mercredi 7 novembre 2018

Siegfried par Ferdinand Leeke




Coupure extraite de V. Ritter von Fritsch, Ein Königstraum  (Bilder von F. Leeke), Munich, Hanfstängl, 1900.

mardi 6 novembre 2018

Les champs de coquelicots de la Königsplatz de Munich. Nouvelles photos.










Crédit photographique Luc Roger


Parsifal et le saint Graal


Page extraite de V. Ritter von Fritsch, Ein Königstraum  (Bilder von F. Leeke), Munich, Hanfstängl, 1900.

Munich 1869 - La rencontre des rois Louis II et Charles de Wurtemberg

Le roi Charles Ier de Wurtemberg et la reine Olga

Voici une communication diplomatique qu'écrivit le comte de Saint-Vallier, ministre à Stuttgart, au prince de la Tour d'Auvergne. Nous la trouvons dans un recueil de documents consacrés aux origines diplomatiques de la guerre de 1870-1871 (1)

LE COMTE DE SAINT-VALLIER, MINISTRE À STUTTGART, AU PRINCE DE LA TOUR D'AUVERGNE. (Orig. Wurtemberg, 89, n° 61.)

Stuttgart, 26 octobre 1869.

(Cabinet, 28 octobre; Dir. pol.. 30 octobre.)

Le Roi Charles de Wurtemberg vient, sur les instances du Roi de Bavière, de passer plusieurs jours à Munich, où il avait accompagné la Reine, qui se rend en Italie. Il y a été très bien reçu, et les journaux insistent sur l'intimité dans laquelle ont vécu les deux Rois (2).

A Munich comme à Stuttgart, cette entrevue cause une vive satisfaction; on désirait depuis longtemps voir s'établir des rapports personnels entre les Chefs des deux États voisins; les goûts de retraite du Roi Louis, la réserve timide du Roi Charles avaient fait échouer plusieurs projets de rencontre; on se réjouit d'autant plus de savoir que les Souverains se témoignent une sympathie qui amènera naturellement entre eux des relations plus faciles et plus fréquentes. M. de Varnbüler, que j'ai vu tout à l'heure, est très satisfait des nouvelles qu'il a reçues de Munich :

l'entrevue des deux Rois, l'intimité qui existe entre eux, constatée par le public, répétée par tous les journaux, lui paraissent de nature à exercer la plus heureuse influence, et à encourager les véritables patriotes qui souhaitent voir les Royaumes du Sud se renforcer par une étroite union et se mettre en mesure de présenter une résistance plus efficace aux desseins ambitieux d'une Puissance redoutée M.

[La Gazette d'Augsbourg elle-même, généralement très réservée, applaudit à l'entrevue de Munich, en exprimant l'espoir qu'elle rendra « plus étroites encore les relations amicales qui existent entre les deux Royaumes du Sud, lesquels ont aujourd'hui plus que jamais un intérêt vital à se tenir étroitement unis ».

«Au milieu de cette satisfactions, le Comte de Saint-Vallier note les inquiétudes qu'éveille la nouvelle organisation des circonscriptions électorales en Bavière (3). On peut craindre qu'elle ne modifie radicalement les résultats des élections, en annihilant les votes des campagnes, favorables à l'autonomie, au profit des villes, où sont en majorité les partisans de l'entrée de la Bavière dans la Confédération du Nord.]

(1) Les origines diplomatiques de la guerre de 1870-1871 : recueil de documents. Tome 25 / publié par le Ministère des Affaires étrangères, Paris, G. Ficker, 1910-1932.
(2) Cf. HOHENLOHE, Mémoires, t. II, p. 48.
(3) Cf. Saint-Vallier, 17 octobre.

lundi 5 novembre 2018

Les destins parallèles de Charles Ier de Wurtemberg et Louis II de Bavière

Un article du Figaro du 28 octobre 1888 établissait des rapprochements entre le roi Charles Ier de Wurtemberg (1823-1891) et le roi Louis II de Bavière (1845-1886). En voici la retranscription.

