dimanche 4 novembre 2018

Les coquelicots de la paix fleurissent la Königsplatz. Une installation de Walter Kuhn.




Installation de coquelicots par l'artiste Walter KUHN sur la Place royale de Munich. Les coquelicots devraient rester en place pour trois semaines . L'installation a pour but de commémorer les victimes de toutes les guerres et s'inscrit dans le projet de la semaine munichoise de la paix.  Elle souligne particulièrement la commémoration de l'armistice du 11 novembre  1918 qui marqua la fin d'une guerre qui fit tous belligérants confondus 18,6 millions de morts.

L'idée du coquelicot est empruntée au Poppy Remberance Day pratiqué par de nombreux pays anglophones où l'on arbore un coquelicot à la boutonnière. Walter Kuhn a baptisé son oeuvre "Never again – 3.000 Mohnblumen auf dem Königsplatz" (" Plus jamais çà, 3000 coquelicots sur la Königsplatz ").

Crédit photos Luc Roger.

samedi 3 novembre 2018

Le Feu de Gabriele d'Annunzio, un roman wagnérien ?

Publié en 1900, Le Feu de Gabriele d'Annunzio fait partie des romans mythiques de la littérature italienne. Il met en scène Stelio Effrena, poète et dramaturge chantre de la nouvelle Italie qui veut restaurer l’Empire romain, et sa maîtresse la Foscarina, tragédienne sublime mais plus âgée que lui. Poète nouveau en qui la jeunesse voit déjà un incomparable maître, dramaturge non encore affirmé qui s’élève en antagoniste idéal de Wagner, Stelio sait pouvoir obtenir de la grande tragédienne Foscarina, qui l’aime d’un amour absolu, une contribution essentielle à l’affirmation de son art. 

Tourmentée par la jalousie et par la pitié qu'elle ressent pour elle-même, la Foscarina acceptera de se sacrifier pour la gloire de son jeune amant et trouvera la paix dans le renoncement, alors que pour Stelio, l’art, le rêve, le désir et la victoire sont la respiration même de la vie.

S’il peut se lire avant tout comme le récit des amours de son auteur avec Eleonora Duse, comédienne célèbre et rivale de Sarah Bernhardt, Le Feu est aussi un hymne à Venise, ville luxurieuse et royale, et un roman expérimental dans lequel D’Annunzio rompait audacieusement avec le récit réaliste et naturaliste alors en vigueur.

Si le Tristan de Wagner avait inspiré Le Triomphe de la Mort du romancier italien, c'est la figure même de Wagner qui traverse Le Feu de part en part. Le roman se déroule à Venise, le séjour italien favori du maître de Bayreuth, une ville qui devait le recevoir à plusieurs reprises et où il devait mourir. D'Annunzio mêle les destins de Stelio et de Wagner en les opposant d'abord sur le plan des idées, en les réunissant ensuite lorsque Stelio et ses amis portent assistance à Wagner atteint d'un malaise. Le  roman s'achève sur le tableau de funérailles de Wagner. Stelio et ses compagnons demandent à Cosima l'honneur de porter la dépouille du Maître.

Le Feu fut traduit de l’italien vers le français par Georges Hérelle. 

Extrait 1

" — Le drame ne doit être qu’un rite ou un message, — déclara sentencieusement Daniele Glàuro.

 — Il faut que la représentation soit de nouveau rendue solennelle comme une cérémonie religieuse, puisqu’elle enferme les deux éléments constitutifs de tout culte : la personne vivante en qui, sur la scène comme devant l’autel, s’incarne le verbe d’un révélateur ; la présence de la multitude muette comme dans les temples…

— Bayreuth ! interrompit le prince Hoditz.

— Non ; le Janicule ! — s’écria Stelio, sortant tout à coup de son vertigineux silence. 

— Une colline romaine ! Ce qu’il faut, ce n’est pas le bois et la brique de la Haute-Franconie ; c’est un théâtre de marbre sur la colline romaine. Nous l’aurons.

La subite protestation du maître semblait venir d’un allègre dédain.

— Vous n’admirez pas l’œuvre de Wagner ? — lui demanda Donatella Arvale avec un léger froncement de sourcils qui, pendant une seconde, rendit presque dur son hermétique visage.

Il la regarda au fond des prunelles : il sentait qu’il y a\ait quelque chose d’obscurément hostile dans les manières de la vierge et il éprouvait lui-même contre elle une sourde inimitié. À ce moment encore il la vit isolée, vivant d’une vie propre et circonscrite, fixée dans une pensée très secrète, étrangère et inviolable.

— L’œuvre de Wagner, répondit-il, est fondée sur l’esprit germanique, est d’essence purement septentrionale. Sa réforme n’est pas sans analogie avec celle tentée par Luther. Son drame n’est que la fleur suprême du génie d’une race, l’abrégé extraordinairement puissant des aspirations qui travaillèrent l’âme des symphonistes et des poètes nationaux, depuis Bach jusqu’à Beethoven, depuis Wieland jusqu’à Goethe. Si vous imaginiez son œuvre sur le rivage méditerranéen, parmi nos clairs oliviers, parmi nos lauriers sveltes.sous l’éclat glorieux du ciel latin, vous la verriez pâlir et se dissoudre. Puisque, selon sa parole même, il est donné à l’artiste de voir resplendir dans sa perfection future un monde encore informe et d’en jouir prophétiquement par le désir et l’espérance, je vous annonce l’avènement d’un art nouveau ou renouvelé qui, par la simplicité forte et sincère de ses lignes, par sa grâce vigoureuse, par l’ardeur de ses inspirations, par la pure puissance de ses harmonies, continuera et couronnera l’immense édifice idéal de notre race élue. Je me glorifie d’être latin ; et, veuillez me pardonner, exquise lady Myrta, et vous, mon délicat Hoditz, en tout homme de sang différent, je ne reconnais qu’un barbare.

— Mais Wagner aussi, — dit Baldassare Slampa qui, revenant de Bayreuth, avait encore l’âme toute remplie d’extase, — Wagner aussi, quand il déroule le fil de ses théories, part des Grecs.

— Un fil inégal et embrouillé, répliqua le poète. Rien n’est plus loin de l’Orestie que la tétralogie de l’Anneau. Les Florentins de la Casa Bardi ont pénétré bien plus profondement l’essence de la tragédie grecque. Honneur à la Camerata du comte de Vernio ! "

Extrait 2

" —- Connais-tu la lamentation du roi malade ? — demanda le jeune homme à la chevelure ensoleillée, qu’il semblait avoir héritée de la Sapho vénitienne, de « l’alfa Gasparra », de l’infortunée amie de Collaltino.

— Toute la détresse d’Amfortas est déjà contenue dans un motet que je connais bien : Peccantem me quotidie ; mais avec quel essor lyrique, avec quelle simplicité puissante ! Toutes les forces de la tragédie s’y trouvent pour ainsi dire sublimées, comme les instincts d’une multitude dans une âme héroïque. Le langage de Palestrina, beaucoup plus ancien, me paraît encore plus pur et plus viril.

—- Mais le contraste de Kundry et de Parsifal, au second acte, le motif d’Herzeleïde, la figure impétueuse, la figure de la douleur tirée du mot de l’agape sacrée, le motif de l’aspiration de Kundry, le thème prophétique de la promesse, le baiser sur la bouche du Fol, tout ce déchirant et enivrant contraste de désir et d’horreur ; " La plaie, la plaie ! voici qu’elle me brûle, voici qu’elle saigne en moi !… " Et, sur la frénésie désespérée de la tentatrice, la mélodie de la soumission : "Laisse-moi pleurer sur la poitrine ! Que pour une heure je m’unisse à toi ; et, même si Dieu me repousse, en toi je serai rachetée et sauvée ! " Et la réponse de Parsifal, où revient avec une solennité si haute le motif du Fol, transfiguré maintenant et devenu le Héros promis : " L’enfer pour nous éternellement, si, ne fût-ce qu’une heure, je te laisse me serrer entre tes bras… "  Et la sauvage extase de Kundry : " Puisque mon baiser t’a rendu voyant, l’entier embrassement de mon amour te fera divin. Une heure, une seule heure avec toi, et je serai sauvée ! " Et les suprêmes efforts de sa volonté démoniaque, le dernier geste pour séduire, l’imploration et l’offre furibonde : " Seul ton amour me sauve. Laisse-moi t’aimer. Mien, seulement pour une heure ! Tienne, seulement pour une heure ! "

Éperdus, Perdita et Stelio se regardèrent au fond de l’âme ; dans un battement de paupières, ils s’étreignirent, s’unirent, et se pâmèrent comme sur un lit de volupté et de mort.

