mardi 6 novembre 2012

La Cour suprême espagnole bétonne le mariage pour tous

Imagen de la visita virtual del Tribunal ConstitucionalJoie suprême dans les communautés gay espagnoles et internationales et pour tous les progressistes: la Haute Cour espagnole, le Tribunal constitutionnel (El Constitucional) a rejeté en début de soirée le recours déposé par le Partido popular, qui avait argué de l'inconstitutionnalité du mariage des personnes du même sexe que le Parti Socialiste avait légalisé en 2005. Les juges du Tribunal constitutionnel ont rejeté le recours du parti de Rajoy par 8 voix contre 3. Sept juges progressistes et un juge conservateur ont voté en faveur du mariage pour tous, trois juges conservateurs ont voté contre et un juge conservateur a eu l'élégance de s'abstenir car il avait publiquement pris parti contre le mariage des personnes du même sexe avant qu'il ne soit voté.

La Haute Cour constitutionnelle approuve ainsi le mariage des personnes du même et le bétonne. Le recours du Partido popular se retourne en quelque sorte contre lui puisque les juges l'ont refusé à la majorité absolue. Le recours concernait essentiellement l'utilisation du mot 'mariage' pour désigner l'union de personnes du même sexe, mais les Constitutionnalistes ont estimé que la Constitution ne définit pas le terme de mariage de manière restrictive, même si par le passé on l'employait pour désigner l'union d'un homme et d'une femme.

On peut imaginer qu'à la joie des progressistes espagnols correspond la rage des conservateurs et notamment du clergé catholique qui a mené des campagnes véhémentes contre le mariage pour tous. Dura lex sed lex.









Le Bal d'Oscar Strasnoy et I pazzi per progetto de Gaetano Donizetti au Prinzregententheater


Oscar Strasnoy
"Le Bal"
pour six voix et orchestre
Gaetano Donizetti
"I pazzi per progetto"
Farce en un acte

Ulf Schirmer dirigera l'Orchestre radiophonique munichois (Münchner Rundfunkorchester) pour cette production qui donne l'occasion aux étudiants de l'Académie bavaroise de théâtre August Everding de faire l'expérience de la scène, et dont la mise en scène est réalisée par Karsten Wiegand. Pour le public, c'est aussi l'occasion de découvrir de jeunes talents et un opéra récent du compositeur franco-argentin Oscar Strasnoy, Le Bal, un opéra basé sur un roman d'Irène Némirovsky, et un livret de Matthew Jocelyn qui a été créé à l'Opéra de Hambourg en mars 2010. Le roman de Némirovsky raconte l'histoire d'une jeune adolescente de 14 ans qui désire participer à un bal et se heurte au refus courroucé de sa mère.


Première le 8 novembre 2012 à 19H30
Représentations suivantes les 10, 16 et 18 novembre à 19H30
Soirée jeune public le 14 novembre à 19 heures (pour jeunes à partir de 14 ans)
Matinée scolaire le 11 novembre à 11H (uniquement Donizetti)


Tél.:     (089) 21 85 19 70      


dimanche 4 novembre 2012

Forever Young par le Ballet d'Etat bavarois

The Moor's Pavane. Proben. ©Dayuth Kol

La nouvelle production du Bayerisches Staatsballet, Forever Young, réunit trois ballets aux qualités intemporelles: 
  • Le trio Broken Fall, créé en 2003 par le chorégraphe Russell Maliphant pour Sylvie Guillem, William Trevitt et Michael Nunn au Royal Opera House Covent Garden, une oeuvre qui traite du danger de la chute, un danger qui guette constamment l'être humain. Maliphant joue sur la force de gravité avec une soliste qui escalade ses partenaires masculins avec un jeu subtil de chutes et de rééquilibrages.
  • José Limón avait chorégraphé la tragédie shakespearienne Othello dans une Pavane d'une quinzaine de minutes: la  Moor's Pavane, créée en 1949, est un témoin de la 'Modern Dance', une chorégraphie pour quatre danseurs qui nous entraînent dans l'histoire abyssale d'Othello, de Desdemone, de Jago et d' Emilia. 
  • Enfin le Ballet d'Etat bavarois présentera le premier ballet abstrait de l'histoire du ballet, Choreartium, un ballet sans action dramatique et sans étude psychologique des protagonistes. Léonide Massine a transposé la structure et l'atmosphère de la quatrième symphonie de Brahms en langage chorégraphique, en suivant l'instrumentation de la partition.
Cette fois, contrairement à la tradition du Ballet bavarois, les ballets ne seront pas reconstitués selon les productions originales, mais réinterprétés  par le hollandais Keso Dekker, un des maîtres du décor et du costume contemporains. C'est qui dirigera l'orchestre d'Etat bavarois.


