samedi 28 juillet 2018

Le marié disparu, un opéra en création mondiale de Klaus Lang, une commande du Festival de Bayreuth

Crédit photos: Bayreuther festspiele / Diskurs Bayreuth / Enrico Nawrath

Avant que l'opéra ne commence, le conte autrichien du Marié disparu (Der verschundene Hochzeiter) est lu à l'assistance, ce qui est bien nécessaire car sans cette lecture l'opéra ne serait pas compréhensible, d'autant que comme il s'agit d'une création mondiale, il n'existe aucun référent culturel, et le public est composé de voyageurs vers l'inconnu.

Ce conte d'origine autrichienne raconte l'histoire d'un jeune homme de la vallée de Gölsen qui, comme c'était la coutume en ces temps reculés, invite tout le village et toutes les personnes qu'il rencontre à son mariage. Son chemin croise celui d'un étranger qu'il invite bien sûr à son mariage. L'étranger accepte et se présente à la noce. Avant de partir, il invite à son tour le jeune marié à son propre mariage qui par un curieux hasard aura lieu trois jours plus tard. Le marié accepte et se met bientôt en route vers le lieu indiqué par son nouvel ami qui lui a expliqué qu'il aurait à traverser une prairie, puis une lande avant d'arriver à une petite maison. Là il entendra la musique de la noce et il lui suffira de continuer sa route pour arriver à la maison de son hôte. 

Il trouve la prairie, une pâture bien grasse sur laquelle paissent bizarrement des vaches très maigres, puis il traverse une lande plutôt aride sur laquelle il voit à son grand étonnement des vaches très grasses. La petite maison l'étonne car en émane un bourdonnement. Intrigué, il ouvre un loquet, et aussitôt des tas d'abeilles s'échappent de la maisonnette. Il en est très ennuyé pensant qu'il a occasionné une perte à son nouvel ami.

L'étranger l'accueille à la noce et l'invite à danser, mais à bien faire attention de s'arrêter de danser dès que la musique s'arrête. Mais pris par le plaisir de la danse, il ne suit pas ce conseil, et son ami doit par deux fois le rappeler à l'ordre. La troisième fois, il obtempère à l'injonction. L'étranger lui dit alors qu'il est temps qu'il se mette en chemin pour rentrer chez lui. Avant de partir, il interroge son hôte sur ce qu'il a vu en chemin et s'excuse de sa curiosité et du dommage occasionné. L'étranger lui explique alors que les abeilles sont des âmes proches du salut et qu'il ce n'est pas grave qu'elles se soient envolées. Les vaches grasses sont elles aussi des âmes proches du salut final, et les vaches maigres des âmes qui devront encore longtemps attendre leur libération. Aussi ne trouvera-t-il plus que des vaches maigres sur son chemin.

Arrivé à son village il y voit des gens qu'il ne connaît pas et sa maison est occupée par des étrangers. Il raconte son histoire et essaye de se faire reconnaître, mais en vain. Enfin quelqu'un dit se souvenir d'une histoire qui remonte à trois cents années de là, l'histoire d'un homme parti à une noce et qui  n'est jamais revenu. En entendant cela, le jeune marié tombe en poussière et en cendres.

Crédit Enrico Nawrath

Trois cents ans se sont donc passés dans ce conte où il est beaucoup question de temps, et de rythme, et c'est ce qui a inspiré Klaus Lang pour la composition de sa musique, art éminemment temporel s'il en est. Le temps ("Die Zeit2) fait partie du titre original Der verschundene Hochzeiter. Hochzeit, hohe Zeit, est un temps d'importance de fête, comme le sont les fêtes relieuses les hohe christliche Feste.

La scène de la vieille salle de cinéma bayreuthoise du Reichshof porte un caisson ouvert avec portes latérales et deux fenêtres, une pièce totalement dépouillée. Pas de chanteurs ni d'orchestre sur scène , les musiciens de l'Ensemble Ictus et le superbe Choeur Cantando Admont se sont placés tout autour des spectateurs et sur le balcon arrière du cinéma, constituant comme un cocon sonore qui va bercer l'auditoire pendant les 90 minutes que dure le spectacle, un véritable environnement musical. Pas de chanteurs sur la scène mais deux acteurs danseurs en tous points identiques (ce sont des jumeaux, cela ne s'invente pas, les frères Jirí et Otto Bubeníček.  qui vont mimer l'action tout en se mélangeant avec d'extraordinaires hologrammes qui les démultiplient encore. Souvent le corps d'un ou plusieurs hologrammes se confond avec le corps d'un des acteurs au point qu'on ne sait jamais qui est qui et que souvent l'illusion est si parfaite qu'il est difficile de discerner le personnage réel des hologrammes. Les deux frères ont de costumes et des chapeaux à plumes eux aussi identiques, conçus par Pia Janssen, évoquant sans doute le costume de fête des villageois du 17eme siècle autrichien. Un extraordinaire travail de vidéo, créés par Friedrich Zorn, donne l'illusion de la neige qui s'abat à l'intérieur de la pièce sur scène, ou fait défiler les paysages au-delà des deux fenêtres

Le jeune marié et l'étranger sont interprétés par deux chanteurs, la basse Alexander Kiechle et le contre-ténor Terry Wey, qui ne sont jamais présents en scène.

