dimanche 3 mai 2020
Les souvenirs wagnériens de Robert von Hornstein (3) Champagne !
Si vous ne les avez lus il vous est loisible d'abord connaissance des deux posts précédents consacrés aux relations de Robert von Hornstein et Wagner :
En 1911, suite à la publication des mémoires de Richard Wagner, le fils de Robert von Hornstein s'insurgea contre certaines appréciations concernant son père qu'il y trouva. Le Ménestrel du 10 juin 1911 en rendit compte dans l'article que voici :
- Les souvenirs wagnériens de Robert von Hornstein (1)
- Les souvenirs wagnériens de Robert von Hornstein (2)
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En 1911, suite à la publication des mémoires de Richard Wagner, le fils de Robert von Hornstein s'insurgea contre certaines appréciations concernant son père qu'il y trouva. Le Ménestrel du 10 juin 1911 en rendit compte dans l'article que voici :
Les représailles commencent contre les mémoires de Wagner, et peut-être ne sont-elles pas près de finir. Dans un long article publié par les Dernières nouvelles de Munich, M. Ferdinand de Hornstein conteste, non sans une véhémence bien naturelle, certaines appréciations de Wagner qui lui semblent susceptibles de porter atteinte à la mémoire de son père. L'autobiographie wagnérienne renferme en effet plusieurs passages où ne perce ni une bienveillance extrême pour Robert de Hornstein, ni une grande admiration pour ses talents, mais l'ironie un peu lourde et la manière assurément peu délicate de Wagner dans ces passages n'a rien d'injurieux et les moyens de défense employés par M. Ferdinand de Hornstein, certainement bien faits pour réjouir le public, ne portent pas beaucoup plus haut. C'est la vie entière et la carrière honorable de Robert de Hornstein, qui peut montrer réellement ce qu'il fut, comme artiste et comme homme. Né à Stuttgart en 1833, il mourut à Munich en 1890. On a de lui deux opéras, Adam et Eve et l'Avocat de village, une musique mélodramatique pour Comme il vous plaira de Shakespeare et pour Déborah de Mosenthal, des lieder, des morceaux de piano et aussi des mémoires qui ont paru en 1908. Wagner s'était intéressé à lui, parce qu'il se montrait, comme lui-même, grand admirateur de Schopenhauer. Tous les deux se trouvant à Zurich pendant le séjour de Wagner dans cette ville, il se passa une scène parfaitement ridicule et bien faite pour mettre en relief le manque de tact de Wagner. Le récit en est publié pour la première fois, paraît-il, dans l'article de M. Ferdinand de Hornstein, mais il fut écrit par Robert de Hornstein lui-même dans les termes suivants :
| Edouard Manet — Un bar aux folies Bergère (1882) (détail) |
« On m'a dit qu'il était d'usage, lorsque l'on était invité chez Wagner, d'apporter avec soi quelques bouteilles de vin. Je n'avais pas eu l'occasion de le savoir, mais quand même je l'eusse su, je n'aurais pas trouvé convenable d'entrer dans une maison habitée par des personnes distinguées avec des bouteilles de vin dans les poches de mes vêtements. Or donc, l'anniversaire de naissance de Wagner survint. Une invitation à dîner s'ensuivit, Je croyais trouver à table une nombreuse société ; je fus très surpris de ne voir comme convive que Baumgartner, directeur d'une société chorale... Je me dis : Wagner veut fêter sans cérémonie son anniversaire. La petite société fut très gaie. On arriva au dessert. Alors, prompt comme la détente d'un coup de pistolet, Wagner dit à sa belle-sœur de lui apporter le prix courant de vente des vins d'une maison voisine. La jeune dame se leva tout hésitante et apporta l'objet demandé. Wagner parcourut les marques des vins de Champagne et choisit une bouteille de qualité moyenne qu'il envoya chercher. La bouteille fut bientôt vidée et Wagner se tournant vers nous, ses deux hôtes, s'écria, pendant qu'un mielleux sourire se jouait sur ses lèvres: «Dois-je aussi, à chacun de vous deux, messieurs, offrir encore un thaler? » Les deux dames présentes, la belle-soeur et la femme de Wagner, prirent aussitôt la fuite, comme dans Tannhäuser les invitées de la Cour à la fin de la scène de la Wartbourg. Baumgartner et moi, nous avions l'impression que le mieux eût été de jeter nos verres à la tête de notre aimable amphitryon. Ne l'ayant point fait, nous prîmes, après un instant, le parti de rire. Nous remerciâmes, toujours en riant, notre hôte de son accueil si amical et nous prîmes congé. Les deux dames s'étaient éloignées et ne reparurent pas. Une fois dehors, Baumgartner me déclara qu'il n'accepterait plus jamais une invitation chez Wagner. Quant à moi je sentis se fortifier ma résolution de quitter Zurich, et je pus aussi me rendre compte que, pas plus que moi, Baumgartner ne considérait qu'une invitation à dîner devait être considérée comme une partie de plaisir en pique-nique».
