jeudi 12 septembre 2019

Abguss der rechten Hand von Richard Wagner - Museum Richard Wagner Tribschen.

Abguss der rechten Hand von Richard Wagner.Gips.
Gebrüder Micheli, Berlin. Mitte 19. Jahrhundert


Photos Luc Roger. Reproduites ici avec l'aimable autorisation du Musée Richard Wagner à Tribschen.

mercredi 11 septembre 2019

Présence française au Musée Richard Wagner de Tribschen


Il y a  150 ans, en juillet 1869, les époux Mendès (Catulle et sa femme Judith Gautier) et Villiers de l'Isle-Adam séjournaient à Lucerne et rendaient quotidiennement visite à Richard Wagner et Cosima von Bülow à Tribschen. Ils se rendirent ensuite à Munich surtout pour y assister à la première de l'Or du Rhin. Ces Voyageurs de l'Or du Rhin revinrent ensuite en septembre 1869 à Lucerne où ils passèrent encore quelques jours avant de rentrer à Paris. Ils revinrent à Tribschen en 1870 avant d'aller assister à la création mondiale de la Walkyrie à Munich. Les Mendès ont longuement évoqué leur séjour de 1869 dans des articles alors aussitôt publiés dans la presse française, que nous avons tous reproduits dans notre livre Les Voyageurs de l'Or du Rhin, où se trouvent également reproduits des extraits des lettres de Villiers de l'Isle-Adam où il relate les impressions de son séjour auprès des Wagner.

Le musée de Tribschen a commémoré ces rencontres  par l'accrochage de trois petites gravures qui représentent ces trois voyageurs. Ces gravures sont postérieures à l'époque de leurs visites. 

Auguste Villiers de l'Isle-Adam

Catulle Mendès représenté par  Félix Valloton en 1888

Judith Gautier par Adolphe Lalauze en 1882

Luc-Henri ROGER

Les Voyageurs de l'Or du Rhin. La réception française de la création munichoise de l'Or du Rhin de Richard Wagner à l'été 1869, BoD 2019 

Pour commander le livre, entre autres via

Hugendubel (Portofrei in Deutschland)
- en librairie ISBN  9782322102327







mardi 10 septembre 2019

L'OR DU RHIN et sa philosophie par Joséphin Peladan

Un article de Joséphin Peladan publié dans le Supplément littéraire du dimanche du Figaro le 11 décembre 1909.

L'OR DU RHIN et sa philosophie


Lorsqu'un homme de pensée étudia la Tempête de Shakespeare, il y découvrit un drame philosophique. Renan, le premier, a compris que Prospero et Caliban ne sont pas des personnages de fable, mais les figures essentielles de l'histoire universelle. Ce serait faire de la politique que de développer ce point. Un autre nous sollicite: les grandes œuvres ont été écrites par dedans et par dehors, tels la Tempête, le Second Faust, l'Or du Rhin.

En son Troisième rang du collier, Judith Gautier a peint un Wagner-intime, vrai, étonnant, rayonnant, bizarre, qui grimpe aux arbres comme un chat et s'amuse comme un Siegfried pour se reposer d'avoir fait œuvre surhumaine. Ces tableaux de Tribschen et de Munich sont d'une verve, d'une vie incomparables et les meilleurs documents pour une psychologie du Maître: toutefois, l'intimité du génie touche à la coulisse du théâtre, Wagner se métamorphose parfois en vieil adolescent allemand, et s'il n'était pas sacré par son incommensurable génie et les joies profondes que nous lui devons, on le dirait puéril et même pis.

Grand poète, peut-être égal à Shakespeare, musicien incomparable, peut-être égal à Beethoven, Wagner est aussi un penseur notable, supérieur aux philosophes de son pays, au moins pour la psychologie et la morale.

Avant de mettre au théâtre les dieux d'Islande, l'auteur de la Tétralogie entreprit et abandonna maints sujets: l'épopée des Nibelungen, Frédéric Barberousse, les Gibelins, les Hohenstauffen, Wieland le Forgeron et nos chansons de geste.

Si le 13 mars 1861 on n'avait pas hué le chœur des pèlerins et sifflé le pèlerinage à Rome, si à la troisième représentation quelques notes fussent encore arrivées aux oreilles du public, Roland aurait pris la place de Siegfried et Charlemagne celle de Wotan. Car le maître de Tristan et de Parsifal, sur onze opéras, en a emprunté quatre à nos vieux poètes français, et il a souvent avoué que « le succès parisien dépassait pour lui tous les autres  succès. »

Quels regrets pour nous que la Chanson de Roland n'ait pas été ressuscitée par ce prodigieux incantateur, qui a toujours accompli ce qu'il se proposait, même la musique de l'Evangile, en son Extase du Vendredi Saint.

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Ceux qui entendent, dans les notes basses, pâles, lourdes, espacées du prélude de l'Or du Rhin le mouvement de la cellule s'agglutinant en appareil et s'organisant jusqu'au vitalisme, sont quelque peu hallucinés.

La cosmologie n'a rien à voir avec ce poème confus.

Il en est autrement pour la psychologie. Si on surmonte la barbarie des types étrangers à toute culture, on découvre une synthèse morale d'une clarté singulière, un thème puissamment philosophique qui projette sa pénétrante lumière dans l'âme du spectateur. Ce leit motiv spirituel communique l'unité aux figures disparates, et, chose singulière, c'est le thème de Balzac dans son immense Comédie humaine : pour conquérir l'or, il faut renoncer à l'amour. Seul forgera l'anneau de la puissance qui aura maudit l'amour. Voilà le véritable sujet de la Tétralogie, qui pourrait s'appeler le drame de l'Amour et de l'Argent.

Est-il expédient d'élargir les expressions ? L'amour ne se borne pas à l'ingénue contemplation des nixes gardiennes du trésor et à l'instinctif appétit d'Alberich ; l'amour s'entend, ici, de tout l'idéal héroïsme, charité, art ; et l'or figure autant la puissance et les passions ambitieuses que la richesse.

Cette conception ne se trouve pas dans les Eddas ; elle appartient à Wagner et à l'Evangile, où le mot riche est pris en mauvaise part, sans l'épithète de « mauvais » ajoutée dans la version française. L'antinomie entre le siècle et le salut, entre ce monde et l'autre, se trouve fortement exprimée par l'image de la corde de chameau qui ne passera pas au trou d'une aiguille. En effet, il est difficile au riche d'être idéaliste sans renoncer à la plus grande partie de sa richesse; puissance et possession obligent; cela, on le sait. Mais puissance et possession corrompent, on le sait moins en les souhaitant, et là le sens profond de cette grande épopée musicale se cache.

Jamais la fatalité n'a déroulé pareille suite de crimes et de malheurs ; jamais vertige de perdition n'est monté, vapeur pestilentielle des enfers, jusqu'à l'Olympe.

Le gnome Alberich, malgré sa laideur, est le moins coupable : il sort de l'ombre et ne repousse pas l'amour d'abord. Ses efforts ardents et ridicules pour saisir une des nixes l'exaspèrent ; l'amour ne veut pas de lui. C'est peut-être par dépit qu'il s'élancera sur l'or, lorsque les nixes indiscrètes répondent à sa question « Quel est ce sourire splendide ? C'est l'or ! Qui en forgerait un anneau deviendrait puissant, à condition qu'il maudisse l'amour; mais nulle créature ne renonce à l'amour ! » Si fait ; celui qui ne peut être aimé maudira l'amour. Au sommet de l'Olympe, comme au fond du Rhin, on pense à l'or. Wotan a promis aux géants de leur abandonner Freia en salaire du burg céleste qu'ils ont construit.

Le Dieu n'a jamais eu la pensée de tenir sa promesse.

Freia seule cultive les pommes d'or, qui entretiennent l'immortalité ; Freia, c'est l'amour, la, beauté, l'idéal, et Wotan, en s'engageant ainsi, était bien résolu à quelque stratagème. Son embarras est extrême. Où trouver la rançon de Freia? Logue, dieu bizarre qui tient de Mercure, révèle à ses collègues qu'Albérich a ravi l'or du Rhin. Nul des immortels ne renoncera à l'amour pour s'emparer du trésor; mais Logue imagine de profiter du crime d'Alberich en lui volant l'anneau. 