A L'ÉTRANGER

LE ROI DE WURTEMBERG

Quelques journaux allemands très officieux ont publié, il y a quelques jours, des articles demandant d'une façon fort claire la déposition du roi de Wurtemberg, et l'on a immédiatement voulu voir dans cette proposition une nouvelle machination de M. de Bismarck. Je trouve que le chancelier de l'empire d'Allemagne en fait déjà tant et de toutes les couleurs qu'il est bien inutile de lui attribuer des cinquièmes actes de l'Ambigu qui ne sont pas de sa façon. Ce que la Gazette de Cologne et les journaux de Munich ont signalé est connu depuis longtemps ; seulement, ce n'est pas facile à raconter.

Le roi de Wurtemberg s'appelle Charles, et ceux de ses sujets qui sont au courant de la production littéraire de notre pays auraient pu le surnommer Chariot. Car il s'amuse depuis sa prime jeunesse, et depuis quelque temps il s'amuse... à jouer du piano avec de jeunes Américains. Voilà toute l'histoire. Elle est, comme on voit, d'un joli calibre, et elle ressemble beaucoup à l'histoire du feu roi Louis de Bavière qui, lui aussi, s'amusait... à faire manoeuvrer des chevau-légers en chambre. Mais ce qui rend le cas du roi de Wurtemberg très singulier, c'est que, de 1843 à 1881, il aimait la solitude, les chambres ornées de glaces immenses qui lui permettaient de se voir sur toutes les faces et les promenades dans les bois dont les chemins étaient couverts de mousse. Il y avait même des jardiniers chargés d'apporter de la mousse dans les allées où le Roi se promenait.

Tout à coup, en 1881, le Roi se mit à aimer la musique. Voilà comme cette passion lui était venue : Un jeune Américain, fort beau, secrétaire particulier du consul général d'Amérique à Stuttgart, avait su, par des saluts répétés, attirer l'attention du roi Charles Ier qui, apprenant que M. Jacksonn - il n'y a nul inconvénient à mettre les noms sur les visages puisque les journaux allemands l'ont fait - était musicien, lui dit : « Pour l'amour de la musique, souffrez que je vous... nomme secrétaire. » M. Jacksonn accepta et sut prendre une telle influence sur le Roi qu'au bout de six mois tout le personnel de la Cour était changé et la Reine elle- même avait été obligée de recevoir le secrétaire-pianiste dont le Roi vantait à tout venant le jeu élégant et le doigté brillant.

Au bout de six ans de secrétariat, M. Jacksonn [sic] était devenu le conseiller privé von Jacksonn, avait chevaux, voitures, maisons de ville et de campagne, plus un joli million de marks de fortune. Il donna sa démission de secrétaire et ne s'occupa plus que d'augmenter sa fortune en faisant de la musique de chambre une fois par mois.

Mais avant de se retirer sous sa tente, il avait présenté au Roi deux de ses amis, MM. Charles Woodcock [sic] et Donald Hendry, deux jeunes gens d'une vingtaine d'années, très maigres, très bruns, et, disons le mol, très laids.

Et c'est là où les choses commencent à devenir tellement fantastiques que les bons Wurtembergeois, âmes candides et naïves, disent que le Roi et ses favoris font du spiritisme. Il est possible que ce genre de folie soit cultivé également, mais il est certain que le Roi et ses amis ne se quittent ni de jour ni de nuit, qu'il y a toujours un Américain de service dans la chambre du Roi, qu'ils voyagent avec lui, que la maison qu'il leur a achetée et meublée à Stuttgart communique par un souterrain avec les appartements privés du Roi et qu'enfin on raconte d'autres choses encore qu'il faudrait répéter en latin ; et encore il serait difficile d'expliquer pourquoi on a bâti, dans une des résidences du Roi, un coin qui ressemble fort à certain coin des Champs-Elysées très connu par la police des moeurs.