La Marangona, la grosse cloche de Saint-Marc, sonnait minuit. De même que tout à l’heure, au crépuscule, il leur sembla qu’ils percevaient le bourdonnement du bronze dans la racine de leurs cheveux, comme un frisson de leur propre chair. Ils crurent sentir passer encore sur leur tête cet immense ouragan de sons au milieu duquel ils avaient soudain vu s’élever les apparitions de la Beauté consolatrice invoquées par la Prière unanime. Toutes les grâces des eaux, l’infini tremblement du désir qui se cache, l’anxiété, la promesse, l’adieu, la fête, et le monstre formidable aux mille visages humains, et la grande sphère étoilée, et les clameurs, et les musiques, et le chant, et les prodiges du feu, le retour par le canal sonore, la chanson de la jeunesse brève, la lutte et l’angoisse muette dans la gondole, l’ombre subite sur les trois destins, le festin illuminé par l’idée belle, les pressentiments, les espérances, les orgueils, toutes les pulsations de la vie forte se renouvelèrent en eux, s’accélérèrent, furent mille et ne furent qu’une. Et ils crurent avoir vécu par delà toute limite humaine, et qu’à cette minute ils avaient devant eux une immensité inconnue qu’ils pourraient aspirer comme on humerait d’un trait un océan : car, après avoir tant vécu, ils se sentaient vides ; car, après avoir tant bu, ils restaient assoiffés. Une illusion violente s’était emparée de leurs âmes riches. Elles pensèrent s’accroître démesurément dans la richesse l’une de l’autre. La vierge avait disparu. Les yeux de la femme désespérée et nomade répétaient : " L’entier embrassement de mon amour te fera divin. Une heure, une heure seulement avec toi, et je serai sauvée ! Mien, seulement pour une heure ! Tienne, seulement pour une heure ! "

Et la tragédie sacrée continuait à grandir dans le commentaire éloquent de l’enthousiaste Baldassare. Kundry, la tentatrice forcenée, l’esclave du désir, la Rose de l’Enfer, l’originelle Perdition, la maudite, réapparaissait maintenant dans l’aube d’avril ; elle réapparaissait humble et pâle sous la robe de la messagère, la tête courbée, le regard éteint ; et sa voix rauque et brisée n’avait plus que cette unique parole : " Servir ! servir ! ".

La mélodie de la solitude, la mélodie de la soumission, la mélodie de la purification préparaient autour de son humilité l’enchantement du Vendredi Saint. Et voici Parsifal dans sa noire armure, le morion clos, la lance baissée, enfermé dans le rêve et dans le fer : " Je viens par des sentiers périlleux ; mais ce jour me sauvera peut-être, puisque j’entends le murmure de la divine forêt… " L’espérance, la douleur, le remords, le souvenir, la promesse, la foi haletant vers le salut, de mystérieuses mélodies sacrées, tissaient l’idéal manteau dont allait se couvrir le Simple, le Pur, le Héros envoyé pour guérir la plaie sans remède : " Me conduiras-tu aujourd’hui vers Amfortas ? " Il s’alanguissait, défaillait entre les bras du vieillard. « Servir ! servir ! » La mélodie de la soumission se déployait une fois encore dans l’orchestre, mettait en fuite l’impétueuse figure primitive. « Servir ! » La femme fidèle apportait l’eau, s’agenouillait humble et ardente, lavait les pieds de l’aimé. « Servir ! » La femme fidèle tirait de son sein un vase de baume, oignait les pieds de l’aimé, les essuyait avec sa chevelure défaite. « Servir ! » Le Pur s’inclinait vers la pécheresse, versait le pur élément sur la tête sauvage : ce Ainsi j’accomplis mon premier office. Reçois le baptême et crois au Rédempteur ! » Kundry éclatait en sanglots et touchait du front la terre, affranchie du désir, affranchie de la malédiction. Et alors, des profondes harmonies finales de l’appel au Rédempteur, -se dégageait, s’élevait, s’épanchait avec une surhumaine suavité la mélodie du pré en fleurs : « Comme il est beau, le pré, aujourd’hui ! Un jour, de merveilleuses fleurs m’enlacèrent ; mais l’herbe et la corolle n’eurent jamais un tel parfum…» Extatique, Parsifal contemplait le pré et la forêt tout riants de rosée dans la lumière matinale.

— Ah ! qui pourrait oublier ce moment sublime ? — s’écria l’émerveillé, dont le visage maigre semblait réfléchir l’éclair de cette joie. —Tous, dans l’obscurité du théâtre, nous demeurions immobiles comme une seule masse compacte. On eût dit que, pour écouter, le sang s’était arrêté dans toutes les veines. Du Golfe Mystique, la symphonie montait en illusion de lumière, les notes se changeaient en rayons de soleil, s’engendraient avec l’allégresse du brin d’herbe qui perce la terre, de la corolle qui s’ouvre, de la branche qui pousse ses bourgeons, de l’insecte qui déploie ses ailes. Et toute l’innocence des choses qui naissent pénétrait en nous ; et notre âme revivait je ne sais quel rêve de notre lointaine enfance… Infantia, la parole de Carpaccio !… Ah ! Stelio, celte parole, comme tu as su la répéter à notre vieillesse ! Comme tu as su nous inspirer le regret de ce que nous avons perdu et l’espérance de le recouvrer au moyen de l’art indissolublement rattaché à la vie !

Stelio se taisait, écrasé sous le poids de l’œuvre gigantesque accomplie par ce créateur barbare que l’enthousiasme de Baldassare Stampa évoquait pour l’opposer à l’ardente figure du poète d’Orphée et d’Ariane. Une sorte de rancune instinctive, une obscure hostilité qui ne venait pas de l’intelligence, le soulevait contre ce Germain tenace qui avait réussi à enflammer le monde. Pour remporter la victoire sur les hommes et sur les choses, il n’avait fait, celui-là aussi, qu’exalter sa propre image, magnifier son propre rêve de beauté dominatrice. Celui-là aussi était allé vers la foule comme vers la proie préférable. Celui-là aussi s’était imposé comme discipline l’effort pour se surpasser soi-même, sans trêve. Et maintenant il avait le temple de son culte sur la colline bavaroise.

— L’art seul peut ramener les hommes à l’unité, — dit Daniele Glàuro. — Honorons le noble maître qui a proclamé ce dogme pour toujours. Son Théâtre de Fête, bien que bâti en bois et en briques, étroit et imparfait, n’en a pas moins une sublime signification. Là, l’œuvre d’art n’apparaît que comme la religion devenue sensible sous une forme vivante. Le drame est un rite.

— Honorons Wagner, — dit Antimo délia Bella. — Mais, si cette nuit doit rester mémorable par une annonce et par une promesse attendues de celui qui, ce soir, montrait le mystérieux navire à la foule, invoquons de nouveau l’âme héroïque qui nous a parlé par la voix de Donatella Arvale. En posant la première pierre de son Théâtre de Fêle, le poète de Siegfried la consacra aux espérances et aux victoires germaniques. Le Théâtre d’Apollon, qui s’élève rapidement sur ce Janicule où jadis les aigles descendaient pour apporter les présages, doit être seulement la révélation monumentale de l’idée vers laquelle notre race est conduite par son génie. Affirmons de nouveau le privilège dont la nature a ennobli notre sang. "

Extrait 3

" — Wagner affirme que le seul créateur de l’œuvre d’art est le peuple, — disait Baldassare Stampa, — et que l’unique fonction de l’artiste est de recueillir et d’exprimer la création du peuple inconscient…

[...]

— Mais, — disait Fabio Molza, — pour Wagner, le peuple se compose de tous ceux qui éprouvent une misère commune, entendez-vous ? une misère commune…

« Vers la Joie, vers l’éternelle Joie ! pensait Stelio. Le peuple se compose de tous ceux qui éprouvent un obscur besoin de s’élever, par le moyen de la Fiction, hors de la prison quotidienne où ils souffrent et sont esclaves. » Ils disparaissaient, les étroits théâtres urbains où, dans la chaleur suffocante et imprégnée de toutes les impuretés, devant un ramassis de ribauds et de courtisanes, les acteurs font métier de prostitution publique. Sur les gradins du théâtre nouveau, il voyait la foule vraie, l’immense foule unanime dont il venait de sentir l’odeur et d’entendre la clameur sous les étoiles, dans la conque marmoréenne. A ces âmes rudes et ignorantes, son art, même incompris, apportait grâce au mystérieux pouvoir du rythme un trouble profond, semblable à celui du prisonnier qui va être délivré de ses lourdes chaînes. Peu à peu, la félicité de la délivrance se propageait aux plus abjects ; les fronts ridés s’éclairaient ; les bouches accoutumées aux vociférations brutales s’épanouissaient dans la stupeur ; et les mains, les âpres mains asservies aux instruments du travail, se tendaient par un élan d’amour vers l’héroïne qui envoyait aux étoiles sa douleur immortelle.