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Au Nibelheim, nous voyons les effets de la puissance. Alberich maltraite son frère Mime et exténue de travail son peuple de gnomes. Son fouet de maître implacable siffle sur les nains terrorisés et il délie les dieux: « Vous qui souriez dans l'azur, ma main armée de l'or vous frappera. Vos femmes raillaient mon désir, je saurai les plier au plaisir quand l'or du gnome surgira de la terre ». Malgré sa méfiance, il veut montrer son pouvoir à Logue quand il se métamorphose en crapaud, Wotan met le pied sur lui, Logue le ligote et le malheureux gnome, pour obtenir sa liberté, doit donner tout son trésor et même l'anneau. Alors il en maudit tous les possesseurs « Cet anneau sera un gage de mort pour qui le portera ».

Scène admirable que celle où, outre les épieux des géants, on entasse le trésor du Nibelheim.

Siegfried, en tuant Fafner, devient l'inconscient possesseur de l'anneau guidé par le rouge-gorge, il va au roc où dort Brunehilde, il l'éveille à la vie, à l'amour il reçoit le secret des runes sans y rien comprendre et donne, naturellement, l'anneau conquis à la femme aimée.

La Walkyrie, en perdant son.essence divine, semble avoir tout oublié du Walhal. Sa sœur Valbronte vient lui crier que le salut des dieux et du monde veut qu'elle ,rende l'anneau aux nixes, elle répond « Jeter au fleuve l'anneau nuptial, meurent plutôt les Dieux ». Alberich, avec quelque or qui lui restait, a séduit une femme et a eu un fils, Hagen, qui tuera Siegfried au retour de la chasse pour lui arracher l'anneau que le héros a repris à Brunehilde lorsqu'il l'a amené à Gunther. Des nains, il ne reste que Hagen qui périra noyé par les nixes lorsqu'il s'élancera dans les eaux pour y prendre l'anneau jeté par Brunehilde avant de monter sur le bûcher. Des géants, Siegfried a tué le dernier, et en lui-même finit la race des Wœlsung. Des dieux, enfin, et du Walhal rien ne demeurera. A peine la Walkyrie montée sur Grane saute dans le brasier que l'on voit les immortels disparaître dans les tourbillons de feu.

Ce qui vient de la Volupsa et des autres Contes de l'aïeule (sens du mot Eddas) n'a ni relief, ni importance ; l'implacabilité de la loi morale, voilà la trouvaille wagnérienne.

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Les spectateurs de l'Opéra ont-ils senti, sous le réseau dramatique, l'enseignement transcendental que la réflexion découvre et l'étonnant démenti que le génie de la pensée inflige au génie du fait, et à quel point cette tétralogie, représentée en 1876 dans son ensemble, était consolante pour nous autres Français. Car le génie n'est pas libre de mentir ; il porte même sa plus haute preuve dans son involontaire sincérité. L'Allemagne a conquis un fatal anneau. Un esprit lucide a peur de la victoire, qui ne concorde pas rigoureusement avec la justice. Nibelung, Wœlsung, géant ou dieu, tous sujets du destin, tous justiciables de la même loi, doivent des comptes à la Norme, qu'ils ont troublée dans son cours immémorial.

Sauf Siegfried, que son inconscience juvénile défend contre toute peine, on souffre dans ce poème. Quel cœur déchiré que celui de Wotan, sans cesse écrasé entre sa volonté intérieure et sa volonté divine, contraint à vouloir la mort de ses fils, qu'il chérit.

Quand un Allemand pense juste, il indianise. Quand Wagner est bien inspiré, il l'est par le Bouddha. Cela ne doit pas nous surprendre, si nous nous souvenons du scénario des Vainqueurs, qui porte la date de 1855 et qui met en scène Çakyamouni.

Ce qu'il y a de plus précieux dans les Trois Corbeilles, et que toute religion devrait insérer parmi ses dogmes majeurs, c'est la loi de Karma, si on l'isole de l'obscure question des renaissances. Chaque action, chaque pensée s'inscrit au crédit ou au débit de l'individu, si on permet cette formule vulgaire en manière métaphysique.

Nulle part le Karma ne paraît avec autant de netteté que dans le Rheingold. Un dieu subit la malédiction d'un nain parce qu'il a voulu profiter d'un blasphème sans blasphémer lui-même. De ce jour, il devient le triste jouet des événements. 

La dissonance jetée par Alberich au premier tableau a trouvé son écho dans le Walhal.

Nous autres occidentaux et surtout latins et chrétiens nous sommes fort sévères, au moins dans nos livres et discours, aux pressions de l'amour et très indulgents à l'or, à ses pompes et à ses œuvres. La pensée du Gange, sur ces points diffère de la nôtre. Thésauriser, spéculer, s'enrichir passaient dans les mœurs bouddhiques primitives pour les actes les plus noirs de l'égoïsme : car l'or est une invention de Mara (le diable) pour tourner l'activité de l'homme vers les vanités et les objets de perdition.

Si on réduit les personnages dramatiques à l'état de propositions, on s'apercevra que Freia, qui manque de relief dans le drame se trouve fatalement menacée par tous les besoins matériels, qu'il s'agisse d'un burg céleste ou d'un moindre objet ! Wotan a engagé sa parole, à la façon de notre Louis XI et il s'en tire avec l'aide du compère Logue, de façon déloyale et singulièrement étourdie pour un dieu qui connaît mieux qu'un homme la loi de Karma. Se flatte-t-il de l'éluder? Qu'est-ce donc qu'une loi universelle qu'on élude?

Alberich, rebuté par les nixes, saisit l'or: mais en aurait-il l'idée et l'audace et la fille du Rhin aurait-elle l'étourderie de révéler le secret qu'elle doit garder, si dans le Walhal les dieux n'avaient pas, dans leur cœur, accueilli l'injustice en trompant les géants.

Ces considérations un peu graves, un spectateur attentif les fera aisément, dès qu'il aura reconnu sous les noms et aspects scandinaves la pensée bouddhique qui éclaire toute la Tétralogie d'une pure  lumière.

L'ésotérisme répugne à notre génération et le symbolisme a été compromis, même comme vocable, par de prétentieuses billevesées. Wagner n'était nullement un initié et on a raison de ne pas lui attribuer de doctrine.

Mais la marque du génie n'est-elle pas de trouver en lui-même tout ce que comporte le thème choisi.

L'auteur de l'Or du Rhin n'est pas plus bouddhiste que l'auteur du Tannhäuser et de Parsifal n'est chrétien.

Son génie réalise pleinement l'œuvre conçue et cette réalisation implique la pénétration momentanée de ces religions.

Au reste, en ne retenant que la pathétique antinomie de l'Amour et de l'Or, Wagner aurait encore fait une œuvre puissante, selon la morale.

A-t-il connu cette page de Léonard de Vinci qui servirait bien d'épigraphe à l'Or du Rhin :

« II sortira de l'obscure terre une chose qui mettra toute l'espèce humaine en grands dangers et morts, qui inspirera d'infinies trahisons et poussera aux vols et aux perfidies, enlevant la liberté aux cités et la vie aux individus. Qu'il serait mieux que tu retournasses en enfer, or, monstrueux élément. »

Sa place est en bas, au-dessous des flots ; sur cette terre, l'amour seul devrait décider du sort ; et quand le génie apparaît comme Erda à Wotan, c'est que l'espèce a besoin d'entendre l'esprit du monde qui avertit une génération. « Wotan, jette cet or, il est maudit et te sera fatal ; sinon malheur à tous et même aux dieux ! » 

Peladan
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Luc-Henri ROGER









lundi 9 septembre 2019

La saga du clan Wagner - Le procès Beidler en 1914. Siegfried et Isolde.