Première le samedi 17 novembre
Puis les 19, 23 et 29 novembre 2012 au Théâtre National

Human Rights Campaign contre Mitt Romney



Mitt Romney wants you to think he'll be an advocate for the LGBT community, but his actions and words have proved he's the opposite.

Mitt Romney veut vous faire croire qu'il défend les droits de la communauté LGBT mais ses actions et ses mots prouvent le contraire.

Pour en savoir davantage sur la position de HRC: http://www.HRC.org/Romney

vendredi 2 novembre 2012

Création de Babylon de Jörg Widmann à l'Opéra de Munich

L'Opéra de Munich vient de présenter au public le 27 octobre la création mondiale du deuxième opéra de Jörg Widmann, Babylon. L'oeuvre est dirigée de main de Maître par le directeur musical de la maison, Kent Nagano, qui en est à sa dernière saison à Munich, avant de partir rejoindre Hambourg la saison prochaine. Un plateau remarquable: Jussi Myllis dans le rôle de Tammu, Claron McFadden dans celui de l’Âme, Anna Prohaska dans celui d'Inanna et Willard White dans ceux du Prêtre-roi et de la Mort.  La mise en scène a été confiée à la compagnie de la Fura dels Baus,  célèbre pour ses remarquables productions, sous la direction de Carlus Padrissa. Elel avait déjà invitée la saison passée pour monter Turandot à Munich.

Un Rubik's cube des alphabets du monde
Le livret a été rédigé par le philosophe et essayiste allemand Peter Sloterdijk, qui produit ici son premier livret d'opéra. Au vu du sujet de l'oeuvre qui évoque la Babylone antique du temps de la déportation des Juifs, vers 600 avant notre ère,  il est peut-être important de rappeler qu'on doit notamment à Peter Sloterdijk un ouvrage marquant centré sur la thème de la colère en psychologie politique,  La folie de Dieu (2008). Il y  dénonce les excès des trois monothéismes zélateurs se réclamant du récit d'Abraham, que sont le judaïsme, le christianisme et l'islam. Un ouvrage qu'on pourrait lire ou relire à l'occasion de cette nouvelle production: il y expose l'intolérance de ces religions de l'Un, et propose une nouvelle manière de résoudre les conflits par la communication et la valorisation d'une éthique de la civilisation. C'est que Sloterdijk et Widmann créent avec Babylon un Gesamtkunstwerk (une oeuvre d’art totale), qui donne une nouvelle approche du mythe babylonien. Nous connaissons généralement Babylone par le truchement de la Bible, un ensemble de livres qui stigmatisent Babylone comme la ville du péché par excellence: une ville polythéiste, déjà punie par Dieu dans les épisodes de la tour de Babel et du déluge, une ville orgueilleuse et dominatrice qui a soumis Jérusalem à sa loi et a déporté en exil le peuple juif. Mais ce n'est pas la Babylone de la colère et de la punition divine qui a retenu l'attention du compositeur et du librettiste. La vision partiale de l'histoire vue du point de vue biblique n'est pas retenue, mais bien celle des scientifiques qui à partir de la fin du 19ème siècle découvrent une Babylone qui invente l'écriture, une invention bouleversante qui marquera fondamentalement toutes les civilisations de la planète, une Babylone qui invente et planifie la Ville, qui codifie la Loi, et sait ordonnancer une société comme elle ordonnance l'urbanisme, la Babylone de l'érotisme et de l'amour libre, en somme des valeurs qui nous sont très actuelles. La Babel de Sloterdijk et Widmann n'est pas orgueilleuse et défiant Dieu, mais une ville vivante et créative, une métropole polyglotte et multiculturelle, un creuset dans lequel des cultures diverses se côtoyent et apprennent à vivre ensemble, avec toute la richesse et les développements que cela permet. Une ville qui fait l'expérience de la souffrance et du chaos, mais dans laquelle c'est à l'humanité de se prendre en charge et d'instaurer un ordre terrestre.

