jeudi 22 mars 2018

Les perles de Cléopâtre d'Oscar Straus à l'Opéra comique de Berlin

Cleopatra (Dagmar Manzel) Photo: Iko Freese / drama-berlin.de

Straus, un compositeur autrichien né à Vienne en 1870, né dans un milieu nanti, - son père était banquier -, put très tôt suivre sa vocation musicale et eut dans sa jeunesse pour maître rien moins que Johannes Brahms. Le jeune Straus se mit à la composition dès l'âge de 10 ans. En 1921, il se rendit à Berlin pour y travailler avec Max Bruch. C'est là qu'il composa ses premières chansons pour un cabaret dans lequel il travaillait comme pianiste. Il composa des opérettes, dont Die lustigen Nibelungen, une parodie sur des thèmes wagnériens. En 1907, Rêve de valse lui valut un joli succès et il continua ensuite sur cette lancée. Dans les années 30, il fut engagé à Hollywood pour y composer des musiques de film. Juif, il fut contraint à l'exil pour échapper au nazisme. Après la guerre, il s'installa à Bad Ischl où il mourut en 1954.

Die Perlen der Cleopatra (Les perles de Cléopâtre) furent données à Vienne au Teater an der Wien en 1923, puis à Berlin en 1924 au Theater am Nollendorfplatz, et ensuite en 1925 à Londres. Contrairemement à d'autres opérettes comme Rêve de Valse ou La Teresina, Die Perlen der Cleopatra  ne furent jamais traduites en français. L'opérette avait à l'origine été écrite pour Fritzy Massari qui en assura le succès dans le rôle de Cléopâtre. Les nazis l'interdirent. Après la guerre, Erwin Straus, le fils d'Oscar, en proposa une nouvelle qui connut sa première à Zurich en 1957.  Barrie Kosky,  en amoureux gourmand du monde de l'opérette,  a déniché l'opérette, s'en est épris et a  mis ses grands talents de metteur en scène et d'amuseur public à redonner aux Perles de Cléopâtre l'orient que des années de placard leur avait fait perdre.

Le livret de Julius Brammer et Alfred Grünnwald est d'une inconsistance navrante. Cléopâtre, bien dans l'esprit de la libération sexuelle du Berlin des années 20, a davantage envie de sexe et de divertissement que de politique et de gouvernance. Elle aime les jeunes gars musclés qu'elle soumet à ses désirs en leur faisant boire le breuvage de perles dissoutes dans du vin, une boisson qui a la propriété de les transformer en esclaves enamourés de son auguste personne. Son conseiller Pampylos la manipule pour s'assurer le pouvoir de fait. Elle séduit Sivius, un jeune officier romain,  qu'elle sépare sans vergogne de sa fiancée Charmian. Le prince perse Beladonis, qui aimerait séduire Cléopâtre pour des raisons géopolitiques, fait antichambre. L'arrivée du conquérant romain Marc-Antoine résout tous les problèmes: il séduit Cléopâtre, et Silvius, désensorcelé, peut épouser Charmian. Happy end.

Dans la production du Komische Oper, la faiblesse du livret  est amplement compensée par le génie inventif du maître de céans, Barrie Kosky, et par les extraordinaires talents de l'actrice Dagmar Manzel pour qui la pièce semble avoir été écrite tellement elle se l'est appropriée. Dagmar Manzel, qui fêtera bientôt ses soixante printemps, est une célèbre actrice allemande de cinéma et de télévision avec plus de 50 productions à son actif. Elle joue également dans des comédies musicales et des opérettes et a fait un triomphe au Komische Oper la saison dernière avec sa création du drôle de Cléopatra, qu'elle a repris cette année.

