samedi 4 avril 2020

Une preuve d'amour wagnérienne. Humour à la française en 1870.

Renoir, Femme au piano
" C'était hier la fête de madame F. grande musicienne, charmante femme adorée de son mari. 

Celui-ci, lui ayant demandé ce qu'elle désirait comme cadeau, elle lui désigna, à l'exclusion de toute autre chose, une mélodie nouvelle de Richard Wagner, annoncée par les journaux. Le mari court aussitôt chez l'éditeur pour en acheter le premier exemplaire.

Impossible, répond le marchand de musique, elle ne paraîtra que demain; en voici l'épreuve toute fraîche que je vais corriger, et. que je ne puis vous donner. Désespéré de ce contre-temps, M. F. regarde machinalement son pantalon blanc, puis, saisi d'une idée soudaine, pose l'épreuve sur une chaise, et avant qu'on pût se rendre compte de son action, s'assied sur le chef-d'œuvre. Il s'enfuit aussitôt et retourne auprès de sa femme.

Le soir, dans l'intimité, madame F. déchiffrait au piano la mélodie tant désirée, imprimée sur le coutil* de son mari. "

Source : anecdote citée par Le Figaro du 6 juin 1870.

* Le coutil est une toile faite de fil de chanvre ou de lin, souvent mélangée de coton, lissée et serrée. 
Le coutil d'un sommier, d'un matelas. Un pantalon de coutil.

vendredi 3 avril 2020

Potin papal anti-wagnérien en 1870

Pie IX, une estampe de Marcellin Desboutin
Tentative d'humour français en mars 1870. Le Figaro du 3 mars 1870 parvient à fourrer ensemble, en seulement quelques lignes la princesse Pauline de Metternich (ici désignée par le prénom de son mari, Richard, ambassadeur d'Autriche à Paris), le pape Pie IX, Richard Wagner, le roi Louis II de Bavière et son frère le prince Othon, sans parler de quelques monsignori de la Curie vaticanesque, le tout signé par " le masque de fer ", ce qui nous ramène encore à l'époque de Louis XIV :

Que dira la Princesse Richard de .... de ce mot de Pie IX, sur Richard Wagner, Lorsque le prince Othon de Bavière fut présenté au Pape, vers la fin de l'année dernière, par Mgr Pacca, majordome de Sa Sainteté, et Mgr Ricci, maître de la Chambre pontificale, Pie IX, après les préliminaires d'usage, dit vivement au prince: 

— Etes vous, mon fils, aussi mélomane que le roi votre frère?

— Non, très saint père, répondit en souriant le prince Othon, et j'avoue à votre sainteté que si Dieu voulait que je succédasse au roi, mon frère, mon premier soin serait de vous prier de prendre M. Richard Wagner pour votre maître de chapelle.

— Oh oh! fit Pie IX, mais savez-vous bien que ce serait là un cas d'excommunication majeure ? 

Trois constatations : 
  • Je ne savais rien de l'anti-wagnérisme, supposé par l'article,  du Pape Pie IX (1792-1878), dont le pontificat dura 31 ans, mais à lire son Syllabus et son encyclique Quanta cura on se rend vite compte qu'il fut opposé à toute forme de modernisme. Il se rendit également célèbre par sa trouvaille célèbre du dogme de l'infaillibilité pontificale, contre lequel le roi Louis II eut le bon goût de mener campagne. C'est lui aussi qui promulga le dogme de l'Immaculée Conception. C'est lui enfin qui s'opposa à l'annulation du mariage de la princesse Carolyne de Sayn-Wittgenstein, qui, du coup,  ne put épouser son amant Franz Liszt...
  • Je ne savais pas davantage que le prince Othon s'était rendu à Rome et qu'il avait été reçu en audience par le Saint-Père, ni qu'il fût à ce point anti-wagnérien.
  • Et je m'incline face à la somme de connaissances du " masque de fer " et des lecteurs du Figaro de l'époque qui furent capables de décoder cette information si condensée, et, tant qu'à faire, à leur sens de l'humour.
Un aimable lecteur a pris la peine de nous communiquer l'identité du journaliste qui se dissimulait sous le pseudonyme du masque de fer. Il s'agit de Philippe Gille (1831-1901), qui fut littérateur, auteur dramatique, critique d'art. Grand merci à Monsieur Michel Casse, Président des Rencontres wagnériennes de Bordeaux.