La semaine dernière, visitant Tribschen, la résidence qu'occupa Wagner près de Lucerne, je me suis intéressé à une caricature du Simplicissimus de 1914 représentant Siegfried et Cosima Wagner en costumes de scène wagnériens menaçant Isolde renversée à terre, aux pieds de son frère et de sa mère. Cette caricature a éveillé ma curiosité et m'a donné l'envie de consulter les archives de presse pour tenter de percer son énigme. Il en est rapidement résulté qu'il s'agit d'une représentation du conflit familial qui opposa Isolde à Cosima et Siegfried Wagner sur la question de la reconnaissance légale de la paternité de Richard Wagner pour sa fille Isolde, née de Cosima alors encore mariée avec Hans von Bülow.

La presse allemande s'est longuement intéressée au procès intenté par la fille de Wagner à sa mère sur la question de sa filiation avec le compositeur. A l'été 1914, le Simplicissimus livre pas moins de trois caricatures et un poème sur le procès Beidler vs. Wagner ( aussi désigné à l'époque sous le titre de " Wahnfrieds-Ehre" , "l'honneur de Wahnfried "). Ce fut aussi le cas de la presse française dont de nombreux quotidiens évoquent l'affaire. J'ai choisi de reproduire les articles du Ménestrel, un journal musical parisien qui livre un véritable feuilleton du procès intenté par Isolde à sa mère. Après avoir lu ces articles, on est mieux à même de comprendre les caricatures et le poème du Simplicissimus, que nous reproduisons en fin de post.

Isolde Beidler née von Bülow et son fils Franz (photo sur BnF , Gallica)

Les articles du Ménestrel

Le Ménestrel du 16 mars 1907

On s'occupe beaucoup, en ce moment, de l'avenir du théâtre de Bayreuth, en raison de la maladie de Mme Cosima Wagner, plus.grave qu'on ne le pensait d'abord, et qui, croit-on, ne lui permettrait que difficilement de reprendre la direction de ce théâtre, dans laquelle elle apportait l'énergie que chacun sait. On songe donc à la personnalité de son successeur éventuel, et les avis sont partagés à ce sujet. Un certain groupe très sympathique à son fils serait très disposé en sa faveur ; mais on objecte que si M. Siegfried Wagner a montré du goût et de l'habileté pour la mise en scène, il n'en est pas tout à fait de même en ce qui concerne la conduite de l'orchestre, et l'on sait que sous ce rapport son succès à Bayreuth a été plutôt modeste. Un autre groupe de wagnériens lui préférerait son beau-frère, le gendre de Mme Wagner, M. Beidler, qui est très apprécié comme musicien. Cependant, pour éviter toute rivalité et toutes contestations possibles entre membres de la famille, et en songeant d'ailleurs qu'à partir du 1er janvier 1914 cessera tout droit de propriété sur les œuvres du maître, un troisième mettrait en avant une troisième combinaison, c'est-à-dire la formation d'un consortium artistique. Ce consortium devrait s'occuper avant tout de recueillir des capitaux, capitaux d'autant plus nécessaires que dans sept ans les droits d'auteur seront éteints, et que, d'autre part, si la police avait un jour l'idée d'examiner les conditions matérielles d'exploitation du théâtre de Bayreuth, qui n'offre aucune espèce de sécurité ni de garantie en cas d'incendie, il se pourrait qu'on obligeât l'art wagnérien à chercher un refuge ailleurs.

Le Ménestrel du 9 mai 1914

A propos du procès intenté à Mme Cosima Wagner par Mme Isolde Beidler, sa fille, à l'effet d'obtenir une déclaration constatant que Richard Wagner est bien son père, l'Illustrirte Zeitung de Munich a publié une poésie écrite par Wagner, le 10 avril 1880, pour le quinzième anniversaire de la naissance de l'enfant nommée Isolde, qu'il considérait bien comme sa fille. Voici la petite poésie de circonstance dont il s'agit : « Il y a quinze ans que tu es née : alors tout le monde semblait prêter l'oreille ; on attendait Tristan et Isolde. Cependant, moi, je n'avais qu'un vœu unique, ce que je voulais c'était un petit enfant, une fille, toi, Isolde ! Puisse l'enfant vivre un millier d'années, et aussi Tristan et Isolde ».

Le Ménestrel du 16 mai 1914

Querelles dans la maison de Wagner. Nous avons parlé il y a quinze jours du procès intenté, devant le tribunal civil de Bayreuth, à Mme Cosima Wagner par sa fille, Mm Isolde Beidler, à l'effet de faire déclarer qu'elle est bien .effectivement une fille de Richard Wagner. On pensait que le jugement serait rendu le 8 mai dernier. L'affaire a bien été appelée à cette date, mais le tribunal a décidé de surseoir. Il a jugé utile de faire rechercher et d'interroger comme témoin une dame Mrazeck, qui, en 1864, louait des logements à Starnberg et, à ce titre, eut comme locataires, du 12 juin au 12 octobre 1864, Richard Wagner et Mme Cosima de Bülow, pendant que Hans de Bülow était malade à Munich.

Le Ménestrel du 30 mai 1914

- Querelles dans la maison-Wagner. La décision à intervenir, dans le procès actuellement en instance devant le tribunal de Bayreuth, pourrait bien se terminer d'une façon très peu sensationnelle. La prétention, si justifiée qu'elle soit, de Mme Isolde Beidler, de se faire déclarer fille de Richard Wagner, va se heurter sans doute à des difficultés juridiques insurmontables et les juges pourraient bien se trouver dans l'impossibilité de reconnaître légalement des faits dont la réalité n'est guère douteuse, ayant été reconnue par Wagner. Le journal Münchener Augsburger Abendzeitung rappelle une décision du tribunal de Bayreuth, en date du 17 mars 1883, donc postérieure de cinq semaines seulement à la mort de Wagner, d'après laquelle ont été établis les trois points suivants :
         l° Le mariage de Mme Cosima et de Richard Wagner est régulier et valable. 
         2° Comme unique enfant de ce mariage, il y a Siegfried et lui seulement.
         3° Cosima et Siegfried se partagent en parties égales la succession de Richard Wagner.
Cela est net et clair ; conforme d'ailleurs au code bavarois en ce qui concerne le droit successoral des femmes. A cette même époque, c'est-à-dire en 1883, Hans de Bülow reconnut expressément, dans un document écrit, que l'enfant né le 6 juin 1869, pendant le procès en séparation de Mme Cosima, née Liszt, -et nommé Siegfried,  n'était pas son fils à lui. D'autre part, lorsque Wagner fit venir les papiers nécessaires pour son mariage avec Mme Cosima, qui eut lieu à Lucerne le 26 août 1870 (certaines chronologies portent le 28), il ne s'occupa point des deux enfants, Isoldeet Eva, dont la paternité lui était, attribuée dans le cercle de ses connaissances, mais il eut soin de reconnaître Siegfried et le fit baptiser le 4 septembre 1870. Siegfried a donc été légitimé par mariage subséquent. En cela, sa situation légale diffère de celle d'Isolde et de celle d'Eva. Isolde, née le 10 avril 1863, à Munich, et Eva, le 17 février 1867, à Lucerne, furent inscrites sur les actes de l'état civil comme filles de Mme Cosima de Bülow, née Liszt, et de M. Hans de Bülow. En vertu de la présomption légale " Pater is est, quem nuptiae demonstrant ",  Hans de Bülow endossa la paternité des deux enfants. Assurément, il aurait pu protester et déposer une plainte devant les tribunaux en vue de faire rétablir la vérité. On comprend qu'il ait reculé devant le scandale. Il a même poussé l'abnégation jusqu'à consentir, des avantages pécuniaires à peu près égaux à chacune des quatre filles qui portaient légalement son nom. Il donna de son vivant 62.000 francs à Blandine.et une somme égale à Daniela, tandis qu'Isolde et Eva recevaient chacune 30.000 francs. Plus tard, lorsque Bülow fit son testament, il disposa de la fortune qui devait rester à la mort de sa deuxième femme, disant que cette fortune devrait revenir à Blandine, à Daniela et à Isolde. Cette fois, Eva était omise. Cette omission est facile à comprendre. En effet, si Bülow put garder quelque doute sur sa paternité par rapport à Isolde, il ne pouvait en conserver aucun quant à Eva, née deux années plus tard. La conduite de Bülow apparaît donc comme parfaitement correcte et même chevaleresque, ce qui était d'ailleurs parfaitement conforme à son caractère. L'on se demandera maintenant pourquoi Mme Isolde Beidler, la plaignante de 1914, ne serait pas admise à faire valoir les preuves de la paternité de Wagner en ce qui la concerne. L'obstacle sera probablement la prescription. Les délais pendant lesquels une requête de ce genre pouvait aboutir sont vraisemblablement expirés. Une autre question se pose : Wagner désirait-il que ses trois enfants, Isolde, Eva et Siegfried fussent mis sur le même pied au point de vue des droits sur sa succession ? Dans l'état actuel des choses, on semble l'ignorer. Beaucoup de personnes regretteront sans doute que, ce que n'a pas fait Wagner, et qui peut-être était son désir,  l'égalité entre ses trois enfants n'ait pas été réalisée après sa mort par leur mère et par eux-mêmes.