Et comme ces messieurs dépensent un argent fou, demandent des subsides pour faire élever des monuments aux ancêtres du Roi, fument des cigares de trois francs, le roi Charles a vendu tout ce qu'il pouvait vendre, voire, paraît-il, des titres et des décorations. Ce seraient ses amis qui l'auraient poussé dans cette voie. L'un d'eux, Charles Wodwcock [sic] , vient même d'être orné du titre de baron Savage ! Et alors l'exaspération des Souabes est compréhensible : la noblesse est furieuse de cette élévation d'un « aventurier», comme l'on dit couramment à Stuttgart; le peuple grogne, de peur d'une augmentation d'impôts et le mécontentement est général.

Qu'on ait parlé d'abdication, c'est certain : mais il est impossible qu'on ait parlé de dépossession. Au contraire de ce qui s'est passé en Bavière, le roi Charles vaque à ses affaires, reçoit ses ministres, reçoit même l'Empereur, comme on l'a vu il n'y a pas un mois; il fait donc son métier de Roi, mais cela ne l'empêche pas de s'amuser. L'ordre de la succession est parfaitement réglé dans le Wurtemberg, et M. de Bismarck ne pourrait rien y changer. Le roi Charles n'a pas d'héritier, le prince héritier n'en a pas eu jusqu'à présent dans ses deux mariages, la couronne passera forcément à la ligne cadette, catholique et autrichienne.

Cela ne changera rien aux destinées du pays : la Saxe ultra protestante est gouvernée par une famille catholique : y a-t-il en terre allemande un pays où la vassalité soit poussée plus loin ? Le cas du roi Charles n'a donc rien de politique, c'est un cas psychologique et physiologique qui ressemble singulièrement au cas du roi Louis. Il ne faut pas s'en étonner : la Bavière et le Wurtemberg se touchent.

Jacques St-Cère

Les amitiés masculines de Charles Ier de Wurtemberg sont bien documentées:

Charles noue dès sa jeunesse des amitiés intimes avec de jeunes hommes, comme cette longue «amitié de cœur » avec son aide-de-camp, le baron Wilhelm von Spitzemberg. Certaines des relations masculines de Charles font l'objet de scandale à cause de la différence de condition sociale.

À la fin des années 1870, son état mélancolique l'oblige à se reposer souvent à Friedrichshafen ou sur la côte d'Azur à Nice. Âgé de 57 ans, il se lie avec Richard Jackson (de vingt-trois ans son cadet), originaire de Cincinnati, et secrétaire du consul des États-Unis à Stuttgart depuis 1876. Rapidement, il en fait son lecteur, puis un conseiller privé et enfin lui donne le titre de baron. Mais, c'est en 1883 que le roi sexagénaire fait la connaissance en plus d'un autre Américain (cette fois fils d'un boucher), Charles Woodcock (1850-1923), âgé de trente ans, lecteur de la reine et protestant congrégationaliste. Les deux hommes deviennent rapidement inséparables, le favori étant admis dans les cercles intimes. Le roi en fait son chambellan (Kammerherr), puis il l'anoblit en 1888, sous le nom de baron Woodcock-Savage. Mais le roi et son favori vont jusqu'à s'afficher en public vêtus de vêtements identiques. Les élites craignent une influence de l'Américain sur le roi vieillissant. L'indignation qui en résulte et qui est relayée par la presse force Charles à renoncer à son favori, sous la pression du ministre-président conservateur, le baron Hermann von Mittnacht. Le roi déclare le 18 novembre 1888 : « j'ai sacrifié l'ami le plus noble qu'un souverain ait jamais eu, à la demande de mon peuple. » Charles Woodcock retourne en Amérique, mais Charles trouve en 1889 une consolation en la personne du responsable technique (Maschinenmeister) du théâtre royal, Wilhelm George. Cette « amitié » dure jusqu'à sa mort deux ans plus tard. (Source . Wikipedia)

A Nice, la reine Olga de Wurtemberg (à gauche), deux dames de compagnie
et Charles Woodcock, lecteur de la reine.