Certes, il eût été dommage pour nous que M. Ferdinand de Hornstein imitât la discrétion de son père en ne publiant pas ce fragment. Nous devons ajouter, toutefois, que Robert de Hornstein fit preuve d'esprit en ne tenant pas rigueur à Wagner pour son inconvenance. Wagner, du reste, s'en était excusé auprès du compositeur Alexandre Ritter, disant qu'il avait à tort traité ses deux convives comme des « princes allemands » et ajoutant : « De tels princes vont entendre mes opéras et ont de l'enthousiasme pour ma personne, mais que m'en revient-il ? Pas un seul d'entre eux n'aurait seulement l'idée de m'envoyer une caisse de bouteilles de vin ». Ces derniers renseignements nous viennent, comme ce qui précède, de M. Ferdinand de Hornstein dont les représailles ne se bornent pas à l'histoire du dîner ; il publie des lettres de Wagner dans lesquelles de nouveau s'affirment les faiblesses et les tares bien connues de caractère du maître. Nous y reviendrons à l'occasion.
(À suivre)
samedi 2 mai 2020
Épidémie de 1687 : une lettre de madame de Sévigné à sa fille. Des parallèles troublants...
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La marquise de Sévigné vers 1665
par Claude Lefèbvre.
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En des circonstances similaires à ce que nous vivons, voici ce que Madame de Sévigné écrivait de Paris à sa fille Madame de Grignan, qui résidait au château de Grignan en Provence :
Jeudi, le 30ème d'avril de 1687
Surtout, ma chère enfant, ne venez point à Paris ! Plus personne ne sort de peur de voir ce fléau s'abattre sur nous, il se propage comme un feu de bois sec. Le roi et Mazarin nous confinent tous dans nos appartements.
Monsieur Vatel, qui reçoit ses charges de marée, pourvoit à nos repas qu'il nous fait livrer.
Cela m'attriste, je me réjouissais d'aller assister aux prochaines représentations d'une comédie de Monsieur Corneille "Le Menteur", dont on dit le plus grand bien.
Nous nous ennuyons un peu et je ne peux plus vous narrer les dernières intrigues à la Cour, ni les dernières tenues à la mode.
Heureusement, je vois discrètement ma chère amie, Marie-Madeleine de Lafayette, nous nous régalons avec les Fables de Monsieur de La Fontaine, dont celle, très à propos, « Les animaux malades de la peste » ! «Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés »"!.
Je vous envoie deux drôles de masques ; c'est la grand'mode. tout le monde en porte à Versailles. C'est un joli air de propreté, qui empêche de se contaminer,
Je vous embrasse, ma bonne, ainsi que Pauline.
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J'ai trouvé ce pastiche à mon sens très réussi sur la page d'un ami facebookien. Un faux habile, note un autre facebookien qui ajoute avec pertinence que les dates des événements (par exemple : la publication des animaux malades de la peste et la mort de Mazarin ) ne correspondent pas .
L'auteur ou l'autrice du pastiche m'est inconnu. J'y reviendrai bien sûr si le renseignement m'est communiqué.
Dernière minute : une lectrice m'écrit que l'auteur du pastiche serait M. Jean-Marc Banquet d'Orx .
L'auteur ou l'autrice du pastiche m'est inconnu. J'y reviendrai bien sûr si le renseignement m'est communiqué.
