lundi 7 octobre 2019

Le recours en grâce de Richard Wagner (1859)

L’année 1859 est notamment marquée par les démarches que Richard Wagner entreprend afin d’obtenir sa réhabilitation en Allemagne. C'est ce qu'évoque un article publié dans Le Ménestrel du 14 septembre 1902, qui traduit une lettre que Wagner adressa à M. de Beust, premier ministre de Saxe, celui-là même qui organisa la répression à Dresde en 1849.

LE RECOURS EN GRACE DE RICHARD WAGNER

Le comte Friedrich-Ferdinand von Beust vers 1860
     Après la catastrophe qui avait frappé Richard Wagner en 1849 et l'avait forcé de quitter non seulement sa place de chef d'orchestre à l'Opéra royal de Dresde, mais aussi le sol allemand tout entier, l'artiste s'était réfugié en Suisse. C'est dans ce pays qu'il avait écrit Tristan et Yseult et une grande partie, plus de la moitié, de son oeuvre capitale l'Anneau du Nibelung ; c'est aussi en Suisse qu'il avait lentement mûri dans son esprit les Maîtres chanteurs de Nuremberg, avant d'en commencer plus tard la partition. Wagner se disait avec raison que la représentation de ces œuvres ne pouvait être réalisée par personne en dehors de leur auteur. Il est vrai que Liszt avait mis en scène Lohengrin de façon brillante, mais cette oeuvre ne différait pas tellement, dans sa conception, des opéras du répertoire courant qu'un artiste comme l'ami de Weimar, une âme-sœur sous tous les rapports, n'ait pu s'identifier avec les intentions mêmes de l'auteur. Quant aux nouvelles œuvres que nous venons de citer, leur style était si différent de tout ce qu'on avait vu alors sur les scènes lyriques, elles représentaient à ce point un nouvel idéal d'art que Wagner ne pouvait laisser à personne la tâche et la responsabilité de leur mise à la scène.
     Or, le retour en Allemagne ne lui était pas possible. Dix ans après la révolte de 1849, Wagner passait encore à la cour de Dresde pour un malfaiteur dangereux ; on y croyait même fermement que l'ancien chef d'orchestre de l'Opéra royal avait eu l'intention de mettre à feu et à sang le palais des princes. Le premier ministre de Saxe, M. de Beust, le même que son souverain céda après Sadowa à l'Autriche, où il fut nommé chancelier de l'Empire, s'était plu à répandre ce bruit. On a vu plus tard, et le dossier de l'instruction criminelle le prouve, que rien n'était plus faux que cette accusation ; on a même appris que la part que Richard Wagner avait prise dans les événements du mois de mai 1840 à Dresde était loin d'être aussi importante que ses ennemis le prétendaient. Mais encore en 1859 on était fortement irrité contre l'artiste à la cour de Saxe, et on comprend facilement que le roi ne voulût pas gracier son ancien chef d'orchestre puisque le premier ministre le considérait comme un incendiaire. Et par suite, toute l'Allemagne, tous les pays englobés dans la Confédération germanique de cette époque, même une partie de l'Autriche, étaient fermés au malheureux artiste.
     Dans ces conditions, Richard Wagner prit la résolution de demander sa grâce par une requête adressée à M. de Beust, premier ministre de Saxe. Le brouillon de cette requête, qui vient d'être publié pour la première fois dans la revue Die Musik par M. Gustave Schoenaich, beau-fils du docteur Standthartner, qu'on doit compter parmi les plus dévoués amis de Richard Wagner, est excessivement intéressant. Car l'artiste ne s'y disculpe pas, il n'implore pas non plus la grâce de son souverain, mais il révèle au ministre, qui était moralement peu digne d'une si grande confiance, son état d'âme et les nécessités de son art; il plaide sa cause sous ce seul point de vue. Dans ce brouillon, qui ne doit pas différer beaucoup de la requête envoyée au ministre, voici ce que dit Richard Wagner :