— M. Siegfried Wagner proteste avec indignation, dans la Taegliche Rundschau, contre les calomnies et les injures dont une partie de la presse allemande, mal informée, a accablé la maison Wahnfried.

     Le procès qui a lieu en ce moment, c'est Mme Yseult Beidler seule qui l'impose, parce que sa mère, sur les conseils de l'administrateur dévoué de la maison Wahnfried, M. von Gross, a dû réduire à 22.000 marks la rente annuelle qu'elle lui donne de son plein gré, alors qu'elle ne paie à ses autres filles que 10.000 marks de pension.
    La maison Wahnfried a l'intention de léguer au peuple allemand l'Opéra de Bayreuth et tous les biens qui en dépendent : la villa Wahnfried, avec tous les trésors et tous les souvenirs qu'elle renferme et les fonds des représentations de Bayreuth, qui sont fort considérables. 
    Le Bayreuth de Richard Wagner, ajoute son fils, appartient au peuple allemand et les héritiers de Wahnfried le lui rendront avec joie.
    Telle est notre réponse aux injures de ceux qui nous accusent d'avarice.

Le Ménestrel du 6 juin 1914

- Querelles dans la maison Wagner. Les questions de famille, traitées au grand jour dans les journaux, causent toujours une impression pénible. L'on avait espéré d'abord que le jugement du tribunal de Bayreuth, dans l'affaire Isolde Beidler contre sa mère, serait rendu rapidement et que rien ne viendrait envenimer un débat considéré pour tout le inonde comme infiniment regrettable. Il n'en a pas été ainsi. Les journaux allemands d'information se sont empressés d'accueillir les explications des intéressés ; des personnes bien intentionnées ont publié ce qu'elles savaient, et M. Siegfried Wagner, se jugeant attaqué, a fait connaître, un peu hâtivement peut-être, l'intention de sa mère et la sienne d'abandonner à la nation allemande la double tâche et, de continuer, à partir de 1915, les représentations annuelles ou bisannuelles du théâtre des fêtes de Bayreuth, et de constituer, dans la villa de Wahnfried, une « fondation éternelle » à la gloire de Richard Wagner. Comme conséquence, Mme Cosima Wagner et M. Siegfried Wagner feront donation à leur pays du théâtre de Bayreuth avec ses dépendances et tout ce qu'il renferme, et de la villa de Wahnfried en même temps que des souvenirs wagnériens qui s'y trouvent.

Cette diversion un peu sensationnelle ne saurait nous empêcher de résumer avec impartialité les circonstances du débat qui s'est élevé dans la famille Wagner ; elles se présentent avec la vulgarité très humaine, hélas ! et le caractère dépourvu de noblesse de la plupart des discussions d'intérêt. Aux approches du 1er janvier 1914, M. Siegfried Wagner, voyant venir le moment où le droit de représentation des œuvres scéniques de Richard Wagner cesserait d'être une source de revenus pour la famille, désira faire régler à nouveau les subsides que sa mère distribuait précédemment aux deux filles de la maison, Mme Isolde Beidler et Mme Eva Chamberlain. Par suite des arrangements pris, Mme Isolde Beidler fut informée qu'elle recevrait annuellement 15.000 francs. Elle écrivit aussitôt à sa mère une longue lettre dont le passage le plus significatif était celui-ci : « Je demande que Siegfried, Eva et toi, vous déclariez clairement et nettement que je suis fille de Richard Wagner, et que j'ai, à ce titre, les mêmes droits que Siegfried et Eva ». Mme Cosima Wagner, refusant de répondre à la mise en demeure de sa fille, lui écrivit la lettre suivante : « Mon enfant, j'ai reçu personnellement la lettre et pris connaissance de son contenu. Tu as créé par ta prétention une situation qu'il n'est plus possible de dénouer sans l'intervention des hommes de loi. Pour cette raison, j'ai remis ta lettre à M. Troll, avocat, avec mission de poursuivre l'affaire. Ta mère, Cosima Wagner. »
Cela se passait en septembre dernier. Pendant le mois d'octobre 1913, Mme Isolde Beidler écrivit à M. Adolphe von Gross, ami et conseiller financier de la famille Wagner, menaçant de provoquer un 
« effroyable scandale » si on lui refusait la satisfaction désirée.

Des amis conseillèrent à Mme Cosima Wagner de retirer à sa fille la somme d'argent qu'elle lui donnait annuellement. Ce conseil ne fut pas suivi. Il arriva même qu'en novembre Mme Isolde Beidler, qui avait touché déjà une annuité de 27.500 francs, envoya la liste de ses créanciers. Le montant de cette liste fut payé, ce qui n'empêcha point Mme Isolde Beidler de réclamer 5.000 francs le 21 janvier, et de déposer, ce jour-là même, sa plainte devant le tribunal de Bayreuth. Tels sont les faits détaillés par la Münchener Augsburger Zeitung. Il est juste d'ajouter que Mme Isolde Beidler doit être jugée en tenant compte de son état de santé. Son médecin, le docteur A. Krüche, a écrit aux Dernières Nouvelles de Munich, faisant connaître que sa cliente est, depuis plusieurs mois, dans un sanatorium à Davos, et que pendant ces dernières années la maladie a déprimé son tempérament.

D'autre part, M. Franz Beidler, maître de chapelle et mari de Mme Isolde, a pris la parole à son lotir et publié, à la date du 26 mai dernier, en trois colonnes compactes, qui ont paru en même temps dans plusieurs journaux, un long mémoire destiné a démontrer que sa femme est bien la fille de Richard Wagner.

De plus, M. Beidler a rectifié quelques inexactitudes dans les énonciations publiées au sujet de cette malheureuse querelle.

Au milieu du flot montant des articles qui ont paru depuis quinze jours en Allemagne, le lecteur se demande un peu ahuri pourquoi Mme Cosima Wagner, si bien qualifiée pour savoir qui est le père de Mme Isolde Beidler, refuse de le dire. La vérité peut-elle donc avoir des conséquences redoutables ? Le silence gardé là-dessus laisse le champ libre à toutes les conjectures.

