vendredi 26 octobre 2018

Un point de vue français sur l'affaire de l'Or du Rhin : une tempête dans un verre d'eau !




A l'été 1869, la première de l'Or du Rhin avait fort agité les esprits à Munich. Le journal Le Français (1) du 15 septembre 1869 fut un des rares journaux français à jeter un regard politique critique sur ce qui était devenu l'affaire de l'Or du Rhin.  Voici l'article que livra  Gustave Allard (2)  dans sa rubrique Les Echos. Tout en offrant un portrait détaillé et contrasté du roi Louis II, il ironise sur l'ampleur de l'agitation qui entoura la première du prologue de l'Anneau des Nibelungen :

" Nous disions, il y a quelques jours, que le goût du roi de Bavière pour la musique et son affection pour Richard Wagner avaient failli causer une émeute à Munich. Un correspondant du Temps écrit à ce sujet, de Dresde, une lettre vraiment piquante. Nous en détachons un passage : 

Quand on parle de la Bavière, on se souvient involontairement de certaine précieuse petite cour d’Italie, dont Stendhal fait la description dans la Chartreuse de Parme. A Munich, comme dans la Parme de Stendhal, la politique se compose de tout ce qui n’est pas la politique. Il y a bien, ici comme là-bas, des hommes d’Etat fort graves qui mettent leur habit de cérémonie pour écrire une dépêche, mais, ici comme là-bas, on est aussi étranger aux grandes affaires de la politique, que si ces affaires se passaient dans la lune ; le tout avec la différence de caractère et de mœurs qui distingue l’Allemagne de l’Italie, avec beaucoup de bonhomie à Munich, un grand et vague idéalisme, point de cruauté, et pas le moindre despotisme, et aucun esprit d’intrigue féminine. Un Beyle, qui, dans cinquante ans d'ici conterait la vie douce et enfantine de la cour actuelle de Bavière, ravirait d’aise ses lecteurs, et composerait le livre le plus curieux peut-être sur l’époque présente. Vous vous figureriez difficilement un petit roi plus charmant que Sa Majesté bavaroise. Je n'ai jamais pu regarder ses portraits sans songer au prince Charmant ou à quelque autre souverain des contes de fées. Les femmes en raffolent, mais platoniquement, et comme ou raffole d’un bel enfant. Peut-être bien ne tiendrait-il qu’au roi que ces amours poétiques devinssent des passions orageuses, mais le roi ne pense pas plus aux femmes qu’à la politique, et les seules folies qu’il se permette, - mais quelles folies aussi et quelles orgies ! - c'est la musique qui les lui fait faire, la musique de l’avenir, du maestro Wagner. En 1866, pendant que ses armées s'embrouillaient dans les forêts de la Thuringe, et que ses régiments de cuirassiers se faisaient sottement hacher en morceaux par la mitraille prussienne dans des défilés obscurs, le roi, dans une nacelle d'opéra-comique, naviguait autour des bosquets de l’Ile des Roses et, revêtu du costume de Tannhauser, chantait des ballades au clair de lune. On essaya alors de lui en vouloir, et des voix indignées s’élevèrent dans le Sud. Mais quoi! l’indignation ne put tenir contre cette ravissante innocence.

Trois années se sont écoulées depuis lors. L’Allemagne traverse là crise la plus difficile dans laquelle elle se soit trouvée engagée depuis 1813. De toutes parts, des dangers surgissent pour la Bavière. La Prusse la convoite; l’Autriche la regrette; les ultramontains livrent un assaut terrible et déplacent l’ancienne majorité de la Chambre.

La démocratie du Sud parle ouvertement de ses projets de reconstruction de l'Allemagne "qui ne coûteraient que quelques couronnes". Il y a, à l’Ouest, la France impériale avec son armée réorganisée et les indécisions menaçantes de son gouvernement; il y a, à l’Est, l’Autriche et M. de Beust; il y a, au Nord, et jusque dans le cœur de la Bavière, M. de Bismarck et ses amis, avec leur appétit d’annexion. Le petit roi de 1866 s’est-il réveillé depuis lors ?A-t-il ouvert les yeux à tous les dangers qu’il s’agirait de conjurer? Hélas non! Le roi de 1869 est encore le prince Charmant de 1866, e$, pendant que M. de Beust et M. de Bismark font retentir l’Europe entière des échos de leurs dépêches, Sa Majesté Louis de Bavière rêve aux mélodies du dernier opéra de Richard Wagner et combine un truc avec son machiniste pour faire voir à ses fidèles sujets des nymphes du Rhin nageant autour d’un trésor convoité par deux géants et par un nain. Les nymphes pourront-elles flotter convenablement? pourront-elles chanter en même temps ? les vagues du Rhin seront-elles représentées de manière à produire une illusion complète? verra-t-on monter et descendre les brouillards du fleuve ? les géants seront-ils suffisamment grands? le nain suffisamment petit? On ne se demande pas autre chose à Munich depuis bientôt un mois, et ces préoccupations énormes causent des insomnies aux hommes d'Etat du royaume des Wittelsbach. C’a été, paraît-il, des tempêtes sans fin dans ce verre d’eau de royaume : tempêtes d’acteurs, d'orchestre, de machinistes, de peintres décorateurs, de compositeurs et de directeur par-dessus le marché. Un peu plus, et le cabinet Hohenlohe, qui a résisté aux élections, était ébranlé par les péripéties du nouvel opéra de Wagner, qui met à l'envers tant de têtes de majestés et d’excellences. Rheingold est-il un chef-d’œuvre? Je l’ignore. Mais ce que je sais fort bien, c’est que tout ce tumulte autour d’un opéra, quand il y a un si grand silence autour de la politique, est chose plus attristante encore que risible.

Malheureuse Bavière !malheureux roi ! pourrait-on s’écrier, en rappelant certaine parole fameuse de l’ancien Journal des Débats. Tout dort ici quand les plus graves problèmes se nouent de tous cotés. Le roi se promène et rêve; jamais on n’apprend qu’il ait travaillé avec ses ministres, mais souvent on entend parler de ses excursions à cheval dans la forêt, de ses extases musicales, quelquefois aussi de ses dévotions. Et lorsque soudain ce prince Charmant se réveille, une énergie subite s’allume dans ce cœur d’enfant :la cour et la nation sont étonnées par un coup d'audace. Qu’est-ce ? Un opéra de Wagner ne peut pas être représenté! les décors sont manqués ! les trucs ne fonctionnent pas ! Le souverain intervient alors, et destitue un chef d’orchestre et un machiniste.