       Excellence,

    Comme je dois supposer que mon attitude inconsidérée pendant les excitations politiques de l'année 1849 et les accusations soulevées contre moi en suite de ma conduite pendant la regrettable catastrophe du mois de mai, ainsi que le fait que j'ai cru devoir me soustraire par la fuite à ces accusations, ne vous sont pas restés inconnus, je crois devoir encore mentionner, pour caractériser ma situation actuelle, que je n'ai pas, malgré l'intervention de plusieurs souverains et ma requête personnelle (1) exprimant le sentiment de mon repentir sincère, obtenu de la grâce de Sa Majesté l'abolition de l'instruction criminelle ouverte contre moi, ni l'autorisation de revenir en Allemagne sans encourir aucune pénalité. On m'indique — quoique indirectement — comme cause de cet insuccès regrettable, la décision de Sa Majesté prise pour tous les cas se rattachant aux événements de 1849, à savoir que la grâce ne serait accordée qu'à ceux qui se seraient soumis d'abord à une instruction criminelle et à un jugement (2). J'ai donc beaucoup à regretter de ne m'être pas présenté au tribunal bien auparavant, et mieux encore immédiatement après les événements susdits: mais à cette époque j'en étais empêché par mon état persistant d'exaltation — qui m'a quitté complètement depuis bon nombre d'années, — et je le regrette d'autant plus que, d'après ce qu'on a entendu des accusations soulevées contre moi, j'eusse été en mesure d'obtenir sinon un acquittement complet, du moins un jugement bénin. Dix ans ont passé depuis et je suis changé si entièrement et d'une façon tellement significative, notamment en ce qui concerne mes convictions politiques, qu'il me serait très difficile et très pénible de subir des interrogatoires sur des choses et des événements qui ne flottent plus devant moi que comme des ombres et dont les détails ne sont pas restés clairement dans ma mémoire. Je me suis examiné sous ce rapport et il me serait absolument impossible de donner une réponse nette et sans contradictions à la plupart des questions qu'on m'adresserait, de sorte que je ne pourrais répondre sur beaucoup de points autrement que par l'aveu de ne plus en avoir un souvenir distinct. Ce qui me confirme surtout dans ces craintes, c'est précisément ce qui m'expose pour tout mon avenir personnel à un danger décisif, c'est-à-dire l'état de ma santé.
     Sous l'influence déprimante d'un éloignement total de l'exercice pratique de mon art qui m'est quelquefois si nécessaire et salutaire, depuis dix ans enfin, ma constitution nerveuse est devenue d'une irritabilité si extraordinaire que je ne dois le maintien à peu près tolérable des fonctions organiques de mon corps qu'à la plus soigneuse observation des prescriptions du médecin. Malgré cela, ma maladie a récemment pris de nouveau des proportions telles qu'un changement d'air salutaire qu'on m'avait ordonné et que le climat de Venise m'offrit, avait seul pu améliorer un peu mon état d'inaptitude presque totale au travail. 
    Cette considération a aussi décidé récemment Son Altesse Imp. et Roy. l'archiduc, gouverneur général du royaume lombardo-vénitien (3), de suspendre l'arrêté d'expulsion, — pris contre moi, comme je dois le présumer, sur la demande du gouvernement de Saxe, — en se basant sur les certificats des médecins confirmant mon état de souffrance. Comme, pour des motifs divers et par égard pour ma femme si fortement éprouvée, je dois vivement désirer mon retour en Allemagne, j'ai encore une fois consulté mes médecins pour savoir si je pourrais me soumettre, sans un grave danger pour ma santé, aux excitations et aux émotions profondes des interrogatoires d'un juge d'instruction et de l'inévitable privation de ma liberté pendant un laps de temps plus ou moins long. Avec la plus grande énergie on m'a enjoint d'abandonner ce projet si je ne voulais pas exposer ma santé une fois pour toutes dans une mauvaise passe incurable. Le médecin, qui me connaît ainsi que mon irritabilité nerveuse, laquelle paralyse facilement toutes mes fonctions organiques, est convaincu que je ne pourrais pas me soumettre aux chances de la procédure criminelle sans compromettre à tout jamais ma santé.
     Je m'adresse donc aux sentiments bienveillants et humanitaires de Votre Excellence avec cette humble requête do prendre en considération, avec sympathie, ma situation présente et de vouloir présenter à Sa Majesté un rapport favorable. Je me soumettrai complètement à ma rentrée aux conditions que Sa Majesté m'aura prescrites au point de vue de la justice. Je reconnais, comme déjà depuis des années, avec un repentir sincère, mon attitude punissable ainsi que la justice de la procédure observée envers moi, mais je prie S. M. très humblement de vouloir, en considération spécialement gracieuse de ma santé délabrée qui exclut pour moi les conditions générales de la grâce comme destructives, me faire remise de ces conditions par exception et uniquement par égard pour ma santé, afin que je puisse bénéficier de la grâce royale, sans me rendre à tout jamais misérable et incapable de tout travail artistique futur. Ainsi que je ne cesserai jamais de reconnaître cette faveur comme un bienfait vital et suprême et de vivre plein de gratitude dans ce sentiment, ainsi je resterai à tout jamais très profondément obligé à Votre Excellence pour sa bienveillante intercession qui obtiendrait certainement le résultat désiré et je m'appliquerai sérieusement et chaleureusement à lui en donner en tout temps des preuves.
     Avec l'expression de ma très haute vénération et de mon dévouement, je reste de Votre Excellence ...