Dagmar Manzel joue une Cléopâtre dans la maturité, qui a bien besoin de la magie de ses fameuses perles pour séduire ses jeunes amants. Elle utilise les raucités de sa voix grave pour composer le personnage d'une femme qui a beaucoup vécu et cédé aux charmes des boissons enivrantes plus souvent qu'à son heure, une voix qui convient fort bien au "Sprechgesang", ce style de récitation à mi-chemin entre la déclamation parlée et le chant. Manzel joue également sur les registres de parole, passant de l'allemand au métrolecte berlinois ("berliner Dialekt" ou "berlinerisch") avec des répliques à l'humour incisif (le fameux "Berliner Schnauzer"). Participant pleinement à la mise en scène, elle a eu l'idée de munir son personnage d'une poupée ventriloque, baptisée Ingeborg, un simple gant à tête de chat munie d'une grande gueule et qui commente toutes les situations. Il faut tout le talent d'une grande actrice pour parvenir à animer deux heures de scène en changeant constamment de voix et de registre et jouer le double rôle constamment dialogué de Cleopatra et d'Ingeborg, avec les changements de voix et de dialecte que cela suppose, la chatte Ingeborg apprécint particulièrement le berlinois. Si Cleopatra n'est pas dénuée d'humour, loin s'en faut, Ingeborg l'est encore davantage. Actrice qui crève les planches, Dagmar Manzel est aussi une excellente chanteuse avec une belle étendue de voix, elle peut chanter les midinettes amoureuses en adoptant un soprano léger ou les souveraines en restant dans le registre plus grave de sa voix naturelle.

Son premier ministre Pampylos est interprété par Stefan Sevenich, qui a sacrifié sa magnifique barbe pour les besoins du personnage, et dont le beau baryton basse contraste avec les mines affectées et le maniérisme du conseiller en chef de Cleopatra. Bête de scène tout comme Dagmar Manzel, ils font une paire d'une drôlerie inénarrable. Talya Lieberman chante Charmian de son soprano puissant et lumineux. La chanteuse a plus d'un tour dans son sac car elle joue, fort bien d'ailleurs, de la trompette et Barrie Kosky n'a pas manqué d'utiliser ce talent à divers moments de la soirée. Dominik Köninger joue les jeunes premiers en incarnant Silvius, et Johannes Dunz a revêtu les habits du très précieux prince perse Beladonis.

Adam Benzwi et l'orchestre rendent au mieux le comique souriant d'une partition pleine d'allégresse  et qui n'est pas dénuée d'une railleuse ironie. En maître de la farce musicale. Korngold a le sens des contrastes entre la voix et l'orchestre,  et Adam Benzwi s'y montre particulièrement sensible en sachant ménager des pauses et en pratiquant aux bons moments l'art de la césure.

Cleopatra et les danseurs à la Josephine Baker

L'opérette est par nature bourrée de clichés sur la vie et personne des Cléopâtre et sur les us et coutumes des anciens égyptiens: les coiffures, les papyrus, la gestuelle copiée des fresques des époques pharaoniques, les costumes, la mise en scène de Barry Koskie rend tout cela avec encore plus d'emphase, il faut que le spectacle soit "héneaurme". Les costumes pleins d'originalité de Victoria Behr déploient la palette de leurs tons pastels , les paillettes scintillent, les soldats romains ont des jupettes et des ors d'opérette, et Cléopâtre doit réaliser un nombre impressionnant de changements de tenues, avec un "truc en plumes" d'autruches et de paons  pharaoniques. Rufus Didwiszus a créé des décors arts déco, avec des murs noirs et blancs à motifs art déco et un lit tout ce qu'il y a de plus années 1920 ou une baignoire remplie de lait sur lequel flottent de grosses perles blanches. Cléopâtre apparaît au coeur d'un sarcophage, sans allusion apparente à la mort, cela fait juste très égyptien. Ingeborg est dotée d'une vie propre, ainsi alors que Cléopatre se délecte dans son lait, elle émerge et exprime Râ seuk sait quoi, l'important est de s'exprimer et d'attirer l'attention. Et pour meubler et animer le tout, les chorégraphies d'Otto Pichler animent souvent la scène avec de jolis jeunes gens et jeunes filles aux corps musclés et très dénudés, très maquillés, les tétons auréolés d'argent poussent des cris de folles, avec des jeux de jambes parfois french cancan, parfois charleston, aux accents jazzie de la partition, quand ce n'est pas tout emplumés dans d'affolantes parodies de Joséphine Baker.