— Dans l’existence d’un peuple comme le nôtre, — disait Daniele Glàuro, — une grande manifestation d’art compte beaucoup plus qu’un traité d’alliance ou qu’une loi financière. Ce qui ne meurt pas vaut mieux que ce qui est caduc. L’astuce et l’audace d’un Malatesta sont renfermées dans une médaille de Pisanello pour l’éternité. De la politique de Machiavel rien ne survit, sinon le nerf de sa prose…

« C’est vrai, c’est vrai ! pensait Stelio. La fortune de l’Italie est inséparable du sort de la Beauté dont elle est mère. » Telle maintenant lui apparaissait la vérité souveraine, rayonnant sur cette divine patrie idéale que Dante explora. « Italie ! Italie ! » Sur son âme résonnait comme un cri de réveil ce nom qui enivre la terre. Des ruines baignées par tant de sang héroïque, l’art nouveau ne devait-il pas s’élever, robuste de racines et de branches ? Ne devait-il pas résumer en lui toutes les forces latentes que possède la substance héréditaire de la nation, devenir pour la troisième Rome une puissance déterminante et constructive, indiquer aux hommes d’État les vérités primordiales qui sont les bases nécessaires des institutions nouvelles ? Fidèle aux plus antiques instincts de sa race, Wagner avait pressenti et secondé par son effort l’aspiration des États allemands vers la grandeur héroïque de l’Empire. Il avait évoqué la haute figure d’Henri l’Oiseleur se levant sous le chêne séculaire : « Que par toute la terre allemande surgissent les combattants ! » Et bientôt ces combattants avaient vaincu. Avec le même élan, avec la même ténacité, le peuple et l’artiste avaient atteint le but glorieux. La même victoire avait couronné l’œuvre du fer et l’œuvre du rythme. Aussi bien que le héros, le poète avait accompli un acte libérateur. Aussi bien que la volonté du Chancelier, aussi bien que le sang des soldats, ses figures musicales avaient contribué à exalter et perpétuer l’âme de la race.

— Il est ici depuis quelques jours déjà, au palais Vendramin-Calergi, — disait le prince Hoditz.

Et, subitement, l’image du créateur barbare se présenta, les lignes de sa face devinrent visibles, ses yeux d’azur brillèrent sous le vaste front, ses lèvres se serrèrent sous le menton robuste, armées de sensualité, d’orgueil et de dédain. Son petit corps courbé par la vieillesse et par la gloire se redressa, parut gigantesque aussi bien que son œuvre, prit l’aspect d’un Dieu. Le sang y courut comme les torrents dans une montagne, la respiration y souffla comme le vent dans une forêt. Subitement, la jeunesse de Siegfried l’envahit, s’y épanouit, radieuse comme l’aurore dans le nuage. « Suivre l’impulsion de mon cœur, obéir à mon instinct, écouter en moi-même la voix de la nature, voilà ma suprême loi ! » La parole héroïque résonna en lui, jaillissant des profondeurs, exprimant la volonté jeune et saine qui triomphait de tous les obstacles et de tous les maléfices, toujours d’accord avec la loi de l’Univers. Et les flammes alors, celles qui naissaient de la roche heurtée par la lance de Wotan, montèrent en cercle : « Dans la mer flamboyante le chemin s’est ouvert. Me plonger dans le feu, oh ! la grande joie ! Trouver l’épouse dans la flamme… ! » Tous les fantômes du mythe fulgurèrent, s’éteignirent.

Le casque ailé de Brunehilde scintilla au soleil : « Gloire au soleil ! Gloire à la lumière ! Gloire au jour rayonnant ! Mon sommeil fut long. Qui m’a réveillée ? » Tous les fantômes s’enfuirent en tumulte, se dispersèrent. Soudain ressuscita sur un champ d’ombre la vierge du chant, Donatella Arvale, telle qu’elle lui était apparue là-bas, parmi la pourpre et l’or de la salle immense, tenant ! a fleur du feu, dans une attitude dominatrice : «Tu ne me vois donc pas ? Mon regard qui te consume et mon sang qui bout ne te font donc pas peur ? Tu ne l’éprouves pas, cette ardeur sauvage ? » Absente, elle reprenait son pouvoir de rêve. Des musiques infinies naissaient du silence qui occupait la place restée vide dans le cénacle. Son hermétique visage enfermait un secret inviolable. « Ne me touche pas, ne me trouble pas ; et je refléterai à jamais ton image lumineuse. C’est toi-même que tu dois aimer. Renonce à moi ! » Une fois encore, comme sur l’eau fébrile, une impatience passionnée tourmentait l’animateur ; et, dans l’absente, il retrouvait l’aptitude à être bandée comme un bel arc par une main forte qui saurait s’en armer pour une-haute conquête : « Éveille-toi, vierge ; éveille-toi ! Vis et ris ! Sois mienne ! »

Son esprit était entraîné avec violence dans l’orbite du monde créé par le dieu germain ; les visions et les harmonies l’opprimaient ; les figures du mythe septentrional, recouvrant celles de sa passion et de son art, venaient les obscurcir. Son désir et son espérance parlaient le langage du barbare : « Il faut que je t’aime en riant, que je m’aveugle en riant ; il faut qu’en riant nous nous perdions ensemble. Amour radieux, riante mort ! » L’allégresse de la vierge .guerrière sur la roche cerclée de flammes atteignait les plus hauts sommets ; le cri de volupté et de liberté montait jusqu’au cœur du soleil. Ah ! quelle chose n’avait-il pas exprimée, quel faîte et quel abîme n’avaient-ils pas touchés, ce formidable agitateur de l’âme humaine ? Quel effort pourrait jamais égaler, le sien ? Quel aigle pourrait espérer un plus haut vol ? Son œuvre gigantesque était là, terminée, au milieu des hommes. Par toute la terre retentissait le dernier chœur du Graal, le cantique de grâces : " Gloire au miracle ! Rédemption au Rédempteur ! "

— Il est fatigué, — disait le prince Hoditz, — très fatigué, très affaibli. Voilà pourquoi nous ne l’avons pas vu au Palais des Doges. Il a le cœur malade…

Le géant redevenait homme : pauvre corps courbé par la vieillesse et par la gloire, usé par la passion, mourant. Et Stelio réentendit en lui-même les paroles de Perdita qui avaient changé la gondole en un cercueil : les paroles qui évoquaient un autre grand artiste frappé, le père de Donatella Arvale… « L’arc a pour nom Bios et pour œuvre la mort. » Le jeune homme voyait devant lui le chemin marqué par la victoire, l’art si long, la vie si brève. « En avant, en avant ! Plus haut, toujours plus haut ! » A chaque heure, à chaque minute, il fallait essayer, lutter, se fortifier contre la destruction, la diminution, l’oppression, la contagion. À chaque heure, à chaque minute, il fallait tenir l’œil fixé sur le but, concentrer et diriger là toutes ses énergies, sans trêve, sans défaillance. Il sentait que la victoire lui était aussi nécessaire que l’air à ses poumons. Au contact du barbare, une furieuse volonté de lutte s’éveillait dans cet agile sang latin. « À vous maintenant de vouloir ! — avait crié Wagner, le jour où avait été inaugurée la scène du théâtre nouveau. — Dans l’œuvre d’art de l’avenir, la source de l’invention ne tarira plus jamais. » L’art était infini comme la beauté du monde. Pas de limites pour la force,et pour l’audace. Chercher, trouver, plus loin, toujours plus loin, « En avant ! En avant ! »

Alors un seul flot, énorme et informe, résuma toutes les aspirations et toutes les angoisses de ce délire, se creusa comme un gouffre, se dressa comme un tourbillon, se condensa, prit la qualité de la matière plastique, obéit à la même énergie inépuisable qui, sous le soleil, façonne les animaux et les choses. Une image extraordinairement belle «t pure naquit de ce travail, vécut et resplendit avec une insoutenable intensité. Le poète la vit, la reçut dans ses yeux purs, sentit qu’elle prenait racine au centre de son esprit. « Ah ! l’exprimer, la manifester aux hommes, la fixer dans sa perfection pour l’éternité ! » Moment sublime et sans retour. Tout disparut. Autour de lui coulait la vie journalière ; autour de lui résonnaient les paroles fugitives ; l’attente palpitait, le désir se consumait.

Et il regarda la femme. Les astres scintillaient ; derrière la tête de Perdita, les arbres ondulaient, un jardin s’approfondissait. Les yeux de la femme disaient encore : «Servir ! Servir ! »

Extrait 4

" Par une après-midi de novembre, il revenait du Lido sur le bateau, accompagné de Daniele Glàuro. Ils avaient laissé derrière eux l’Adriatique en tempête, le choc des lames glauques et blanches sur les sables déserts, les arbres de San-Niccolò dépouillés par un vent de proie, les tourbillons des feuilles mortes, les fantômes héroïques des départs et des arrivages, le souvenir des arbalétriers joutant pour l’écarlate, et des galops de lord Byron dévoré par le désir de surpasser son destin. 

— Moi aussi, j’aurais donné aujourd’hui un royaume pour un cheval ! — dit Effrena, se raillant lui-même, irrité par la médiocrité de la vie. — Ni une arbalète ni un cheval à San-Niccolò, et pas même le courage d’un rameur ! Perge audacter… Nous voilà sur cette ignoble carcasse grise qui fume et gargouille comme une marmite. Regarde Venise qui danse, là-bas !

