pour cloisonner quelque peu le grand salon du palais, ces mobiliers de fortune contrastent avec la richesse du palais.  Le mur du fond de scène comporte une grande double porte qui donne accès aux appartements privés du roi, ce qui donnera l'impression de sa proximité constante, même si le personnage n'apparaît que relativement peu en scène.

Les metteurs en scène ont réalisé un travail minutieux de direction d'acteurs en millimétrant tous leurs déplacements et en réalisant un travail de décomposition des expressions de manière à coller au plus près au  texte et à rendre le chant baroque et ses répétitions le plus naturel possible. Et le résultat est magique et palpitant: on pénètre au plus intime des personnages dont les émotions sont décortiquées et exprimées du fond de leurs âmes ; on ne se trouve plus comme c'est souvent le cas dans la représentation des opéras baroques devant des chanteurs qui font face au public de manière statique et qui roucoulent leurs coloratures ahanées en déployant tout l'art de leur chant, mais devant des êtres de chair et de sang montrés au naturel, torturés par leurs émotions d'amour, de haine ou de jalousie, et dont on donne à voir l'intériorité, qui se révèle de plus en plus précisément au fil du chant.

Car ce n'est pas tellement de guerre qu'il s'agit dans cet opéra que du tableau effrayant ou sublime des passions humaines, des plus élevées, comme celles ou sacrifice d'Agilea ou de la grandeur d'âme d'Egée en fin d'opéra, lorsqu'il parvient à sublimer son amour pour sa pupille en un amour paternel, aux plus  viles, comme celles qu'animent la magicienne Médée qui nous donne à voir les plus infâmes noirceurs de l'âme humaine.

Scène du suicide

Il faut cependant nuancer ce dernier point, et Moshe Leiser & Patrice Caurier y insistent bien: Médée n'est pas qu'une personne abominable, elle est aussi une femme à la personnalité complexe qui souffre de ce qu'elle est et qui est consciente de sa propre monstruosité, plus victime qu'actrice de son propre destin, possédée par les démons de la haine jalouse. Sa magie n'est peut-être que l'effet de la canalisation des énergies négatives qui s'emparent de son âme ; ainsi du moment où les metteurs en scène la font décoller du sol ou des vents violents qu'elle déchaîne et qui viennent balayer le mobilier du grand salon ou soulever les rideaux. On ne sait d'ailleurs pas si la victoire des Athéniens est due aux pouvoirs de Médée ou à l'héroïsme de Thésée. Lorsqu'elle essaye de s'emparer de l'âme d'Agilea, Leiser et Caurier font pénétrer des mains gigantesques par les grandes portes, bloquant toutes les issues par lesquelles la jeune femme pourrait essayer de s'enfuir. Elle métamorphose aussi les laquais du palais en lycanthropes qui viennent menacer de leurs crocs Agiléa et Thésée endormi. Mais la magie de Médée a des limites, l'amour sortira vainqueur et Médée, qui a pris la fuite reviendra au palais pour se suicider à la grenade  lors du banquet final. 

L'intelligence du chant des metteurs en scène qui ont réussi une remarquable direction d'acteurs se retrouve dans les magnificences de la direction d'orchestre de ce maestro barocco assolutissimo qu'est René Jacobs dont le palmarès présente 40 années de direction d'orchestre et d'expertise de l'opéra et du chant baroque. Le bonheur se lisait sur les visages des musiciens de l'Akademie für alte Musik Berlin avec notamment des hautbois rayonnants et un percussionniste aux anges de se voir si bien sollicité pour les bruitages divers des éléments déchaînés, de la tempête et du tonnerre ou du bruit de la grenade qui explose au final.