Sans doute le livret est-il creux comme une manche à air, mais  le rythme de la musique d'Oscar Srtraus est d'une franchise est  d'un élan irrésistibles. Les chœur des musiciens n'est pas moins réussi. Dans les jeux très sexualisés des amours, Oscar Straus sait rester distingué, élégant, raffiné, et joyeusement inspiré. On s'amuse beaucoup à l'Opéra comique de Berlin et les applaudissements nourris du public saluent cette belle production et la performance de cette toute grande artiste qu'est Dagmar Manzel!

Trailer



Prochaines représentations les 25 et 30 mars. cartes restantes.

Post précédent sur les opérettes d'Oscar  Straus: Die lustigen Nibelungen (Ces drôles de Nibelungen) d'Oscar Straus.

Die lustigen Nibelungen (Ces drôles de Nibelungen) d'Oscar Straus



Oscar Straus (né Strauss), un compositeur autrichien né à Vienne en 1870 dans un milieu nanti fort libéral, - son père était banquier -, put très tôt suivre sa vocation musicale et eut dans sa jeunesse pour maître rien moins que Johannes Brahms. Le jeune Straus se mit à la composition dès l'âge de 10 ans. En 1921, il se rendit ensuite à Berlin pour y travailler avec Max Bruch. C'est là qu'il composa ses premières chansons pour un cabaret dans lequel il travaillait comme pianiste. Il composa des opérettes, dont Die lustige Nibelungen, une parodie sur des thèmes wagnériens. En 1907, Rêve de valse lui valut un joli succès et il continua ensuite sur cette lancée. Dans les années 30, il fut engagé à Hollywood pour y composer des musiques de films. Juif, il fut contraint à l'exil pour échapper au nazisme. Après la guerre, il s'installa à Bad Ischl où il mourut en 1954. La petite histoire raconte qu'Oscar Straus supprima un s à son nom de famille de manière à se différencier de la célèbre famille Strauss, ces autres compositeurs autrichiens.



Die lustige Nibelungen (Les drôles de Nibelungen) est une opérette burlesque en trois actes d'Oscar Straus sur un texte de Rideamus (pseudonyme de Fritz Oliven). La première eut lieu le 12 novembre 1904 au Wiener-Carl-Theater. Il s'agit du premier grand succès d'opérette de la carrière d'Oscar Straus.

L'intrigue est fortement simplifiée d'une manière amusante: Siegfried est un producteur de vin mousseux, et l'intrigue épique est transformée en  drame burlesque. À la fin Kriemhild et Brunhilde doivent se partager leur Siegfried. Musicalement Straus se réfère à certains moments  à Wagner qu'il parodie, mais reste globalement dans le langage musical de l'opérette.

Bande annonce de la production du Staatstheater de Karlsruhe (à voir encore le 22 juin 2018)

mercredi 21 mars 2018

Xerxès à l'opéra comique de Berlin

Crédit photographique: Jaro Suffner

La production de Xerxès appartient depuis sa création en 2012 au répertoire de l'Opéra comique de Berlin et connaît depuis lors un succès continu dû en grande parie au parti pris d'amusement de la mise en scène de Stefan Herheim  qui, tout en privilégiant constamment les effets comiques, décode le propos du théâtre baroque en donnant à voir de manière appuyée la manière dont il produit ses effets. Les puristes haendeliens et les passionnés de reconstitutions historiques feront bien de passer leur chemin, les amateurs de bons divertissements seront par contre pleinement servis, constamment tenus en haleine par les multiples surprises de la mise en scène qui use abondamment des ficelles de la commedia dell'arte, actualisée façon muppet show, selon les propos du metteur en scène.