     Il ne faut pas attribuer beaucoup d'importance aux phrases pleines de déférence dont cette requête de Richard Wagner est émaillée; ces phrases protocolaires étaient alors d'un usage courant en Allemagne et le sont encore dans ce pays où sévit la manie des titres et le respect de toute hiérarchie estampillée par l'État. Ce qui est bien plus intéressant, c'est l'aveu du maître que ses convictions politiques avaient totalement changé pendant son exil en Suisse, pays libre pourtant et démocratique. Cet aveu n'a pas été fait au ministre pour les besoins de la cause; il faut le considérer comme absolument sincère. Dans sa solitude, l'artiste exilé a dû souvent méditer sur l'état social au point de vue de son art; il a été sans doute frappé par cette idée que son art devait, par son essence même, rester le privilège d'une élite. Les utopies généreuses mais irréalisables de 1848, qui ne sont plus honorées aujourd'hui que par les rares « vieilles barbes o qui survivent, ont été alors abandonnées par l'artiste dont l'esprit s'était affiné et aiguisé dans les études philosophiques. Ses relations amicales avec le roi Louis II de Bavière, le Mécène si longtemps cherché et enfin trouvé au moment le plus difficile de sa vie, avec lequel il traitait presque d'égal à égal, prouvent d'ailleurs que Richard Wagner, tout en dépouillant après réflexion le vieil homme qu'il était en 1848, n'avait cependant nullement épousé les sentiments obséquieux qu'un Goethe ou qu'un Liszt, par exemple, professaient avec ostentation pour les têtes couronnées et les princes du sang. 0. BN.

(1) Le grand-duc de Weimar, sur la demande de Liszt, et le grand-duc de Bade avaient personnellement prié le roi de Saxe de gracier Richard Wagner, qui avait auparavant adressé une requête au roi avec un insuccès complet.
(2) Cette décision royale s'explique en partie par le fait que le roi Jean de Saxe, qui régnait alors, était un des premiers jurisconsultes d'Allemagne et n'envisageait par conséquent même le cas Wagner qu'à un point de vue purement juridique.
(3) C'était, à cette époque, l'infortuné archiduc Maximilien, devenu plus tard empereur du Mexique. Les provinces italiennes de l'Autriche n'étaient pas comprises dans la Confédération germanique, d'où la nécessité d'un arrêté spécial d'expulsion.

dimanche 6 octobre 2019

Le Dr Josef Standhartner, le neurologue ami de Wagner et médecin de l'impératrice Elisabeth.

Source de la photo : ÖNB
Le Dr Josef (aussi écrit Joseph) Standhartner, né en Silésie, vint étudier la médecine à Vienne à partir de 1835. Il gravit rapidement les échelons de la profession médicale et devint un médecin renommé au point de traiter des membres de la maison impériale, dont l'impératrice Elisabeth. Il se spécialisa dans l'étude et le traitement des maladies du cerveau, de l'épilepsie et du diabète.

Il rencontra Wagner en 1861. Ami des artistes et spécialement des musiciens, sa maison située au 4 de la rue Seilerstätte fut un important lieu de rendez-vous culturel viennois. C'est chez lui que  Wagner fit en 1862 une lecture du livret des Maîtres chanteurs et, plus tard, en 1875, la première lecture du troisième acte du Crépuscule des dieux. Le Dr Standhartner fut membre du comité de direction de la Société des amis de la musique à Vienne (Gesellschaft der Musikfreunde in Wien). Wagner logea à plusieurs reprises chez les Standhartner ; ainsi lors des concerts qu'il dirigea à Vienne en mai 1871 les Standhartner l'accueillirent-ils en compagnie de Cosima.