La mort de Danton de Gottfried von Einem au Theater-am-Gärtnerplatz

Crédit des photographies © Christian POGO Zach

La Mort de Danton (Dantons Tod) est le premier opéra du compositeur autrichien Gottfried von Einem (1918-1996), une oeuvre qu'il composa à partir de l'adaptation que réalisa Boris Blacher du drame en quatre actes du dramaturge allemand Georg BüchnerBüchner avait rédigé sa pièce de janvier à février 1835 et l'avait publiée la même année avec pour  sous-titre Images dramatiques de la Terreur en France. L'opéra de von Einem fut  créé au Festival de Salzbourg en 1947, où elle remporta un grand succès.

Gottfried von Einem - qui, dans sa jeunesse avait été un partisan convaincu d' Adolphe Hitler mais avait eu le temps de prendre progressivement conscience de son erreur, - n'avait que 29 ans lors la création de son opéra Danton's Tod  en 1947.  Büchner, quant à lui, n'avait que vingt-deux ans lorsqu'il publia sa pièce. Von Einem et Büchner étaient tous deux de jeunes artistes dynamiques en quête de changement qui souhaitaient transformer la société au moyen de leurs créations. Ainsi Von Einem avait-il entamé la composition de son opéra aussitôt après l'attentat contre Hitler de juillet 1944 et l'avait achevé deux ans plus tard, à l'époque du procès de Nüremberg.

Gottfried von Einem est surtout connu pour ses opéras « littéraires » : La Mort de Danton, Le Procès (1953, d'après Franz Kafka), La Visite de la vieille dame (1971, d'après Friedrich Dürrenmatt) et Cabale et Amour (1976, d'après Friedrich Schiller. Il composa aussi de la musique orchestrale ainsi que de la musique de chambre, notamment 5 quatuors à cordes. Il faisait partie d'une « avant-garde modérée » et cultivait un langage essentiellement tonal, quoique parsemé d'éléments musicaux inspirés des recherches dodécaphoniques. Il se situait lui-même dans la lignée de Max Reger et d'Anton Bruckner.

La mort de Danton

La Révolution française s'est débarrassée des dirigeants absolutistes, mais le peuple continue de vivre le peuple dans la peur et la terreur. Alors que l'ancien révolutionnaire Georges Danton passe son temps au jeu et à l'amour, Robespierre veut imposer l'égalité de tous par la violence et la terreur. Ce n'est que lorsqu'il se voit lui-même menacé que Danton peut à nouveau être persuadé de s'impliquer en politique. Mais le doute s'empare de Danton qui ne parvient pas à démêler  ses propres motivations ni à croire à  lutter de force contre la liberté et la fraternité. Le drame impitoyable de Georg Büchner offre au compositeur autrichien Gottfried von Einem une occasion idéale de s’attaquer aux structures du pouvoir fasciste. Créé pour la première fois deux ans après la Seconde Guerre mondiale, l'œuvre, dont le message était alors évident,  n'a rien perdu de sa pertinence à ce jour. 

La mort de Danton est opportunément montée au Theater-am-Gärtnerplatz  à l'occasion du centième anniversaire de la naissance du compositeur. La mise en scène a  été confiée au  célèbre réalisateur de théâtre et d'opéra Günter Krämer, bien connu du public français pour avoir monté le Ring de Wagner à l'Opéra Bastille lors de la saison 2009/2010.