Pendant une heure et demie les spectateurs sont baignés dans une musique à la structure minimaliste, très répétitive, faite d'innombrables percussions la plupart du temps fort douces et coulantes. La musique opère un effet hypnotique avec une ritualisation que l'on retrouve aussi dans les gestes très lents et démultipliés des acteurs sur la scène. Par le truchement de l'hypnose musicale et visuelle le spectateur se trouve comme transporté dans une nacelle flottant sur un fleuve sonore et temporel, comme pris dans les couloirs du temps pour un voyage au cours duquel il ressent les émotions et les mouvements des deux protagonistes, la plupart du temps fort lents, mais aussi avec des déferlements soudains, auxquelles correspondent des défilements très rapides d'images. Un voyage à la fin duquel on se réveille plus détendu, plus souriant, comme apaisé.

Photo Luc Roger
Klaus Lang (photo ci-contre, prise lors de sa présentation de l'oeuvre) dirigeait la création de son oeuvre, le concept, la mise en place et la mise en scène sont de Paul Esterhazy.

Bayreuth 2018: craquer pour un Lohengrin croquant


Actuellement en vitrine de la confiserie Storah à la Maximilianstraße de Bayreuth, cet hommage du chocolatier au compositeur  et à la nouvelle production des Bayreuther Festspiele 2018.

Le Parsifal christique du Festival de Bayreuth 2018.

Amfortas (Thomas j. Mayer).

Le Festival de Bayreuth reprend cet été le Parsifal mis en scène en 2016 par Uwe Eric Laufenberg, qui l'a retravaillée en lui donnant une plus grande cohérence et en lui donnant des lignes directrcies plus solides, moins dispersées. La direction musicale en a été confiée à au Maestro russe Semyon  Bychkov, qui revient ainsi sur une oeuvre qu'il avait abordée en  1997  au Maggio musicale fiorentino et qu'il a plusieurs fois dirigée depuis, à Vienne et à Madrid. Bychkov se dit, dans une interview accordée à Richard Lorber publiée dans le programme du festival, particulièrement interpellé par l' "exigence universelle" d'une oeuvre qui "vise l'existence humaine dans sa globalité" et dont l'intensité musicale reflète l'évolution de la vision et du questionnement wagnériens sur l'existence, un processus de transformation continue qui se retrouve tant dans la musique que dans le livret: ainsi le personnage de Kundry qui, depuis que son rire a accompagné la Passion du Christ, a connu d'innombrables réincarnations. Bychov travaille tout en douceur et en tendresse, et paraît éloigné de tout excès, ce que reflète  aussi dans sa communication avec les chanteurs, qui semble se faire dans le partage et l'écoute. Et c'est aussi avec tendresse qu'il nous fait découvrir le monde des tonalités wagnériennes et nous introduit aux questions lancinantes qui parcourent la musique de Parsifal: la question de la faute et de la culpabilité, le rapport à la douleur et à la souffrance, la question de la rédemption et du chemin qui y conduit.

La mise en scène d'Uwe Eric Laufenberg du "festival scénique sacré" de Wagner s'approche au plus près du sens du sacré véhiculé par l'oeuvre en plaçant l'action dans le contexte socio-politique très actuel d'un pays musulman ravagé par la guerre et dans lequel le christianisme est la religion d'une minorité. Tant le lieu de l'action que sa symbolique universelle nous est clairement indiqué par le film que Laufenberg projette à un moment sur le rideau d'avant-scène qui, au départ du couvent où sont réunis les chevaliers du Graal, - un temple cruciforme à coupoles situé en Iraq peut-être, mais ce pourrait être ailleurs au Proche- ou au Moyen-Orient- , la caméra braquée sur le toit du temple s'élève rapidement dans les cieux pour nous faire voir le globe terrestre et nous entraîner au delà du soleil et de ses planètes dans un voyage intergalactique pour nous ramener progressivement au point de départ, histoire peut-être de relativiser la condition humaine et d'indiquer à la fois les enjeux spirituels universels de l'errance humaine. 