L'Euphrate (Gabriele Schnaut)
Deux civilisations se heurtent et se rencontrent 600 ans avant notre ère. Les livres bibliques attribués aux prophètes Jérémie et Ezéchiel en rendront compte à leur manière. Dans le nouvel opéra, ce choc civilisationnel s'incarne dans les protagonistes: la difficile relation amoureuse entre la prêtresse babylonienne Inanna et l’exilé juif Tammu qui met en relief les différences culturelles entre les deux peuples. Le héros juif Tammu sera tiraillé entre son attirance pour l'Âme, un personnage allégorique qui incarne la nostalgie de la terre natale et le désir d'y retourner, la fidélité à la nation juive, et son amour pour la prêtresse Inanna, ce qui n'est pas sans rappeler les déchirements de Tannhaüser entre le pôle amoureux et érotique de Vénus et le pôle sage, ordonné et philosophique d'Elisabeth. Lorsque Babylone vit sous la menace de cataclysmes, le Fleuve Euphrate élève la voix (extraordinaire Gabriele Schnaut) pour clamer son innocence et refuser d'assumer la responsabilité de la catastrophe. Le Prêtre-Roi propose alors aux  Babyloniens d'offrir une victime expiatoire: ils sacrifieront  Tammu pour apaiser la colère des dieux. Mais Innana, en contre-Orphée, ira à la rencontre  de la Mort et la convaincra de l'impensable: ramener Tammu à la vie. La force de son amour finira par convaincre la Mort qui permettra le retour de Tammu à la vie, à la condition que les deux amants ne se quittent pas une seconde des yeux pendant la remontée vers le royaume des vivants.

Magie du nombre sept, phalluset vulves
Enfin, les Babyloniens ne sont pas seulement les inventeurs de l'Alphabet et de la Ville, ils sont aussi le ordonnateurs du temps. Pour rétablir l'ordre et sortir le monde du chaos, ils inventent la règle de la semaine de 7 jours. L'opéra est placé sous le signe du Sept: sept tableaux, sept phallus et sept vulves géants qui évoquent les fêtes orgiaques du cycle des saisons, sept personnages en costumes d'Arlequins qui figurent des planètes qui correspondent chacune à un jour de la semaine. Les musicologues s'attacheront sans doute à retrouver le chiffre sept dans la partition de Jörg Widmann.

En somme, Widmann et Sloterdijk nous proposent une Babylone fantasmée à partir de la Babylone historique, et dont le destin évoque les problématiques des mégapoles modernes et pose la question de la faisabilité et de l'utopie de la vie multiculturelle commune: à l'opposé du mythe d'Orphée qui perd son Euridyce, l'Amour d'Innana ramène Tammu à la vie; l'Amour et  l'Ordre pourraient-ils vaincre les dissensions religieuses et culturelles? Notre société est-elle capable de civilisation et de culture? Au sortir de l'opéra, la question reste posée et la réponse en est ouverte. le tableau final, celle d'une Babylone envahie par des hommes-scorpions qui croissent et se multiplient à grande vitesse, n'incite cependant pas à trop d'optimisme.

La mise en scène de Carlos Padrissa et de la Fura del baus est à l'aune de la partition de Widmann et du livret de Sloterdijk: au déferlement des sons et des idées  correspond un déferlement de vagues visuelles  parfaitement orchestrées et d'une beauté souvent confondante, avec une visualisation rimbaldienne du langage qui donne vie et  couleurs aux lettres des alphabets de toutes origines, des pictogrammes cunéiformes aux alphabets grecs et latins. Les lettres déferlent de toute part, s'articulent en architectures pour former les murailles et les portes gigantesque d'une Babylone mythique. L'Euphrate lui-même est figuré par des panneaux mouvants portés à bout de bras dans des tranchées de scènes. Et quand ce monde de lettres s'effondre, un mythique homme-scorpion survit dans les décombres de la civilisation et se démultiplie, envahissant les ruines de la mégapole.