La mise en scène s'attaque de manière frontale à la problématique contemporaine de la montée des fascismes : Danton y est présenté comme un viveur qui s'adonne au jeu et à la boisson, et s'entoure de femmes faciles, ne voyant pas le couperet venir. Les décors dépouillés monochromes noirs d'Herbert Schäfer se détachent sur le fond brouillé, gris et sinistre, d'une ville industrielle, des tables sont alignées ou regroupées pour former plateau, soulignées du trait blanc de néons qui ailleurs viennent encadrer la scène ; un grand écran noir fait d'acier tressé reçoit en grand imprimé la projection de pages du texte de Brückner. On entre dans le monde intemporel des dictatures de la terreur, un monde de bruit et de fureur, sans espoir, dans lequel règne la peur de la torture et de la mort et où ne brille pas la moindre lueur d'espoir. Un monde plein de noirceurs que n'éclaire pas le  rond d'un soleil noir et mélancolique. 


La nudité des accusés au moment du procès.
Liviu Holender (Herrmann), Alexandros Tsilogiannis (Camille Desmoulins),
Mathias Hausmann (Georges Danton), Juan Carlos Falcón (Hérault de Séchelles).

L'excellent Daniel Prohaska incarne avec son grand talent un Robespierre plein de morgue et de mépris, avide de pouvoir et de domination, face auquel le Danton débauché d'un Matthias Hausmann souverain ne peut opposer que la puissance de son chant sans parvenir à être crédible. La figure de Camille Desmoulins, dantoniste fervent, est brillamment interprétée par Alexandros Tsilogiannis. Sa femme Lucile, superbement jouée et chantée par  Mária Celeng, provoquera sa condamnation à mort en se déclarant royaliste ; elle n'a pas voulu survivre à son mari guillotiné.

L'orchestre magistralement dirigé par Oleg Ptashnikov a su rendre la moelle profonde et substantifique de la partition de von Einem, une musique ensorcellante qui prend à la gorge et saisit aux entrailles. Les choeurs, entraînés par Felix Meybier, constituent une maîtresse partie dans cet opéra. En deuxième partie , ils occupent les deux ailes du troisième balcon et leur chant puissant englobe et subjugue le public comme un écrin sonore au moment du procès de Danton. Ce sont comme des vagues énormes et insistantes de sons qui déferlent sur le public comme un terrible avertissement sur le sort que pourrait lui réserver les forces populistes, est c'est là sans doute le message que veut faire passer la mise en scène de Günter Krämer de ce bel opéra qui vaut en tout point la peine d'être découvert.

Prochaine et dernière représentation de la saison le 15 novembre au Theater-am-Gärtnerplatz.


Une lettre de Charles Baudelaire à Richard Wagner

Baudelaire photographié par Nadar (BNF/Gallica)
Vendredi 17 février 1860

Monsieur,

Je me suis toujours figuré que si accoutumé à la gloire que fût un grand artiste, il n'était pas insensible à un compliment sincère, quand ce compliment était comme un cri de reconnaissance, et enfin que ce pouvait avoir une valeur d'un genre singulier quand il venait d'un Français, c'est-à-dire d'un homme peu fait pour l'enthousiasme et né dans un pays où l'on ne s'entend guère plus à la poésie et à la peinture qu'à la musique. Avant tout, je veux vous dire que je vous dois la plus grande jouissance musicale que j'aie jamais éprouvée. Je suis d'un âge où on ne s'amuse plus guère à écrire aux hommes célèbres, et j'aurais hésité longtemps encore à vous témoigner par lettre mon admiration, si tous les jours mes yeux ne tombaient sur des articles indignes, ridicules, où on fait tous les efforts possibles pour diffamer votre génie. Vous n'êtes pas le premier homme, Monsieur, à l'occasion duquel j'ai eu à souffrir et à rougir de mon pays. Enfin l'indignation m'a poussé à vous témoigner ma reconnaissance ; je me suis dit : je veux être distingué de tous ces imbéciles.