Les décors fort beaux et efficaces de Gisbert Jäkel donnent à voir le temple en coupe transversale avec sa coupole, un temple en mauvais état, qui reflète à la fois la faiblesse des chevaliers du Graal et l'état d'un pays en guerre. De gros blocs de maçonnerie se sont détachés et jonchent le sol. Des soldats ou des guerriers en armes occupent de temps à autres ces lieux sacrés, ce qui semble laisser les moines indifférents, tout occupés qu'ils sont du service du Graal.  En second plan, un large passage donne sur le centre du temple où apparaîtra une large vasque dans laquelle Amfortas baignera son corps blessé et plus tard, une fois la vasque recouverte, sera dénudé et se transformera en personnage christique couronné d'épines livré au rituel du Graal revisité de manière extrêmement crue et cruelle par Laufenberg: dans sa mise en scène, la blessure d'Amfortas ne saigne pas, le rituel laufenbergien est sanguinaire, il veut qu'un moine armé d'un coutelas aille saigner Amfortas  debout les bras en croix sur la vasque et que le sang répandu soit recueilli dans un calice ou dans une petite rigole auxquels les moines viendront boire un à un, s'abreuvant du sang souillé de leur chef de même qu'ils communient au sang du Christ lors de l'Eucharistie. Ce sang, même impur, leur sert de viatique et les maintient en vie. 

Au deuxième acte, les mêmes décors sont réutilisés pour camper les jardins de Klingsor. Le temple devient palais oriental avec ses mosaïques de couleurs, où domine le bleu et ses petites piscines. Des femmes  en burqas noires y accueillent Parsifal, dont certaines se dévoilent bientôt, vite rejointes par des mousmés habillées comme des danseuses du ventre, qui s'essayeront à le séduire. Klingsor a son antre magique dans une pièce située au niveau de la coupole où il conserve une collection de crucifix qu'il polit soigneusement et devant lesquels il se flagelle torse nu, mais dont il se sert aussi pour subjuguer ses victimes. Ainsi de Kundry qui, dans la scène où elle refuse d'obéir à ses injonctions ("Ich – will nicht! Oh! – Oh!"), se voit soumise au vouloir  de Klingsor au moyen d'un crucifix dont le pied de la croix semble recourbé en forme de sexe dressé, horrible magie noire qui mène le spectateur au bord de l'écoeurement, comme il l'était au moment du supplice et de la communion au sang d'Amfortas. 

Au troisième acte, le temple a rétréci et les deux travées se sont rapprochées, la végétation a envahi les pièces situées en deuxième plan et des plantes gigantesques ont percé les murailles, un énorme désordre règne sur scène, le temps a passé, les moines survivants et Kundry ont considérablement vieilli. Kundry utilise ses dernières forces à essayer de mettre de l'ordre et de nettoyer les lieux. Lorsqu'arrive Parsifal elle s'agenouille pour lui laver les pieds. Parsifal a ramené la lance de Longin qu'il a rompue pour briser les pouvoirs de Klingsor et  dont il a confectionné une croix qu'il plante dans un roc. Les moines apporteront le cercueil de Titurel dont Amfortas finira par ôter le couvercle pour plonger les mains dans les cendres de son père et s'allonger sur ses restes pour y mourir. Le temple se peuplera de soldats et d'hommes et de femmes porteurs de signes religieux des trois religions monothéistes. Des hommes et des femmes se dénuderont pour aller recevoir une pluie lustrale qui tombe sur la végétation, et, plus tard,  lorsque Parsifal ira placer les deux morceaux de la lance de Longin dans le cercueil feront chacun de même avec leurs signes religieux respectifs, un message fort qui plaide en faveur d'une universalité de la spiritualité. 

La mise en scène d' Uwe Eric Laufenberg nous semble bien respecter le sens profond de l'oeuvre et du rituel du festival sacré wagnérien. Les scènes les plus choquantes de la communion au sang d'Amfortas ou de la sorcellerie de Klingsor n'ont pas la provocation pour but , mais  dérangent et  bousculent, et provoquent une déstabilisation qui doit mener vers une vision supérieure. Dans une lettre adressée à Nietzsche, le Maître de Bayreuth signait, sans doute avec un sourire ironique, " Richard Wagner, conseiller ecclésiastique". Aujourd'hui, Uwe Eric Laufenberg est son fidèle acolyte.