Les qualités combinées de la direction d'orchestre et la mise en scène favorisent l'épanouissement du chant. La palme de la soirée revient sans conteste à l'extraordinaire interprétation de la mezzo-soprano française Gaëlle Arquez qui a nourri de sa flamme ardente l'impétueux  personnage de Médée. L'intensité dramatique de son jeu n'a d'égal que la virtuosité, l'étendue et la chaleur envoûtante et inquiétante de son chant, avec de belles descentes dans les tons graves. A l'opposé des tenues modestes dont Agostino Cavalca revêt la princesse Agilea, Médée apparaît dans des fourrures de prix et  de riches robes de soirée aux couleurs vives, des rouges et des bleus lumineux, taillées dans des matériaux somptueux. La soprano norvégienne Mari Eriksmoen est tout aussi remarquable dans le rôle de sa rivale Agilea avec son chant à la fois souple et précis et une technique extrêmement soignée, ravissante dans l'expression de la joie amoureuse, déchirante dans celle du désespoir et de l'offrande de soi. Le Teseo de Lena Belkina est un peu le maillon faible de la soirée, la jeune mezzo ne convainc pas dans ce rôle travesti et ne parvient pas à incarner avec la puissance vocale qu'on en attendrait l'héroïsme du guerrier, d'autant que de curieuses sonorités viennent parfois entraver la diction des consonnes sifflantes ou chuintantes. Le contre-ténor Christophe Dumaux interprète avec beaucoup de subtilité vocale le rôle du roi Egée dont il campe remarquablement la dignité avec des qualités d'acteur impressionnantes dans le rendu de l'évolution du personnage et du conflit intérieur qui l'anime. Robin Johannsen et  Benno Schachtner, un des meilleurs contre-ténors allemands du moment,  qui fait ici des débuts très remarqués, donnent tous deux une dimension extraordinaire au second couple de la soirée, celui de Clizia et d'Arcane, un couple qui donne une version plus édulcorée de la jalousie et dont la représentation n'est pas dénuée d'humour.

Une soirée saluée par un public enthousiaste qui a su prendre la mesure de son bonheur!


Sisimanie viennoise (1)


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mercredi 21 novembre 2018

Expo KABBALAH au Musée juif de Vienne. Reportage photographique.

L'exposition organisée conjointement par le Musée juif de Vienne et le Musée historique juif d'Amsterdam présente la  Kabbale dans son sens le plus large: ses développements historiques, y compris la Kabbale classique, le mysticisme juif primitif, la Kabbale pratique et la magie, ainsi que ses ramifications modernes dans l'art et la culture populaire. L'exposition suit les traces et les conséquences de la Kabbale dans toutes les formes d'art moderne (peinture, sculpture et design), la littérature, le film et la musique (classique, populaire). Ce faisant, l'exposition vise à jeter un regard sur «ce qu'est la Kabbale» et à offrir un regard étonnant sur les scènes d'un sujet considéré comme un «monde caché».

L'exposition peut se visiter jusqu'au 3 mars 2019 au Musée juif de Vienne.




















Sissimania mode d'emploi


Première étape : achetez le sac 

Deuxième étape: remplir le sac du plus grand nombre possible de ces boîtes


Troisième étape : dégustez!


Bonus:
Si malgré cela vous n'êtes pas rassasiés, refaire une visite prolongée des appartements
impériaux,
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Exposition viennoise sur le foulard. Dissimulée, dévoilée!


Un simple morceau de tissu, mais qui est chargé d'une polysémie qui interpelle: le port du foulard est utilisé par les femmes pieuses pour couvrir leur tête, leur visage, et parfois leur corps entier. Le devoir religieux des femmes de se couvrir la tête a fait partie de la culture européenne depuis des siècles. Son histoire commence avec le christianisme primitif et, jusqu'à ce jour, les questions qu'il soulève restent d'une brûlante actualité.

Le Welt Museum Wien retrace l'historique du port du voile depuis les temps bibliques jusqu'à nos jours et analyse les raisons qui poussent les femmes à le porter et les réactions que cela suscite.

A visiter jusqu'au 26 février au musée d'ethnologie de Vienne.