Dernière minute : une lectrice m'écrit que l'auteur du pastiche serait M. Jean-Marc Banquet d'Orx .
Engel in Mittenwald / Les anges de Mittenwald (1) 12 Bilder / 12 Photos
St. Peter und Paul Kirche
Eglise Saint Pierre et Paul
Mais qui sont-ils donc ?
ANGE (du gr. άγγελος ; messager), créature intelligente, d'une nature spirituelle, immortelle et incorruptible, intermédiaire entre l'homme et la Divinité.
Les théologiens divisent les anges en 5 hiérarchies, et chaque hiérarchie en 5 ordres. La 1ère comprend les Séraphins, les Chérubins et les Trônes; la 2e, les Dominations, les Vertus et les Puissances ; la 3e, les Principautés, les Archanges, à la tête desquels on place St Michel, et les simples Anges, dont le nom s'est étendu à tous. C'est à St Denys l'Aréopagite que l'on attribue cette classification.
Aux Anges proprement dits, ou Bons Anges, on oppose les Mauvais Anges ou anges déchus, que Dieu a précipités dans l'abîme, à cause de leur révolte, et qui sont devenus les Démons. Pour lutter contre leur influence, chaque homme, en naissant, reçoit de Dieu un ange gardien, destiné à le pousser au bien. Il y a aussi des anges pour présider aux divers règnes de la nature et prendre les peuples sous leur protection. Les Catholiques rendent un culte aux anges : la Fête des Saints Anges gardiens se célèbre le 2 octobre.
On représente les anges sous des traits humains avec des ailes et des vêtements lumineux et légers, ou encore sous les traits de petits enfants nus et ailés, emblèmes d'innocence.
La doctrine des anges nous vient des Juifs : elle était également répandue parmi les Perses et les Assyriens. Les Pères de l'Eglise ne sont pas tous d'accord sur leur nature. Le 2e concile de Constanlinople, en 555, a condamné l'opinion d'Origène qui croyait à l'unité de substance et de vertus pour tous les anges
Les souvenirs wagnériens de Robert von Hornstein (2)
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| Robert von Hornstein par Franz von Lenbach |
Un article du Ménestrel du 18 juillet 1908 commente lui aussi la publication des Mémoires de Robert von Hornstein et livre d'autres détails sur ses rencontres et ses relations avec Richard Wagner :
Un amateur de musique, le baron Robert de Hornstein, a laissé en mourant des mémoires qui ont été publiés récemment à Munich. Il y est question des relations personnelles que l'auteur et un de ses amis, Karl Ritter, eurent avec Richard Wagner en Suisse pendant quelques jours, à l'occasion de fêtes musicales qui eurent lieu en 1855 à Sion. La rencontre se fit à Martigny où étaient arrivés ensemble Wagner et Ritter. Le baron de Hornstein s'exprime ainsi : « Ils avaient pour eux deux une voiture à trois places ; je fus invité à voyager en leur compagnie. De Martigny jusqu'à Sion, Wagner parla constamment et avec une grande volubilité d'un projet qui lui tenait à coeur. Le lecteur sera surpris quand il saura ce dont il s'agit. Le texte littéraire des Nibelungen était achevé. Des exemplaires avaient été imprimés et envoyés par Wagner à ses amis. La musique du Rheingold était complètement écrite et celle de la Walkyrie déjà commencée. Dans les conditions les plus favorables, il fallait compter une dizaine d'années pour que l'ouvrage entier fût sur pied. Pendant tout le trajet, Wagner ne parla que d'une chose, la construction du théâtre dans lequel il voulait que la tétralogie fût jouée. Il avait en vue un emplacement à Zurich. Il supputait les frais d'édification, il escomptait les subventions ou cotisations éventuelles destinées à les couvrir. Il réservait à Wesendonk le rôle de Mécène que devait assumer plus tard le roi de Bavière. Un homme non prévenu aurait pris notre compagnon pour un Barnum, un Strousberg (1), mais non pour le compositeur de Tannhäuser et de Lohengrin. Il nous