Osterhasen in Mittenwald — 8 Bilder









jeudi 2 avril 2020

Richard Wagner et Louis II de Bavière à l'Hôtel de Beauharnais, rue de Lille à Paris

Crédit photographique : travail personnel de Jospe posté sur wikicommons
À 13 ans de distance, Richard Wagner et Louis II ont tous deux logé à Paris à l'Hôtel de Beauharnais, situé au 78 de la rue de Lille. Et tous deux y furent accueillis par des diplomates au service de Berlin : Wagner par le comte et la comtesse de Pourtalès, Louis II par l'ambassadeur d'Allemagne à Berlin, le prince Clovis Charles Victor prince de Hohenlohe-Schillingsfürst, lui-même d'origine bavaroise et que le roi de Bavière connaissait bien puisqu'il avait dirigé son gouvernement de 1866 (après la défaite de Sadowa) à 1870, année où il fut mis en défaite à la Chambre suite à son opposition au dogme de l'infaillibilité pontificale qui avait provoqué une réaction cléricale.

Wagner y dormit dans une " jolie chambrette ". On peut imaginer que les appartements préparés pour le roi Louis II disposaient de plus d'espace...

Cygnus atratus (cygne noir d'Australie)
Crédit photographique J.J. Harrison
Richard Wagner

Wagner a raconté dans Mein Leben (Ma vie) les circonstances de son séjour dans le somptueux immeuble qui était alors la résidence de l'ambassadeur de Prusse à Paris. Après le fiasco de ses tentatives pour se faire jouer à Paris,— le Tannhäuser de mars 1861 —, Wagner, qui avait été discrètement soutenu par le comte Albert de Pourtalès (1812-1861), ambassadeur de Prusse, et sa femme Anna, née Bethmann-Hollweg (1827-1892), dans les soucis d’argent et sans domicile, fut, à l’instigation de la comtesse de Pourtalès, accueilli trois semaines à l’ambassade de Prusse, du 11 au 30 juillet 1861 :

 « On m’y donna une jolie chambrette avec vue sur le jardin et d’où l’on apercevait les Tuileries. Dans le bassin se baignaient en solitaires deux cygnes noirs qui me plongeaient dans une douce rêverie. […] J’y composai deux pages d’album : l’une, destinée à la princesse Metternich […] l’autre, dédiée à la comtesse de Pourtalès, a été perdue ».

La page d'album pour piano consacrée à la comtesse de Pourtalès, composée et dédicacée par la main du Maître, a été retrouvée. Elle est datée du 29 juillet 1861. Elle comporte en fait trois pages, une page de dédicace et deux pages de musique. Son titre , Ankunft bei den schwarzen Schwänen [WWV 95], est la première ligne du texte de la dédicace à la comtesse de Pourtalès : 

« Ankunft bei den schwarzen Schwänen.
Seiner edlen Wirthin
Frau Gräfin von Pourtalès
zur Erinnerung
von
Richard Wagner »
[« Arrivée chez les cygnes noirs. À sa noble hôtesse Madame la comtesse de Pourtalès, en souvenir de Richard Wagner »]

On y retrouve, — c'est en 1861 de circonstance— , comme une réminiscence du  thème du motif de salutation d’Elisabeth (« Sei mir gegrüsst ») dans Tannhäuser. Cette page pour piano fut publiée à Leipzig en 1897.

Un des biographes de Wagner, Guy de Pourtalès, évoque ce séjour dans Wagner, histoire d'un artiste. Wagner est revenu à Paris en juillet 1861 pour empaqueter ses caisses :

" ... [] Grâce aux efforts d'Albert de Pourtalès, un passeport prussien lui fut remis qui lui rouvrait l’accès de l'Allemagne. Depuis dix ans il attendait cette amnistie, et la joie, à présent, en paraissait éventée, comme il arrive pour ce qui a été désiré trop longtemps. Il envoya Minna à Dresde et fit un séjour de trois semaines chez les Pourtalès. On mit un salon tranquille à sa disposition, prenant vue sur le jardin où trois cygnes d'Australie nageaient dans un bassin. On y installa son Erard - son «cygne » à lui - et il composa pour son hôtesse L'Arrivée chez les cygnes noirs. «Je suis considéré comme faisant partie de la famille », écrit-il à Mlle de Meysenbug ; « je sens un bien-être passager à cause du silence agréable de cette maison... Être seul, tout à fait seul, voilà tout de même mon unique désir. Je suis extraordinairement las. Deux belles années ont été gaspillées en pure perte. Mais ce qui a été perdu pour l’art, peut-être la vie l’a-t-elle regagné... »

Il put enfin revoir l'Allemagne après douze ans d'exil.

A noter que le manuscrit autographe offert à la comtesse de Pourtalès fut récemment mis en vente par les collections Aristophil, source partielle du texte qui précède. Voir la photo de la page de dédicace sur le site des collections Aristophil.