Les couleurs, le fleuve et les sons se répondent, l'orchestre déborde lui aussi de son cadre habituel et envahit les loges d'avant-scène où prennent place des percussionnistes qui à l'aide d'instruments plus exotiques vont rendre compte de la babélisation du langage, la diversité musicale contribue au multiculturalisme ambiant. Tamtams, xylophones, vibraphones, gongs, tambourins, castagnettes et autres maracas, un nombre impressionnant d'instruments des musiques du monde est sollicité pour évoquer le creuset citadin de la diversité. Ce n'est pas sans rappeler l'orchestre mobilisé pour le Saint François d'Olivier Messiaen. Kent Nagano, en expert des musiques du XXème siècle, navigue avec une compétence heureuse sur le fleuve de la partition. Un moment plus léger de la soirée est donné lors du cortège babylonien de l'an nouveau, alors que Widmann donne des tons d'opérette ou de comédie musicale à sa musique avec des emprunts gaudriolesques notamment au folkore musical bavarois: la Fura del Baus s'est prêtée à coeur  joie à la création d'un cortège carnavalesque qui tenait du carnaval vénitien et de l'Oktoberfest, on ne pouvait pousser le bouchon du melting-pot culturel plus loin. A l'opposé, on trouvera des moments plus intenses et plus graves, comme celui très émouvant où Widmann écrit un somptueux duo pour clarinette et soprano en introduction d'un des tableaux.

Il y a cependant des ombres à cette orgie de tableaux visuels et sonores: on est pris dans un étourdissement de sensations, c'est un monde de tableaux et de représentations toujours mouvantes qui sollicitent l'attention au détriment de l'individualisation: les protagonistes ne semblent que peu en communication, on ne ressent pas de grands bouleversements et déchirements intérieurs en Tammu qui devrait pour tant être tiraillé entre amour de la patrie et passion amoureuse, la tempête macroscopique ne semble laisser que peu de place à la densité psychologique, Tammu n'est pas Tannhaüser. Il faudra prendre le temps de l'analyse du livret et de la partition, et de la nécessaire décantation, pour déterminer s'il n'y a là qu'une impression due à une mise en scène aussi réussie qu'orgastique. Ce samedi 3 novembre, les amateurs du monde  entier pourront s'en faire une idée puisque le Bayerisches Staatsoper nous offre une retransmission de l'opéra sur internet en video-streaming.

Prochaines représentations: les 3 novembre (avec captation et webstreaming), 6 et 10 novembre au Théâtre national de Munich. Et le 21 juillet 2013, dans le cadre du Festival d’opéra de Munich (Münchner Opernfestspiele).

Crédit photographique: Wilfried Hösl

Trailer

jeudi 1 novembre 2012

Monkey Sandwich, une recherche-spectacle de Wim Vandekeybus au Dance festival 2012 de Munich



Bouffe c'est du singe? Ou bouffe c'est de l'humain? Avale, cannibale! 

Wim Vandekeybus nous invite à un spectacle de la transgression, un de ces spectacles dont on sort perplexes, intéressés ou dégoûtés, révulsés même, nos sens et notre intellect ont été sollicités, captivés, vraiment captivés, -le public est quasi pris en otage-, et il faudra bien la nuit pour digérer les nourritures humaines qu'il nous a servies. Un spectacle qu'on n'applaudit pas: Vandekeybus organise son tableau final de telle manière qu'on ne soit pas sûr que le spectacle est terminé, d'ailleurs au moment où quelques timides applaudissements et de tout aussi timides huées se font entendre, on vient de commencer le travail de digestion et on sort avec des lambeaux de chair de spectacle dans la bouche, dans le ventre et dans la tête. Des objets métalliques ont été jetés à la tête du public, le protagoniste a dirigé le jet d'un tuyau d'arrosage vers la salle, on est touchés, transformés, certains diront salis, souillés, lavés (?). Quelque chose s'est passé, on a été forcé de l'avaler, nourris de force qu'on était, maintenant il faut l'assimiler ou le vomir. 

Digérons, assimilons.

Parfois un peu d'exégèse ne fait pas de tort. C'est quoi un sandwich au singe, exactement? L'expression viendrait du néerlandais Broodjeaapverhaal qu'on peut traduire par un récit-sandwich à la viande de singe, de là peut-être une histoire qu'on nous fait avaler. Le terme et le concept de broodjeaapverhaal s'est répandu en néerlandais après que feue l'écrivaine Ethel Portnoy a publié en 1978 une série de récits  dans un livre intitulé  Broodje Aap. De folklore van de postindustriële samenleving. Petit pain au singe, le folklore de la société post-industrielle.  Dans un des récits, le bruit se répand qu'un restaurant servirait de la viande singe à ses clients. Le broodjeaapverhaal, c'est la légende urbaine, une élucubration de café du commerce. Un monkey sandwich typique est l'histoire selon laquelle une femme (une mère, une soeur) tombe enceinte pour s'être baignée dans l'eau du bain où un adolescent (son fils, son frère) venait de se masturber. Il y a des tas de monkey sanwiches qui concernent des personnalités: Walt Disney s'est fait cryogéniser après sa mort, alors qu'en fait il s'est fait incinérer, Catherine II de Russie est morte en se faisant saillir par un cheval...