Kundry (Elene Pankratova) et Parsifal (Andreas Schlager)
Crédit photos: © Bayreuther Festspiele / Enrico Nawrath

Le plateau très homogène réunit des chanteurs de la plus grande envergure. Günther Groissböck campe dans le long récit du premier acte un Gurnemanz sans concession, un homme dont la sagesse fait autorité avec sa voix puissante, impérative, aux couleurs intenses et expressives.  Thomas J. Mayer incarne les terribles souffrances et la fureur d'Amfortas avec un jeu d'acteur à couper le souffrance. Sa transformation en un Christ blessé non par la lance de Longin mais par un moine qui le sacrifie sur l'autel et le vide de son sang est confondante de vérité, écoeurante, insoutenable. A l'excellence du jeu de scène correspond la justesse de l'expression vocale et des inflexions. Le Klingsor du baryton-basse australien Derek Welton est sans doute l'un des meilleurs du moment, avec une qualité de prononciation et de projection peu commune qui rend le texte parfaitement clair. Quant à Thomas Kehrer, sa belle basse a la force de celle d'un Commandeur dans son interprétation de Titurel. Elena Pankratova montre quelle grande actrice elle est lorsque la mise en scène lui permet de faire la preuve de son art, ce qui est le cas de la production de Laufenberg. Pankratova déploie toute la panoplie de la séduction féminine et détaille la palette des sentiments et des émotions de cette femme tiraillée entre les forces du mal et celles du bien et qui traîne sa faute sans arriver à l'expier depuis bientôt 2000 années. Il faut voir l'immense présence scénique d'Elena Pankratova au troisième acte, incarnant une femme vieillie et courbatue dont le corps souffre encore mais dont l'âme est réconciliée, une présence d'autant plus remarquable qu'elle n'a presque aucune ligne à chanter. Et la force de son chant, plein de tempérament, est à la mesure de son jeu: la chanteuse subjugue tout autant que l'actrice. Le rôle-titre enfin est occupé par l'excellent Andreas Schlager, qui rend bien la transformation du héros au fil des actes, avec un premier acte d'une interprétation plus légère et ingénue, puis un deuxième acte beaucoup plus puissance marqué par le décillement des yeux, l'horreur pour le mal et la décision inébranlable, et enfin la force du troisième acte et l'évidence de sa mission et de son autorité. Petit bémol, la voix d'en haut (Wiebke Lehmkul) semble d'une émission bien faible, tout aussi faible que le mannequin un peu dérisoire  du petit berger placé par Laufenberg sur le toit du temple, mais il s'agit probablement davantage d'un problème acoustique que de casting.

König Richard/ Erich Lauterbach / Le Roi Richard


Erich Lauterbach

Tusche / Kreide
Encre et craie

Ausgesetzt in der Stadtsbibliothek
Actuellement exposé à la bibliothèque municipale de Bayreuth

vendredi 27 juillet 2018

Le nouveau Lohengrin de Bayreuth, un Lohengrin électricien et un plateau électrisant


Crédit photographique pour toutes les photos:
Bayreuther Festspiele 2018 - Enrico Nawrath

Un Chevalier sans nom électricien porteur de divine énergie et armé d'une foudre jupitérienne, un jugement des dieux qui se déroule comme une partie harrypotterienne de quidditch, des nobles ailés comme de grands insectes, un cygne en forme de vaisseau spatial  ou d'avion prototype, une société qui brûle volontiers les femmes accusées de sorcellerie,  des costumes qui évoquent une multitude de périodes sans doute liés à l'histoire des Provinces-Unies, avec beaucoup de grands cols rabattus de dentelles ou en fraises, qui rappellent les personnages des tableaux de l'âge d'or hollandais, des paysages arborés des bords d'Escaut avec les champs et les rives couvertes de joncs et les immenses ciels flamands, et la couleur bleue constamment présente dans tous ses camaïeux, sous tous les éclairages, une couleur bleue envahissante qui colore jusqu'aux cheveux des héros avec progressivement l'introduction de la couleur orange qui domine dans la chambre nuptiale du Chevalier sans nom, et puis, comme une provocation saugrenue et ultime, le vert gazon d'un personnage qui n'apparaît qu'au final pour évoquer peut-être le retour du frère d'Elsa qui vient de recouvrer son humaine apparence.