Louis II

Le roi Louis II fit un voyage à Paris les dix derniers jours du mois d'août 1874. Premier souverain allemand à visiter la France après la guerre de 1870-1871, il voyagea incognito sous le pseudonyme du Comte de Berg. Le but de son voyage fut seulement touristique. Il fut accueilli par le prince de Hohenlohe à la gare de Strasbourg et par son épouse à l'hôtel de Beauharnais. Il visita les principaux monuments et musées parisiens, et surtout se rendit à Versailles où il demanda qu'on fît jouer les grandes eaux. Son projet du château de Herrenchiemsee était déjà en cours et il rêvait de voir Versailles, qu'il n'avait pu visiter lors de son précédent séjour parisien, lors de l'Exposition de 1867.

L'hôtel de Beauharnais a conservé sa décoration en style napoléonien d'origine et les personnes qui sont admises à la visiter peuvent aujourd'hui admirer le cadre somptueux dans lequel Wagner et Louis II ont eu le privilège de résider. Une vidéo postée par Anticstore sur youtube, en permet une visite virtuelle  et, toujours sur youtube, on trouve un enregistrement de la page wagnérienne interprétée par Alexander Lonquich.



Le Festival d'été du Tyrol à Erl est annulé / Absage der Tiroler Sommerfestspiele Erl 2020


FR Après l'annulation du Festival sur la colline verte de Bayreuth, voici que suit l'annulation pour raisons sanitaires du Festival du Tyrol sur la prairie verte à Erl. Les directions des festivals voisins de Salzbourg et d'Innsbruck ne se sont à notre connaissance pas encore prononcées. 

Les informations pratiques se trouvent sur le site des Tiroler Festspiele Erl.

DE Absage der Sommerfestspiele 2020

" Leider kommen wir zu der Entscheidung, nun auch die Sommerfestspiele 2020 und alle bis dahin geplanten Konzerte absagen zu müssen. Auch wenn wir diese Entscheidung mit Bedauern bekannt geben, so finden wir doch, dass sie angebracht und nötig ist. Die Gesundheit unserer Mitarbeiter*innen, Mitwirkenden und Besucher*innen sowie der Schutz von besonders gefährdeten Personengruppen wiegt höher als künstlerische und wirtschaftliche Begehren.

Wir möchten Sie außerdem informieren, dass bereits erworbenen Karten ihre Gültigkeit für Aufführungen Ihrer Wahl bis einschließlich Sommer 2021 behalten. Unser Kartenbüro bleibt weiterhin aufgrund der behördlichen Vorgaben für Besucher*innen geschlossen. Unsere Mitarbeiter*innen sind aber per Mail unter karten@tiroler-festspiele.at gerne für Sie erreichbar. Aufgrund des eingeschränkten Betriebes bitten wir um Verständnis, dass die Bearbeitung von Anfragen zu bereits erworbenen Karten, zu neuen Programmpunkten oder zu möglichen Ersatzterminen einige Tage in Anspruch nehmen kann.

Informationen zu unserem Programm für „Erntedank“ im Oktober 2020 sowie den Winterfestspielen 2020/21 finden Sie bereits auf unserer Website. 

Bis zu einem baldigen Wiedersehen in Erl wünscht Ihnen das gesamte Team der Tiroler Festspiele Erl Gesundheit, Zuversicht und Vorfreude auf kommende Spieltage."

Quelle / Mehr info : Tiroler Festspiele Erl

mercredi 1 avril 2020

Il y a 150 ans - Les Bavarois me font mourir de rire, un article du Charivari

Illustration du Charivari du 4 août 1870
 (Source : Gallica, BnF)
Un article du Charivari du 2 août 1870.

Il y a 150 ans, à l'été 1870, l'Empire français déclarait la guerre  au royaume de Prusse. La Bavière, alliée à la Prusse, devait selon les accords passés prêter main forte à sa puissante voisine du Nord. La guerre venait de commencer le 19 juillet et la presse française voit encore le pays victorieux. La France va donner une raclée à ces amateurs de choucroute ....

Le journal satirique Le Charivari s'en donne à coeur joie dans cet article dans lequel le journaliste Arthur Pougin s'attaque au roi Louis II de Bavière, sans avoir pourtant révisé son histoire puisqu'il fait de Louis Ier le père de Louis II, alors que le roi amateur de jolies femmes était son grand-père... Curieux car Pougin fut à la fois critique musical et journaliste. Pougin s'attaque également au compositeur favori du roi, " son Etourdissance Richard Wagner ".