" Ihr habt meine Werke, – laßt mir meine Thorheiten : Das ist Alles, was ich zum Austausch wünsche! " ("Vous avez mes œuvres, laissez-moi mes folies: c'est tout ce que je désire en échange!") écrivait Wagner dans une lettre à son ami Standhartner alors qu'il se trouvait en difficulté.

A noter que la nièce du Dr Standhartner, Henriette Standhartner, fut une soprano renommée qui excella dans les rôles wagnériens. Elle épousa le chef wagnérien Félix Mottl, mais le couple finit par divorcer.

vendredi 4 octobre 2019

Joseph Marx - Eine Herbstsymphonie - Symphonie d'automne - Autumn song



Oh! l’automne l’automne a fait mourir l’été ! (Apollinaire)
... mais quel bel enterrement ! (Luc Roger)

Crédit photo Luc Roger


jeudi 3 octobre 2019

De Cosima à Daniela, une chronique de Henry Bidou (1933)


Le Temps du 8 mars 1933 publiait une chronique d'Henry Bidou, qui rendait compte de la récente publication en Allemagne des lettres de Cosima à sa fille Daniela : Cosima Wagners Briefe an ihre Tochter Daniela von Bülow, 1866-1885 / nebst 5 Briefen Richard Wagners ; hrsg. von Max Freiherrn von Waldberg ; mit 3 Bildern und 2 faksimilierten Briefen, J. G. Cotta, Stuttgart, 1933.


De Cosima à Daniela

     Un nouveau document vient éclairer encore la figure si longtemps énigmatique de Cosima Wagner. Une fois de plus, il faut retoucher l'image que nous nous étions faite de la fille de Liszt. Déjà des fragments de son Journal nous avaient révélé, dans la terrible régente de Bayreuth, l'âme la plus haute et la plus passionnée. Voici maintenant qu'on nous livre ses lettres à sa fille Daniela. Et nous voyons auprès de ses enfants la mère la plus attentivement jeune, la plus sage, la plus tendrement anxieuse. 
       Les lettres forment des groupes isolés, qui correspondent à des séparations. Les trois premières, qui sont charmantes, sont de septembre 1866. Les enfants, Daniela, Blandine et Isolde, étaient restées à Triebschen auprès de Wagner, l'oncle Richard, tandis que Cosima était à Munich, auprès de son mari, Hans de Bulow. Cosima est une jeune femme de vingt-sept ans, qui parle à sa fille âgée de six ans. Nous croyons, tant le tour est naturel,, entendre sa voix. Rien d'apprêté ; mais cette égalité ravissante d'âge et de pensée entre la mère et l'enfant, qui vivent dans le même univers, l'une ayant en plus la raison, la connaissance et le pouvoir absolu. La lettre est en allemand. La première ligne apprend à la petite fille que, tout se paye : « Je devrais t'écrire en français, pour que tu gagnes ta joie par un peu de peine. » Mais l'oncle Richard a écrit que l'enfant était sage à table, et, comme récompense, elle aura une lettre qu'elle n'aura pas la peine de traduire. Cette morale une fois posée, la mère se retrouve de plain-pied avec l'enfant :« Tu as donc reçu des poupées? Comment s'appellent-elles ? Sont-elles sages et obéissantes ? S'accordent-elles bien avec les autres ? » Elle donne des nouvelles du chien, ̃qui est gentil, mais qui saute sur le sopha et qui a oublié tout ce qu'il savait. Elle donne des nouvelles des fils du domestique, qui jouent sagement dans le jardin, sans se disputer. De quoi elle tire une nouvelle leçon : « Il est très laid et très triste que des frères ou des sœurs ne s'aiment pas. » Puis viennent des nouvelles de Bulow, qui allait quitter Munich pour Bâle, et que Cosima aide à faire ses paquets. « J'espère que Blandine et toi, vous pensez beaucoup à papa et à maman; si vous êtes sages, vous pouvez être sûres que nous vous bénissons de tout notre cœur et que vous nous rendez heureux mais si vous n'êtes pas sages, nous en souffrons beaucoup..Réfléchis à cela, mon enfant, et par amour, pour nous qui t'aimons tant,  tu éviteras certainement tout ce qui nous déplaît, parce que c'est mal. » Je cite encore la fin : « Le temps est redevenu beau. Tu peux courir dans le jardin avec Blandine. Sois-en reconnaissante. Pense au nombre de petits enfants qui vivent dans de petites habitations froides, ou. qui doivent errer dans la rue, et dis-toi que ton devoir est de devenir bien meilleure que ces pauvres, puisque les choses t'ont été meilleures. Sois bonne, ma chère enfant, c'est le mot que je te répète toujours ; sois bonne, afin que tous aient leur joie en toi, afin qu'Agnès (sa bonne) soit récompensée par ta sagesse de la peine que tu lui donnes, afin que l'amour que ton père et moi nous avons pour toi soit notre plus grande joie. »  