La mise en scène a choisi de systématiquement nous montrer l'envers du décor et propose ainsi à la fois une analyse des moyens mis en oeuvre. Le plateau tournant est utilisé pour nous transporter dans les pauvres coulisses d'un théâtre baroque, on y voit les comédiens à l'habillage et les monteurs transporter ou mettre en place les panneaux qui compartimentent les deux côtés de la scène. La mise en abyme du théâtre dans le théâtre est constamment soulignée,  Stefan Herheim y insiste, dévoile les artifices de l'illusion, décortique les procédés du comique. Ce parti pris empêche l'identification du public aux personnages  dont on sait à chaque moment qu'ils sont des acteurs en train de jouer leur partie, on est ici conviés à jeter un regard amusé sur le monde du théâtre de représentation. Cet incessant décodage nous place aux antipodes du théâtre romantique. Les effets grossissants du grotesque sont privilégiés: toiles grossièrement peintes des décors, comédiens déguisés en grands moutons bêlants visiblement en rut, costumes de soldats emplumés et enjuponnés, recherche d'effets grotesques.Si quelques-uns des airs les plus célèbres sont chantés dans l'original italien, le texte est le plus souvent traduit en allemand, ce qui permet l'introduction d'allusions ou  de prononciations régionales qui provoquent l'hilarité du public. La gaudriole rigolarde est au centre de l'action, un moment soulignée par la projection du palindrome du nom du roi,  la lecture de XERXES  donnant SEXREX, le roi du sexe, tout un programme. On n'est pourtant jamais dans la vulgarité car le regard analytique de la  mise en scène sur les moyens du théâtre baroque entraîne une mise à distance qui sauve des mornes errements de la platitude. La rupture des codes est aussi présente dans les interactions entre les musiciens, le chef Konrad Junghänel et les acteurs: les acteurs descendent parfois dans la fosse, interpellent un musicien ou le chef qui leur répond. Et tout à la fin, les membres du choeur, très sollicités pour les changements incessants de costumes, se retrouvent en tenues de ville, les acteurs ont quitté les oripeaux du spectacle, soulignant encore une fois qu'il ne s'agissait que d'un spectacle.

La ronde et les changements du décor, la profusion des stimuli et la rapidité des interactions verbales font de ce spectacle une comédie d'action qui ne laisse pas toujours place au déploiement serein du chant et à l'expression des émotions qu'il devrait véhiculer, les chanteurs étant extrêmement sollicités parr le jeu théâtral. Stephanie Houtzeel déploie une énergie incroyable dans son interprétation très réussie de Xerxès, avec une technique vocale assurée, elle donne une composition amusante d'un roi des Perses un peu déjanté dont la gestuelle et l'oeil allumé n'est pas sans rappeler le Jack Sparrow de Johnny Depp. Cette interprétation qui conquiert le public à chaque représentation  a valu à la chanteuse une nomination du prix du théâtre musical autrichien. La mezzo Franziska Gottwald donne un Arsamène très remarqué, d'une grande sensibilité, avec une voix chaude et riche en couleurs, bien projetée,  une diction remarquable et une belle étendue avec des notes hautes vibrantes et des basses profondes, un régal! La Romilda de Nina Bersteiner est de belle tenue, expressive quoique un peu contrainte dans la répétition de ses protestations de fidélité. Ezgi Kutglu, annoncée souffrante, n'en laisse rien paraître et donne une Amastre très émouvante, excellente comédienne pleine de drôlerie dans le travestissement en soldat. Nora Friedrichs prête le cristal lumineux de son soprano colorature à Atalante, un intrigante qui finira par devoir se contenter  de cet autre travesti qu'est Elviro interprété par Hagen Matzeit, un chanteur doublement talentueux qui passe d'un baryton sonore au mezzo de haute-contre et dont la transformation en marchande  de fleurs mal rasée est d'une drôlerie des plus réussie.

Un excellent divertissement, très applaudi, qui répond pleinement aux attentes de public du Komische Oper de Berlin.


mardi 20 mars 2018

Le soulèvement de Dresde du 7 mai 1849, une lithographie contemporaine de Gustav Kühn

Cliquer sur l'image pour l'agrandir.

Les soldats prussiens et saxons combattent les insurgés, une lithographie de Gustav Kühn (1794-1868) pour le  Neuruppiner Bilderbogen (1849). On y voit les rebelles barricadés dans l'église Notre-Dame (la  Frauenkirche), en train de tirer sur les soldats depuis la coupole et les fenêtres de l'église. 