Le courroux de la mer se propageait sur la lagune. Les eaux étaient agitées par un âpre frissonnement, et il semblait que cette agitation se communiquât aux fondements de la ville. On voyait les palais, les coupoles, les campaniles tanguer comme des navires. Les algues arrachées des fonds flottaient avec toutes leurs racines blanchâtres. Des troupes de mouettes tournoyaient dans le vent ; et, de temps à autre, on entendait leur étrange rire suspendu aux innombrables crêtes de la bourrasque.

— Wagner ! — dit à voix basse Daniele Glàuro, saisi d’une émotion subite, en indiquant un vieillard appuyé au bordage de la proue. — Là, avec Franz Liszt et Donna Cosima. Le vois-tu ?

Le cœur de Stelio aussi palpita plus fort ; pour lui aussi disparurent soudain toutes les figures environnantes, s’interrompit l’ennui amer, cessa l’oppression de l’inertie ; et seul demeura le sentiment de surhumaine puissance éveillé par ce nom ; et la seule réalité sur tous ces fantômes indistincts fut le monde idéal évoqué par ce nom autour du petit vieillard penché vers le tumulte des eaux.

Le génie victorieux, la fidélité d’amour, l’amitié immuable, suprêmes apparitions de la nature héroïque, étaient là réunies encore une fois sous la tempête, silencieusement. La même blancheur éblouissante couronnait les trois personnes voisines : leurs cheveux étaient tout blancs sur leurs pensées tristes, Une tristesse inquiète se révélait dans leurs visages, dans leurs altitudes, comme si un même pressentiment obscur eût •oppressé leurs cœurs communicants. La femme avait sur une face de neige une belle bouche robuste, formée de lignes fermes et nettes, révélatrice d’une âme tenace ; et ses yeux de clair acier restaient continuellement fixés sur celui qui l’avait élue pour compagne dans la haute guerre, veillaient avec adoration sur celui qui, après avoir vaincu toutes les forces hostiles, ne pourrait pas vaincre la Mort dont la menace le poursuivait sans cesse. Ce féminin regard de vigilance et de crainte s’opposait ainsi au regard invisible de l’autre Femme et semblait envelopper le vieillard d’une vague ombre funèbre.

— Il paraît souffrir, — dit Daniele Glàuro. — Tu ne vois pas ? Il paraît sur le point de défaillir. Veux-tu que nous nous approchions ?

Effrena regardait avec une émotion inexprimable ces cheveux blanchis que le vent âpre agitait sur cette nuque sénile, sous les larges bords du feutre, et cette oreille presque livide, au lobe gonflé. Ce corps, qui avait été soutenu dans la lutte par un si fier instinct de domination, avait maintenant l’apparence d’un chiffon que la rafale devait emporter et perdre.

— Ah ! Daniele, que pourrions-nous faire pour lui ? — dit-il, éprouvant un besoin religieux de manifester par quelque signe sa révérence et sa pitié pour ce grand cœur oppressé.

— Oui, que pourrions-nous faire ? — répéta Daniele Glàuro, à qui se communiqua immédiatement cette fervente volonté d’offrir quelque chose de soi au héros qui endurait le sort humain.

Ils ne furent qu’une seule âme dans cet acte de gratitude et de ferveur, dans cette subite exaltation de leur noblesse profonde.

Mais ils ne pouvaient donner autre chose que ce qu’ils donnaient. Rien ne pouvait interrompre l’œuvre occulte du mal. Et ils s’affligeaient tous les deux, avoir ces cheveux blanchis, cette faible chose à demi morte, s’agiter sur la nuque du vieillard au souffle véhément qui venait du large et apportait à la lagune étonnée la voix et les écumes de la mer.

« Ah ! mer superbe, tu devras me porter encore ! Le salut que je cherche sur la terre, je ne le trouverai jamais. À vous je resterai fidèle, ô flots de la mer immense… » Les harmonies impétueuses du Vaisseau Fantôme se réveillaient dans la mémoire d’Effrena, avec l’appel désespéré qui les traverse de temps à autre ; et il lui semblait réentendre dans le vent la chanson sauvage de la chiourme sur le navire aux voiles rouges : « Iohohé ! iohohé ! Descends à terre, ô noir capitaine : sept ans sont passés… » Et il reconstituait en imagination la figure de Wagner jeune, se représentait le solitaire égaré dans la vivante horreur de Paris, misérable et indompté, dévoré par une fièvre merveilleuse, les yeux fixés sur son étoile et résolu de contraindre le monde à la reconnaître. Dans le mythe du pâle navigateur, l’exilé avait retrouvé une image de sa propre course haletante, de sa lutte furieuse, de son espoir suprême. « Mais un jour l’homme pâle pourra être affranchi, s’il rencontre sur la terre une femme qui lui soit fidèle jusqu’à la mort ! »

Elle était là, cette femme, au flanc du héros, comme une gardienne toujours vigilante. Elle aussi, comme Senta, connaissait la loi souveraine de la fidélité ; et la mort s’apprêtait à accomplir le vœu sacré.

— Crois-tu que, plongé dans la poésie des mythes, il ait rêvé une façon extraordinaire de trépasser, et qu’il prie chaque jour la Nature de rendre sa fin conforme à son rêve ? — demanda Daniele Glàuro, songeant à la volonté mystérieuse qui induisit l’aigle à prendre pour une roche le front d’Eschyle et amena Pétrarque à expirer solitairement sur les pages d’un livre. — Quelle pourrait être la fin digne de lui ?

— Une mélodie nouvelle, d’une puissance inouïe, qui, en sa première jeunesse lui apparut indistincte et qu’alors il ne put fixer, lui fendra tout à coup le cœur comme une épée terrible.

— C’est vrai ! dit Daniele Glàuro.

Excitées par le grand vent, les phalanges des nuages combattaient dans les espaces et s’entrechoquaient ; les tours, les coupoles ondulaient au fond de l’eau et semblaient se déformer, elles aussi ; et les ombres de la ville et les ombres du ciel, également vastes et mobiles sur les eaux hérissées, se confondaient et se transmuaient, comme si elles eussent été produites par des choses également prêtes à se dissoudre.

— Regarde le Madgyar, Daniele. Assurément, c’est un esprit généreux ; il a servi le héros avec un dévouement et une foi sans limites. Et, mieux encore que son art, cette servitude le voue à la gloire. Mais vois comme ce sentiment si sincère et si fort lui inspire une affectation presque histrionique, par le continuel besoin, d’imposer aux spectateurs une magnifique image de lui-même, qui les étonne !

L’abbé redressait son buste maigre et ossu, qui semblait Serré dans une cotte de mailles ; et, se haussant ainsi de toute sa stature, il avait la tête découverte pour prier, pour adresser sa muette prière au Dieu des Tempêtes. Le vent secouait l’épaisse chevelure blanche, cette chevelure léonine d’où étaient partis tant de frémissements et d’éclairs pour troubler la foule et les femmes. Ses yeux magnétiques étaient levés vers les nuages, tandis que les paroles non prononcées se dessinaient sur ses longues lèvres minces, répandant un sou lue mystique sur ce visage tourmenté de rides et de verrues énormes.

— Qu’importe ? — dit Daniele Glàuro. — Il possède la divine faculté de la ferveur, il a le goût dé la force toute-puissante et de la passion dominatrice. Son art n’a-t-il pas aspiré vers Prométhée, Orphée, Dante, le Tasse ? I1 fut attiré par Wagner comme par les grandes énergies naturelles ; peut-être avait-il entendu en lui ce qu’il a essayé d’exprimer dans son poème symphonique : « ce que l’on entend sur la montagne. »

— C’est vrai ! dit Effrena.

Mais ils tressaillirent tous les deux en voyant le vieillard incliné sur le bordage se retourner soudain avec le geste d’un homme qui étoufferait dans les ténèbres, et s’accrocher convulsivement à sa compagne qui jeta un cri. Ils accoururent. Tous les passagers qui étaient sur le bateau, frappés par ce cri d’angoisse, accoururent aussi, se pressèrent alentour. Un regard de la femme suffit pour empêcher que l’on osât approcher du corps, qui paraissait inanimé. Elle-même le soutint, l’accommoda sur le banc, lui toucha le pouls, se pencha pour lui ausculter le cœur. Son amour et sa douleur traçaient autour du malade inerte un cercle inviolable. Tous reculèrent ; silencieux et anxieux, ils épiaient sur ce visage livide les indices de la mort ou de la vie.

Le visage était immobile, abandonné sur les genoux de la femme. Deux sillons profonds descendaient le long des joues vers la bouche entr’ouverte, se creusaient vers les ailes du nez impérieux. Les rafales agitaient les cheveux rares et fins sur le front convexe, le blanc collier de barbe sous le menton carré où la vigueur de l’os maxillaire était visible à travers les plis mous de la peau. La tempe se couvrait d’une sueur visqueuse, et un faible tremblement remuait l’un des pieds, qui pendait. Les moindres détails de cette figure blême s’imprimèrent dans l’esprit des deux jeunes hommes pour toujours. Combien dura le supplice ? Le passage des ombres continuait sur les eaux livides, interrompu de temps à autre par de grands faisceaux de rayons qui semblaient percer l’air et s’enfoncer avec une pesanteur de flèches. On entendait le bruit cadencé de la machine, et, par instants, le rire moqueur des mouettes, et déjà le hurlement sourd qui arrivait du Grand Canal, le vaste gémissement de la ville battue par la tempête.