Toute la presse, en ce moment, s’occupe du roi de Bavière : ce sont propos de journalistes qui n’ont rien de sérieux à dire. M. Albert Wolf raconte au Figaro dans quelle circonstance il a vu Louis II, et 1'impression que lui a faite le monarque :

Le hasard m’a fait voir le jeune roi de Bavière. Comme je passais devant le palais, je vis une foule énorme autour d’un magnifique carrosse qui attendait à la petite porte de l’entrée des artistes. Le roi
allait descendre, et à une fenêtre du premier étage se montrait un chambellan qui fit dire à mon ami Frédéric Béchard (3) :

- Voyez donc comme il ressemble à M. de Saint-Georges !
- Est-ce de l’auteur de ce nom que vous parlez ? nous demanda un étranger armé d’une canne et doué d’un accent international très-prononcé.
- Oui.
- J’ai vu M. de Saint-Georges à Wiesbaden, continua l’étranger; c’est à Wiesbaden encore que j’ai fait la connaissance de Michel Carré.
- Ah! vraiment!
- Et ces messieurs viennent pour la
première fois à Munich?
- Oui.
- Et vous voudriez voir mon roi?
- C’est notre plus ardent désir.

L’homme à la canne nous fit signe de le suivre; il traversa une double haie de gardes, monta l’escalier et nous conduisit dans une vaste salle du premier étage, ornée des portraits des ancêtres de Louis II. Au fond de cette salle, devant une porte ouverte à deux battants, se tenaient deux vétérans de la garde en uniforme de gala, le casque doré sur la tête, le mousqueton au port d’armes; dans l’autre salle, nous aperçûmes un capitaine des gardes qui, le sabre au poing, veillait à la porte du roi.

- Sa Majesté ne tardera pas à venir ! dit l’homme à la canne.

Au bout de cinq minutes, sur un signal venu je ne sais d'où, les tambours dans la rue battirent aux champs ; je vis le capitaine des gardes se prosterner à ce point que le plumet de son casque balayait le
parquet; puis, se redressant, il tourna sur ses talons, et, droit et raide comme un héraut d’armes de la Juive, il marcha devant le roi, qui venait de quitter son cabinet.

Louis II nous apparut dans toute sa majesté. C’est un grand jeune homme, d’une taille élevée, à la figure très-sympathique. La raie qu’il porte au milieu de la tête donne à ses traits un faux air de gandin ; des moustaches à peine naissantes ornent sa lèvre royale; c’est certainement un très-joli garçon que le jeune roi, et je comprends l’enthousiasme de l’homme à la canne qui, me poussant du coude, me dit tout bas :

—N’est-ce pas que mon roi est beau?

Toujours précédé de son capitaine des gardes, Louis II, en tenue d’officier d’infanterie, traversa la salle où, du haut de leurs cadres, les ancêtres contemplaient avec une expression de pitié, leur jeune successeur qui marchait sur les talons et nous salua par un mouvement sec de la tête comme un roi mécanique qui aurait un ressort de montre dans le ventre ; toute l’expression de sa figure est d’une douceur séduisante, mais dans les yeux du royal enfant on lit la terrible maladie qui le ronge et qui annonce l’ennui. 

Oui, ce roi que l'on a mis sur un trône à l’âge où d’autres courent l’aventure, ce jeune garçon sur la tête de qui on a posé une couronne, cet enfant qui ne sait rien de la vie, s’ennuie dans le vaste château de ses pères, et la nuit, quand ses courtisans dorment, il demande un cheval et erre dans la campagne silencieuse et déserte, à la recherche de l’imprévu, comme un gendarme à la recherche d’un malfaiteur ; Louis II a le spleen ; des enchantements de la vie, il n’a encore connu que la musique, et il lui adonné son âme tout entière ;c’est en cherchant à découvrir dans les partitions de Wagner les mélodies infinies que cet adroit musicien sait si bien cacher, que le roi de Bavière oublie son ennui et son trône et se plonge dans des rêveries sans fin ; la musique de  Wagner, c'est son opium, et, comme ce poison, elle donne les hallucinations de l'esprit en même temps qu’elle dévaste le corps. Il suffit d’entrevoir un instant le jeune roi pour lire dans son regard les extravagances de sa pensée et pour comprendre l’empire que pouvait prendre sur ce jeune esprit le musicien de l’avenir qui sut entraîner le cerveau de ce royal enfant dans les régions mystiques de son art.

Perdu dans cette froide et mélancolique ville de Munich que son aïeul Louis Ier a doté d’une foule de contrefaçons de monuments antiques comme un bourgeois qui ferait construire un Parthénon dans son antichambre, le jeune roi de Bavière s’ennuie à outrance ; de temps en temps il s’échappe de son palais comme un écolier qui fait l’école buissonnière et court les champs sans se soucier de l’inquiétude que ses absences prolongées propagent au sein de son conseil des ministres.

Après le départ du roi, le monsieur à la canne nous salua et disparut par un couloir comme un homme qui connaît tous les détours du palais.

GUSTAVE ALLARD. "



(1) Le Français : journal du soir parut du 2 août 1868 au 1er novembre 1887. 

(2) Gustave Allard fut le gérant du journal Le Français.

(3) Frédéric Béchard (1824-1898), dramaturge et haut-fonctionnaire français, il collabora à l'Artiste et à la Gazette de France.

jeudi 25 octobre 2018

L'humour wagnérophobe du Figaro en septembre 1869

Comment répandre la wagnérophobie tout en s'en défendant? 

Jules Prével (1835-1889) fut un journaliste et librettiste français, rédacteur du courrier des théâtres dans Le Figaro. On lui doit entre autres le livret de la Romance de la rose d'Offenbach, celui d'opéras de Vincent d'Indy, de Louis Varney et de Charles Lecoq , et la divulgation de ce méchant jeu de mots sur L'Or du Rhin dans le Figaro du 4 septembre 1869.



La Palais-de-Cristal de Munich au temps de Louis II



Gravures publiées en 1882 au moment de la grande exposition d'électricité

Le Theater-am-Gärtnerplatz donne un Wildschütz cynégétique

Christoph Filler (Graf von Eberbach), Lucian Krasznec (Baron Kronthal)
Crédit des photographies:  Christian Pogo Zach

Le Theater-am-Gärtnerplatz a fait le pari de redonner vie au Wildschütz d'Albert Lortzing, un opéra qui remporta un beau succès en son temps avant de tomber dans l'oubli. (Voyez notre article d'introduction: Le Braconnier d'Albert Lortzing au Theater-am-Gärtnerplatz).