        Morale, sans doute, mais morale toute chaude de tendresse. Le ton est toujours plein de caresses, souvent joyeux, et quelquefois d'une poésie et d'une grâce où se reconnaît la fille des romantiques :
« J'étais fatiguée hier soir, mais je n'ai pas pu dormir; aussi je veux te raconter tout ce que j'ai vu. Tout d'abord, la lanterne brûlait encore dans la rue, et jetait sur mon mur toutes sortes de figures. C'était presque comme les ombres chinoises que tu as vues chez Mme Braun. Mais la plus grande ombre était celle de Kos (le chien), qui ne dormait pas non plus, sautait partout et faisait beaucoup de bruit parce que sa plaque tinte comme la cloche des vaches, que tu entends certainement encore. Enfin, il s'est calmé, la lanterne s'est éteinte, tout est devenu sombre, et j'ai pensé à vous, mes enfants, et j'ai prié pour vous (ce qu'est la prière d'une mère, tu le sauras plus tard) ; puis il fait gris, à peu près du gris de tes tabliers, puis il est venu des lumières toutes blanches ; mon miroir paraissait de l'eau, et j'ai pensé au lac que vous voyez et dont tu me dis qu'il est beau. Bientôt le bruit a commencé dans la rue ; d'abord le coq a fait cocorico, puis une quantité de chats ont miaulé, puis Kos a aboyé, puis les soldats ont chanté, les voituriers ont crié et les voitures ont roulé lourdement. La nuit était finie. »

       Toute la vie de Cosima est tissée du souvenir de ses enfants. Elle multiplie les recommandations. Elle fait appel à l'âge et au sérieux de l'aînée, pour donner l'exemple aux petites. Toutes les lettres regorgent des leçons les plus sensées, les plus adroitement tournées, et des phrases les plus tendres. Mais en même temps elle ne leur passe rien. Une quatrième fille, Eva, était née à Triebschen le 17 février 1867. Les deux aînées furent envoyées à Berlin, chez leur grand'mère Bülow, où elles restèrent jusqu'au mois de mai. Leur mère leur raconte ce qui se passe à la maison, ou ce qu'en verraient leurs yeux enfantins. Le roi de Bavière a envoyé de beaux tableaux de sainte Elisabeth. « Je te les montrerai à ton retour, écrit Cosima à Daniela. Te souviens-tu que tu as entendu avec maman la Sainte Elisabeth de grand-papa (Liszt), et que tu as vu ton père la conduire ? Raconte-le à ta grand'maman et à tante Isa. Tu peux en être un peu fière, pas trop, et dire que tu as été très sage pendant quatre heures et que tu as suivi sur le livre. » Mais quand Daniela est insolente envers l'oncle Victor, qui a la bonté de lui parler français, la mère vigilante l'apprend aussitôt par son petit doigt, et envoie à Berlin une réprimande très affectueuse, mais d'une fermeté sans équivoque. « Je te pardonne pour une fois, dit-elle en substance. Mais si tu recommençais, je prierai ton oncle de ne plus jamais s'occuper de toi. » Elle ménage en même temps la réconciliation. Elle dicte à l'enfant ses excuses :
« Fais cela gentiment, comme une grande fille raisonnable. »