Ludwig-Eisenbahn: la locomotive Adler et la ligne Nuremberg - Furth

Sac de voyage en damas avec le motif de la locomotive Adler,
entre 1840 et 1850

Centre de nappe damassée  brodée vers 1840
Boîte laquée au motif Ludwig-Eisenbahn, vers 1835

Modèle réduit (1959)
C'était en  1835, sous le règne du roi Louis Ier de Bavière.

La locomotive Adler était une locomotive à vapeur à 2 cylindres internes et à simple expansion, avec un train de roulement 1-A-1, conçue et construite en Angleterre pour le compte des  chemins de fer bavarois, la Bayerische Ludwigsbahn. Elle fut livrée en 1835 par les pionniers du chemin de fer George Stephenson et son fils Robert pour l'inauguration du chemin de fer entre Nuremberg et Fürth, le 26 octobre 1835.

C'était une locomotive Stephenson de deuxième génération brevetée avec un tender à 2 essieux. L'agencement des roues adopté avec le chariot porteur avant et arrière a rendu l'engrenage plus stable tout en réduisant le poids par essieu . La locomotive a été assemblée en Allemagne Elle a été utilisée pour tracter les trains jusqu'en 1857.

Pour la célébration du centenaire des chemins de fer en Allemagne, en 1935 une réplique de l'Adler a été construite par la Deutsche Reichsbahn.

Le 19 Octobre 2005, la locomotive et le train Der Adler ont été détruits, ainsi que d'un grand nombre de véhicules ferroviaires historiques, lors d'un grave incendie au musée  de Nuremberg.

Ludwig Eisenbahn. Avant la locomotive, la traction ferroviaire par chevaux.

Tous les objets photographiés sont présentés au Deutsches historisches Museum Berlin.

lundi 19 mars 2018

Das Wunder der Heliane (2): la magie de Korngold au Deutsche Oper de Berlin

Sara Jakubiak (Heliane). Les photos sont de Monika Rittershaus.

Le metteur en scène Christof Loy et le chef Marc Albrecht apprécient tous deux a redécouverte d'oeuvres à la marge du répertoire, de ces oeuvres qui ont rencontré du succès lors de leur création et qui ont ensuite disparu des scènes. Ces chercheurs de chefs d'oeuvre oubliés se sont rencontrés autour du Miracle d'Heliane, un opéra qui, lorsque Korngold en avait annoncé la création, avait aussitôt suscité l'intérêt de pas moins que douze directeurs de théâtres en Allemagne comme en Autriche et qui disparut ensuite des affiches. Voir à ce sujet notre post d'introduction à l'oeuvre.

Le Miracle d'Heliane appartient au genre ancien du Mystère, que le moyen âge chrétien avait développé, même si ici la référence chrétienne a disparu au profit d'une mystique non définie qui fait appel à des archétypes plus universels. Marc Albrecht, un amateur de Korngold de la première heure, s'est enthousiasmé pour cette forme théâtrale de l'utopie et son univers sonore qui enveloppe l'auditoire de sa frénésie: Korngold utilse toutes les possibilités de la musique tonale et exploite de manière cohérente les accords polytonaux. Marc Albrecht et l'orchestre nous entraînent à la découverte cette captivante orchestration, soulignant la combinaison des thèmes mystiques, érotiques, religieux et philosophiques qui abondent dans la composition.