Pendant l'ouverture, le grand rideau de scène rouge et or reçoit les projections successives, du plus bel effet, d'un cerf lançant son brame, d'une biche, puis de leur copulation suivie du retour de la première image. Le ton de la mise en scène est donné, Le braconnier (Der Wildschütz) de Lortzing sera placé sous le double signe de la chasse et des amours. S'il est vrai que le point de départ de l'action réside dans le malencontreux coup de fusil d'un maître d'école qui s'est transformé en braconnier d'occasion, c'est sur ce point qu'insiste constamment la mise en scène de Georg Schmiedleitner qui place toute l'intrigue dans un milieu de chasseurs. Les décors et les costumes sont cygénétiques: femmes portant fourrures et bois de cerfs, choeur de chasseurs, chasseurs portant des couvre-chefs avec des bois de daguets, cible gigantesque avec en son centre la tête d'un cerf, fusils de chasse et coups de fusils. 

Pourtant le livret inspiré du Chevreuil, une pièce de Kotzebue, ne porte pas sur la chasse et le coup de fusil initial n'est que l'occasion malencontreuse d'une comédie boulevardière de moeurs dont les protagonistes sont tous en mal d'amour. Georg Schmiedleitner a comme on pouvait s'y attendre utilisé la métaphore de la chasse pour exprimer les poursuites amoureuses souvent intempestives  dont les femmes sont l'objet. Il a également mis l'accent sur sur la psychologie des personnages et sur la problématique des classes sociales et des jeux de pouvoir que Beaumarchais et Mozart avaient déjà en leur temps mise en évidence. Le vieux maître d'école a un ascendant certain sur sa pupille qu'il veut épouser, les nobles considèrent encore le droit de cuissage comme allant presque de soi et font des mariages d'argent pour redorer leurs blasons.

L'opéra comique de Lortzing mêle le chant aux dialogues et pourrait facilement être classé dans le genre de l'opérette. L'intrigue comporte nombre d'éléments invraisemblables, faisant usage du travesti de femmes qui se déguisent en hommes, créant les situations impossibles de soeurs et frères qui ne se connaissent pas et tombent amoureux l'un de l'autre, et d'une double reconnaissance au final. Une action plaisante, qui fait encore sourire, mais dont le propos assez mal cousu est dépassé. 

La comtesse (Anna Agathonos) 

Au centre du décor de Harald B. Thor se trouve le coeur du plateau tournant qu'il détache de la scène en le faisant s'élever de la scène par des filins d'acier, le transformant en un podium sur lequel se déroule une partie de l'action, et créant des effets comiques lorsque le plateau se mit à pivoter et que les chanteurs perdent pied attirés vers la scène par les lois de la gravité. Mis à la verticale le plateau devient l'énorme cible à tête de cerf déjà évoquée. Totalement surélevé au-dessus de la scène, il sert à son éclairage par les lampes qui y sont fixées. Enfin il sert aussi à cercler la corolle de l'extraordinaire robe imprimée de citations littéraires de la comtesse von Eberbach (Anna Agathonos) qui trompe le désastre de son mariage en se passionnant pour les tragédiens grecs.

Pour la reprise de cet opéra qui a connu sa première la saison passée, Le Theater-am- Gärtnerplatz a fait appel à Alfred Eschwé, un chef spécialiste des opérettes de Strauss, un choix judicieux pour cette oeuvre qui est à la limite du genre, dans laquelle les choeurs, entraînés par Felix Meybier, jouent un rôle non négligeable. Si tant l'orchestre et les choeurs que leurs chefs se sont appliqués à rendre l'oeuvre avec leur talent et leur professionnalisme coutumiers, on n'est jamais vraiment soulevé par la musique qui n'a ni l'allant, ni l'éclat ni la vivacité des grandes compositions d'opérette du tournant du siècle. On passe cependant une bonne soirée musicale, avec un plateau de qualité: la basse hongroise Levente Páll interprète avec sa belle voix profonde et un grand talent de comédien le rôle d'un maître d'école vieillissant et empâté et qui espère couler encore de beaux jours avec sa jeune fiancée Gretchen, toute rebelle qu'elle se montre d'avoir à épouser un barbon. Son grand air final, l'air des cinq mille thalers, constitue un des grands succès de la soirée. Ilia Staple se montre excellente en Gretchen, à laquelle elle donne un côté primesautier et ingénu très séduisant. Le comte von Eberbach de Christoph Filler manque quelque peu de relief. María Celeng joue avec brio le rôle de la baronne Freimann avec son double travestissement en étudiant barbu puis en fausse Gretchen, et surtout avec un soprano vibrant et admirablement projeté, aux superbes aigus. Le ténor lumineux et la prestance athlétique de Lucian Krasznec font merveille en baron Kronthal. Ce chanteur d'origine roumaine fait partie de la troupe du Theater-am-Gärtnerplatz depuis la saison dernière, un engagement dont les habitués du théâtre ne peuvent que se réjouir.

Somme, toute on passe une bien agréable soirée dans la jovialité et la bonne humeur de cette production bien dans l'esprit du théâtre populaire. 

Agenda

A voir les 2 et 17 novembre, et les 8 et 19 décembre au Theater-am-Gärtnerplatz.

L'Or du Rhin, un article de Judith Mendès dans Le Rappel du 7 septembre 1869

Judith Gautier, dessin de John Sargent
Judith Mendès, la fille de Théophile Gautier, se trouvait  à Munich en compagnie de son mari Catulle Mendès et de Villiers de l'Isle-Adam. Elle fait ici le compte-rendu de la répétition générale de l'Or du Rhin le 25 août 1869, qui fut un immense succès musical et un monumental fiasco quant à la mise en scène. Nous reproduisons cet article que publia Le Rappel du 7 septembre 1869.

THÉÂTRES

Théâtre de Munich. - L'Or du Rhin.

Munich, 2 septembre.

La première représentation du nouvel opéra de Richard Wagner, qui devait avoir lieu hier, a été ajournée par une suite d'incidents que je vous raconterai tout à l'heure. Mais j'assistais à la répétition générale, et je peux dès aujourd'hui vous rendre compte de cette œuvre qui ne sera pas le moindre titre du maître.

__________

Pâle et solennel, le maître de chapelle Hans Richter a levé son bâton de commandeur, et voici qu'une note sourde monte de l'orchestre. Elle tremble, presque insensible, dans les profondeurs basses de la gamme, et on ne peut en saisir le contour qui se dérobe dans une fluidité trouble. Puis, elle semble se répandre et s'étendre longuement. Un glissement lent et doux se déroule et se perd. Mais, aussitôt, un autre glissement tout semblable prend le même chemin, et s'enfuit.