La première fois que je suis allé aux Italiens pour entendre vos ouvrages, j'étais assez mal disposé, et même je l'avouerai, plein de mauvais préjugés; mais je suis excusable; j'ai été si souvent dupe; j'ai entendu tant de musique de charlatans à grandes prétentions. Par vous j'ai été vaincu tout de suite. Ce que j'ai éprouvé est indescriptible, et si vous daignez ne pas rire, j'essaierai de vous le traduire. D'abord il m'a semblé que je connaissais cette musique, et plus tard en y réfléchissant, j'ai compris d'où venait ce mirage; il me semblait que cette musique était la mienne, et je la reconnaissais comme tout homme reconnaît les choses qu'il est destiné à aimer. Pour tout autre que pour un homme d'esprit, cette phrase serait immensément ridicule, surtout écrite par quelqu'un qui, comme moi, ne sait pas la musique, et dont toute l'éducation se borne à avoir (avec grand plaisir, il est vrai) quelques beaux morceaux de Weber et de Beethoven.

Ensuite le caractère qui m'a principalement frappé, ç'a été la grandeur. Cela représente le grand, et cela pousse au grand. J'ai retrouvé partout dans vos ouvrages la solennité des grands bruits, des grands aspects de la Nature, et la solennité des grandes passions de l'homme. On se sent tout de suite enlevé et subjugué. L'un des morceaux les plus étranges et qui m'ont apporté une sensation musicale nouvelle est celui qui est destiné à peindre une extase religieuse. L'effet produit par l'introduction des invités et par la fête nuptiale est immense. J'ai senti toute la majesté d'une vie plus large que la nôtre. Autre chose encore: j'ai éprouvé souvent un sentiment d'une nature assez bizarre, c'est l'orgueil et la jouissance de comprendre, de me laisser pénétrer, envahir, volupté vraiment sensuelle, et qui ressemble à celle de monter dans l'air ou de rouler sur la mer. Et la musique en même temps respirait quelquefois l'orgueil de la vie. Généralement ces profondes harmonies me paraissaient ressembler à ces excitants qui accélèrent le pouls de l'imagination. Enfin j'ai éprouvé aussi, et je vous supplie de ne pas rire, des sensations qui dérivent probablement de la tournure de mon esprit et de mes préoccupations fréquentes. Il y a partout quelque chose d'enlevé et d'enlevant, quelque chose aspirant à monter plus haut, quelque chose d'excessif et de superlatif. Par exemple, pour me servir de comparaisons empruntées à la peinture, je suppose devant mes yeux une vaste étendue d'un rouge sombre. Si ce rouge représente la passion, je le vois arriver graduellement, par toutes les transitions de rouge et de rose, à l'incandescence de la fournaise. Il semblerait difficile, impossible même d'arriver à quelque chose de plus ardent ; et cependant une dernière fusée vient tracer un sillon plus blanc sur le blanc qui lui sert de fond. Ce sera, si vous voulez, le cri suprême de l'âme montée à son paroxysme.

J'avais commencé à écrire quelques méditations sur les morceaux de Tannhäuser et de Lohengrin que nous avons entendus ; mais j'ai reconnu l'impossibilité de tout dire.

Ainsi je pourrais continuer cette lettre interminablement. Si vous avez pu me lire, je vous en remercie. Il ne me reste plus à ajouter que quelques mots. Depuis le jour où j'ai entendu votre musique, je me dis sans cesse, surtout dans les mauvaises heures: Si, au moins, je pouvais entendre ce soir un peu de Wagner! Il y a sans doute d'autres hommes faits comme moi. En somme vous avez dû être satisfait du public dont l'instinct a été bien supérieur à la mauvaise science des journalistes. Pourquoi ne donneriez-vous pas quelques concerts encore en y ajoutant des morceaux nouveaux ? Vous nous avez fait connaître un avant-goût de jouissances nouvelles; avez-vous le droit de nous priver du reste ? - Une fois encore, Monsieur, je vous remercie; vous m'avez rappelé à moi-même et au grand, dans de mauvaises heures

CH. BAUDELAIRE

Je n'ajoute pas mon adresse, parce que vous croiriez peut-être que j'ai quelque chose à vous demander.