La marque de fabrique de cet opéra est signée par le grand artiste lipsiote Neo Rauch qui depuis 6 ans s'est baigné avec son épouse Rosa Loy dans la musique de Lohengrin, constamment écoutée et réécoutée, s'en est laissé imprégner jusqu'à la moelle et s'en est laissé inspirer pour créer ces décors en bleu hollandais type Delft et donner vie à  cet univers étrange de conte de fées qu'est le monde de Lohengrin revisité par le couple Rauch. Neo Rauch a travaillé le concept et les décors, Rosa Loy les costumes, mais il s'agit surtout d'une oeuvre commune. Le metteur en scène Yuval Sharon s'est vu assigner la tâche plutôt ingrate de prendre le train en marche puisque le premier metteur en scène originel de cette production, Alvis Hermanis, l'avait abandonnée, tâche difficile, à rebours du processus habituel de travail d'équipe où le metteur en scène dirige les opérations. Si tous les acteurs de cette production s'accordent pour célébrer l'excellent travail réalisé de concert, - le chef Christian Thielemann parle de Yuval Sharon comme d'un rayon de soleil ("Sonnennschein"), ce sont pourtant les rayons de soleil rauchiens, qui traversent les nuages menaçants de l'immense toile de fond concave, qui dominent la production, au point qu'on peut avoir l'impression non dénuée de fondement que c'est le couple Rauch qui a conçu la mise en scène. Restent les placements des acteurs et des choeurs, tout ce travail de synchronisation soumis aux impératifs de l'acoustique toujours problématique pour les opéras qui n'ont pas été conçus pour Bayreuth, qui est une des rares scènes où les chanteurs ne répugnent pas à chanter du fond de la scène. Reste le travail sur les mouvements, et spécialement les mouvements des choeurs, chorégraphiés dans les détails avec la création d'un langage propre pour leur gestuelle, très éloquente, qui traduit des émotions ou des élans collectifs. Curieusement, à côté de remarquables réussites, on assiste aussi à des passages d'une banalité déconcertante, comme des lancers de pétales bleus et blancs (les couleurs de la Bavière) par des jeunes filles qui se détachent du choeur deux à deux vers le front de scène en semant le contenu de leurs paniers, dans des gestes dignes d'une fête scolaire dans un couvent d'Ursulines, ou comme l'apparition d'un personnage étrange, une espèce de robot couvert de gazon tout à la fin de l'opéra, qui représente, à chacun d'en juger, peut-être le frère d'Elsa... Si le choeur annonce le retour du cygne nautonier, on ne le verra jamais apparaître à l'endroit où, en fond de scène, est figuré l'Escaut, dont on voit une plage entre les arbres, le cygne et sa nacelle ne se verront pas physiquement et, en lieu et place, intervient ce "martien" tout vert, qui ne vient cependant pas de la rive, mais sans doute y a-t-il des cohérences qui nous échappent, et qui semblent avoir échappé au public qui a accueilli très diversement les créateurs du spectacle. 

Mais cohérence il y a, et il faut la chercher du côté du fil conducteur (électrique) qui parcourt toute la mise en scène: l'action se déroule dans et autour d'un poste électrique et plus loin dans une tour de transformateur transformée en habitation. Le Chevalier sans nom est habillé comme un électricien des années trente arrivé sur le toit de la station électrique par le truchement d'une espèce de vaisseau futuristes blanc laqué qui figure le cygne. Tout un appareillage de pylones, de lignes à autres tensions de fils et d'isolateurs forment la trame du décor. Le Chevalier sans nom vient du pays de l'énergie et arrive porteur lumière dans le monde très sombre d'Elsa que sa venue éclaire. Armé d'une foudre en zig zag, il va défaire Telramund au cours d'un combat aérien, exécuté par des acrobates sosies, dans la logique aérienne de l'arrivée sans doute aéroportée de Lohengrin et du port d'élytres de Teralmund. Victorieux, le Chevalier sans nom se voit attribuer sa paire de grandes élytres, signe de sa victoire et de sa noblesse. L'habitation d'Elsa  est un transformateur aménagé, reliée bien entendu à un pylône électrique et dont la chambre est simplement meublée d'un grand lit, et surtout d'un grand lampadaire constitué d'une espèce d'isolateur terminé par deux branches de néons. Le transformateur est surmonté d'une longue pointe verticale qui s'élève vers les cieux, qui pourrait servir de récepteur avec la source d'énergie primordiale en provenance de Monsalvat. En fin d'opéra, Elsa recevra une espèce de boîte-frigo de couleur orange contenant une source lumineuse. Les décors ouvrent à diverses lectures et le public est invité à s'en imprégner et à laisser parler son imagination.

Un autre fil conducteur est la réflexion menée par la mise en scène sur la condition féminine: si les hommes-insectes ont la possibilité de voler dans les airs et de se battre, quitte à finir épinglés sur des arbres, les femmes sont constamment appelées à se soumettre à leur pouvoir  et leur désir de libération et d'autonomie est vite contraint par des cordes qui les enchaînent et peut conduire au bûcher et à la mort. Elsa, proche de la mort, n'est libérée qu'en acceptant de se soumettre à des contraintes et à des  serments qu'elle ne peut que transgresser, et qu'elle aurait sans doute également transgressées même en l'absence des perfidies d'Ortrud. Au moment où elle s'apprête à se parjurer, le Chevalier sans nom qui a perçu les mouvements qui agitent l'âme de sa femme, la ficelle au lampadaire de leur chambre pour essayer de la contrôle. Yuval Sharon ne donne d'ailleurs pas d'Ortrud l'image complètement infamante qu'on en a d'ordinaire, mais l'humanise quelque peu en en faisant une femme qui se rebelle et lutte pour préserver les acquis de sa caste et de son lignage, et qui, dans ses perfidies, permet aussi l'éveil de la conscience intérieure d'Elsa. Il la transforme un moment en Reine de la nuit, elle porte alors une longue cape bleu nuit aux motifs d'innombrables mites pour lancer ses terribles imprécations contre la malheureuse Elsa.