Telle la vague après la vague.

Bientôt ces ondes musicales s'enflent et se succèdent sans relâche. Des notes de lumière diffuse tombent et s'étalent comme des gouttes de lait, et, à travers des transparences bleuâtres, se laissent apercevoir les mystérieuses profondeurs d'un fleuve ancien. Une ondulation paisible balance la lourdeur souple de l'eau; et voici qu'auprès d'un âpre récif une voix limpide résonne, pareille à de l'eau devenue cristal, et qu'une Ondine gracieuse glisse en nageant sous l'eau remuante : « Weia ! Weia ! Vague pure, ondule vers ton berceau. Wallala! Wallala ! » Et l'Ondine circule toute scintillante autour du récif, à la cime duquel brille sourdement un filon d'or. Puis une autre fille du Rhin coule des hauteurs, et, joyeuse, poursuit sa sœur glissante. Des bruits assourdis courent dans l'orchestre, qui toujours ondule mollement. Une troisième voix descend : " Weia ! Weia ! sœurs sauvages, vous veillez mal sur le sommeil de l'Or. Gardez mieux le lit du dormeur! sinon, votre jouet vous sera dérobé. " Et les charmantes habitantes du Rhin nagent et folâtrent, portées par les flots ondoyants de l'orchestre, autour du rocher solennel qui renferme le puissant Or inconnu et vierge.

Mais, du fond obscur du fleuve, monte, dans un rhythme sauvage et pesant, un étrange nain échevelé, à la barbe pâle réunie en une tresse. Il grimpe en s'accrochant aux rochers et a l'air d'un crabe affreux, au milieu de ces brillantes femmes-poissons.

Suivant d'un regard avide le jeu charmant des Ondines, il s'écrie :

— Hé! hé! Nixes gracieuses, race enviable! De la nuit du Niebelheim, je monterais volontiers vers vous, si vous vous penchiez vers moi.

Les filles du Rhin, effrayées, reconnaissent le Nibelung Alberich, et se réunissent autour du rocher. 

— Gardons l'Or! Le père nous a mises en méfiance de cet ennemi. Que veux-tu, toi qui viens d'en bas?

— Comme vous êtes claires et belles dans la lueur, comme volontiers mon bras enlacerait l'une de vous, Nixes élancées,  si doucement elle se coulait vers le fond !

— Maintenant, rions de notre peur. L'ennemi est amoureux! 

Et les joyeuses Nixes se précipitent du haut des rochers, poursuivent, agacent et tentent le nain ardent. Elles lui échappent, l'appellent du sommet d'un récif, et tandis que la musique s'efface avec Alberich le long des écueils glissants, elles fuient encore et égrènent leur rire en gouttelettes.

Avec une fureur passionnée, il bondit de rochers en rochers, cherchant à atteindre l'une ou l'autre ; mais toujours, les glissantes filles se dérobent. Enfin, haletant et découragé; il s'arrête et leur montre le poing. 

Mais le soleil passe au-dessus du Rhin et ses rayons glissent dans l'eau limpide. La lumière se répand dans le fleuve et vibre sur les timbales. L'Or brillant commence à poindre comme une aurore, et Alberich, surpris de cet éclat, demeure les yeux fixés sur le Rheingold. Et les Nixes :

— Regardez, sœurs ! l'éveilleuse rit au fond de l'eau.

— A travers la verte ondée elle salue le glorieux dormeur. 

— Maintenant, elle baise ses yeux purs pour qu'il les ouvre.

De plus en plus la lumière cuivrée des trompettes envahit l'orchestre, l'eau s'illumine et scintille. Dans un frisson formidable des cymbales l'Or éclatant se montre avec toute sa splendeur d'étoile, et les Nixes enivrées de clartés entonnent, sur un accord métallique un chant triomphal et sonore.

— Rheingold ! Rheingold ! joie lumineuse, rire éclatant et solennel, nous te vouons nos ébats joyeux! En nageant, en dansant, en chantant dans le flot qui flamboie, dans le bain bien heureux, ton lit, Rheingold! Rheingold!

Et Alberich ébloui s'écrie :

— Qu'est-ce donc qui reluit si ardemment là-bas?

— D'où viens-tu donc, nain sauvage, qui n'as jamais entendu parler de l'Or du Rhin ?
— L'Elfe sait-il rien de l'œil de l'Or, qui alternativement veille et sommeille ?

— Rien de la délicieuse étoile des profondeurs humides?

Et le nain :

— Si cet Or n'est pour vous qu'un jouet, il me servirait peu, à moi.

— Tu ne calomnierais pas l'Or, si tu connaissais tous ses miracles !

— Il gagnerait l'héritage du monde, celui qui créerait avec l'or du Rhin l'anneau investiteur d'une puissance sans mesure.

— Le Père nous a instruites, et il nous ordonna de garder prudemment le clair trésor, afin qu'aucun perfide ne le lui enlève. Taisez-vous, troupe babillarde!

— Toi, la plus sage de nos sœurs, tu nous accuses? Ne sais-tu pas qu'à un seul il est donné de voler et de forger l'or?

Et l'une des filles du Rhin, sur un thème solennel et grave, dit lentement :

— Celui qui renonce à la puissance de l'Amour, celui qui Chasse les joies de la tendresse, celui-là seul acquiert la force de contraindre l'Or en cercle. Nous sommes exemptes de souci; car tout ce qui vit veut aimer! nul ne veut éviter l'amour.

— Et, moins que tout autre, l'Elfe qui convoite et périt presque d'avidité amoureuse.

Cependant Alberich, l'obscur habitant du pays brumeux, n'a pas détaché son regard de l'Or éclatant, et il a écouté attentivement le babillage des filles du Rhin.

— Par l'Or, je gagnerai l'héritage du monde, murmure-t-il.

Et bientôt, s'élançant vers la cime brillante du récif, il s'écrie d'une voix terrible :

- Raillez maintenant, nixes perfides ! le nibelung s'approche de votre jouet. Folâtrez désormais dans l'obscurité , car je vais éteindre votre lumière. J'arrache au récif l'Or miraculeux. Je forgerai l'anneau vengeur; car, que le flot m'entende! ici, je maudis l'amour!

Alors Alberich, saisissant la proie lumineuse, se précipite vers les entrailles du monde, vers le Nibelheim ténébreux ; et une fuite de gammes suit dans les profondeurs le ravisseur qui ricane.

— Malheur! malheur! crient les filles du Rhin.