— Nous le porterons, — dit à l’oreille de son ami Stelio Effrena, enivré par la tristesse des choses et par la solennité de ses visions.

Le visage immobile donnait à peine quelques signes du retour à la vie.

— Oui, offrons nos bras ! — dit Daniele Glàuro, en pâlissant.

Ils regardèrent la femme à la face de neige ; ils s’avancèrent, très pâles ; ils offrirent leurs bras.

Combien dura ce transport terrible ? Court était le passage du bateau à la rive ; mais ces quelques pas comptèrent pour, un long chemin. L’eau se brisait contre les poutres du débarcadère, le hurlement sortait du Canal comme des méandres d’une caverne, les cloches de Saint-Marc sonnaient les vêpres ; mais ce bruit confus perdait toute réalité immédiate et semblait infiniment profond et reculé, comme une lamentation de l’Océan.

Ils portaient sur leurs bras le poids du Héros ; ils portaient le corps évanoui de Celui qui avait répandu sur le monde la puissance de son âme océanique, la chair mortelle du Révélateur qui, pour la religion des hommes, avait transformé en chant les essences de l’Univers. Avec un frisson ineffable d’épouvante et de joie, tel un homme qui verrait un fleuve se précipiter d’une roche, un volcan se fendre, un incendie dévorer une forêt, un éblouissant météore cacher le ciel étoile, tel un homme à l’aspect d’une force naturelle imprévue et irrésistible, Effrena sentit sous sa main, passée dans l’aisselle pour soutenir le buste, — il avait dû s’arrêter une seconde. afin de reprendre ses forces qui lui échappaient, et il regardait cette tête blanche appuyée contre sa poitrine, — il sentit sous sa main repalpiter le cœur sacré.

* * * * *

— Tu étais fort, Daniele, toi qui ne saurais briser un roseau ! Il était lourd, ce corps de vieux barbare, il semblait armé d’une ossature de bronze : bien construit, robuste, apte à rester debout sur un pont qui roule et qui tangue ; une structure d’homme destiné à la haute mer. D'où cette force te venait-elle ? Je n’étais pas sans crainte… Mais non, tu ne chancelais pas ! Nous avons porté sur nos bras un héros. C’est une journée digne qu’on la célèbre. Ses yeux se sont rouverts en face de moi ; son cœur a repalpité sous ma main. Nous étions dignes de le porter, Daniele, par notre ferveur !

— Tu étais digne, toi, non seulement de le porter, mais de recueillir, pour les tenir, quelques-unes des plus belles promesses offertes par son art aux hommes qui espèrent encore.

— Ah ! si je ne succombe à mon abondance même, et si je réussis à dompter cette anxiété qui m’étouffe, Daniele !… "

Extrait 5

"— C’est à Venise, le sais-tu ? que Wagner eut ses premiers colloques avec la mort, il y a plus de vingt ans aujourd’hui, à l’époque de Tristan. Consumé par une passion sans espoir, il vint à Venise pour y mourir en silence ; et il y composa ce délirant second acte, qui est un hymne à la nuit éternelle. Maintenant, son destin le ramène sur les lagunes. Le sort a décidé, ce semble, qu’il aurait là sa fin, comme Claudio Monteverde. N’est-ce pas un désir musical, celui dont Venise est pleine ? un désir immense et indéfinissable ? Tous les bruits s’y transforment en voix expressives. "

Extrait 6

Daniele Glàuro est venu annoncer la mort du Maître à Stelio.

" Le monde semblait diminué de valeur.

Stelio Effrena demanda à la veuve de Richard Wagner que les deux jeunes Italiens qui, un soir de novembre, avaient transporté du bateau à la rive le héros évanoui, et quatre de leurs compagnons avec eux, fussent admis à l’honneur de transporter le cercueil depuis la chambre mortuaire jusqu’à la barque et depuis la barque jusqu’au char. Cet honneur leur fut accordé.

C’était le 16 de février ; c’était une heure après midi. Stelio Effrena, Daniele Glàuro, Francesco de Lizo, Baldassare Stampa, Fabio Molza et Antimo délia Bella attendaient dans le vestibule du palais. Le dernier était arrivé de Rome avec deux artisans attachés à l’œuvre du Théâtre d’Apollon, qui apportaient pour la cérémonie funèbre les faisceaux des lauriers cueillis sur le Janicule.

Ils attendaient sans parler, sans échanger un regard, dominés tous par le battement de leur propre cœur. On n’entendait qu’un faible clapotis sur les marches de cette grande porte où sont sculptées aux candélabres des chambranles ces deux mots : Domus pacis.

L’homme de la rame qui avait été cher au héros vint les appeler. Dans ce visage mâle et fidèle, les yeux étaient brûlés par les larmes.

Stelio Effrena s’avança le premier ; ses compagnons le suivirent. L’escalier monté, ils entrèrent dans une salle basse et peu éclairée qu’emplissait une odeur triste de baumes et do fleurs. Ils attendirent quelques instants. Une autre porte s’ouvrit. Ils entrèrent l’un après l’autre dans une pièce contiguë. Ils pâlirent tous l’un après l’autre.

Le cadavre était là, renfermé dans le cercueil de cristal ; et, à côté, debout, était la femme au visage de neige. Le second cercueil, en métal poli, brillait sur le plancher, ouvert.

Les six porteurs se rangèrent devant la dépouille mortelle, attendant un signe. Haut était le silence, et leurs paupières n’avaient pas un battement ; mais une douleur impétueuse assaillait leurs âmes comme une ratale et les secouait jusque dans leurs racines les plus profondes.

Tous avaient les regards fixés sur l’élu de. la Vie et de la Mort. Un sourire infini illuminait la face du héros étendu : infini et distant comme l’éclat des glaciers, comme le tremblement des mers, comme le halo des astres. Les yeux ne pouvaient le soutenir ; mais les cœurs, avec un émerveillement et une terreur qui les faisait religieux, crurent en recevoir la révélation d’un secret divin.

La femme au visage de neige eut un geste à peine visible, qui la laissa rigide en son altitude comme une statue.

Alors les six compagnons s’approchèrent du corps ; ils tendirent leurs bras, recueillirent leur vigueur. Stelio Effrena eut son poste à la tête et Daniele Glàuro aux pieds, comme l’autre fois. D’un même effort, sur un signal donné à voix basse par le chef, ils soulevèrent le fardeau. Tous eurent dans les yeux un éblouissement, comme si tout à coup une zone de soleil eût traversé le cristal. Baldassare Stampa éclata en sanglots. Un même nœud serra toutes les gorges. Le cercueil ondula ; puis il s’abaissa ; il entra dans l’enveloppe de métal comme dans une armure.

Les six compagnons demeurèrent prosternés à l’entour. Avant de rabattre le couvercle, ils hésitèrent, fascinés par le sourire infini. Stelio Effrena, qui venait d’entendre un léger frôlement, leva les yeux : il vit la face de neige inclinée sur le cadavre, surhumaine apparition de l’amour et de la douleur. L’instant fut égal à l’éternité. La femme disparut.

Quand le couvercle fut abaissé, ils soulevèrent de nouveau le fardeau, plus lourd. Ils le transportèrent hors de la salle, puis le descendirent par l’escalier, lentement. Ravis d’une sublime angoisse, ils voyaient dans le métal du cercueil se refléter leurs visages fraternels.

La barque funèbre attendait devant la porte. Sur le cercueil fut étendu le drap mortuaire. Les six compagnons attendirent, tête découverte, que la famille descendît.

Elle descendit, toute ensemble. La veuve passa, voilée ; mais la splendeur de son visage était dans la mémoire des témoins, pour toujours.

Le convoi fut bref. La barque funèbre allait en avant ; derrière venait la veuve, avec les siens ; puis venait le groupe juvénile. Sur le grand chemin d’eau et de pierre, le ciel était encombré de nuages. Le profond silence était digne de Celui qui, pour la religion des hommes, avait transformé en chant infini les forces de l’Univers.

Un vol de colombes, parti des marbres des Scalzi avec un frémissement d’éclair, passa par-dessus le cercueil à travers le canal, et enguirlanda la coupole verte de San-Simeone.

Sur la rive, quelques fidèles attendaient, taciturnes. Les larges couronnes embaumaient l’air cendré. On entendait clapoter l’eau sous la courbe des proues.

Les six compagnons enlevèrent de la barque le cercueil et le portèrent sur leurs épaules dans le char préparé sur la voie ferrée. Les fidèles s’approchèrent et déposèrent leurs couronnes sur le drap mortuaire. Nul ne parlait.