Vivaldi - La cinquième saison, un opéra BaRock au Volksoper de Vienne

Rebecca Nelsen (Annina Girò), Drew Sarich (Antonio Vivaldi)
© Barbara Pálffy/Volksoper Wien

Le Volksoper de Vienne a repris cette saison avec grand succès Vivaldi, la cinquième saison l'opéra BaRock du compositeur  Christian Kolonovits et de sa librettiste Angelika Messner qui raconte l'histoire de la vie d'Antonio Vivaldi, la superstar de l'époque baroque.

Le fait que Vivaldi ait passé les derniers mois de sa vie à Vienne et y soit mort dans l'oubli a fourni le départ à la composition de l'opéra de Kolonovits. Le compositeur vénitien avait décidé de quitter la Sérénissime pour venir à Vienne participer à la saison d'opéra au Theater am Kärtnertor, mais il avait joué de malheur car la mort de l'empereur Charles IV interrompit toute représentation et lui fit perdre la protection qu'il en espérait. Vivaldi sombra dans l'indigence et l'oubli et mourut à Vienne misérable. Il fut enterré au cimetière de l'hôpital près de l'église Saint-Charles Borromée. Le cimetière fut désaffecté à la fin du 18e siècle, une université le recouvre aujourd'hui et on apposa simplement une simple plaque commémorative qui tient lieu de triste  mémorial.

Christian Kolonovits et Angelika Messner se sont sentis inspirés par la vie turbulente, passionnée et révoltée de Vivaldi, dont le caractère rebelle qui n'est pas sans rappeler les révolutions sociétales des années 1960. Kolonovits voit aussi des parallèles entre la musique baroque et la musique rock, notamment dans le jeu debout très expressif des musiciens.

Le parvis de l' église Saint-Charles constitue le premier décor de Christof Cremer, crétaur aussi des extraordinaires cosstumes. On est en 2018. Une des quatre jeunes filles du  groupe de rock féminin "Vivaldi"  retrouve le journal intime de la gouvernante de leur idole, Paolina, dans lequel la vie de Vivaldi se déroule comme une tapisserie colorée qui déploie la fougue et la puissance créatrice du compositeur. La lecture du manuscrit fait basculer l'action dans le passé, l'opéra rock va nous raconter la vie tumultueuse du prêtre roux dans un opéra rock de musique contemporaine qui combine musicalement des éléments baroques.

Le prologue se déroule de nos jours sur la Karlsplatz à Vienne. Clara, Loni, Cati et Toni, quatre filles qui font partie d un groupe de rock appelé « Vivaldi », sont venues à Vienne à la recherche de la musique composée par leur idole dans la dernière année de sa vie. Elles sont très déçues de ne trouver qu'une plaque commémorant la mort du compositeur dans cette ville. Mais l'une des jeunes filles découvre un journal tenu par Paolina Girò, qui avait accompagné Vivaldi lors de son dernier voyage à Vienne. 

Les quatre jeunes femmes plongent dans le passé ... Venise, 1740. La gouvernante de Vivaldi, Paolina (Julia Koci) est en train de préparer le voyage de Vivaldi à Vienne, qui se sent est déprimé, notamment parce que la cantatrice Annina  qui est aussi sa maîtresse, vient de le quitter. Cela fait des mois qu'il n'écrit pas de musique!

Le printemps

Vivaldi rend visite à Carlo Goldoni (Boris Pfeifer) et lui demande d'écrire un livret. Il veut offrir son nouvel opéra à l'Empereur à Vienne. Le sujet  doit en être sa propre vie. Goldoni est d'accord. Quand Vivaldi se plaint que ses souvenirs se fanent et qu'il en perd le fil, Goldoni l'encourage à réinventer sa vie.