Elles plongent à la poursuite du nibelung. L'orchestre s'assombrit; l'eau devient noire. Un bouillonnement d'épouvante s'empare des flots. L'obscurité s'épaissit, et vaguement la malédiction de l'amour gémit dans les ténèbres, tandis que le vieux Rhin semble descendre, s'enfoncer, et que les algues, les récifs disparaissent. Mais le poids de l'eau s'allège peu à peu. Une tranquillité solennelle succède à l'agitation. L'eau se vaporise et monte lentement en brumes pâles. Voici que l'air sonore et pur vibre dans les cuivres et que la lumière envahit la musique.

Comme à travers un brouillard, un thème lent et sourd se fait entendre, semble venir des lointains lumineux de l'Edda, et, en même temps que les nuées se déchirent, il s'éclaire et s'affirme dans une majesté placide. Alors, sur la cime d'un mont, apparaissent, endormis, les dieux farouches et primitifs des mythes scandinaves : Wotan et Fricka, l'époux près de l'épouse. L'air les enveloppe, et le jour submerge de plus en plus les montagnes. Déjà il baise les flots du Rhin, qui coule au fond d'une vallée profonde, et, dispersant les dernières brumes, dévoile, sur l'altitude suprême d'un mont rocheux, un fier burg qui se dresse dans un rhythme pompeux et flamboie au milieu des splendeurs matinales.

Ce burg, c'est le Wallala superbe , la demeure de délices construites pour les dieux.

Fricka s'éveille lentement et son premier regard tombe sur le château merveilleux.

La déesse s'étonne et s'effraie.

— Wotan, s'écrie-t-elle, époux ! éveille-toi !

Le thème sourd et lent reparaît, et Wotan parle dans le rêve :

- Porté et portail gardent pour moi la salle bienheureuse des délices.

Mais Fricka le frappe à l'épaule :

— Sus à la tromperie délicieuse des rêves! Eveille-toi, homme, et réfléchis!.

Wotan s'éveille. Son regard est tout d'abord enchaîné par l'aspect du burg, et, plein de joie, il s'écrie, tandis que le Wallala se dresse dans l'orchestre :

- Achevée, l'œuvre éternelle! Sur la cime de ta montagne, le burg des dieux pompeusement s'étale. Comme je l'ai conçue dans le rêve, comme mon désir l'indiqua, forte et belle, elle se montre, la sublime et magnifique construction !

Et Fricka : -

— Ce qui m'effraie te plonge en des ravissements. Moi, je tremble pour Freïa !

Insouciant, laisse-moi te rappeler la récompense promise. Le burg est achevé, le prix est donc acquis. Sans honte, tu as offert aux géants Freïa, ma douce sœur. Rien ne vous est saint ni précieux, quand vous convoitez la puissance.

— Jamais mon esprit n'a songé sérieusement à perdre Freïa, la douce.

— Protège-la donc maintenant ! La voici accourant vers le secours, dans un effroi sans protection.

Et Freïa, la beauté, la jeunesse, l'amour apparaît. Un adorable motif illumine l'orchestre. La déesse radieuse implore Wotan et Fricka. Du haut d'un mont, les géants l'ont menacée; ils viennent la chercher, elle, la gracieuse. Déjà le bruit de leur marche pesante gronde dans les contre-basses.

Wotan, inquiet, baisse la tête.

— Lorsque j'ai conclu le traité, Loge, le dieu du Feu, m'a promis de dégager Freïa.

C'est sur lui que je compte à présent.

Mais Loge s'attarde, et voici les deux géants farouches et formidables. Appuyés sur leurs massues, ils s'approchent et leurs pas fermes résonnent plus fortement sur les cordes graves des instruments.

Et, tandis que le souvenir du Wallala se fait entendre, ils disent :

— Nous avons bâti, exempts de sommeil, la porte, les donjons et les portiques.

Le burg est achevé. Le jour l'éclairé. Paie, à présent :

- Que voulez-vous?

- Freïa.

- C'est en riant que je vous ai promis Freïa. La Gracieuse n'a que faire de vous.

A ces mots, les géants monstrueux s'irritent. Ils réclament le salaire. Ils veulent Freïa. L'un, la désire à cause de sa beauté ; l'autre, par haine des Dieux, sachant que les Pommes d'Or, source de l'éternelle jeunesse, se dessécheront lorsque celle qui seule peut les cultiver ne sera plus là.

Tandis que les géants parlent des pommes d'or, une sorte de fanfare adorable et lointaine erre dans l'orchestre : elle symbolise la jeunesse doucement triomphante vers qui se tournent depuis les âges primitifs, la lumière, la joie et l'amour. Cependant les monstres veulent entraîner Freïa, et la déesse épouvantée appelle à son aide le dieu Tonnerre et le dieu de la Joie.

Tonnerre se précipite, son lourd marteau à la main.

La Joie, couronnée de roses, prend Freïa dans ses bras, et la fanfare de la jeunesse se mêle au thème vif de la joie. Mais les géants triomphent. Ils vont emporter Freïa, lorsqu'un souffle semble activer des flammes dans l'orchestre. On les entend courir, voltiger, se tordre sur les violons et, par moment, .1 pétiller dans les cuivres. C'est le Feu, c'est Loge qui arrive, enfin; c'est le conseiller rusé et moqueur.

— Partout j'ai cherché la rançon de Freïa. En vain j'ai exploré l'eau, la terre, le ciel. Rien n'existe qui puisse valoir la femme. Qui donc voudrait renoncer à l'amour de la femme? Cependant, j'ai vu un homme qui, pour l'Or rouge dérobé par lui aux clairs enfants du Rhin, et pour la puissance souveraine de cet Or, a renoncé à l'amour de la femme.

Les géants ont prêté l'oreille. En eux s'est éveillé le désir de posséder l'Or. La fanfare de la jeunesse et le thème qui symbolise l'Or du Rhin se dressent simultanément dans leurs esprits. Ils consentiraient à rendre Freïa si on leur donnait le Rheingold.

En attendant, ils entraînent la douce déesse qui pleure et supplie, et leurs pas lourds s'éloignent de monts en monts. Alors, le ciel noircit; les dieux se sentent envahis par une affliction mortelle, la vieillesse s'est abattue subitement sur leurs épaules ; Freïa est partie. La fanfare, attristée, arrive encore de loin comme un appel suppliant.

Tonnerre n'a plus ses colères fulgurantes; le marteau est trop lourd pour son bras. Le thème de la Joie se ralentit jusqu'à devenir douloureux; plus de lumière! plus d'amour! La beauté est partie, la jeunesse est partie. La consternation plane sur tous.