Christof Loy s'est quant à lui  appliqué à mettre en scène le propos de l'opéra de Korngold sur la douceur, la fragilité et la violence des rapports humains, sur toutes ces manières très différenciées qu'ont les hommes et les femmes de comprendre l'amour, de le vivre, de le partager ou de le confondre avec l'exercice de la violence. Loy travaille avec une minutie analytique la gestuelle des protagonistes et leurs positionnements sur scène pour traduire l'évolution de leurs affects, dans leurs différences parfois très subtiles et dans leurs oppositions souvent très brutales. A l'immense tendresse qui naît et se développe avec une fulgurance inouïe entre Heliane et l'étranger emprisonné s'oppose la brutalité et la volonté de possession du souverain ou de la messagère, puis des hommes du peuple qui, lorsqu'ils se mettent soudain à croire à la culpabilité d'Héliane, se livrent à des attouchements qui se termineraient par un viol si le miracle n'avait eu lieu. Le metteur en scène et l'interprète d'Heliane, Sara Jakubiak, ont opté pour la nudité complète d'Heliane au moment de la grande scène d'amour avec l'étranger. Sara Jakubiak réussit là un grand moment d'interprétation théâtrale en nous offrant le touchant spectacle de sa nudité, qui n'est ici  jamais ni vulgaire ni choquante,  mais qui donne à voir la beauté du dépouillement d'une femme sans défense avec le paradoxe de la pureté d'une nature à la fois amoureuse et vertueuse, le travail d'une grande actrice qui parvient à exprimer une transcendance morale et mystique en ldécouvrant la magnificence de son corps désirant. 

Le livret ne mentionne comme date et lieu qu'un état totalitaire sans nom dans une ère inconnue.  Christof Loy et son décorateur Johannes Leiacker placent l'action dans une pièce richement lambrissée et parquetée avec au centre  du plafond la découpe d'un grand rectangle donnant un éclairage à giorno. Ce pourrait être la salle d'un prétoire, une chambre à justice dont l'atmosphère rappelle, comme une citation,  celle du tribunal dans le film Témoin à charge de Billy Wilder. La salle est vide en son centre, parfois occupée d'une table et de chaises, et entourée sur trois côtés d'une estrade. Les costumes de Barbara Drohsin rappellent ceux du moment de la composition, de la société des années 1920, avec les hommes en costume cravate gris sombre ou noirs, et les femmes en tailleurs,  parées des mêmes couleurs tristes, autant de marques d'une société totalitaire qui a perdu jusqu'à l'ombre de sa joie. Christof Loy réussit une direction d'acteurs dont la précision rend parfaitement les changements d'affects; il a également l'art des grands tableaux d'ensemble, avec une extraordinaire mise en scène des mouvements de la foule, qui de soumise devient houleuse ou exaltée. Le travail des lumières d'Olaf Winter est particulièrement soigné et efficace pour la création des atmosphères, avec des effets saisissants de lumières parfois rasantes, qui rend fort bien les changements dans la perception de la réalité, de la plus triviale à la plus surnaturelle.

Brian Jagde (der Fremde), Sara Jakuniak ( Heliane)

L'excellence de l'interprétation participe du même ensemble: la soprano américaine Sara Jakubiak,  que l' on avait déjà pu apprécier en Eva dans les Meistersinger à Munich, incarne Héliane avec une puissance dramatique extraordinaire et une maîtrise technique sans défaut.  Elle trouve en Brian Jagde un partenaire de scène tout aussi intense et lumineux, avec un ténor dramatique qui conserve le souvenir de son entraînement de baryton et un jeu très charismatique. Le baryton basse Josef Wagner, lui aussi très applaudi, incarne avec une morgue insensible le souverain (Der Herrscher), qui constitue, malgré son pouvoir, le maillon le plus faible, car incapable d'aimer, du triangle amoureux. Okka von der Damerau réussit admirablement la performance d'un contre-rôle, celui de la messagère. Cette chanteuse généreuse au naturel des plus chaleureux joue ici une femme froide, calculatrice, manipulatrice et haineuse, avec un art de la scène confondant. Enfin il convient de rendre un hommage appuyé au travail des choeurs, en traînés par Jeremy Bines, si importants dans la célébration du mystère et du miracle, masse mouvante, malléable et changeante au gré des humeurs dominantes.

Post précédent sur le sujet: Korngold, Das Wunder der Heliane (Le miracle d'Heliane) au Deutsche Oper de Berlin (1). Quelques mots d'introduction.

Prochaines représentations les 22 et 30 mars et les 1 et 6 avril.



Richard et Cosima, par CooperToons caricatures

Cette caricature illustre un texte consacré à Richard Wagner sur le site CooperToons [EN]