     On ne croirait guère, en lisant ces lettres d'une grâce si paisible, qu'elles se rapportent aux temps les plus troublés de la vie de Cosima, allant et revenant de Bülow à Wagner, et lourde de grossesses. Enfin, en octobre 1868, elle prend définitivement son parti, et elle vient rejoindre Wagner à Triebschen pour ne plus le quitter. Daniela et Blandine sont données à Bülow et vont habiter Munich. La séparation est cruelle. A travers les lettres que la mère écrit, et malgré toute leur réserve, on en sent encore le déchirement. Voici un mot écrit en français le 28 novembre « Je pense tant à toi, mon cher enfant, que je veux te dire un mot, quoiqu'il me soit défendu d'écrire, à cause de mon vilain dos, qui me brûle toujours bien fort. Quand vient le soir et que tout est bien tranquille autour de moi, alors je me demande comment vont mes chers enfants et s'ils sont sages. » Elle raconte qu'Eva dit toujours en se réveillant le nom de ses sœurs absentes, et qu'Isolde a dit aujourd'hui que, si elles revenaient, elle en aurait de la joie. La mère s'inquiète de loin, fait des recommandations Daniela est sa correspondante et sa confidente. C'est à elle que Cosima raconte l'effronterie d'Isolde, jeune personne qui n'a pas tout à fait quatre ans, et qui, ayant mangé un bonbon qu'elle devait remettre à sa sœur Eva, a prétendu hardiment que son pantin, James, lui en avait donné le conseil. C'est aussi Daniela qui est à Munich le porte-parole et le premier ministre de sa mère « Va trouver mamselle Blandine, et dis-lui que si j'avais été là quand elle a dit qu'elle ne voulait pas devenir une vieille dame, je lui aurais donné une bonne claque. »

       Cosima reprit possession de ses filles en mars 1869 ; mais il fallut les éloigner de nouveau : le petit Siegfried venait au monde le 6 juin. Le 11, sa mère écrit à Daniela, qui était avec Blandine à Seelisberg « Je suis sur une chaise longue dans la chambre du milieu, celle que vous aimez, et je regarde par une fenêtre du côté de Seelisberg. Je suis toute seule, je pense à vous et j'espère que vous êtes bonnes et sages. L'oncle Richard voyage, et il rapportera quelque chose que vous verrez à votre retour et qui nous donnera bien de la joie à tous. » Le 16, elle précise « Je ne dois pas révéler ce que l'oncle Richard a rapporté. C'est une grande, grande poupée, qui ouvre et qui ferme les yeux, mais qu'on ne peut pas porter : elle a quelqu'un pour cela. » C'est sous cette forme énigmatique que les petites Bülow apprirent la naissance de leur frère.

       Le lecteur m'excusera de l'avoir conduit dans la nursery de la famille Wagner. A mesure que les années passent, les lettres vont changer de ton. Celles qui suivent sont de 1875. La famille est installée à Bayreuth. Daniela et Blandine terminent leur éducation à la Luisenstift à Dresde. Les jours glorieux sont venus. Le 22 mai, pour la fête de l'oncle Richard qui est devenu le père Richard, on a donné une petite fête à la Wahnfried. Siegfried, qui représentait la foi, en manteau bleu avec une épée et une palme, impassible ; Eva, vêtue de vert et de blanc, portant une ancre pour représenter l'espérance et pleurant d'émotion ; Isolde qui était vêtue de rouge et qui représentait l'amour, ont dit des vers devant le buste du grand homme. La musique militaire a joué le Huldigungsmarsch. Au mois de juin, cérémonie funèbre à Weimar pour la comtesse Kalergis, sous la direction de Liszt, dont on joua la Sainte Cécile. On joue aussi cette prière de l'enfant à son réveil que Liszt a composée pour ses trois enfants. Deux ont déjà disparu, note tristement Cosima. Puis, le 8 mars 1870, c'est la mère de Cosima, Mme d'Agoult, qui s'éteint à 72 ans.. « Puisse. cette mort, te dire que loi aussi tu me perdras un jour; et que mon seul réconfort a été d'avoir gardé envers ma mère, à travers tous les combats de la vie, le respect et l'humilité que doit un enfant. »