apparut bientôt que le talent révolutionnaire de Wagner dépassait, si possible, tous ses autres talents. Ses forces s'étaient presque épuisées dans la chaleur de son monologue ; il s'arrêta, se tut un instant, et reprit soudain ce qu'il avait déjà ressassé. « Pardonnez-moi, dit-il, si je reviens encore une fois sur cette affaire, mais j'en ai vraiment la tête si remplie ! » Il exposa de nouveau ses plans et nous étions à Sion avant qu'il eût cessé de parler. Nous trouvâmes à l'hôtel trois chambres peu éloignées les unes de l'autre. Les fêtes musicales comprenaient l'audition de la Symphonie-Cantate de Mendelssohn et celle de la Symphonie héroïque de Beethoven. Wagner devait diriger ce dernier ouvrage, Methfessel (2) s'étant réservé le premier. Après s'être informé des moyens dont on disposait pour l'exécution, Wagner revint vers nous de mauvaise humeur. Dans l'après-midi, nous fîmes à trois une promenade sur une hauteur du côté sud de la vallée du Rhône. Là, nous nous arrêtâmes pour prendre quelque repos. De la conversation que nous eûmes alors, il me reste le souvenir des propos que nous avons échangés sur Schubert. Ritter ne put s'empêcher de rire avec éclat lorsque Wagner fit la déclaration suivante : « Ce Schubert doit avoir été une éponge d'où la musique sortait de toutes parts lorsque l'on voulait la presser ». Sans doute, cela pourrait être pris en bonne part, s'appliquant à la puissance d'invention mélodique si extraordinaire chez Schubert. Cependant le ton sur lequel c'était dit avait quelque chose de blessant. On y sentait la malveillance du compositeur dramatique contre le compositeur lyrique, et l'antagonisme du littérateur-musicien contre le maître n'écrivant que de la musique pure. Wagner se moqua ensuite des éloges posthumes que l'on décernait à Lortzing (3) et se montra choqué de l'entendre qualifier de « musicien allemand ». Le lendemain, nous avons déjeuné ensemble, après quoi, Ritter et moi, nous nous rendîmes à la répétition du premier concert. Wagner ne nous suivit point. A notre retour, nous ne le trouvâmes plus à l'hôtel. N'augurant rien de bon, nous allâmes dans la cour de la poste, d'où partaient les voitures publiques. Nous grimpâmes tous les deux ensemble de chaque côté d'une berline attelée et prête à partir. Wagner paraissant très contrarié s'était effondré dans un coin. « Êtes-vous donc de la police pour'courir ainsi après moi ? » nous dit-il. Nous essayâmes en vain de l'empêcher de partir, mais ce fut parfaitement inutile. Quand la voiture s'éloigna, Ritter lui cria : « Où nous reverrons-nous ? » Il répondit : « A Cologne ». Il avait laissé une lettre adressée au Comité des fêtes, disant qu'on l'avait trompé sur les ressources musicales dont on disposait dans l'endroit, et que, les conditions étant telles, il n'avait plus aucune envie de diriger la Symphonie héroïque de Beethoven. Un homme qui aurait prophétisé alors qu'en Suisse pas un seul chien n'aurait voulu donner un morceau de pain a Wagner, aurait partout trouvé créance. Il n'en fut rien cependant. Sur ce personnage extraordinaire tout glissait sans laisser longtemps de traces. Ce qui aurait suffi à discréditer un autre pour toujours, lui servait:d'échelon pour arriver au temple de la célébrité. »
(1) Bethel Henry Strousberg (20 novembre 1823 - 31 mai 1884) était un industriel juif allemand qui fut entrepreneur ferroviaire pendant l'expansion industrielle rapide de l'Allemagne au 19e siècle. Il a cimenté sa position sociale avec la construction du Palais Strousberg dans la Wilhelmstrasse de Berlin, construit en 1867-1868 selon les plans conçus par August Orth, un palais qui devint plus tard le siège de l'ambassade britannique.
(2) Johann Albrecht Gottlieb Methfessel (1785-1869) fut un compositeur et chef d'orchestre allemand.