Seul, Loge, comme des flammes dans une ruine, semble lécher ces décombres de la majesté et du bonheur, et enveloppe le désespoir des dieux de ses ironies brûlantes.

Cependant Fricka, dans une phrase déchirante, supplie Wotan d'aller conquérir l'Or qui rachètera Freïa; le Dieu hésite à donner la toute-puissance aux géants. Pourtant, devant les horreurs de cette vieillesse désolée, il se résout brusquement et, appelant Loge, il part à la conquête de l'Or. Freïa reparaît faiblement à travers l'espérance de la revoir, et la scène se voile de fumées.

Des fières hauteurs de la montagne, Wotan descend vers le Niebelheim ténébreux, où les forgerons actifs forgent sans cesse dans le brouillard. Déjà cliquètent les chocs inégaux des enclumes. On sent qu'on approche des entrailles du monde. Les fumées, qui montent toujours, s'empourprent au feu des forges, et bientôt, se déchirant, elles laissent voir, âpre et souterrain, l'empire des Puissances obscures. 

Le thème d'Alberich reparaît avec orgueil. Un souvenir sans remords des filles du Rhin, auxquelles a été ravi le trésor lumineux, passe dans l'orchestre, et l'Or puissant s'allume dans un tremolo de cymbales glorieuses. Car Alberich a forgé le métal superbe. Il s'est fait des trônes, des couronnes, des merveilles qui resplendissent dans la musique. Il s'est créé un casque miraculeux qui lui donne le pouvoir de disparaître et de se transformer selon sa volonté.

L'anneau est achevé, et déjà Alberich domine les habitants de Niebelheim

Wotan et Loge descendent de roc en roc.

Ils rencontrent le nibelung Mime qui gémit et se frotte les reins des coups distribués libéralement par Alberich. Le dieu du feu demande au forgeron le motif de ses plaintes entrecoupées, et Mime, sur le rhythme des enclumes et avec mille contorsions, chante ses misères au dieu rusé. — " Avec une habileté perverse, Alberich a créé un rouge anneau dont il se sert pour nous tyranniser, nous, l'armée nocturne des brouillards. Autrefois, forgerons insouciants, nous fabriquions des parures pour nos femmes, en souriant au travail. Mais, maintenant, il nous contint à entrer dans des crevasses de rocheu et à travailler pour lui et à forger sans relâche l'Or puissant. "

Alberich vient à son tour et se vante du pouvoir qu'il a acquis. Il parle de ses métamorphoses ; et Loge, l'élément impalpable et dévorateur, s'approche avec des ruses dans la voix.

— Je ne puis croire qu'il te soit possible de prendre la forme terrible d'un dragon ?

Alberich, piqué, pose le casque sur son front. En ce moment, le son creux et profond des cors semblent coiffer le Niebelung et l'envelopper d'une mystérieuse atmosphère. Alberich devient un dragon formidable dont la voix surnaturelle parle dans les plus graves notes des trombones.

Loge feint une terreur profonde, et lorsque Alberich a repris sa forme naturelle, le dieu dit :

— Pourrais-tu aussi te changer en un être très petit ?

Les cors sonnent de nouveau le motif du casque. Le Niebelung prend l'aspect d'un crapaud.

— Maintenant, Wotan, marche-lui sur la tête ! crie Loge.

Et Alberich est fait prisonnier. On l'enchaîne. Le dieu du feu a pris dans son réseau de flammes le forgeron obscur et il l'emporte vers les hauteurs. Le rhythme des enclumes reprend son cliquetis, tandis que le thème de la joie précède triomphalement les dieux qui entraînent leurs victimes, et le niebelung disparaît dans les fumées.

Voici de nouveau la montagne où les dieux vieillis attendent le retour de Wotan.

Il arrive tirant Alberich, Alberich à qui l'on a pris tous ses trésors, à qui l'on a ravi le casque merveilleux. Le regret des efforts inutiles se mêle dans la musique au souvenir du travail des forgerons. La malédiction de l'amour soupire tristement; le thème du Rheingold se plaint en mineur. Mais il reste encore au niebelung l'anneau puissant.

Il le serre de toute sa force entre ses doigts.

En vain Wotan le lui arrache et permet ensuite à Loge de détacher le captif. Loge déroule les liens, tandis que des sifflements vifs glissent sur les cordes des violoncelles.

Enfin, Alberich vaincu, mais libre, se dresse, et son désespoir éclate dans la menace déchirante des cuivres.

—  Cet anneau, qui m'a conduit à travers la malédiction, qu'il soit maudit! Malheur au seigneur de l'Anneau ! malheur au serviteur de l'Anneau! Et, furieux, il s'éloigne dans la nuit du Niebelheim.

Une première inquiétude trouble l'esprit de Wotan. Le Wallala se dresse comme à travers un remords ; mais voici qu'une aurore adorable semble poindre. Le pas des géants résonne sur les monts. L'orchestre s'illumine et frémit. On entend la fanfare divine de l'éternelle jeunesse. Freïa revient, La Beauté, la Vie, l'Amour reviennent.

Mais les géants, pour rendre leur capture, veulent les trésors promis. Ils en veulent un monceau tel qu'il puisse cacher entière ment la douce femme. On entasse devant

Freïa les couronnes, les bijoux, les armures. Bientôt elle disparaît, et les déesses vont la ressaisir, lorsque l'un des géants, qui regrette l'amour de Freïa, regarde attentivement, et, par* une fissure entre les trésors, se glisse une mélodie délicate et exquise, une mélodie déjà entendue, car le géant aperçoit l'œil rayonnant de la déesse.

— Freïa est à moi! crie-t-il; les conditions ne sont pas remplies. 

— Donne l'anneau ! souffle Loge à l'oreille de Wotan. L'anneau comblera justement l'intervalle.

Wotan voudrait garder l'Anneau des Niebelungen; mais, tandis que les dieux le supplient en vain, une voix solennelle vibre soudain, et Erda, la blême divinité des mondes souterrains, apparaît dans une lueur blafarde.

— Cède ! Wotan, cède! fuis la malédiction de l'Anneau. Je sais ce qui a été; ce qui doit être, je le sais. Ecoute ! écoute! tout ce qui existe aura sa fin. Le temps viendra où un crépuscule sinistre descendra sur les dieux. Sépare-toi de l'anneau maudit, et songe plein de souci et d'effroi!

Erda disparaît. Wotan, songeur, jette l'anneau. Freïa est reconquise, le Wallala est payé. Les trompettes de la joie éclatent superbement. Les géants se partagent l'Or.

Une dispute naît entre eux. Ils luttent, et l'un d'eux est frappé mortellement.