La mise en scène nous introduit dans un monde certes différent du nôtre, mais dont les repères et l'imagerie sont cohérents sans être pour autant tous expliqués, ce qui constitue une invitation implicite à la participation.

Lohengrin est le seul opéra de Wagner que Christian Thielemann n'avait pas encore dirigé à Bayreuth. Cette saison, il complète brillamment le cycle des 10 opéras du répertoire bayreuthois, les quatre premiers opéras du Maître n'y étant traditionnellement pas joués. Thielemann nous fait profiter de sa longue expertise de l'acoustique du Festspielhaus pour y déployer très justement les splendeurs sonores du Lohengrin, avec des tendresses marquées pour le travail des chanteurs qui ont à plusieurs reprises souligné la qualité des attentions dont le grand chef wagnérien les a entourés, un chef qui, avec son souci de la précision et son élégance raffinée dans la direction d'orchestre nous a livré une grande soirée musicale.

Lohengrin ( Piotr Beczala)

Piotr Beczala remporte pour sa grande entrée bayreuthoise un énorme succès, d'autant plus mérité qu'il a accepté de replacer au pied levé un Roberto Alagna qui a jeté le gant trois semaines avant la première au motif que malgré le temps passé à l'étude de la partition il ne se sentait pas prêt pour le rôle. Cette annonce des plus tardive n'avait pas manqué de surprendre. Beczala avait fort heureusement déjà chanté Lohengrin à Dresde avec Anna Netrebko en Elsa sous la direction de Christian Thielemann, ce qui était présage de réussite. Excellent acteur au physique avenant, il rend avec beaucoup d'élégance tant la noble prestance de Lohengrin que, plus tard, l'abattement et le désespoir beaucoup plus humains d'un homme anéanti d'avoir à quitter définitivement la femme qu'il aime. Il convient de souligner l'excellence de sa prononciation de son allemand, irréprochable et compréhensible par tout l'auditoire de bout en bout. Les beautés claires et chaleureuses de son ténor, sa chantante italianité, sa manière exacte et exquise d'exécuter les phrases musicales en font un extraordinaire Lohengrin.

Anja Harteros qui a une longue pratique du rôle d'Elsa, couronnée du plus grand succès notamment à Munich où elle l'a à de nombreuses reprises interprété, fait également ses débuts à Bayreuth avec peut-être un peu moins d'éclat qu'attendu, mais cependant en grande interprète du rôle, avec une maîtrise technique remarquable. On ne saura sans doute pas si cette légère ombre sur son chant provient de l'approche particulière de la mise en scène et de ses particularités. Ainsi de cette scène qui précède la question fatale dans laquelle Yuval Sharon représente Elsa et le Chevalier sans nom lisant chacun un livre, à la couverture bleue, dont on se demande s'il s'agit d'une Bible, manière peut-être de souligner l'atmosphère pesante qui règne avant la tempête finale et les difficultés de communication du couple. Ou encore dans la même scène du ligotage d'Elsa au grand lampadaire de la chambre...

Waltraud Meier en Ortrud-Reine de la Nuit

Waltraut Meier fait un retour remarqué à Bayreuth après 18 longues années d'absence sur la Colline verte. Mais ce retour est à la fois un adieu puisque cette merveilleuse chanteuse bavaroise a annoncé faire ses adieux au rôle d'Ortrud, dans laquelle elle fut, et ce fut encore le cas lors de la première, si souvent sublime. Il faut savoir arrêter quand on peut encore donner le meilleur, tel est le motto de la cette grande chanteuse wagnérienne qui a déjà fait ses adieux berlinois à Kundry et munichois à Isolde. Bien sûr ses possibilités actuelles n'ont plus la sensation d'autrefois, mais quelle puissance, quelle technique et quelle intelligence du chant! Voilà une grande cantatrice qui connaît très exactement les moyens dont elle dispose, et qui les utilise au meilleur escient. Et quelle actrice! Le duo du début du deuxième acte est des plus admirables, lorsque dans une semi-obscurité fort ténébreuse, Ortrud approche à travers champs la maison d'Elsa, un des meilleurs passages de la mise en scène de Yuval Sharon  avec une superbe utilisation des lumières (Reinhard Traub), et les très belles superpositions de décors par effets de transparences, qui font évoluer ici une meule de foin là une joncheraie en avant-plan de la scène.