On est prévenu, végétariens, rationalistes s'abstenir! Mais si on n'est pas prévenu on risque de subir l'effet Pulp fiction: là où un jury a décerné la Palme d'or à Cannes en 1994, des spectateurs se sont sentis plongés dans un bain d'hémoglobine avec injection d'héroïne en intraveineuse à la clé. Il y a de l'actionnisme viennois dans le spectacle de Vandekeybus, âmes sensibles et traditionalistes s'abstenir aussi...

D'ailleurs c'est quoi ce spectacle, du cinéma, de la danse, un happening, une performance? C'est que le belge Wim Vandekeybus est à la fois danseur et chorégraphe de danse contemporaine, metteur en scène et réalisateur. Cela aidera peut-être aussi de savoir qu'il est fils de vétérinaire...Le spectacle qu'on a pu voir  à Munich hier soir tient un peu de tout cela, tendance spectacle total sauf que le chant y est remplacé par des bruits simiesques et porcins, le singe est un porc qui s'ignore c'est bien connu...Monkey sandwich est un spectacle hybride: un film est diffusé sur un écran géant surplombant un décor encombré de papiers chiffonnés entassés qui ressemblent à des formes humaines et de ferrailles diverses avec des tas de ventilateurs pour certains encagés (on est prévenu, cela va décoiffer!) et un grand aquarium. Le spectacle va consister en un film réalisé par Vandekeybus en 2010 qui couvre quasi tout le temps de la représentation et dans le jeu d'un acteur/danseur qui entre en interaction avec le film: le film dure depuis un bon moment lorsque un des protagonistes s'effondre terrassé par une attaque cardiaque, au moment où il s'effondre, le corps nu de l'acteur tombe sur scène, comme si le corps de l'acteur avait traversé le miroir d'Alice pour entrer, en se transformant en homme-singe, dans un monde parallèle. Un corps comme tombé du ciel cinématographique au travers d'un trou noir spatio-temporel, deus ex machina contemporain.

Le monde du bas, la scène, va alors s'animer et vivre la forme complexe d'un dialogue avec le film, parfois en retrait , parfois en parallèle, parfois en avant-scène. Corps, corps imagé, corps imaginé, corps incorporé, avalé, immergé...

Le cadre s'ouvre alors pour inclure la réalité vivante de ce corps et de son espace propre : la scène. Le spectacle s'invente, avec la complicité du spectateur, dans la rencontre entre ces deux espaces mis en présence, dans le dialogue à fleur de peau du corps et de l'image.

Le film raconte des récits différents mais sans frontière réelle entre eux, de la même manière que chaque récit raconté questionne notre rapport au vrai, au véridique, à la vraisemblance, et à leurs représentations. Les vieilles questions du théâtre classique français, celles de la bienséance et de la vraisemblance sont remises en lumière dans la création iconoclaste de Wim Vandekeybus. La question du jusqu'où peut-on aller trop loin? n'est pas de mise ici, elle est d'emblée dépassée, de manière quasi insoutenable. Et la vraisemblance n'est concevable que si le monde selon Vandekeybus est un monde fou, déjanté. Mais notre monde ne l'est-il pas? Quelles sont les valeurs qui nous restent? C'est d'ailleurs la question que pose le festival: Was ist wichtig? Qu'est-ce qui est important? Les transgressions de Vandekeybus correspondent à cette question: peut-on évoquer ou représenter le cannibalisme, peut-on manger de la chair humaine, imposer à autrui d'en manger, comme dans cette histoire que rappelle le film de forçats envoyés aux confins de la Sibérie et qui pour survivre ont mangé la chair de ceux qui épuisés par la faim et le froid étaient morts en chemin? Qu'est-ce qui est réel dans un film et comment rendre le réel dans le travail d'acteur? Peut-on donner à voir le mal dans toute son horreur: couper un doigt ou une main  sur scène comme dans le spectacle donné par Trimalcion dans le Satyricon de Fellini? Chasser des humains comme s'il s'agissait de gibier, organiser une traque puis les tuer et entasser leurs cadavres sur le toit d'une voiture pour partager ensuite les trophées qu'on ira tranquillement déguster chez soi?