— Déjà! murmure Wotan, qui songe à la malédiction.

Cependant la fierté et la force sont revenues parmi les dieux. Tonnerre brandit son marteau. D'une voix formidable et joyeuse, il appelle les vents et les nuages, et, des quatre coins de l'horizon, les voix cuivrées des tempêtes lui répondent. Les nuées accourent, s'assemblent, se groupent. Soudain l'éclair des timbales donne le signal, et la foudre éclate dans un fracas glorieux.

Puis, tandis que les violons égrènent la pluie en notes ruisselantes, le ciel se dégage au-dessus des monts. Le Wallala triomphal se montre dans toute sa splendeur.

L'arc-en-ciel se courbe comme un pont vers le burg magnifique, et les dieux se dirigent vers l'arche lumineuse. Escortés d'une joie resplendissante, ils vont prendre possession de la demeure des délices.

Seul, Wotan est soucieux. Il sent que ces trafics honteux ont amoindri sa divinité.

Des projets confus s'ébauchent dans son vaste esprit. Un thème entendu pour la première fois, et qui se retrouvera plus tard, s'éveille dans l'orchestre. Il semble que le dieu, regardant dans l'avenir, voit se dresser la silhouette d'un événement futur.

Cependant, il met le pied sur l'arc-en-ciel; mais, au moment où tous les dieux passent lentement sur le pont brillant, des voix suppliantes montent des flots du Rhin. C'est le chant des ondines gracieuses, des gardiennes désolées de l'or merveilleux 1

— Rheingold ! Rheingold ! or pur ! Oh ! que ne brillent-elles encore dans la profondeur, tes clartés délicieuses ! Dans les profondeurs seules habite la fidélité loyale; faux et lâches sont ceux qui se réjouissent sur les cimes.

________

Le roi de Bavière avait dit au théâtre qu'il subventionne : " Voici un chef-d'œuvre. N'épargnez ni le temps, ni les soins, ni l'argent, pour qu'il soit dignement représenté. " Pendant plusieurs mois, le théâtre resta fermé. On eût cru qu'un travail de cyclopes s'accomplissait.

Tout le monde attendait curieusement et impatiemment. Quelques personnes astucieuses parvinrent à se glisser dans la salle, le soir d'une répétition seulement musicale.

Elles sortirent émerveillées; la musique était incomparable,- les chanteurs savaient leurs rôles et possédaient de magnifiques voix.

Quelques oreilles parisiennes avaient surtout été ébahies de la perfection et de la sonorité superbe de l'orchestre. Enfin, la répétition générale eut lieu. Cinq cents privilégiés y furent invités. Le roi y assista.

On allait donc enfin voir les merveilles promises !

Le rideau se lève. Qu'est-ce que ceci? grands dieux ! Quelques mannequins éplorés, qui barbotent désespérément dans une eau trouble, un affreux quinquet en haut d'une roche de carton, pareil à ceux qu'on allume au sommet des démolitions, des nuages en bois, qui ne savent pas s'ils doivent aller à droite ou à gauche. Un Wallala semblable à un château de cartes peint sur un devant de cheminée, des trucs qui ne fonctionnant pas, des métamorphoses à faire pouffer de rire le régisseur du théâtre de Guignol, un arc-en-ciel blanc comme la neige, ayant eu l'air d'avoir été construit en pierres de taille, et, escorté d'une lueur prismatique, qui se garde bien de se jamais poser sur lui!

11 est vrai que le régisseur, dans un speach préparatoire, avait cru devoir annoncer que des difficultés insurmontables de mise en scène, etc., etc.

Malheureusement, les féeries du Châtelet existent; et déclarer impossible une mise en scène aussi simple que celle de l' Or du Rhin, c'est s'avouer bien facilement vaincu.

Le chef d'orchestre, Hans Richter, fut consterné. Quoi ! c'était là le résultat de tant de dépenses, de tant de soins, de tant de temps?

La représentation devait avoir lieu le surlendemain, il n'y avait donc pas à espérer des améliorations sérieuses. Or Hans Richter est sans fortune, à son âge (vingt-huit ans) la place de maître de chapelle à Munich est une position inespérée. Devant la participation au sacrilège tenté sur le chef-d'œuvre de Richard Wagner, il n'hésita pas. Il risqua son avenir, et déclara qu'il ne conduirait pas le Rheingold dans ces conditions propres à compromettre le succès de l'ouvrage. Comme il s'y attendait, Hans Richter fut immédiatement destitué.

On chercha un autre chef d'orchestre. On n'en trouva pas. Les artistes ont volontiers l'âme noble. Ceux qui étaient venus de toutes les villes d'Allemagnes pour assister à la représentation s'excusèrent ou s'enfuirent.

Enfin on met la main sur un homme attaché au théâtre et qu'on pouvait contraindre à diriger, et on essaie une répétition. La moitié des musiciens de l'orchestre fit défaut, et celui qui devait remplir le rôle de Wotan, M. Betz, un chanteur incomparable, déclara qu'il partait le jour même pour Berlin. Grand désarroi.

Richard Wagner, profondément ému du dévouement de Richter, avait supplié Betz de ne pas, lui aussi, sacrifier sa position, et de rester, et de chanter. Betz se trouve dans la situation d'un fidèle à qui sa divinité ordonnerait de la blasphémer. Il n'hésite pas. Il part au moment où on le cherche partout.

Aujourd'hui l'intendance s'obstine. On parle de représenter, dimanche prochain, l'Or du Rhin. Un ténor doit chanter le rôle de basse du dieu Wotan , et l'orchestre marchera comme il pourra.

Nous attendons des nouvelles et nous vous en donnerons.

JUDITH MENDÈS.

mardi 23 octobre 2018

La place royale (Königsplatz) de Munich éclairée à l'électricité en 1882

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Rare gravure de la Königsplatz éclairée à l'électricité en 1882, qui est l'année de la grande Exposition Internationale d'Électricité au Palais-de-Cristal de Munich. A cette occasion, de célèbres monuments munichois comme la place royale ou les tours de la Frauenkirche furent éclairés à l'électricité.

Munich pendant l'exposition de 1869 par Villiers de l'Isle-Adam

Villiers de l'Isle-Adam, compagnon de voyage des époux Mendès à Tribschen et Munich, fit parvenir une note de voyage au quotidien parisien Le Rappel qui la publia le  21 août 1869. Il y évoque l'exposition des arts décoratifs qu'ils ont visité au Palais de Cristal, leur visite de la statue de la Bavaria ou de la Résidence, le monde des théâtres et de l'opéra, et en particulier la première attendue de l'Or du Rhin de Wagner.