Alors s’avancèrent les deux artisans, avec leurs faisceaux de lauriers cueillis sur le Janicule.

Membrus et puissants, choisis entre les plus beaux et les plus forts, ils semblaient coulés dans le moule antique de la race romaine. Ils étaient graves et tranquilles, avec la sauvage liberté de l’Agro dans leurs yeux veinés de sang. Leurs traits accentués, leur front bas, leur chevelure courte et crépue, leurs solides mâchoires, leur cou de taureau, tout en eux rappelait les profils consulaires. Par leur attitude exempte de toute obséquiosité servile, ils se montraient dignes de leur charge.

Les six compagnons, que la ferveur avait rendus égaux, prirent les branches et les répandirent sur le cercueil du héros.

Très nobles étaient ces lauriers latins, coupés sur la colline où, en des temps reculés, les aigles descendaient pour apporter les présages, où, en des temps nouveaux et cependant fabuleux, un fleuve de sang fut versé pour la beauté de l’Italie par les légionnaires du Libérateur. Ils avaient les branches droites, robustes, sombres, les feuilles dures, fortement nervées et marginées, vertes comme le bronze des fontaines, riches d’un arôme triomphal.

Et ils voyagèrent vers la colline septentrionale encore endormie sous le gel, tandis que les troncs insignes poussaient déjà leurs branches nouvelles dans la lumière de Rome, au murmure des sources cachées. "

Le château de Neuschwanstein dans la littérature pour la jeunesse : L'échange de Roland Fuentès

Le roi Louis II et ses créations architecturales continuent au 21e siècle d'inspirer les auteurs de la francophonie. Ainsi du romancier, nouvelliste et scénariste de bandes dessinées  Roland Fuentès, un auteur français d'origine espagnole né à Oran, un germaniste qui étudia notamment à Berlin et qui fut professeur d'allemand,  se consacre depuis une dizaine d'années exclusivement à la littérature. 

Amoureux de la Bavière, Roland Fuentès y a situé l'action de plusieurs de ses romans pour la jeunesse : Martin et la Mysteriöse Kreatur, dont l'action commence à Mittenwald (Syros, 2016) et L'échange qui a notamment pour cadre le château de Neuschwanstein
(Syros 2007).


Résumé de L'échange

Maxime part en séjour linguistique en Allemagne. Sa petite amie, la fille la plus belle mais aussi la plus odieuse du collège, lui lance un défi : rapporter le coussin de soie exposé au château de Neuschwanstein, dans la chambre du roi... Maxime profite de son séjour outre-Rhin pour réfléchir à sa vie amoureuse et accepter ou pas de céder à ce nouveau caprice... 

Infos du Centre national de la littérature pour la jeunesse 

Genre : Romans
Public destinataire : À partir de 11 ans
Avis critique : Intéressant

Notice critique : Maxime, à qui son amie Maroussia mène la vie dure, participe à un voyage scolaire en Allemagne. Maroussia a exigé qu'il lui rapporte le coussin exposé dans le château de Louis II de Bavière. Maxime oscille entre désir de rupture et soumission. Finalement malade le jour de la visite, il ne peut pas accomplir cet acte. Au retour du voyage, il retrouve une Maroussia transformée et adoucie. Tout finit donc au mieux, mais l'intérêt de ce roman, c'est l'évocation du séjour en Allemagne : ambiance dans le groupe, vie dans la famille du correspondant, différences culinaires et culturelles, ... Sans prétention et surtout très bien observé. Manifestement l'auteur connaît son sujet : il est professeur d'allemand. - Le 3 septembre 2007, par Marie-Ange Pompignoli (publié dans La Revue des livres pour enfants)

Neuschwanstein dans L'échange. Extraits du roman.

Voici  quelques extraits de L'Echange où il est question de Neuschwanstein, des extraits que l'auteur, que nous avions contacté, a lui-même sélectionnés à l'attention de nos lecteurs/trices. 

La visite proprement dite du château est plutôt l'histoire d'un rendez-vous manqué... Le héros, qui a enchaîné les nuits blanches, terrorisé à l'idée de devoir voler un coussin, s'endort debout d'épuisement et loupe ladite visite.

Extrait n°1 

" Je restais sur mes gardes parce que ça ne lui ressemblait pas de me proposer une promenade à cet endroit. J’aurais préféré qu’elle m’insulte, qu’elle me griffe, qu’elle me tire les cheveux. Au lieu de ça, elle a ouvert son sac et elle en a sorti une coupure de magazine. Un article présentant le documentaire de la veille sur le château de Neuschwanstein. Pedro nous avait recommandé ce documentaire, Neuschwanstein constituant l’une de nos excursions durant le séjour en Allemagne. Fidèle à moi-même, j’avais complètement oublié d’allumer la télé et je m’étais flanqué au lit de bonne heure avec une BD.

Maroussia m’a collé l’illustration sous le nez. Un château blanc, ceint de hautes tours effilées, se dressait au milieu d’un paysage de montagnes féeriques. Pour un peu, on aurait vu Blanche-Neige penchée en haut des créneaux.

– Regarde bien ce château. C’est là que tu iras chercher la preuve de ton amour : dans la chambre du roi, à la tête de son lit, se trouve un coussin en soie tissé de fils d’or. Si tu ne me le rapportes pas, tu n’entendras plus jamais parler de moi. "

Extrait n° 2

" On a quand même appris que le château se trouvait en Bavière et qu’il avait été construit en l’honneur de Wagner par Louis II, un roi complètement siphonné, grand bâtisseur de châteaux féeriques. Ce roi vivait reclus au cœur de sa montagne, dans un monde imaginaire. Il avait contracté des dettes épouvantables et, pour finir, il s’était fait destituer par l’empereur, parce qu’il était inapte à gérer son royaume.

Un mystère planait sur les circonstances de sa mort. Noyade ou suicide ? Notre douce brune a souligné en louchant d’un air mystérieux que la vérité était certainement connue de quelques-uns et transmise dans l’ombre, de génération en génération. Pourtant, nul ne la dévoilerait : entretenir le mystère accroissait l’intérêt de ce lieu visité chaque année par un bon million de touristes. "

Extrait n°3 

" On est arrivés sur le parking. Le château se dressait de toute sa hauteur sur fond de montagnes enneigées, lançant vers le ciel parcouru de nuées blanchâtres ses tours coiffées de petits bonnets pointus, tout propres. On reconnaissait bien le modèle dont Walt Disney s’était inspiré pour La Belle au bois dormant, mais ça ne me le rendait pas sympathique pour autant.

Un éblouissement. Comme un flash devant les yeux. J’ai dû vaciller parce que Bantame m’a récupéré dans ses bras. Le groupe, conduit par Pedro, s’était déjà mis en marche. Il s’étirait sur la petite route qui grimpe au château.

Tarvier et Poméline me regardaient d’un air apitoyé.

– Qu’est-ce qu’il peut bien avoir, notre Roussin ? Tu serais pas allergique aux bulles ? Ou à la charcuterie ?

Je me suis senti soulevé de terre ; Bantame m’avait pris sur son dos et il avançait vaillamment à la suite des autres.

– On va rien dire à Pedro, Roussin. S’il nous demande ce qui se passe, on lui expliquera que c’est un jeu. Faudrait pas que tu loupes le château de Neuschwanstein, quand même !

Il en avait de drôles, Bantame ! J’aurais voulu le voir, malgré ses muscles, face à Maroussia en pleine crise de nerfs… Bien entendu, il était hors de question que je loupe la visite !

Quand je me suis réveillé, on redescendait vers le parking. Bantame grinçait et soufflait comme un autobus, mais il ne m’avait pas lâché. Tarvier et Poméline se tenaient par la main. Le soleil avait chassé les nuages, l’air était printanier, la nature nous faisait la fête. Pour un peu, les sept nains seraient sortis du bois et nous auraient accompagnés en chantant jusqu’au car. La visite était terminée depuis longtemps.

J’ai pensé que le sommeil, en m’appuyant sur la nuque au bon moment, m’avait évité une belle bêtise. Ça avait dû en faire marrer plus d’un, de voir Bantame me trimballer sur son dos, endormi, à travers les salons d’apparat !

Tranquille comme Basile, j’ai repiqué un petit somme. Rentrer au bercail sans le coussin, ça valait mieux que tous les discours du monde. Ça signifiait la répudiation immédiate par Maroussia, l’arrêt définitif de notre relation. La fin de tous mes embêtements, quoi. "

Extraits publiés avec l'aimable autorisation de l'auteur.

vendredi 2 novembre 2018

Le bouclier de Tannhäuser de Konrad Knoll

C'est Judith Mendès (Judith Gautier, épouse Mendès) qui mentionne cette oeuvre du sculpteur Knoll dans un article consacré à l'Exposition internationale des Beaux-Arts au Palais-de-Cristal (Glaspalast) de Munich, où cette oeuvre était présentée. A l'été 1869, Judith Gautier, son mari Catulle Mendès et Villers de l'Isle-Adam visitèrent l'Exposition internationale des Beaux-Arts au Palais-de-Cristal (Glaspalast) de Munich. Chacun des trois écrivains en envoya un compte-rendu à la presse parisienne. L'article de Judith Gautier parut en page 2 du Constitutionnel du 5 août 1869. Judith Mendès ne décrit pas le bouclier, mais signale seulement la présence de cette oeuvre à l'exposition, en lui reconnaissant "quelque valeur".