       Je souhaiterais d'interrompre là cette lecture, car il faut bien avouer que le ton change tout à coup. Daniela va avoir seize ans. Les lettres de sa mère deviennent d'une sévérité et d'une dureté dont l'enfant se plaint elle-même. Cosima veut faire de sa fille l'Antigone de son père, Bülow, dont elle lui vante les vertus. Pour être digne de cette haute mission, il faut qu'elle combatte ses mauvais instincts. « Prends la résolution de te dévouer à lui dès que tu seras en âge de le faire, de lui consacrer ta jeunesse et toutes tes facultés, et d'étouffer en toi toutes les qualités inférieures qui te rendraient indigne, de cette mission. » Ainsi parle celle qui a abandonné ce même Bülow. L'idée d'une grande tâche et d'un dévouement expiatoire revient comme une obsession. Cette façon de mener une innocente victime à l'autel du sacrifice. est d'autant plus surprenante que Bülow, à Londres, ne voulut point voir sa fille, de crainte des émotions. A ce dessein s'ajoute des reproches constants, offensants, cruels. « Ecoute mes paroles, mon enfant, écrit Cosima en français, et avance dans la voie droite. Je t'ai pardonné de bon cœur et les embarras que tu m'as suscités par tes penchants peu conformes aux miens et le chagrin profond que tu mas souvent causé, mais plus je t'ai pardonné et plus je sens le devoir de te mettre sous les yeux ce que tu es et ce que tu devrais être. »

       Qu'avait donc fait la pauvre enfant? Nous avons l'énumération des défauts dont elle doit se corriger négligence, incurie, gaspillage. Les mercuriales qu'elle reçoit sont souvent-assez belles. « Le luxe de notre maison ne vient pas de moi et disparaîtra avec la vie de ton père Richard. Je voudrais vous voir le bel orgueil que nous avons eu, ma sœur et moi, de compter pour rien les choses extérieures, d'être supérieures par le ton, le sentiment et le langage, et complètement indifférentes à ce qu'il ne nous était pas donné d'avoir. Jeune fille, je n'étais pas servie. Je faisais mon lit et ma chambre, je lavais mon linge fin, j'arrangeais mes cheveux, même pour les bals. Et nous étions reçues dans la meilleure société. Quand j'ai épousé ton père, je n'avais qu'un domestique, et je devais recevoir des gens riches et distingués. Grave cela dans ton esprit, mon enfant. et sois active, ordonnée et économe. » Tout cela est juste, sans doute, mais que le ton est rude et amer !
       Pendant un voyage en Italie, pas un regret de l'absence. Une partie des lettres est destinée à corriger les fautes. L'autre, moitié donne des nouvelles. Mais l'affection se borne à quelques formules. On est d'autant plus surpris que l'année suivante, où Daniela voyage en Bavière avec son grand-père Liszt, les lettres redeviennent affectueuses. Ombrageuses assurément et pointilleuses sur la bonne tenue, inquiètes de tout, elles sont néanmoins tendres et d'un tour détendu. Ainsi commence une nouvelle phase de la correspondance. Une femme très intelligente, riche en idées générales, prompte à peindre les gens, bonne conseillère, dirige et surveille une jeune fille de dix-neuf ans à travers le milieu le plus brillant et le plus varié. C'est très intéressant. Mais c'en est fait de la grâce émouvante des années de Triebschen, et de cette jeune mère qui, d'un style pur comme un conte de fées, racontait ses rêves à son petit enfant.

Henry Bidou.

mardi 1 octobre 2019

Kirill Petrenko illumine la Patrie de Smetana au Théâtre national de Munich

Crédit photographique : Francisco Conde Sánchez (Vistas de Praga)