Terminons par un renseignement musicographique. Il avait été dit que la partition de l'Or du Rhin a été dédiée par Wagner «à sa fille Isolde». Là-dessus M. Siegfried Wagner écrit: «En ce qui concerne la partition du Rheingold, je l'ai fait retirer hier des archives de Wahnfried. Les assertions relatives à une dédicace à Isolde sont absolument fausses. La partition du Rheingold a été terminée dix ans avant la naissance d'Isolde. Sur la première page, il est écrit de la main de mon père « Zurich, 15 février 1854. R. W. ». Sur la dernière page, on peut lire : « Fin du Rheingold. R. W. 26 septembre 1854 ». Le public ne demandera pas mieux que de croire sur parole M. Siegfried Wagner, mais chacun se dira que la date d'achèvement d'une partition n'implique pas qu'une dédicace postérieure ne soit pas intervenue, même en dehors de toute inscription sur le manuscrit. Si la question méritait d'être approfondie, il faudrait rechercher sur quel document l'on s'est appuyé pour affirmer l'existence d'une dédicace du Rheingold à Isolde ; l'on verrait alors si ce document a quelque valeur probante; car la raison donnée n'en a pas. Plus que jamais l'on peut se dire, à propos de tout ce qui a été publié :
« Comme il eût été mieux de se taire ! »

- Un nouveau procès en perspective. Le kapellmeister M.. Franz Beidler a communiqué aux Dernières Nouvelles de Munich son intention d'entreprendre un procès contre la Münchener Augsburger Abendzeitung, à cause d'une série d'articles qui ont paru dans ce journal sous le titre l'Honneur de Wahnfried (Wahnfrieds Ehre).

Le Ménestrel du 20 juin 1914.

- Querelles dans la maison Wagner. Le 12 juin dernier, le tribunal civil de Bayreuth a entendu les avocats des parties adverses, M. Troll, pour Mme Cosima Wagner et M. Dispeker, pour Mme Isolde Beidler. Pour l'auditeur impartial, il faut bien le dire, tout ce débat, placé sur le terrain le moins noble des intérêts personnels, prend des allures de comédie bourgeoise dépourvue de personnages sympathiques, et, au-dessus des petits démêlés, appuyés par des raisons à faire sourire de lui-même chacun des avocats qui les présentent, semble planer gauchement, comme un oiseau d'allure inquiétante descendant de la colline sur la nation allemande, le don annoncé avec une hâte au moins intempestive, de ce que l'on appelle avec emphase la « fondation wagnérienne éternelle », c'est-à-dire, comme plat de résistance, le théâtre des Festspiele avec toutes les charges et obligations qui s'y rattachent, et cela juste au moment où l'exploitation de l'entreprise, sans l'attrait exclusif de Parsifal, risque fort de devenir une mauvaise affaire. 

M. Troll, au nom de sa cliente, M,ne Cosima Wagner, nous apporte sur tout cela des révélations d'autant plus savoureuses que l'on aurait pensé qu'il se garderai  d'en faire confidence au public. Il nous dit, parlant au tribunal, que la presse allemande, comme si elle avait obéi à un commandement militaire, a lancé ses invectives contre « l'honneur de la maison Wahnfried », et que maintes lettres anonymes ont été reçues par M. Siegfried Wagner, lettres dont quelques-unes, écrites en termes déshonnêtes, vont être photographiées et renvoyées à la police des lieux de départ, pour que les auteurs en soient recherchés et poursuivis. Il ajoute que quatre cents coupons de places souscrites pour les représentations de Bayreulh de juillet-août prochain ont été retournés, faisant remarquer que si les festivals venaient à être supprimés cette année, il, serait fort à craindre qu'ils ne fussent jamais rétablis.

Au sujet des libéralités de M. Siegfried Wagner et de sa mère à la nation allemande, M. Troll nous apprend qu'elles ont été considérées par les journaux comme un « Danaergeschenk » (1), c'est-à-dire un présent assimilable à celui du fameux cheval de Troie qui portait la ruine en ses flancs. Les plaisants se réjouissent que l'avocat de Mme Cosima Wagner n'ait pas jugé prudent de se taire au sujet de cet unanime « Timeo Danaos et dona ferentes », qui sort de toutes les bouches humaines germaniques et constitue un choeur bien digne d'Aristophane.

Continuant ses révélations, et battant un peu,la campagne, comme son confrère va le lui reprocher tout à l'heure, M. Troll nous montre la ville de Munich s'efforçant, à une époque déjà lointaine, de canaliser à son profit le flot d'or des pèlerins de Bayreuth, en faisant ériger le théâtre du Prince-Régent et et en élevant à proximité un monument à Wagner.

Nous allions oublier de dire que M. Troll a demandé le huis-clos pour les audiences, attendu que «cela choque les bonnes mœurs qu'une fille porte plainte contre sa mère et l'oblige à évoquer de pareils souvenirs ». En cela, le public sera certainement, du même avis que l'excellent avocat, mais, outre qu'une semblable argumentation ne peut valoir juridiquement, il saura trouver, dans le procès actuel, un haut enseignement, un enseignement amusant à acquérir comme ceux qui ressortent d'une pièce de Plaute ou de Molière. Cela vaut bien la publicité en compensant l'effet du mauvais exemple.

Maintenant, écoutons un autre son de cloche. Soutenant les prétentions de Mme lsolde Beidler, M. Dispeker commence par s'étonner qu'une heure durant son adversaire ait dit tant de choses qui, au point de vue du procès en instance, sont tout a fait indifférentes et inopérantes. Que les Festspiele soient ou non remis en question, que Wahnfried revienne ou non à la nation allemande après avoir été donné à Wagner par un roi, que Munich et Bayreuth luttent ensemble pour attirer à elles un public de snobs, tout cela n'a rien à faire avec cette question « Qui est le père de Mme Isolde Beidler ? ». Or, cette question, c'est tout le procès. Il s'agit, pour Mme Isolde Beidler, de faire reconnaître, comme fille de Wagner, ses droits, à recevoir sa part dans tous partages successoraux ou autres à intervenir éventuellement. L'avocat dit que sa cliente a refusé d'accepter ce qui lui était attribué dans le testament de Bülow, et que, si elle a signé différents actes, comme si elle eût été fille de Bülow, c'est qu'on lui a toujours assuré que sa signature était une simple formalité, mais qu'en fait elle serait toujours considérée, quant à ses intérêts, comme fille de Wagner.

Répondant à l'affirmation de M. Siegfried Wagner concernant la dédicace « à Isolde » de la partition de l'Or du Rhin, M. Dispeker dit qu'il existe un exemplaire sur lequel on peut lire, écrit de la main de Wagner : « Terminé au jour de naissance de ma fille Isolde ».

D'ailleurs, Mme Isolde Beidler ne réclame pas d'aumônes et n'a pas désiré de scandale. Elle s'est adressée le 7 octobre 1913 à M. von Gross, en lui demandant d'obtenir que ses droits fussent reconnus sans qu'elle soit obligée d'actionner sa mère en justice. Quant aux sommes qu'elle a reçues, ce sont de simples « bagatelles » si l'on tient compte des tantièmes encaissés par Mme Cosima Wagner depuis 1890. Ces tantièmes se seraient élevés chaque année, pour tous les théâtres du monde, à un total variant entre 800.000 et 900.000 francs, et, sur cette somme, Munich seule aurait fourni de 75.000 à 100.000 francs. 

Les conclusions de M. Dispeker et ses preuves se résument ainsi : 
1° Mme Cosima n'a pas, du 6 juin au 12 octobre 1864, cohabité avec M. Hans de Bülow. Là-dessus, Mme Cosima doit être interrogée et, au besoin, le serment lui être déféré ; 
2° La partition portant la mention : « Terminé au jour de naissance de ma fille Isolde », doit être produite et, comme témoins à interroger, il y a M. Siegfried Wagner, et M. Schuler, administrateur des Festspiele ; 
3° Wagner a dit à Isolde : « Tu sais bien que tu es mon enfant et non celui de Bülow » ; 
4° Glasenapp, dans sa biographie de Wagner, considère toujours Isolde comme fille de Wagner ; cette biographie a été faite sous l'inspiration de Mme Cosima; Mme Cosima a dit à M. Beidler, lorsque celui-ci épousa Isolde : « Tu sais bien quIsolde est l'enfant de Wagner » ; 
6° M. Chamberlain, l'époux d'Eva Wagner, possède une lettre dans laquelle Mme Cosima déclare : «Isolde est une fille de Wagner » ; 
7° L'égalité familiale entre Isolde et Siegfried Wagner, en opposition avec les autres enfants de Bülow, avait jusqu'ici été admise ; comme témoin à entendre là-dessus, il y a M. von Gross ; 
[erreur d'impression du Ménestrel, qui omet le 8°, ndlr]
9° Avant l'apparition de la deuxième édition de Ma Vie, Mme Isolde Beidler fut appelée expressément à y donner son assentiment ; 
10° En 1883, M. von Gross fut envoyé auprès de Bülow pour faire préciser quelques circonstances ; témoin à entendre, Mme veuve Marie de Bülow ; 
11° L'exécuteur testamentaire, M. Petersen, de Hambourg, doit être entendu, au sujet de la lettre d'Isolde ; 
12° M. de Bülow a déclaré que, depuis 1863, son mariage avec Mme Cosima n'avait plus rien d'effectif ; témoins : Mme Marie de Bülow et un ami de Bülow qui vit à Florence ; 
13° Mme Isolde n'a connu le testament de Bülow qu'en 1913, et a renoncé à son legs ;
14° Pour la question de l'égalité familiale, les témoins à entendre sont : M. Beckmann, peintre du tableau- « Richard Wagner dans le cercle de sa famille, à Wahnfried »: M. Wadere, sculpteur du monument de Wagner à Munich ; M. Georges Hirth. Ces trois témoins pourraient donner des renseignements tirés de leurs relations avec la famille et aussi d'observations faites sur la conformation du crâne de Mme Isolde.