Konrad Knoll. Photographie de Franz Hanfstaengl vers 1860

Le sculpteur allemand Konrad Knoll (Bad Bergzabern 1829 - Munich 1899) fit ses études dans sa ville natale, puis à Karlsruhe et Stuttgart, et enfin à Munich où il fréquenta l'Académie de 1848 à 1852. Son Tannhäuserschild (Bouclier de Tannhäuser) est l'une de ses premières oeuvres. Il la réalisa en 1856. Vers la même époque il réalisa la statue de Wolfram von Eschenbach. En 1860 il conçut  le modèle d'une statue de Sappho, qu'il réalisa ensuite en marbre pour le roi Louis II de Bavière. Il fit ensuite des statues colossale pour l'Altes Rathaus (vieil hôtel de ville de Munich). A Munich il réalisa également les sculptures de la fontaine aux poissons (Fischbrunnen) de la Marienplatz, mais cette oeuvre fut presque entièrement détruite dans les bombardements de la deuxième guerre mondiale. Il fut professeur à la Haute école polytechnique de Munich.

Le Bouclier de Tannhäuser fut réalisé sur le modèle de la forme ronde antique du Bouclier d'Achille de Schwanthaler : une forme ronde sur laquelle Knoll relate la légende du poète Minnesänger Tannhäuser  dans la juxtaposition cyclique de bas-reliefs .Le bouclier est en galvano. Les figures sont disposées en trois cercles, l'un dans l'autre avec au milieu un médaillon représentant Tannhäuser et Vénus.

Malheureusement, le travail original n'a jamais été exécuté ou dupliqué en fonte. Nous ne savons pas si l'oeuvre a été conservée.

jeudi 1 novembre 2018

Media Silva (Mittenwald) - Die 1 novembris - IN FESTO OMNIUM SANCTORUM.

Gaudeámus omnes in Dómino, 
diem festum celebrántes sub honóre Sanctórum ómnium, 
de quorum solemnitáte gaudent Angeli et colláudant Fílium Dei.















Un portrait de Louis II par Albert Wolff en 1869.

Le 15 septembre 1869, Albert Wolff livrait aux lecteurs du Figaro un portrait du jeune roi Louis II alors âgé de 24 ans.  Cet auteur et chroniqueur parisien né en Allemagne parlait aussi parfaitement l'allemand que le français et, bien informé, donne ici un portrait qui reflète bien l'idée que se font les Munichois de leur roi qui se passionne plus pour la musique de Wagner qu'il ne s'occupe à gouverner son pays. Wolff reproduisit ce texte dans ses Voyages à travers à travers le monde, Mémoires d'un Parisien, qu'il fit publier en 1884. 

[...] Le peuple bavarois trouve que son roi s'occupe trop de Richard Wagner et pas assez de son pays ; il assiste beaucoup plus aux répétitions de son ami qu'aux conseils de ses ministres ; le peuple pense que la musique est un art sublime, mais qu'un roi n'est pas un chef d'orchestre, et que, dans un Etat, si petit qu'il soit, le souverain doit s'occuper d'autre chose que de la mise en scène de Rheingold. On n'ignore pas dans cette petite capitale que deux ou trois fois par semaine les ministres courent en vain après leur roi, qui a trouvé bon d'aller serrer la main de Wagner, au lieu de s'occuper des affaires publiques ; on n'a pas encore oublié qu'en 1866, l'aide de camp chargé d'apprendre au roi la défaite d'un corps bavarois trouva, après quatre jours de recherches, son souverain en train de chanter avec Wagner un duo de Tristan et Iseult ; enfin, le bourgeois de Munich voudrait que le roi, trop absorbé par la musique de l'avenir, songeât à l'avenir de sa dynastie et qu'il donnât à son pays un héritier plus ou moins présomptif de la couronne. Tout ceci peut paraître sérieusement bête aux admirateurs de Wagner, mais quand on apporte un peu de bon sens dans la discussion, on ne peut pas nier qu'il y ait un grand fonds de logique dans le raisonnement du bourgeois de Munich, car s'il suffisait d'aimer la musique pour bien gouverner, on pourrait confier les destinées de la Bavière à Louis, le garçon de bureau de l'Opéra.

Donc, dans ce petit pays, les esprits s'inquiètent de l'état de choses. Le jeune roi Louis II, qui consacre tout son temps à Wagner, ne leur semble pas remplir la mission divine qu'il tient de ses pères et du bon Dieu, et comme, au fond, la peuple a beaucoup de sympathie pour l'enfant qui le gouverne et qu'il considère sa mélomanie comme un état maladif, il maudit la musique de l'avenir, qui a produit ce désastreux effet sur le cerveau du jeune souverain. Le peuple bavarois commence à s'inquiéter ; il se demande qui le gouvernera à la mort du roi ; il voit à l'horizon se dessiner la silhouette de M. de Bismark [sic] ; il voudrait que le roi s'occupât de sa progéniture, et Louis II se montre rebelle à ce devoir suprême d'un roi. On lui a amené les plus belles princesses; une fois même il a été sur le point de se marier, mais, la veille du mariage, un chambellan s'est présenté chez le beau-père et lui a annoncé que tout était rompu de par le gendre, qui suivait les répétitions des Maîtres chanteurs au moment où sa future répétait généralement avec une couronne de fleurs d'oranger dans les cheveux.

Le hasard m'a fait voir le jeune roi de Bavière. Comme je passais devant le palais, je vis une foule énorme autour d'un magnifique carrosse qui attendait à la petite porte de l'entrée des artistes. Le roi allait descendre, et à une fenêtre du premier étage se montrait un chambellan qui fit dire à mon ami Frédéric Béchard (1) :

- Voyez donc comme il ressemble à M. de Saint-Georges (2) !
- Est-ce de l'auteur de ce nom que vous parlez? nous demanda un étranger armé d'une canne et doué d'un accent international très prononcé.
- Oui.
- J'ai vu M. de Saint-Georges à Wiesbaden, continua l'étranger ; c'est à Wiesbaden encore que j'ai fait la connaissance de Michel Carré (3) .
- Ah vraiment !
- Et ces messieurs viennent pour la première fois à Munich ?
- Oui. Et vous voudriez voir mon roi? C'est notre plus ardent désir.

L'homme à la canne nous fit signe de le suivre ; il traversa une double haie de gardes, monta l'escalier et nous conduisit dans une vaste salle du premier étage, ornée des portraits des ancêtres de Louis II. Au fond de cette salle, devant une porte ouverte à deux battants, se tenaient deux vétérans de la garde en uniforme de gala, le casque doré sur la tête, le mousqueton au port d'armes; dans l'autre salle, nous aperçûmes un capitaine des gardes qui, le sabre au poing, veillait à la porte du roi. Sa Majesté ne tardera pas à venir!  dit l'homme à la canne.

* * * * *

Au bout de cinq minutes, sur un signal venu je ne sais d'où, les tambours, dans la rue, battirent aux champs ; je vis le capitaine des gardes se prosterner à ce point que le plumet de son casque balayait le parquet ; puis, se redressant, il tourna sur ses talons, et, droit et roide comme un héraut d'armes de la Juive, il marcha devant le roi, qui venait de quitter son cabinet.

Louis II nous apparut dans toute sa majesté.

C'est un grand jeune homme, d'une taille élevée, à la figure très sympathique; la raie qu'il porte au milieu de la tête donne à ses traits un faux air de gandin; des moustaches à peine naissantes ornent sa lèvre royale; c'est certainement un très joli garçon que le jeune roi, et je comprends l'enthousiasme de l'homme à la canne qui, me poussant du coude, me dit tout bas :

- N'est-ce pas que mon roi est beau?

Toujours précédé de son capitaine des gardes, Louis II, en tenue d'officier d'infanterie, traversa la salle où, du haut de leurs cadres, les ancêtres contemplaient, avec une expression de pitié, leur jeune successeur qui marchait sur les talons et nous salua par un mouvement sec de la tête comme un roi mécanique qui aurait un ressort de montre dans le ventre ; toute l'expression de sa figure est d'une douceur séduisante, mais dans les yeux du royal enfant on lit la terrible maladie qui le ronge et qui annonce l'ennui.