Tomasz Konieczny donne un Telramund bouillonnant d'énergie vocale avec les sonorités vibrantes de son bayryton basse. Il avait déjà convaincu dans le rôle à Dresde et en a la puissance, ce qui est  si nécessaire à Bayreuth. Et son jeu d'acteur rend admirablement les contours et les hésitations de ce noble personnage soumis aux manipulations perfides de sa femme, avec cette colère sourde et contenue du premier acte et les explosions qui suivront. Le rôle du héraut d'arme du roi est très heureusement tenu par Egils Silins. Georg Zeppenfeld, l'une des meilleures basses allemandes, chante le roi Henri l'Oiseleur avec puissance et autorité, et une diction claire et précise qui sied à ce personnage dont chaque mot doit être entendu! Les choeurs du Festival sont en tous points remarquables, emplissent avec la force de leur unisson la grande salle et ne manquent pas de stimuler ou de faire frissonner le public. 

Une grande soirée musicale qu'on pourra encore apprécier lors de sa retransmission du 28 juillet à 20H15 sur la chaîne allemande 3Sat ou dont la vidéo peut encore se voir en ligne sur BR-Klassik.

jeudi 26 juillet 2018

Chronique mondaine: la première de Lohengrin à Bayreuth et son cortège de célébrités

Daniel Funke et son époux Jens Spahn (Ministre fédéral de la Santé)

Le spectacle d'une première à Bayreuth commence toujours sur le parvis du théâtre, étroitement surveillé par les forces de police, et par le défilé sur le tapis rouge déroulé pour accueillir les célébrités, surtout politiques allemandes, qui viennent assister à l'ouverture du festival.

La Chancelière Angela Merkel mise en abyme  

La Chancelière Angela Merkel et son mari Joachim Sauer sont présents chaque année, ainsi que le Ministre-Président de Bavière Markus Söder accompagné de son épouse. Si on a pu remarquer la présence de l'ancien Ministre Président de Bavière Edmund Stoiber, l'avant-dernier occupant du poste Horst Seehofer, devenu entre-temps Ministre de l'Intérieur, brillait par son absence. D'autres membres du gouvernement étaient également de la partie: le Ministre fédéral de la Santé Jens Spahn accompagné de son mari,  la Ministre de la Culture Monika Grütters, la Ministre de la Défense Ursula von der Leyen ou la Ministre en charge de la numérisation, Dorothee Bär. Le Ministre Président des Pays-Bas Mark Rutte et celui de la Tchéquie  Andrej  Babiš avaient fait le déplacement. Brigitte Merk-Erbe, la première bourgmestre de Bayreuth, la ville du Festival,   était bien entendu au centre  était naturellemt au centre de toutes les attentions. On remarquait également d'autres politiciens en vue comme Christian Lindner, Président du FDP  ou Katrin Göring-Eckardt (die Grüne). Parmi les personnalités, on a pu voir également le très célèbre présentateur Thomas Gottschalk ou des sportifs de grand renom comme les skieurs Rosi Mittermaier, médaillée d'or olympique en 1976, et son époux Christian Neureuther.

Christian Neureuther et Rosi Mittermaier

A gauche de la photo, la Ministre fédérale de la Culture
et des Médias, Monika Grütters.

Son Altesse royale le duc Franz von Bayern, chef de la Maison de Bavière, grand collectionneur d'art contemporain et amateur d'opéra, avait comme chaque année pris place dans la loge centrale, ainsi que d'autres personnalités de la noblesse bavaroise, Sa présence nous rappelait qu'un autre Wittelsbach, Louis II de Bavière, était tombé passionnément amoureux des oeuvres de Wagner en assistant, alors qu'il avait 15 ans, à une représentation de Lohengrin, l'opéra qui se donnait hier soir à Bayreuth.

La très charmante et élégante première bourgmestre de Bayreuth


Crédit photographique: Luc Roger (pris du portable)

mercredi 25 juillet 2018

Des nouvelles de Bayreuth


Madame Katharina Wagner, directrice du festival de bayreuth


Hier a eu lieu la traditionnelle conférence de presse qui précède l'ouverture du Festival de Bayreuth. La nouvelle sans doute la plus éclatante fut l'annonce de la direction musicale de la  nouvelle production du Tannhäuser par Valeri Gerguiev en ouverture de l'édition 21019 du festival. Valeri Guerguiev dirige depuis 2015 l'Orchestre philharmonique de Munich. La mise en scène du Tannhäuser est confiée à Tobias Kratzer, qui connaît bien cet opéra puisque il l'a déjà mis en scène à Brême en 2011 / 2012. On y entendra l' Elisabeth de Lise Davidsen, le Tannhäuser de  Stephen Gould et la Venus d'Ekaterina Gubanova. Markus Eiche chantera Wolfram von Eschenbach et Stephen Milling la partie du Landgraf Hermann. La soprano dramatique Lise Davidsen, prix Operalia, est déjà  connue du public allemand pour avoir interprété au Bayerische Staatsoper le rôle d'Ortlinde (Die Walküre) et à l'Opéra de Francfort ceux de Freia (Rheingold) et de la troisième Norne dans  Götterdämmerung lors du Ring de 2016.