Ici finit l'énumération des preuves de la filiation d'Isolde avec Wagner. Là-dessus, M. Troll a repris la parole, insistant pour le huis-clos ,des audiences et protestant, par quelques mots assez vagues, contre la thèse de M. Dispeker.

Une nouvelle séance du tribunal, consacrée à ces édifiants débats, a dû avoir lieu hier. Elle aura été intéressante sans doute. Il existe déjà des romans sur Wagner, mais combien ils sont fades et insignifiants à côté de la réalité présente. Quelle vision saisissante en effet que celle d'une personne fatiguée et presque éteinte par la vieillesse, qui, à demi cachée, aux regards dans la pénombre d'une chambre de malade, s'obstine à garder le silence sur une chose qu'elle sait nécessairement et qui n'a dépendu que d'elle, craignant de dire non, parce qu'on lui prouverait probablement qu'elle veut en imposer, et ne se résignant pas à dire oui, parce qu'elle veut ménager des intérêts qui, sans être les siens, lui tiennent à cœur pour des motifs que  l'on ne divulgue pas. Il faut avouer que, sous certains rapports, tes devoirs qu'impose la gloire de Wagner sont singulièrement compris.

Le Ménestrel du 27 juin 1914

- Querelles dans la maison Wagner. Après l'audience du 19 juin dernier de la Chambre civile du tribunal de Bayreuth, les correspondants des journaux ont envoyé à leurs directeurs des dépêches rédigées à peu près en ces termes : « Dans l'affaire soulevée par la plainte de Mme Isolde, Beidler contre sa mère, Mme Cosima Wagner, pour faire établir judiciairement la question de paternité. le tribunal a prononcé aujourd'hui son jugement : la plainte est rejetée. La plaignante devra supporter les frais du procès. Les motifs de ce jugement sont encore inconnus; ils n'existent jusqu'ici qu'en minute; une expédition sera remise plus tard à chacune des parties. L'avocat de la demanderesse interjettera appel contre ce jugement ». 

Dans l'état actuel des choses, tout commentaire serait imprudent. Il faut attendre d'avoir le texte du jugement pour en connaître les considérants, mais l'arrêt par lui-même n'a rien d'imprévu ; il est la conclusion attendue, quoique provisoire sans doute, de ce procès singulier dans lequel, on peut bien le dire, personne n'a raison.

- On peut se demander ce qu'il adviendra dans un avenir prochain des représentations de Bayreuth. Actuellement nul ne peut voir au delà de celles de cette année fatidique 1914. [...]

Le Ménestrel du 4 juillet 1914

Querelles dans la maison Wagner. Nous avons fait connaître samedi dernier la décision du tribunal de Bayreuth ; nous donnerons aujourd'hui une brève analyse du jugement. La position des parties au point de vue légal est, ainsi précisée. Pendant son mariage avec Hans de Bülow, Mme Cosima, née Liszt, a eu cinq enfants, Daniela, Blandine, Isolde, Eva et Siegfried. Le mariage Bülow-Cosima a été judiciairement rompu le 18 juillet 1870 ; le jugement est devenu irrévocable le 18 septembre suivant. Dans l'intervalle de ces deux dates Mme Cosima et Richard Wagner se sont mariés à Lucerne, le 26 août 1870. Donc, tous les enfants de Mme Cosima, y compris Siegfried, sont nés avant son mariage avec Wagner ; sous ce rapport il y a égalité entre Isolde et Siegfried, mais la différence capitale entre eux c'est qu' Isolde a été inscrite sur les livres de l'état civil comme fille de Hans de Bülow, tandis que Siegfried a été inscrit comme fils de Richard Wagner. Voici maintenant où l'histoire se complique et prend les allures du plus comique roman bourgeois. La plaignante du procès de Bayreuth, Isolde Beidler, est née le 10 avril 1865. D'après les présomptions légales du code bavarois en la matière, l'enfant né le 10 avril 1865 n'a pu être conçu que dans l'espace de temps compris entre le 12 juin elle 12 octobre 1864. Or, pendant l'été de 1864, Wagner avait loué une certaine Villa Pellet, à Starnberg, Il y invita le couple Bülow qui s'y installa le 7 juillet 1864 et y vécut au moins quatre semaines. Bülow et sa femme avaient là une chambre à coucher commune et une autre chambre était occupée par Blandine, âgée d'un an et demi, et par une demoiselle de compagnie chargée de l'enfant. Dans la journée, Bülow se rendait presque régulièrement à Munich pour vaquer à ses occupations ; Cosima et Wagner restaient dans la villa. Un soir, en rentrant-de Munich, Bülow trouva fermée la porte de la chambre à coucher de Wagner et eut aussitôt la preuve que sa femme s'y trouvait avec leur ami commun. Il s'enfuit dans sa propre chambre dans un état tel qu'on aurait pu le croire atteint de folie et les loueurs de la villa l'entendirent frapper des pieds et des mains les meubles qui l'entouraient et se rouler à terre de désespoir. À leur grand étonnement, les choses en demeurèrent là. Dans la soirée, Bülow, Wagner et Cosima reprirent leur vie habituelle comme si rien ne s'était passé. Il y eut donc entre eux convention mutuelle d'étouffer le scandale public. Bülow ne voulut pas à cette époque demander le divorce. La conséquence de celle altitude se fait sentir aujourd'hui. L'acte de naissance d' Isolde n'est pas attaquable parce que Bülow et Cosima ont vécu maritalement dans l'intervalle du 12 juin au 12 octobre 1864. Par suite, contre la paternité que la loi attribue à Bülow, le serment même de Mme Cosima ne serait pas recevante. Comme on le voit, cette situation un peu singulière, créée par les faits de la cause combinés avec les présomptions impératives de la loi, ne manque pas assurément de piquant. L'éternelle question se pose. Pourquoi Mme Cosima ne parle-t-elle pas? S'il est vrai en effet que ses affirmations ne pourraient rien changer à l'état civil d'Isolde, il est également, certain que Mlle Isolde Beidler s'en contenterait pourvu qu'elles soient complétées par quelque engagement pécuniaire. Alors quelles sont les raisons de ce silence obstiné ? — « Eh mais», ont dit les plaisants, pourquoi voulez-vous forcer la défenderesse à parler ; ne comprenez-vous pas qu'elle ignore elle-même qui est le père d'Isolde ! » Les facéties vont leur train. Certains ont demandé pourquoi l'on ne ferait pas l'examen biologique des globules du sang de Mme Isolde Beidler et de M. Siegfried Wagner : l'on démontrerait sans doute ainsi qu'ils ont bien eu le même père. L'avocat de Mme Isolde Beidler n'a-t-il pas demandé qu'il plût aux magistrats d'ordonner l'examen du crâne de sa cliente ? En somme, tout a concouru pour rendre ce procès aussi divertissant que peuvent se permettre de le trouver les personnes de bonne société. Ce n'est peut-être pas fini encore, mais dès à présent, de par la loi, il reste acquis, malgré les témoignages, et les preuves qui paraissent évidentes, que Hans de Bülow est le père de Mme Isolde Beidler, et que celle-ci est condamnée aux dépens pour avoir dit le contraire.