Le père de  Vivaldi est à la fois coiffeur et musicien. Sa mère, quant à elle, craint que la musique ne soit un art qui ne mène à rien. Le meilleur client dans le salon du barbier se trouve être le prêtre qui va devenir par la suite devenir le cardinal Ruffo. Il fait des propositions à Antonio, un gamin passionné de musique, violoniste doué,  et suggère à sa mère qu'elle devrait laisser son fils embrasser la carrière de prêtre. Antonio se sent vendu et trahi. Il essaie à plusieurs reprises de s'enfuir et se laisse entraîner dans la vie trépidante de Venise, sa ville natale. Au Ridotto, un casino de jeux, il est témoin d'une querelle: les filles orphelines de l'Ospedale della Pietà, qui sont censées s'y produire avec leur orchestre , refusent de jouer cachées derrière un écran. Gasparini, le directeur, essaie de les convaincre. Vivaldi intervient dans le conflit et promet aux jeunes filles qu'il les rendra célèbres bien au-delà des limites de Venise. Finalement, il donnera avec elles un concert  Ridotto.  Mais Ruffo y débarque avec un escadron de la police des moeurs et met un terme aux frivolités du Ridotto. Il force Vivaldi à l'accompagner. Le lendemain, Vivaldi est ordonné prêtre. Mais à peine ordonner, il parvient à arrêter de célébrer la messe, car il se dit allergique à l'encens. Ruffo se sent trahi par Vivaldi. Goldoni se réjouit de la ruse par laquelle Vivaldi a échapper aux fonctions de la prêtrise.

L'été

Vivaldi a obtenu un poste de professeur de violon à la Pietà. Les jeunes filles sont pleines d'enthousiasme pour leur nouveau professeur. Elles veulent toutes obtenir  le rôle de premier plan dans ses nouvelles oeuvres. Surviennent les sœurs  Annina et Paolina Girò. Annina porte un maquillage et un costume extravagants qui la font ressembler à la caricature d'une diva. Elle veut avoir des leçons avec Vivaldi, mais Vivaldi lui fait clairement comprendre que l'art véritable n'a rien à voir avec un style ostentatoire. Annina  obtient le rôle principal dans la nouvelle oeuvre de Vivaldi, au grand dam des orphelines qui espéraient toutes briller sous les feux de la rampe.  Lors de la fête qui suit la première, la noblesse de Venise répand des ragots scandaleux sur le prêtre et sa muse. Vivaldi est à l'apogée de sa gloire: l'empereur l'invite à venir à Vienne et lui demande une mèche de cheveux en souvenir.  Seul Ruffo, jaloux et envieux des succès de Vivaldi, enrage.

L'automne

L'étoile de Vivaldi pâlit, ses concerts sont annulés et il est lui interdit d'apparaître sur scène. Goldoni en déclare la raison: Vivaldi a été trop audacieux en faisant le pitre à l'église. Paolina conseille à Vivaldi de tenter sa chance à Rome. Mais Annina ne croit pas qu'elle puisse réussir comme chanteuse à Rome où les castrats règnent en maître sur scène et a de mauvais pressentiments. Paolina observe Vivaldi et sa sœur. Elle aimerait qu'au moins une fois dans sa vie quelqu'un la remarque et lui offre son amour, comme cela est arrivé à Annina.

Afin de  pouvoir se produire à Rome avec les orphelines de la Pietà, Vivaldi doit obtenir le consentement des cardinaux. Il les rencontre aux bains turcs. Le cardinal Ottoboni (Thomas Sigwald), qui est large d'esprit,  organise un concert dans son palais où le choeur des filles orphelines doit se produire avec Annina en soliste. Ruffo, qui est favorable aux castrats, tente d'interdire le concert. Ottoboni propose qu'un concours de chant qui opposera Annina au castrat Caffarelli départage le conflit. Annina se sent trahie par Vivaldi.Vivaldi veut cesser de travailler avec Goldoni, car il a accumulé trop d'expériences pénibles. Mais Goldoni l'encourage à aller plus loin, il faut que Vivaldi donne sa musique en héritage au monde.

L'hiver

Retour au temps présent : sur la Karlsplatz, les  filles du groupe rock lisent les dernières pages du journal: Vivaldi est en train d'écrire sa pièce, mais ses espoirs sont détruits par la nouvelle de la mort de l'empereur. Un an plus tard, Vivaldi meurt lui aussi. Mais les jeunes filles savent qu'elle peuvent continuer à faire vivre sa musique, c'est là l'avènement de la cinquième saison.