Oui, ce roi que l'on a mis sur un trône à l'âge où d'autres courent l'aventure, ce jeune garçon sur la tête de qui on a posé une couronne, cet enfant qui ne sait rien de la vie, s'ennuie dans le vaste château de ses pères, et la nuit, quand ses courtisans dorment, il demande un cheval et erre dans la campagne silencieuse et déserte, à la recherche de l'imprévu, comme un gendarme à la recherche d'un malfaiteur  ! Louis II a le spleen ; des enchantements de la vie, il n'a encore connu que la musique, et il lui a donné son âme tout entière; c'est en cherchant à découvrir dans les partitions de Wagner les mélodies infinies que cet adroit musicien sait si bien cacher, que le roi de Bavière oublie son ennui et son trône, et se plonge dans des rêveries sans fin ; la musique de Wagner, c'est son opium, et, comme ce poison, elle donne les hallucinations de l'esprit en même temps qu'elle dévaste le corps. Il suffit d'entrevoir un instant le jeune roi pour lire dans son regard les extravagances de sa pensée et pour comprendre l'empire que pouvait prendre sur ce jeune esprit le musicien de l'avenir qui a su entraîner le cerveau de ce royal enfant dans les régions mystiques de son art. Perdu dans cette froide et mélancolique ville de Munich que son aïeul Louis Ier a dotée d'une foule de contrefaçons de monuments antiques comme un bourgeois qui ferait construire un Parthénon dans son antichambre, le jeune roi de Bavière s'ennuie à outrance; de temps en temps il s'échappe de son palais comme un écolier qui fait l'école buissonnière et court les champs sans se soucier de l'inquiétude que ses absences prolongées propagent au sein de son conseil des ministres. Pour donner à cet enfant la gaieté de son âge, il lui faudrait la vie légère et accidentée de Paris. Quelques soirées passées à la Maison-Dorée  en société avec le prince Lubomirsky (5) lui apprendraient qu'il est dans la vie d'autres émotions que celles qui nous viennent de la musique de Wagner et feraient, j'en suis sûr, un plus joyeux compagnon de ce prince attristé qui, dans cette salle ornée des portraits de ses ancêtres, me fit l'effet d'un joli rat blanc égaré dans la cage du dompteur Batty (6).

Après le départ du roi, le monsieur à la canne nous salua et disparut par un couloir comme un homme qui connaît tous les détours du palais.

Albert Wolff.

(1) Frédéric Béchard (1824-1898) est un dramaturge et haut fonctionnaire français. 
(2) Jules-Henri Vernoy de Saint-Georges, appelé également Henri de Saint-Georges, né le 15 juillet 1799 à Paris où il est mort le 23 décembre 1875, est un librettiste, auteur dramatique et romancier français. Henri de Saint-Georges, qui fut directeur du Théâtre de l'Opéra-Comique en 1829, était connu pour ses costumes surannés et pour ses goûts d'une époque révolue. Sa prédilection pour les choses de 18e siècle se reflète aussi dans son œuvre.
(3) Michel-Antoine-Florentin Carré est un auteur de théâtre et librettiste français né à Besançon le 20 octobre 1821 et mort à Argenteuil le 28 juin 1872.IL fut le co-auteur d'un grand nombre de livrets d'opéras.
(4) Le célèbre restaurant de la Maison Dorée, immeuble construit en 1839, ouvrit ses portes en 1841. À l'origine, le restaurant fut appelé Le Restaurant de la Cité par son fondateur. Mais, en raison de son aménagement luxueux, des peintures, des glaces, des dorures sur les balustrades et les balcons, le public lui donna l'appellation de Maison Dorée.
(5) Aleksander Ignacy Lubomirski (11 août 1802-12 juin 1893), prince polonais de la famille Lubomirski, financier et philanthrope.
(6) Célèbre dompteur d'ours et de lion d'origine anglaise qui se produisit à Paris au Cirque Napoléon à partir de 1866.

Or du Rhin 1869. Les ragots de Lucerne.

A l'été 1869. la presse française se faisait l'écho des répétitions et de la première reportée de l'Or du Rhin à Munich et certains journaux faisaient leurs choux gras des des déboires de Wagner, en profitaient pour se délecter des ragots de Lucerne. C'est le cas du Siècle qui commettait l'article que nous reproduisons ici dans son édition du 20 septembre 1869.

Tribschen (photo de 1936)

" Nous recevons d'un correspondant qui se trouve à Lucerne le récit suivant :

«... Me promenant, il y a quinze jours, sur le quai de I.ucerne, je vis arriver à moi un homme maigre, jaunâtre, à la figure concentrée et sombre, vêtu assez négligemment et suivi d'un chien du mont Saint Bernard. Ce personnage, dont la tournure et l'allure singulières piquaient ma curiosité était accompagné d'un homme qui portait une valise; et tous deux se dirigeaient vers l'embarcadère du chemin du Nord.

- Connaissez-vous ce monsieur, demandai-je au porteur de la valise?

- C'est Richard Wagner, me répondit le porteur.

En effet, j'appris plus tard que Wagner, le compositeur célébré, s'était rendu à Munich pour y faire exécuter sa dernière partition (Rheingold), dont, comme à l'ordinaire, il a écrit les paroles et la musique. J'appris aussi d'un jeune batelier, en me promenant sur le beau lac de Waldstetten, quelle étrange vie Wagner mène dans ces parages. Le batelier, du bout de si rame, m'indiqua, presque ensevelie sous les buissons d'un promontoire boisé dont les pentes s'abaissaient vers le lac, une vieille masura un peu récrépie et éloignée de toute habitation. Aucune fleur n'orne la pelouse ; une arche couverte de chaume et de quelques lichens sert à faire pénétrer dans ce domaine lugubre. 

Au milieu d'une nature variée, riante, sublime, c'est un asile triste et bizarre qui contraste avec les maisons blanches et gaies, aux volets verts, semées sur les belles pelouses vertes qui s'étendent aux pieds du grand Rigi. " - C'est là, me dit le jeune Suisse en son dialecte assez brutal, que Richard Wagner se cache avec ses enfants et sa femme d'Allemagne. " Je compris et je continuai mon enquête. " Monsieur, ajouta le batelier, cet homme-là ne me donne jamais rien à gagner. Il craint l'eau comme on craindrait la diable ;il ne rentre chez lui que du côté de la terre, et va toujours à pied à Lucerne. Il no regarde que les montagnes sous l'orage, et surtout les arbres quand il fait beaucoup de vent. Il ne reçoit personne, mais vient souvent à la ville; il part de temps en temps pour des voyages. C'est un curieux monsieur. " Ces explications me donnèrent le mot du dernier départ de Wagner, qui allait évidemment, comme je l'ai dit, assister à la répétition de son Rheingold.

Depuis celte époque j'ai reçu d'autres détails que je vous communique sur cette curieuse et importante représentation, qui a coûté au roi de Bavière, " royal ami de Wagner, " soixante-deux mille francs de mise en scène. Fiasco complet. Grande colère des critiques, qui disent que ce n'est pas de l'Or du Rhin (Rheingold), mais du Fer blanc (Rheinblech).

Cette œuvre manquée, empruntée à l'ancienne mythologie teutonique, et dont la poésie est modelée sans goût, disent les critiques, sur l'ancienne poésie allitérative des Anglo-Saxons et des Scandinaves, a donné aux choristes, surtout aux femmes, la plupart souabes et de Bavière, un mal infini. La pièce commence par les évocations barbares des anciens Teutons, Waggalaweia! Walhallaweia! qu'il fallait chanter et qui sortaient difficilement de ces gosiers du sud allemand. Quand [sic] à la musique, ni mélodie, ni ensemble, ni attrait ; des fragments quelquefois brillants, ne se rattachant à rien. Enfin un ennui profond. Bien entendu, point de duos ni de trios ;une monotonie accablante; des personnages d'ombres chinoises qui se meuvent sur un fond de jolies décorations, sans jamais éveiller la sympathie ou l'intérêt, toujours chantant l'un après l'autre et s'évanouissant dans les vapeurs. Voilà un beau prétexte de générosités royales! Tout le public est scandalisé. Le baryton Bentz [sic], de Berlin, est venu tout exprès et a reçu par mois six mille francs pour apprendre son rôle. La pièce sera t-elle jouée? Après le fiasco complet de la répétition et tant d'argent mal dépensé. On n'en sait rien.

Cependant il sembla impossible que l'on n'essaye pas de faire exécuter publiquement ce Rheingold, le compositeur ayant engagé pour une somme de 80,000 francs ses partitions de Tristan et Isolde, de Meistersinger et de Rheingold, ainsi que la seconde partie de Nibelungen, qui appartiennent au théâtre de sa cour. En tout, et si l'on ajoute à ces partitions la dernière partie de Nibelungen, qui n'est pas achevée, Wagner doit toucher de la cour 160,000 francs.

Les commentaires de la presse allemande sur cet emploi des fonds publics, sur la vie de Wagner, sur les conséquences des protections souveraines, sur le favoritisme, enfin mille anecdotes répétées de tous côtés, sont beaucoup trop hasardés, trop scandaleux, d'ailleurs trop équivoques et trop peu authentiques pour que je vous les transmette ici. C'est après-tout une affaire qui semble grave.

Pour extrait : B. Sainte-Anne. "

in Le Siècle, 20 septembre 1869, p. 3