Anselm Feuerbach, Le Banquet de Platon, Staatliche Kunsthalle de Karlsruhe

MUNICH PENDANT L'EXPOSITION 

Les salles du palais de Cristal sont remplies ; les envois français se sont brusquement abattus, par caisses énormes, à l'Exposition; toute la cimaise est couverte; on parle déjà d'accrocher quelques toiles retardataires au restaurant d'en face, — notamment le Casseur de pierres de Courbet. Disons toutefois que Courbet a envoyé ici un paysage magnifique dont l'eau naturelle et profonde fait véritablement songer.

C'est, avec le Fauconnier de Couture, ce que nous estimons de plus dans le salon français, malgré le peu de sympathie que nous avons pour l'école réaliste. Les Allemands disent, à l'aspect des tableaux de Courbet : " Peinture aussi bonne que brutale : il voit comme un paysan et peint comme un professeur, - ce qui est déjà beaucoup, " ajoutent-ils en riant.

Mais il est trop tard pour vous parler de l'exposition, - des grisailles exquises de Ramberg, du Saint-Joseph de Gysis, des portraits de Lenbach, des paysages de Zwengauër, le Daubigny allemand, des sépias académiques de Kaulbach sur des sujets tires des opéras de Wagner et de la Femme à la robe de velours, de M. Canon, un jeune peintre autrichien d un talent hors ligne.

Laissons donc l'exposition, cette déjà vieille nouvelle. L'on pense que le Banquet de Platon, de M. Anselm Feuerbach, aura la médaille d'honneur. L'œuvre est grandiose, en vérité, et, depuis Pierre de Cornélius, on n'a pas mieux fait en Allemagne. L art est donc bien portant.

Nous aimons Munich, mais tout le monde n'est pas de notre avis. Il est vrai que Munich manque un peu de sergents de ville, qu'on n'y chante pas les Pompiers de Nanterre, qu'on y remarque une absence de viols, d'escroqueries et d'assassinats vraiment désolante pour l'avenir de cette capitale.

Par contre, nous avons vu de magnifiques théâtres où l'on joue Gœthe. Nous nous sommes promené dans des musées qui contiennent des trésors d'art et de génie; nous avons vu des monuments du plus pur style grec, des jardins grands comme le bois de Boulogne, des cafés immenses où l'on est servi par de belles filles que personne n'a l'idée de chiffonner outre mesure (à l'exception de quelques loustics de passage et qui en sont pour leurs frais). Nous avons vu des poètes comme Hermann Zing et Paul Hainz, des peintres comme Lenbach, Maller et Gabriel Max; - nous avons serré, avec toute notre âme, la main qui a écrit les Walkyries, Lohengrin, le Vaisseau Fantôme, Tristan et Yseult, Sigfrid, les Maîtres Chanteurs et le Rheingold.

Nous sommes monté dans l'énorme statue de bronze qui domine la ville, et par les yeux de laquelle six personnes peuvent voir, de front, l'espace s'étendre jusqu'aux montagnes du Tyrol.

Nous avons visité la salle des portraits des dames de beauté du pays. Qu'on se représente une sorte de galerie Montyon de l'amour où (si son nez est d'un jet héroïque) la fille d'un cordonnier côtoie la fille d'une princesse. Le roi Louis Ier, qui a logé dans son palais ce naïf exposé de la beauté germanique, aimait les jolies femmes. Et les bons Bavarois racontent qu'à sa mort la scène suivante se serait passée à la porte du ciel : 

- Toc ! toc?...
- Qui est là? demande saint Pierre. 
- C'est moi, Louis Ier, roi de Bavière! 
- Un instant, répond le bienheureux apôtre.

Et, se retournant vers les galeries éternelles, il s'écrie, d'une voix de tonnerre : 

- Ramassez les onze mille vierges ! voici Louis de Bavière qui arrive !

Mais ne rions pas trop de ce roi qui, au lieu de gloire militaire, a légué à son peuple des écoles où l'on apprend aux enfants à se tenir l'esprit haut et fier.

Le palais est immense et rappelle Versailles : nous y avons remarqué, sur un lit de parade, une courtepointe du prix de seize cent mille francs, à laquelle ont travaillé quarante personnes pendant dix années. En passant dans les vastes corridors, nous nous sommes arrêté devant le sinistre portrait de la duchesse Augusta, l'aïeule qui revient errer dans les grandes salles lorsqu'un prince de la famille va mourir.

Le roi Louis II n'habite point les anciens appartements ; il s'est fait construire, auprès des galeries, trois ou quatre salons -  d'une grande simplicité, - où il travaille, la plupart du temps, solitaire.

La résidence royale communique avec le Nouveau Théâtre, que les directeurs de Paris ne feraient peut-être pas mal de venir visiter en pèlerinage. L'orchestre - (cent soixante musiciens quelquefois) - est placé presque sous terre. Il est disposé de manière à ce que, dans la totalité d'un accord, aucun instrument ne domine selon la place des spectateurs. - Chanteurs et comédiens sont simplement excellents, et, depuis les premiers rôles jusqu'aux derniers, tout le monde marche avec une conscience irréprochable. - Hier soir nous avons entendu les Noces de Figaro, chantées par le baryton Kindermann et Mlle Mallinger; - Richter, qui est, après Hans de Bülow, le premier kappelmeister de l'Alemagne, dirigeait l'orchestre. Il nous a fait oublier un moment notre cher Théâtre-Lyrique, où cependant l'œuvre de Mozart avait trouvé de grands interprètes, et où Pasdeloup, l'intrépide révélateur de Wagner en France, tient si magistralement son bon archet.

Kindermann est un canon mélodieux, et la Mallinger un rossignol enchanté !

Quant à la mise la scène du théâtre, elle dépasse, sans comparaison toutes celles de l'Opéra de Paris.

Relativement au Rheingold, qui sera joué le 20 de ce mois et dont tout Munich se préoccupe vivement, on a parlé de machines à vapeur se promenant dans les frises sur des rails suspendus et invisibles. Ces machines feraient mouvoir des trucs énormes pour des changements à vue tout à fait sans précédents. - Se figure-t-on bien, cependant, l'effet de deux ou trois locomotives tombant, d'une hauteur de quatre-vingts pieds, sur la scène pendant le " doux reproche " de la déesse de l'Amour, la radieuse Freya, lorsque Wothan, le dieu de la nuit du monde, refuse aux deux géants Fafner et Fasolt l'anneau des Niebelungen pour prix de la construction du Walhalla?

Villiers de l'Isle-Adam.