(3) Albert Lortzing (né le 23 octobre 1801 à Berlin et mort le 21 janvier 1851 dans la même ville) est un compositeur, librettiste, acteur et chanteur allemand. Il est l'un des principaux représentants de la variante germanique de l'Opéra-comique, le Spieloper.
vendredi 1 mai 2020
Les souvenirs wagnériens de Robert von Hornstein (1)
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| Robert von Hornstein par Fritz Kriehuber |
Le compositeur bavarois Robert von Hornstein (1833-1890) est issu de la famille noble souabe de Hornstein et hérite en 1861 de son père Ferdinand von Hornstein de ses possessions à Hohenstoffeln. Sa mère Emilie Kirsner est une sœur du pharmacien et homme politique Ludwig Kirsner, du Grand-duché de Bade.
Robert von Hornstein a grandi principalement à Donaueschingen. Son talent musical est rapidement reconnu par le politicien et mélomane Karl Egon II. zu Fürstenberg. Il complète sa formation musicale pendant quelques années à Stuttgart, Dresde, Francfort et finalement à Munich. On le connaît comme un compositeur prolifique de chansons, ballets, opérettes et opéras. Parmi les auteurs de ses livrets on compte Paul Heyse, qui vit temporairement à Munich chez les Hornstein.
Hornstein se marie en 1860 avec Charlotte. Ils vivent en alternance à Munich et dans la maison familiale à Winkel, sur le Rhin moyen.
Son fils Ferdinand von Hornstein publie en 1911, une réponse à deux lettres de Richard Wagner qui critiquait son père : Zwei unveröffentlichte Briefe Richard Wagners an Robert von Hornstein, München, 1911. [Source Wikipedia]
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En 1908, Ferdinand von Hornstein publia à Munich les Mémoires de son père (Robert von Hornstein, Memoiren, München, Süddt. Monatshefte, 1911). Le Supplément littéraire du dimanche du Figaro du 18 juillet 1908 donna le compte-rendu de cet ouvrage dans un article que nous reproduisons ici intégralement. Dans la première partie de son récit, Robert de Hornstein mentionne notamment ses rencontres à Bad Kissingen avec la comtesse Marie Kalergis, avec laquelle il fait de la musique. Dans la seconde partie de son récit, il évoque ses rencontres avec Wagner et Schopenhauer.
Notes et Souvenirs
Ferdinand de Hornstein vient de publier, à Munich, les Mémoires de son père, le célèbre instrumentiste et compositeur Robert de Hornstein. Robert de Hornstein ne fut pas seulement un musicien remarquable ; il entretint encore des relations intimes avec d'étonnantes personnalités littéraires et politiques, ce qui donne un attrait de plus à son livre, d'un tour vif et enjoué. Son père était « cavalier de cour » du prince Charles Egon de Furstenberg, grand ami de l'art. Le prince de Furstenberg avait installé à sa résidence un théâtre de cour dont le père de Robert Hornstein était l'acteur le plus brillant et le chanteur le plus applaudi.
La maladie obligea trop tôt l'éminent artiste à suspendre ses travaux. C'est sur les bords du lac de Garde, qu'à peine âgé de cinquante ans, Robert de Hornstein ressentit les premiers symptômes du mal qui l'obligea à prendre du repos et le détermina à écrire ses Mémoires. Il déclare, en terminant ce livre, qu'il ne sait pas encore s'il pourra les continuer. « Ma vie, dit-il, a subi déjà de nombreuses vicissitudes, mais les illusions de l'homme durent jusqu'à sa mort. »
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J'étais âgé de cinq ans, lorsque mon père résigna sa charge à la cour du prince Egon de Furstenberg et vint, pour des questions de succession, se fixer d'abord à Weiterdingen, où se trouvait le château de mon grand-père. Deux ans après, mon père se transporta à Fribourg, où je commençai mes études. Je faisais de rapides progrès dans l'art du chant et dans la musique, qui ne me plut jamais autant. On me considérait, dans la société de Fribourg, comme une sorte d'« enfant prodige », car de tout temps j'eus une tendance à m'abandonner à ma fantaisie en jouant du piano.
Un an et demi après, mon père quittait Fribourg pour se fixer à Constance. Quel monde nouveau pour moi! Le grand lac, le mouvement des bateaux à vapeur, la silhouette des Alpes dans le lointain, et des promenades en Suisse, en pays libre, dans une république. L'arrivée des sœurs Milanollo me causa une impression très particulière. Mon père, qui connaissait l'admiration des princes Charles et Max de Furstenberg pour les deux sœurs, les avait invitées à se rendre à Constance. Je fis personnellement connaissance avec les deux virtuoses, et je me trouvai en rapports constants avec elles durant toute une semaine.