(1) Un cadeau des Danéens. « Timeo Danaos et dona ferentes » est une phrase mise dans la bouche de Laocoon par Virgile dans l'Énéide (II, 49). Elle peut se traduire par « Je crains les Grecs, même lorsqu'ils font des cadeaux ». Elle fait référence au cheval de Troie. Elle est devenue une locution usuelle et a mené à l'adage populaire cadeau de Grec.

Caricatures et poème du Simplicissimus

Simplicissimus du 1er juin 1914 (fascicule 9)

La caricature signée Thomas Theodor Heine, est intitulée Der Streit im Hause Wagner (Le combat, ou le conflit, dans la maison Wagner). Sous la caricature on trouve le texte suivant :

Wagner darf ich nicht heißen ; 
Bülow möcht' ich nicht sein : 
doch Beidler muß ich mich nennen.

Il m'est interdit de m'appeler Wagner ;
Je ne veux pas être une Bülow :
cependant qu'il me faut me présenter sous le nom de Beidler.


Simplicissimus du 15 juin 1914 (fascicule 11)

La caricature est de Ragnvald Blix et s'initule Wahnfrieds Ehre (L'honneur de Wahnfried). La légende sous le texte dit Herr Richter, wein mein Prozeß gut ausgeht, hätte ich ein kleines Nationalheiligtum zu stiften (Messieurs les juges, si mon procès se déroule bien, j'aurai à fonder un petit sanctuaire national).



Simplicissimus du 29 juin 1914 (Fascicule 13)

La revue satirique reproduit Ein Bruder und eine Schwester, un poème d'Edgar Steiger.


Ein Bruder und eine Schwester

Ein Bruder und eine Schwester.
Nichts Schöneres kennt die Welt -
Vorausgesezt,  mein Bester : 
Der Vater hat kein Geld.

Doch gibt es ein fettes Erbe.
So wühlen Mann und Weib-
Nicht wartend. daß Sie sterbe-.
Schamlos im Mutterleib.

Und heißt es gar : ".Bezahle !
Denk' an dese Vaters Wort ! "
Spricht man vorn heilg'n Grale
Und meint den goldnen Hort.

Das Sprichwort: " Teil und herrsche ! "
Gilt nicht fürs Portemonnaie.
Es lebe la recherche
De le paternité !

Die dunkle Tristanfrage.
Die Nachwelt des Geschlechts
Zerrt ihr zum grellen Tage
Des bürgerlichen Rechts.

Ihr kennt des Vaters Märe,
Wie es  Alberich erging,
Und sprecht von Wahnfrieds Ehre
Und rauft euch un den Ring. 

Edgar Steiger

Ce qui donne,  en traduction libre : Un frère et une soeur

Un frère et une soeur, il n'y a rien de plus beau au monde, si tant est, bien sûr, que le père n'a pas d'argent. Mais s'il y a un gros héritage, alors homme et femme fouillent sans attendre que la mort fasse son office, sans vergogne dans l'utérus. 

Ce qui veut dire  : "Paye ! Pense à la parole du père ! " On parle du Saint Graal, mais on pense  au chaudron rempli d'or. Le dicton: "Diviser pour mieux régner" ne s'applique pas au porte-monnaie. Vive la recherche de la paternité ! 

La sombre question de Tristan.La postérité du sexe,  si vous la traînez à la lumière du droit civil.  Vous connaissez le récit du père, ce qui s'est passé avec Albérich, et vous parlez de l'honneur de Wahnfried et vous vous battez pour l'Anneau.


Simplicissimus du 6 juillet 1914 (fascicule 14)
La première d'une série de caricatures de Thomas Theodor Heine qui remplissent toute une page de la revue satirique et dont le thème est Deutschland in den Ferien (L'Allemagne en vacances). On y voit Siegfried Wagner scier un tronc d'arbre.


Le texte : " Nach dem Vorbild berühmte Männer, die zur Erholung Bäume fällen, zersägt Siegfried den Stammbaum des Hauses Wagner. " 
Traduction : " Suivant l'exemple d'hommes célèbres qui pour se détendre abattent des arbres, Siegfried scie le tronc de l'arbre généalogique de la maison Wagner. "

dimanche 8 septembre 2019

150ème anniversaire de Siegfried Wagner - Une exposition du Musée Richard Wagner de Lucerne


Traduction du texte de présentation du Musée Richard Wagner de Lucerne-Tribschen

" C'est ainsi que mon chemin me fut indiqué "

Siegfried, le fils de Richard Wagner et de Cosima von Bülow naquit le 6 juin 1869 à Tribschen. Ses parents s'employèrent pendant plus d'un an à garder la naissance secrète jusqu'à leur mariage : ils voulaient que  Wagner ait un héritier légitime qui pût préserver fidèlement l'héritage du Maître. Le destin de Siegfried était tout tracé, ses parents décidèrent de son avenir, et il n'en eut pas la maîtrise.

L'exposition de artes-projekte explore ce phénomène à l'occasion du 150e anniversaire de la naissance de Siegfried Wagner. Quels étaient les talents du fils Wagner, quelles contraintes accompagnèrent sa vie ? Ses capacités artistiques sont discutées ainsi que les contraintes familiales qui l’ont obligé à garder son homosexualité secrète et à fonder une famille pour protéger la dynastie.

Reportage photographique




De grands panneaux en allemand et en anglais annoncent tout de suite la couleur,dans les dominantes rose et lilas de l'exposition :  

Secret Passions (texte anglais de l'expo, traduit ci-dessous)

Siegfried Wagner was homosexual : secret passions for men were a thread running through his life. That was a tightrope walk, as at the tie homosexuality was still punishable under Paragraph 175 of the criminal code, and the only Wagner son was supposed to ensure that the dynasty continued. In tranquil Bayreuth, the tendency of young Siegfried, elegant dressed in jacket and tie, could not be kept secret.

He had a strained relationship with his sister Isotde Beidler, the first-bom daughter of Richard Wagner, who gave birth to the first Wagner grandson in 1901: Franz Wilhelm Beidler. When the joumalist Maximilian Harden denounced Siegfried as " savior from a box of a different color " in a nasty article in 1914, marriage became an inevitability for the forty-five-year-old. He continued to pursue his homosexuality in secret, however.

Passions secrètes

Siegfried Wagner était homosexuel: les passions secrètes pour les hommes furent un fil conducteur dans sa vie. C'était une corde raide, car à l'époque, l'homosexualité était toujours punissable en vertu de l'article 175 du code pénal, et le seul fils de Wagner était censé veiller à ce que la dynastie continue. Dans la tranquille Bayreuth, la tendance du jeune Siegfried, élégamment vêtu en veston cravate, ne pouvait pas être tenu secrète.

Il avait une relation tendue avec sa sœur Isolde Beidler, la première fille de Richard Wagner, qui donna naissance au premier petit-fils Wagner en 1901: Franz Wilhelm Beidler. Lorsque le journaliste Maximilian Harden qualifia Siegfried de " Seigneur d'une boîte de couleur différente " dans un article désagréable de 1914, le mariage devint une fatalité pour cet homme de quarante-cinq ans, qui continua à pratiquer son homosexualité en secret.




Isolde Beidler, la soeur de Siegfried, qui fut bannie de Bayreuth en 1906
Siegfried et Cosima Wagner chassant Isolde (Simplicissimus - 01.06.1914)

Siegfried conduisant le clan Wagner

L'exposition peut se visiter au premier étage du Musée Wagner à Lucerne-Tribschen jusqu'au 30 novembre 2019.

Crédit photographique Luc Roger, photos reproduites avec l'aimable autorisation de Madame Katja Fleischer, directrice du Musée Richard Wagner à Lucerne.