C'est en 1874 que Bedrich Smetana, déjà frappé de surdité, commença son cycle de six poèmes symphoniques, une composition ambitieuse et visionnaire qu'il dénomma Mon Pays (Ma Vlast), dont la vaste conception en forme d'épopée devait rendre compte de l'histoire de son pays bien-aimé. Hostinsky, le disciple de Smetana, disait de Vysehrad, le premier des six poèmes, qu'il s'agissait du salut du voyageur à l'antique demeure des souverains nationaux. Vient ensuite la célèbre Moldau (Vlatva), le plus connu et sans doute le plus mélodieux des six poèmes, dans lequel Smetana est parvenu à rendre musicalement l'effet produit par le cours gracieusement mélancolique de cette rivière, qu'il décrit depuis sa source. « Elle grossit peu à peu, traversant, toujours plus ample, les noires forêts où retentissent les sonneries de chasse, les fraîches prairies où danse et chante le peuple, cependant que les roussalki, les fées des eaux, viennent au clair de lune s'ébattre sur le flot argenté où se mirent les châteaux revêches, contemporains de la vieille gloire. », écrivait William Ritter.  La Vltava se resserre dans les défilés où elle écume en cascades. Enfin elle fait son entrée dans Prague où l'accueille Vysehrad antique Le troisième poème, le scherzo du cycle, est consacré à une amazone qui prit part à la guerre des jeunes filles. Il nous décrit avec une violence impétueuse la chevauchée tumultueuse de Sarka, l'amazone qui attire les guerriers dans un piège sanglant. Viennent ensuite les Prairies et bocages de la Bohême (Z ceskych hthuv a hajuv), un poème délicieusement romantique. Le Tabor nous entraîne sur le champ de bataille des Hussites, et le final, Blanik, exalte les valeurs du patriotisme tchèque : les légendaires habitants de la montagne, les chevaliers de Saint-Venceslas, attendent de pouvoir sortir de la montagne sous la conduite du saint pour chasser les ennemis du pays et faire triompher la cause tchèque. Le cycle se termine en apothéose par un credo patriotique, un acte de foi dans la résurrection et l'indépendance de la nation. Smetana s'inspira des cadences et des rythmes mélodiques des chansons populaires tchèques sans les imiter. Il voulut s'imprégner de l'esprit musical populaire sans le copier afin d'être capable d'exprimer l'âme nationale dans une création personnelle.


Kirill Petrenko et l'Orchestre d'Etat de Bavière ( crédit Wilfried Hösl)
Kiril Petrenko est accueilli avec chaleur par le public munichois qui ne sait que trop ce qu'il va bientôt perdre. Le maestro met une nouvelle fois son immense talent et son intelligence musicale entièrement au service de la partition avec cette précision minutieuse dans le rendu de l'oeuvre qui est devenue légendaire chez ce grand chef. Kirill Petrenko n'interprète pas les œuvres en accentuant telle ou telle coloration, il les magnifie en se mettant tout au service de la composition, dont il s'applique à souligner la construction ingénieuse, dont il met en valeur les chaudes couleurs. Il a réussi le pari ambitieux d'illuminer la poésie du grand cycle symphonique de Smetana en mettant en valeur les différents aspects de la création smetanienne dont cette oeuvre constitue une synthèse.
Une nouvelle fois, le maestro a fait la démonstration d'une direction aussi énergie que concentrée, avec un sens du détail qui ne laisse rien au hasard, et le souci constant de mettre en valeur la virtuosité des instrumentistes. Il a également l'audace de surprenants silences, qui suspendent un instant la musique pour la mieux relancer et, lorsque la partition le permet, Petrenko se met à onduler et à danser tel un lutin souriant, tout au bonheur des passages les plus joyeux pendant lesquels la musique évoque une fête villageoise et des danses populaires.
Au credo patriotique de Smetana correspond le credo musical de Petrenko : rien que la partition, toute la partition, et cette rencontre va au cœur de la composition et la rend plus intelligible, elle la donne à voir tout autant qu'à écouter. On traverse la Bohême le long de sa rivière somptueuse et changeante, on aperçoit les villageois en fête, on voit surgir des forêts ses amazones sanguinaires et ses héros de légende que le grand saint conduit à la victoire.

Puis vient l'ovation d'un public reconnaissant, et Kirill Petrenko, d'ordinaire si discret, s'attarde à recevoir les acclamations avec un grand sourire chargé de belles et bonnes émotions.

Le Bulletin des Rencontres Wagnériennes présente mes " Voyageurs de l'Or du Rhin "


Heureuse suprise ce matin de recevoir un très aimable courriel de Monsieur Michel Casse, Président des Rencontres wagnériennes de Bordeaux, le Cercle Wagner bordelais, qui me fait le plaisir de me communiquer son dernier bulletin trimestriel (n° 343 - juillet-septembre 2019) où, parmi de très intéressants articles consacrés au premier Rienzi parisien et aux rapports de Claude Debussy à la musique wagnérienne, se trouve inséré l'article que le Dr Pascal Bouteldja a consacré à mes Voyageurs de l'Or du Rhin. 



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Hugendubel (Portofrei in Deutschland)
- en librairie ISBN  9782322102327