Je n'éprouvais aucun embarras auprès de la plus jeune, Marie, vive et rieuse. Mais il n'en était pas de même auprès de l'élégiaque Thérèse. Je ne sais pas encore aujourd'hui si je l'aimais, mais elle avait produit sur moi une impression forte et durable. Durant mes heures de liberté, je me rendais dans la forêt voisine et, assis sous un arbre, je pleurais à chaudes larmes. Quelques semaines après leur départ, je quittais la classe pour me rendre a la maison, et Tonele eut la cruauté de m'apprendre que les princes d'Heiligenberg étaient venus, qu'ils avaient emmené mon frère à Zurich, et que leur projet était aussi de me prendre avec eux. Les soeurs Milanollo y donnaient des concerts. Ce fut l'un des jours les plus malheureux de ma jeunesse.
A côté de nombreuses familles légitimistes, la présence des Napoléonides avait attiré à Constance un grand nombre de bonapartistes. La reine Hortense et Louis-Napoléon étaient les figures les plus populaires de la contrée. Hortense exhibait chaque après-midi, à Rahns, de nouvelles toilettes, et Louis, qui avait chaque jour un napoléon " d'argent de poche ", rendait la contrée peu sûre. Les prouesses qu'il accomplissait avec l'enragé baron Mainau étaient connues de tous. Souvent, ils galopaient, à des heures indues, dans les rues de la ville, et jetaient, par avance, sous les pieds des agents, le montant des amendes qu'ils encouraient. Dans les bals, Louis introduisit les tours de cotillon. Après le bal, il se rendait avec la belle baronne Mainau, une Autrichienne, à l'île Mainau, en canot découvert, et la belle dame resta boiteuse à la suite de celte imprudence. `
Le prince Louis visitait souvent le théâtre, et la jeunesse de la ville avait coutume de le saluer, à l'entrée et à la sortie, par les cris de: « Vive le prince Napoléon ».
Peu de temps après, le médecin de mon père, le docteur Kœllreutter, m'envoya à Kissingen. Mon père m'accompagnait. Kissingen offrait plus d'intérêt, en ce moment, parce que certains diplomates éminents, à la tête desquels se trouvait le vieux chancelier Nesselrode, y tenaient un congrès. M. de Pfordten s'y trouvait aussi. La nièce de Nesselrode, la belle et intéressante Mme de Kalergis, faisait les honneurs de la maison. Elle joignait aux manières les plus distinguées un éminent talent de pianiste. C'était une élève de Chopin et de Liszt, une amie de Cavaignac et de Louis-Napoléon. Le prince aurait sérieusement voulu l'épouser, et il n'a pas dépendu de lui que ce projet se réalisât. Je faisais chaque jour de la musique avec Mme de Kalergis. Elle faisait grand cas de moi, et j'appris, alors, à connaître le vieux chancelier. On ne se serait pas douté que ce petit homme, au sourire aimable, tenait dans sa main les destinées l'Europe.
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Ce fut en l'année 1855 que je rendis visite à Richard Wagner, au Seelisberg. Les quelques semaines que je passai là, avec lui, firent de moi un fervent admirateur de Schopenhauer.
Peu de temps après, je me rendais à Francfort, à l'hôtel Anglais ; je savais que Schopenhauer y prenait son repas à une heure. Bientôt, un homme d'un certain âge, d'une vive allure et fort élégant, vint s'asseoir auprès d'un hôte plus jeune qui le salua amicalement. Bien qu'il ressemblât fort peu à l'idée que je m'étais faite d'un " Sage indou [sic] " sa personnalité annonçait tant de vivacité et d'intelligence que ce ne pouvait être un autre. C'était bien, en effet, Schopenhauer qui venait de prendre place à côté de son ami le peintre Lunteschutz. Ma résolution fut prise aussitôt de lui rendre visite le jour suivant, ce qui eut lieu. Ma première pensée, en l'abordant, fut de lui présenter les compliments de Wagner. Schopenhauer commença alors à malmener la musique de Wagner. « Il m'a envoyé sa Trilogie, dit-il. Le drôle est un poète, ce n'est pas un musicien. »
L'idéal musical de Schopenhauer était Rossini. « J'admire et j'aime Mozart, dit-il, et .je visite tous les concerts dans lesquels on joue les symphonies de Beethoven mais quand on a beaucoup entendu la musique de Rossini, on est frappé de la lourdeur des autres compositions. »
Quand il parlait de Rossini, il levait pieusement les yeux vers le ciel.