Thomas Lichtenecker (Cafarelli) © Markus Patak/Volksoper Wien

La pièce est portée par d'excellents chanteurs. Le ténor américain Drew Sarich interprète le prêtre roux avec une énergie peu commune, il joue avec un talent d'acteur consommé la complexité du compositeur vénitien qui traverse les vicissitudes d'une existence de musicien enthousiaste, rebelle et créatif, traversée par de moments de désespoir. Drew Sarich qui, âgé de 33 ans, a déjà une carrière impressionante dans le monde du music hall à son actif, est l'âme de la production. En contrepoint, Morten Frank Larsen prête la puissance et les beaux graves de son baryton au personnage du Cardinal Ruffo, un censeur moraliste qui n'est cependant pas dénué d'ambiguïtés, et dont le caractère trouble se révèle progressivement au cours de l'action. Ruffo veut clairement mettre le jeune Vivaldi sous sa coupe et en faire sa chose,  sa carapace vertueuse se lézarde lorsqu'il se fait le champion de la cause des castrats. Sa relation avec Cafarelli, interprété par l'étonnant contre-ténor Thomas Lichtenecker, est rien moins que trouble. La composition de Christian Kolonovits et la mise en scène de Robert Meyer rendent bien compte de l'atmosphère débauchée de la Venise de la fin du 18e siècle, avec ses maisons de jeux et ses prostituées, une décadence morale généralisée dont les moeurs dépravées du clergé tout-puissant ne sont pas la moindre indication. La production atteint son climax dans la deuxième partie de l'opéra avec la scène du bain de vapeur et celle du concours de chant chez Ottoboni. Les cardinaux torses nus, portant des jupes rouges  ouvertes et coiffés de leurs larges chapeaux à tresses et à glands d'or, conversent en prenant des mines efféminées dans un caldarium. C'est là que Vivaldi est envoyé par Ottoboni pour les convaincre de l'autoriser à se produire à Rome. Le compositeur est obligé de se retirer avec l'un puis l'autre cardinal et de sans doute leur offrir des services inavouables pour prix de leur consentement. Plus tard chez Ottoboni, le public des cardinaux et de leur entourage apparaît dans des costumes extravagants d'un jaune poussin qui mêlent le strass à la pluche, basse cour follasse qui se pâme devant les emplumages du castrat Cafarelli. Face à ce public effeminé partisan des castrats, la pauvre Annina, qu'interprète une remarquable Rebecca Nelsen, n'aura pas vraiment l'occasion de défendre sa cause. Les femmes n'ont pas leur place sur la scène des théâtres romains.

La fin de l'opéra rock brossera plus rapidement la fin pénible d'un Vivaldi qui aura perdu et la gloire et l'amour et qui joue de malchance dans son dernier épisode viennois. Le final se déroule à nouveau dans le décor de la Karlplatz. Le groupe rock Vivaldi reprend le flambeau, c'est la cinquième saison.

Cette bonne production est cependant  quelque peu desservie  par le cadre factice du théâtre dans le théâtre, qui met en scène le groupe rock Vivaldi redécouvrant la vie de Vivaldi,  et par l'invraisemblance de la découverte du journal intime de Paolina. Tout cela alourdit l'intrigue par l'introduction d'éléments narratifs supplémentaires qui insistent un peu lourdement sur les passerelles que l'on peut établir entre le rock et le baroque.

Le corps de l'action principale est par contre admirablement bien ficelé et la composition musicale de Christian Kolonovits, qui dirige lui-même son opéra, est entraînante, avec de belles transitions entre les motifs baroques et la musique rock. La production a attiré un nombreux public de teenagers et des groupes scolaires qui ont accueilli le spectacle avec un grand enthousiasme. On passe une excellente soirée, aussi instructive que divertissante.

Prochaine représentation: le 24 novembre 2018