LES BAVAROIS ME FERONT MOURIR DE RIRE

     Je confesse que j’adore les Bavaroises. 
     A la crème, avec un peu d’eau de fleur d’oranger, bien chaudes et bien sucrées, c’est un vrai régal pour moi. Au chocolat, avec une au deux douzaines de biscuits (non purgatifs), elles me procurent encore un certain plaisir. 
     Mais, et malgré des relations déjà anciennes, toute l’affection que je ressentais pour les Bavaroises s’est reportée depuis peu sur les Bavarois. 
    Vous allez comprendre pourquoi. 
   Vous savez tous aussi bien que moi que les Allemands ne sont pas généralement d’une gaieté folle et que les Bavarois particulièrement n’ont jamais rien fait pour nous faire épanouir la rate. Le père du roi actuel avait pour.... amie une maîtresse femme qui vous menait les gens à la baguette, c’est-à-dire à la cravache, et qui faillit le faire mettre à la porte de ses Etats pour avoir voulu s’y conduire trop cavalièrement. Il est vrai que cette donzelle, appelée Lola Montès, était une ancienne écuyère. 
   Le fils de ce souverain, le roi actuel de Bavière, est encore, s’il est possible, moins gai que son estimable père. Celui-ci veut se faire passer pour un dilettante, un mélomane, et c’est dans ce but qu’il a attiré à sa cour Son Etourdissance Richard Wagner, dont il s’amuse (?) à faire jouer tous les ouvrages en faisant payer les frais de représentation par ses contribuables. Mais je n'ai pas ouï dire jusqu’ici que Tannhaüser, Lohengrin et le Vaisseau fantôme prêtent à rire seulement pendant cinq minutes et soient de nature à faire concurrence un seul instant à Arnal et à Mme Thierret. 
   Mais voici où la question change de face et où le jeune roi Louis II semble arborer ce qu’on pourrait appeler sa seconde manière. Celle-ci est tout simplement délirante, et les deux premiers échantillons qu'il nous en donne peuvent fournir une idée de la valeur de ce qui suivra. 
   Premier échantillon. — A la suite de la déclaration de guerre qu’il s’est attirée de la part de la France, le roi de Prusse— qui est un malin — écrit à son copain le roi de Bavière pour lui annoncer qu’il veut bien prendre le commandement de son armée et l’engage à tenir celle-ci prête à tout événement. » Que Dieu bénisse nos armes, lui dit-il, dans les hasards de la guerre. » 
   Le roi de Bavière aurait pu répondre : « — Que le bon dieu vous bénisse vous-même ! » Cela aurait eu l’immense avantage de ne vouloir rien dire et de vouloir dire beaucoup, ce qui est, comme on sait, le triomphe de la diplomatie. 
   Il a préféré répliquer par un télégramme qui commence ainsi : « Votre communication fait naître en moi l'écho le plus joyeux. » 
   Vous voyez ça d’ici. Le roi de Bavière va faire casser la mâchoire à ses soldats pour le plus grand plaisir du roi de Prusse— et cela fait naître en lui l’écho le plus joyeux ; 
   Il va dépenser à ce petit jeu une cinquante de millions que ses fidèles sujets seront obligés de payer — et cela fait naître en lui l’écho le plus joyeux. 
   Il expose son pays à une invasion pour une cause qui n’est pas la sienne et pour une chose qui ne le regarde en aucune façon — et cela fait naître en lui l’écho le plus joyeux. 
   Vous voyez bien que le roi de Bavière devient folichon et que la gaieté commence à lui venir. 
   Mais ce n’est pas tout. En annonçant à « son cousin » qu’il était prêt à l’aider, le jeune roi lui faisait pourtant savoir qu’il mettait à son concours quatre conditions, parmi lesquelles se trouvait celle-ci : La Bavière aura une part dans l'indemnité de guerre éventuelle
   Ah ! pour le coup, je n’y tiens plus, et je me tords de rire. Voyez-vous le jeune souverain qui règne à Munich se figurant déjà que ses soldats sont campés à Saint -Maur ou casernés à la Nouvelle-France, et réclamant une part dans l’indemnité éventuelle (ce mot-là est pourtant gentil de sa part) que nous pourrons avoir à payer à son allié ! 
  Ah! celle-là est trop jolie par exemple, et j’avoue que je ne peux conserver mon sang-froid plus longtemps. 
   Oui, chéri, tu auras ta part de ce que la France réserve à la Prusse; oui, sois tranquille, on pensera à toi, on ne te frustrera pas ; seulement cette part-là, je l’espère, ce sera celle d’une forte pile en la naturel majeur, avec trois dièzes à la clef, que tu recevras en compagnie de ton vieil ami, et dont ton autre ami Richard Wagner peut se mettre dès aujourd’hui à écrire les accompagnements. 
   Oui, tu seras servi à souhait, oui, tu auras ce que tu demandes, et peut-être plus que tu ne demandes. Seulement, je t'en conjure, ne continue pas sur ce ton-là, parce que j’ai assez ri et que ça me ferait mal de rire davantage. Mais c’est égal, va, pour une fois, je t’assure, tu m’as crânement amusé. 

Arthur Pougin. 

Mittenwald S/W - 6 Bilder







© Marco Pohle