« Rossini a passé quelques jours ici, ajouta-t-il, à l'hôtel Anglais. Il dînait à une table voisine de la mienne, mais je n'ai pas voulu faire sa connaissance. J'ai dit au maître d'hôtel : « II est impossible que ce soit là Rossini ; c'est quelque épais Français. »
Et cependant, Schopenhauer possédait toute la collection des opéras de Rossini, arrangés pour la flûte.
L'époque du carnaval était arrivée j'y avais assisté une première fois à Mayence. Je voulus y retourner. Je passai ma dernière soirée avec Schopenhauer, qui me dit en me quittant : « Continuez à charmer le monde avec votre musique. »
Je me lançai dans le tourbillon du carnaval. A l'un des bals donnés au théâtre, je fis la connaissance des sœurs Lehne, Marie, l'aînée, Lotte et Toni. Lotte avait quitté depuis peu son pensionnat de Worms. Ma vie de garçon était finie. Cette Lotte devint ma femme. Je m'épris d'elle si vivement que je me rendis immédiatement à Stuttgart, auprès de son père, pour demander sa main, qui me fut accordée. Notre mariage suivit de près nos fiançailles.
Durant un séjour que je fis à Munich, je me rendis un matin à la vieille Pinacothèque. J'y fis la rencontre de Wagner qui était accompagné d'Emile Ollivier de Paris, avec sa femme, la sœur de Cosima Liszt (Bülow). Wagner me présenta à Ollivier et lui parla longtemps de moi, dans son "vague saxon-français ", en lui faisant l'éloge de mes aptitudes philosophiques. Je dînai avec les voyageurs à la table de l'hôtel de Bavière. Après dîner, nous fîmes une promenade. Au retour, à l'hôtel, Wagner était fort gai, et se mit à faire des glissades sur le parquet ciré. Le correct Ollivier assistait avec stupeur à ce singulier exercice. Leur sympathie réciproque était assez faible. Wagner m'en chuchota quelques mots à. l'oreille. Mme Ollivier était précisément le contraire de sa sœur Cosima, même dans son apparence extérieure. Elle ressemblait d'une façon aussi frappante à sa mère la comtesse d'Agout, que Cosima ressemblait à son père Liszt. Comme nous visitions, au palais de l'Industrie, une collection de tableaux de peintres modernes, un jet d'eau violent vint nous frapper au visage. Wagner se détourna en faisant une mine comique. « Les chutes d,'eau, nous dit.il, me rappellent toujours la chute du Tannhäuser, à Paris. »
On donnait, au Théâtre du Roi, Robert le Diable ; Wagner me pria de l'y accompagner. Nous en écoutâmes un acte au parterre. Il y avait probablement bien des années qu'il n'avait pas entendu une note de Meyerbeer. La musique lui produisit une impression désagréable, et il m'en parla vivement. Le théâtre le surprit beaucoup et il lui trouva l'apparence d'un grand Opéra italien. En vrai Français qu'il était, Ollivier ne se faisait pas la moindre idée de Munich. Il me dit plusieurs fois, sur la place Grecque : « Quels admirables architectes vous avez ! Combien toutes ces constructions sont pleines de goût à côté de notre lourde église de la Madeleine. » II était temps de gagner le chemin de fer. Ollivier prenait le train de nuit pour Salzourg, d'où sa femme voulait se rendre aux eaux de Reichenhall. Wagner partait pour Vienne, où il espérait faire représenter Tristan. Je restai avec Wagner jusqu'au départ du train. Ce fut le dernier jour que je passai auprès de lui dans des relations cordiales, hèlas Je lui avais fait part de la mort de mon père, de mon mariage, de mon projet d'élire domicile à Munich. C'est de là que six mois après notre dissentiment devait se produire.