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Un bon mois après la naissance de Siegfried, les époux Mendès (Catulle et sa femme Judith Gautier) et Villiers de l'Isle-Adam passaient une dizaine de jours en compagnie de Richard Wagner, de Cosima et des enfants. Leurs textes concernant cette visite sont retranscrits dans mon recueil Les Voyageurs de l'Or du Rhin.


Luc-Henri ROGER







Festival de Lucerne. Orozco-Estrada et le Wiener Philarmoniker interprètent Dvorák et Korngold.

Andrés Orozco-Estrada (Photo Patrick Hürlimann / Festival de Lucerne)

L'Orchestre philarmonique de Vienne (Wiener Philarmoniker) était à la fête au Festival de Lucerne, avec une soirée chargée en émotions intenses. Le chef colombien Andrés Orozco-Estrada, qui succédera en 2021 à Philip Jordan à la tête du Wiener Symphoniker, a dirigé la première de ces deux soirées avec des œuvres de deux compositeurs européens qui avaient, pour des raisons fort différentes, travaillé aux Etats-Unis : Antonín Dvorák et Erich Wolfgang Korngold. Dvorák qui dirigea de 1892 à 1895 le Conservatoire national de New York, où il tint une classe de composition, et qui composa à cette époque sa 9e symphonie dite « La Symphonie du Nouveau Monde », dont le succès foudroyant de la première audition se répète depuis à chaque exécution sans jamais se démentir. Korngold avait quant à lui vécu à Hollywood à partir de 1934 pour s'y installer définitivement en 1936 et adopter la nationalité américaine en 1943. 

La soirée commence avec La Sorcière de midi,  est un des quatre poèmes symphoniques écrits par Antonín Dvorák  à la fin de sa vie, et qui est tout empli de l'atmosphère de sa Bohême natale. L'oeuvre, composée en 1896 s'inspire d'une  ballade d’un  recueil, Kytice z pověstí národních (1853-1861) - Bouquet de poèmes nationaux, de Karel-Jaromir Erben, un célèbre folkloriste et fabuliste, collecteur de chansons et contes de fées populaires tchèques. Le conte narre l'histoire d'un enfant capricieux et difficile qui épuise sa mère qui, pour le calmer, menace d’appeler la sorcière de midi.  Mais voilà que la sorcière se manifeste vraiment et veut emporter l'enfant. L'histoire se termine de manière tragique par la mort de l'enfant. Le poème de Dvořák est une pièce brillante qui suit très précisément le fil narratif du conte. Pour qui connaît l'histoire, c'est un émerveillement de l'entendre exprimée dans une orchestration qui la dévoile dans le flot lumineux, scintillant et coloré de son imaginaire romantique. Andrés Orozco-Estrada s'en fait le narrateur sautillant, le chef anime l'orchestre de son langage corporel très expressif et souriant, avec une vivacité de lutin qui se combine avec une extrême précision. Les musiciens du Wiener Philarmoniker semblent à la fête et ce premier petit quart d'heure de musique augure d'une grande soirée musicale.

Leonidas Kavakos (Photo Patrick Hürlimann / Festival de Lucerne)
À cette oeuvre enchanteresse succède la complexité du concerto pour violon (op. 35) de Korngold, une des oeuvres préférées du violoniste grec Leonidas Kavakos, artiste étoile du festival d'été lucernois. Ce concerto,  qui emprunte son contenu thématique aux films des années 30, avait été rédigé aux dires du compositeur  « pour un Caruso du violon, plutôt que pour un Paganini ».  La finesse d'interprétation de Kavakos, sa relation complice avec l'orchestre, la simplicité et la modestie de sa présentation emportent l'adhésion du public sous le charme des douceurs raffinées et délicates de son vibrato que viennent compléter des moments de vivacité et de puissance qui culminent dans un final époustouflant. Aux rappels, le violoniste virtuose donnera encore l'adaptation pour violon des Recuerdos de la Alhambra de Francisco Tárrega.

En seconde partie, Andrés Orozco-Estrada et le Wiener Philarmoniker ont donné une interprétation inspirée de la Symphonie du nouveau monde de Dvorák :  la clarté et la précision n'ont d'égal que la parfaite unisson de l'exécution dirigée par un chef qui allie un entrain enjoué et une intelligence analytique et qui déploie les splendeurs de la partition avec un sens aigu de la pédagogie, en utilisant des moments de silence pour en appuyer les effets et en ouvrant le champ aux colorations personnelles des interprètes. Le Maestro et l'orchestre rendent avec une chaleur amoureuse la modernité des rythmes de la composition, sa thématique originale qui contient les particularités de la musique indienne, ils donnent à voir ce nouveau monde avec ses caractères et ses couleurs comme  le ferait une grand production cinématographique.

Aux applaudissements, le très charismatique Andrés Orozco-Estrada offrira, en appelant la claque du public, Ohne Sorgen!-polka schnell de Josef Strauss, une touche finale légère et entraînante très viennoise qui termine la soirée dans le sourire et la  bonne humeur.  

vendredi 6 septembre 2019

Nouvelle critique des Voyageurs de l'Or du Rhin par Oylandoy (ODB-Opéra)


Le sous-titre de l’ouvrage de Luc Roger est « La réception française de la création munichoise du Rheingold de Richard Wagner à l’été 1869 », il aurait pu être « Suivez la création du Rheingold comme si vous y étiez ! », ou « Wagnerophiles, revivez l’année 1869 ! », car si les textes, lettres et articles sont judicieusement choisis du point du vue de la connaissance du petit monde qui a suivi la création du Rheingold avec un grand intérêt, ils sont également passionnants à lire.

Luc Roger s’est particulièrement intéressé au trio Judith Gautier, Catulle Mendès, Villers de l’Isle Adam, tous trois fans de Wagner de la première heure, qui lui ont rendu visite à Triebschen, à l’aller comme au retour de leur voyage à Munich, dont le but officiel était l’Exposition Internationale des Beaux-Arts, mais dont le but réel était d'assister à la première du Rheingold. Les articles des trois français sont d’une lecture agréable, et fourmillent de détails du quotidien. Leurs descriptions de l’exposition internationale sont amusantes et instructives, mêmes si le rapport avec le sujet est un peu lointain. Les comptes-rendus de voyage de Judith Gautier (fille de Théophile Gautier et épouse de Catulle Mendès) révèlent une plume vivante, de style romanesque, et une personnalité qui rendra Cosima quelque peu perplexe (on ne sait si elles ont été réellement amies, comme elles l’ont dit). Nous retrouvons avec plaisir l’Epitre au Roi de Thuringe, écrit par Catulle Mendès, avec verve, et Luc Roger rappelle l’habitude fâcheuse de Catulle Mendès de travestir la réalité et de s’attribuer sans vergogne nombre d’actions d'éclat.

L’ouvrage permet également de retrouver des textes captivants d’Edouard Schuré (écrivain très apprécié de Wagner), ainsi que quelques renseignements sur Augusta Holmès, pianiste, compositeure, grande admiratrice de Richard Wagner (et maîtresse de Catulle Mendès), et Marie de Nesselrode, comtesse Mouchanoff, brillante pianiste et amie de Liszt, Chopin, Alfred de Musset et, bien sûr, de Wagner.

La deuxième partie relate notamment la dispute entre Léon Leroy (wagnerien) et Albert Wolff (antiwagnerien), tous deux journalistes au Figaro, au travers de leurs écrits vitriolés. Passionnant et hilarant.

Pour finir, un adorable pamphlet d’un certain Ch du Bouzet, qui prend plaisir à stigmatiser le peu d’empressement du roi Louis II à gouverner, par opposition à son implication dans la création du Ring.

Nous avons aimé également de constater le peu de clairvoyance de certains critiques, et le nombre incroyable d’erreurs dans les comptes-rendus d’époque…

Un livre plaisant, et fort utile pour tout amateur de la musique de Monsieur Wagner.

Source du texte : ODB-Opéra