La seconde nouvelle sensationnelle est la prise de rôle bayreuthoise du rôle d'Elsa par Anna Netrebko pour deux soirées lors de la reprise 2019 de la nouvelle production de Lohengrin dont la première a lieu ce 25 juillet.

Katharina Wagner s'est également réjouie du dixième anniversaire de l'initiative Kinderoper (opéra gratuit pour les enfants) qui présente cette année un Ring pour enfants. On a d'ailleurs déjà vu rôder les géants Fafner et Fasolt autour du Festspielhaus! En 2019, le Festival produira un Meistersinger pour enfants dans l'arrangement de  Katharina Wagner et Markus Latsch.

Le Festival 2019 fêtera le 100e anniversaire de Wolfgang Wagner, né le 30 août 2019. 

Ce sera aussi l'année d'une première collaboration avec les Emirats Arabes Unis. Sur invitation d'Abu Dhabi Classics,  les musiciens du Festival de Bayreuth y joueront La Walkyrie en version (semi-) concertante pour deux soirées avec la projection d'un film actuellement tourné par Katharina Wagner sans doute en guise de décors Une première dans les Emirats. Si l'on se demande avec curiosité comment la musique de Wagner inconnue de la plupart des Emiratis sera reçue dans ce pays de tradition musicale arabe et quelles seront les réactions du public face aux amours incestueuses de Sieglinde et de Siegfried dans une culture qui ne tolère pas le baiser dans l'espace  public, c'est en tout cas un nouveau signe d'ouverture culturelle pour ce pays qui a récemment inauguré (en 2017) le Louvre Abu Dhabi, désigné par  le site du Musée du Louvre comme "un grand musée d’art à vocation universelle né du désir des dirigeants de l’Emirat d’Abu Dhabi de faire de leur pays une destination culturelle de qualité et de devenir une référence en matière d’art, d’éducation et de culture". Plus de précisions bientôt sur le site d'Abu Dhabi Classics qui n'a pas encore annoncé les deux soirées wagnériennes.

Holger von Berg, l'administrateur du Festival a quant à lui précisé que les travaux de rénovation du Festspielhaus se déroulent au rythme prévu, et a confirmé qu'une climatisation de la salle ne pouvait être envisagée, avec la consolation d'un éventuel système de ventilation, mais la préparation du nouveau Ring de 2020 laisse peu de temps pour de grandes innovations. Et l'on prépare déjà aussi la saison particulièrement festive de 2026, année jubilaire du cent cinquantième anniversaire du premier Festival de Bayreuth.

La nouvelle moins réjouissante concerne l'augmentation du prix des places, une augmentation de 30 pour cent pour la première des nouvelles productions et de 20 pour cent pour les suivantes. Le prix des places de répertoire resterait compris dans la fourchette actuelle de 10 à 320 euros. La bonne nouvelle concerne la simplification des catégories de prix: les 43 catégories actuelles seront réduites à 11. Une autre bonne nouvelle est la volonté du festival, toujours overbooké, de lutter contre le marché noir, en instaurant un système de possibilité de remise des billets moyennant commission. Les billets restitués seront aussitôt proposés à la vente par la billetterie du Festival via son site internet. Et l'administrateur annonce également pour bientôt la possibilité d'émission de billets sur téléphone portable.

Yuval Sharon

L'équipe du nouveau Lohengrin était également présente lors de cette conférence de presse: le directeur musical Christian Thielemann, Neo Rauch, le créateur des décors du nouveau Lohengrin, son épouse Rosa Loy, la responsable des costumes et le metteur en scène Yuval Sharon. Ils n'ont rien dévoilé qui ne soit déjà connu de la nouvelle production qu'on découvrira aujourd'hui mais se sont félicités de l'excellente relation de travail qui les a unis, une relation féconde à les entendre et à les voir s'entretenir avec une bonne humeur et une cordialité évidentes. Ils évoquèrent l'atmosphère de rêve ("wundervolle Zusammenarbeit") qui a baigné la préparation du Lohengrin, et Thielemann souligna l'extraordinaire relation de travail et désigna Yuval Sharon comme le rayon de soleil ("Sonnenschein") de la production 2019. Voila qui augure du meilleur pour la première de ce 25 juillet!


Christian Thielemann et Rosa Loy

Rosa Loy et Neo Rauch