Le spectacle de Vandekeybus nous invite à nous interroger sur notre rapport au réel: qu'est ce qui est vrai dans ce que nous tenons pour vrai. Il manque un doigt au réalisateur du premier récit du film. Dans chacun des récits, l'origine de l'ablation du doigt est réinterprétée, ainsi à partir d'un fait précis, l'amputation d'un doigt, on entend plusieurs interprétations différentes au cours du film. Un film en quatre histoires sans frontières: celle d'un metteur en scène tyrannique qui exige à l'hystérie qu'un acteur dévore réellement sa partenaire, celle d'un pionnier qui décide de fonder une famille et un village qui finiront pas être noyés dans un déluge car le barrage ou les digues construites pour protéger le village ont cédé, dans la troisième partie un homme cherche à retrouver son enfant, en fin de film, comme un ourobouros, un viel homme sur une banquise où a été ouvert un trou de pêche prétend venir de l'autre côté du miroir, d'un autre monde apparemment quelque part sous la banquise et propose au protagoniste d'y aller voir, il n'y a pas de danger, tout est illusion...

Ces quatre parties du film sont jouées, brillamment, par un même acteur, Jerry Killick, mais s'il s'agit du même acteur, s'agit-il du même personnage à diverses époques de sa vie ou de quatre personnages différents dont les histoires présentent certaines analogies? Vandekeybus ouvre des portes sur des mondes mais les serrures métaphoriques n'ont pas de clés symboliques, le spectateur est invité au travail de réflexion.


Et pendant ce temps là, sur la scène, un homme seul entièrement nu qui se déplace comme un singe et s'exprime par des cris inarticulés, un acteur-danseur endurant, Damien Chapelle, évolue dans un monde de ventilateurs, de ferrailles et de papiers chiffonnés qu'il tente d'articuler en autant de formes humanoïdes, un monde auquel il semble essayer de donner un sens avec un succès plus qu'incertain. La solitude mentale du protagoniste du film, qui était entouré de personnages qui ne le comprennent en rien et avec qui il ne parvient pas à communiquer sinon dans les expressions de sa folie, cette solitude mentale se trouve reflétée dans la solitude physique de l'acteur du monde du bas: l'homme-singe fabrique d'horribles poupées de papiers chiffonnés qu'il entasse comme des corps pour un holocauste, on pense immanquablement aux charniers de tous les génocides de notre monde dément: d'Auschwitz à Srebenica en passant par les génocides arménien ou tutsi, j'en passe et des plus vomissantes. A diverses reprises, l'homme-singe va noyer sa souffrance en se plongeant dans un aquarium où il reste totalement immergé de longues minutes en position foetale, recroquevillé dans ce liquide amniotique qui seul permet d'oublier un moment l'horreur de l'existence et de nos semblables, nos frères...Il respire par un fin tuyau en forme de cordon ombilical. La résistance physique de Chapelle est remarquable, deux heures de plateau sans interruption et, en plus,  ces immersions. Il communique par video interposée avec le personnage du dessus dont l'image finit par venir se projeter dans le monde d'en bas. Un moment, avant de disparaître avec le film du dessus, laissant l'homme singe qui s'est entre-temps un peu plus humanisé, avec son désespoir et ses instruments dérisoires. L'envers du miroir a encore moins de sens que l'avers.

Et la question nous reste là, une question que Wim Vandekeybus nous a imposée avec sa violence scénique et cinématographique: c'est quoi ce monde dans lequel nous vivons, qu'est-ce qui est important, was ist wichtig, et quand allons-nous enfin changer, quand allons-nous donner du sens à notre vie et  au monde? A moins que nous ne soyons tous fous, et qu'il ne soit trop tard. Bien sûr on peut sortir choqué par les provocations de Vandekeybus et refuser de voir et d'entendre ce qu'il nous crie, caparaçonnés dans nos bienséances bien-pensantes. On a, encore, le choix.

Trailer du film Monkey sanwich