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J'ai souvent regretté amèrement de ne pouvoir rester l'ami de Wagner jusqu'à la fin de sa vie. Mais il ne pouvait en être autrement. Il est advenu pour moi ce qui était arrivé à beaucoup d'autres. Je ne pouvais échapper au sort que Karl Ritter m'avait prédit à Zurich. Peut-être, s'il avait eu plus tôt une Cosima à ses côtés. Aux jours de sa situation princière à Bayreuth, il était comme un monarque qui donne des fêtes et tient une cour. Mais je le connaissais comme peu d'hommes l'ont connu, et mieux que tout autre je l'avais compris. Je savais de quelles facultés créatrices il était doué, à la force de l'âge, lorsqu'il était déjà célèbre, mais non encore adoré. Il est bien peu d'hommes qui profitent de l'adoration dont ils sont l'objet. Wagner vint à Munich. Une cousine de ma femme, Mathilde Maier, entretint des relations étroites avec lui et avec Mme de Bülow. Mathilde habitait chez nous, Wagner lui rendait visite. De temps à autre, nous nous rencontrions, nous échangions des paroles amicales, mais l'intimité avait cessé d'exister entre nous. Il en à été ainsi pour la plupart de ceux qui ont eu des relations d'amitié avec lui. Je pourrais presque dire : aucune, encore, de ces amitiés, ne s'est terminée heureusement.
Robert de Hornstein.
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Et pour les lecteurs de ce blog qui savent l'allemand, voici ce que Eduard Hanslick, le critique viennois bien connu des wagnériens, écrit dans ses mémoires à propos de Robert von Hornstein et Richard Wagner :
„Mit dem eben erwähnten jungen Komponisten, Freiherrn Robert von Hornstein, war ich von Wien her bekannt, wo er eine recht graziöse Operette »Die Pagen von Versailles« ohne Erfolg zur Aufführung gebracht hatte. »Ich bin durchg’falle!« rief er lachend in seinem treuherzigen schwäbischen Dialekt, als er nach der Vorstellung in unser Gastzimmer eintrat, wo wir etwas verlegen seiner Ankunft entgegensahen. Er setzte sich gleich vergnügt zu Tische und zerpflückte ein Brathuhn mit allen zehn Fingern, wobei seine Äuglein in dem jungen breiten Sokratesgesicht schier verschwanden. Sein Äußeres und seine formlosen verwilderten Manieren ließen nicht leicht weder den Freiherrn noch den Mann von Geist erkennen. Er brachte mir einige Hefte melodiöser, frischer Lieder, die mich durch die jetzt so selten gewordene Eigenschaft der Naivität und natürlichen Sangbarkeit anmuteten. Warum konnte es Hornstein doch niemals zu einem rechten Erfolg bringen? Hat er zu wenig Talent oder zu viel Geld gehabt? Ich glaube letzteres. Hornstein war eine bequeme Natur und von Haus aus sehr wohlhabend. Er ließ bald die Flügel hängen und scheint in den letzten dreißig Jahren seines Lebens nichts mehr veröffentlicht zu haben. Sehr unterhaltend wußte er von seinem Umgang mit R. Wagner in Zürich zu erzählen. Als Wagner seines Aufenthalts bei Wesendonk in Zürich überdrüssig geworden, schrieb er an Hornstein, er wünsche auf dessen Landgut mit Muße an seinen »Nibelungen« zu arbeiten. Hornstein hatte nicht bloß, wie Gregorovius in Zürich, von Wagners »Heldentaten des Egoismus« erzählen hören, er kannte sie aus eigener Anschauung. Die Ehre, einen so kostspieligen und explosiven Gast zu beherbergen, mochte er seiner Familie doch nicht zufügen und entschuldigte sich in artigster Weise. Hierauf erwiderte ihm Wagner in einem kurzen, gereizten Brief, Hornstein werde es noch bitter bereuen, daß er diese Gelegenheit, durch Wagners Aufenthalt berühmt zu werden, sich habe entgehen lassen.“
Eduard Hanslick, Aus meinem Leben (1894), Fünftes Buch, Kapitel 4
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