mercredi 31 octobre 2018

Halloween made in Germany : La légende de la dame blanche

Détail d'une estampe d'Emile Vernier

Le quotidien parisien Le Petit Parisien du 13 novembre 1886 racontait la légende allemande des apparitions de la dame en blanc. Voici l'article de Jean Frollo :

Une Légende Allemande

On annonce de nouveau que l'Empereur d'Allemagne a eu des syncopes réitérées, signes d'une fin prochaine.

Et, à ce propos, les journaux berlinois font revivre une vieille légende teutonne. L'Allemagne dispute à l'Italie la palme de la superstition de l'autre côté du Rhin comme au delà des Alpes, on voit tirer de vains présages d'accidents fortuits.

Pendant que beaucoup d'Italiens, même instruits et éclairés, sont convaincus qu'il existe des gens ayant « le mauvais œil » et portant malheur, un grand nombre d'Allemands croient à des légendes mystérieuses, à des apparitions de spectres annonçant des événements importants.

A Rome, sous le pontificat de Pie IX, qui passait pour " jeter des sorts ", la population cléricale se prosternait sur le chemin du Pape; mais presque tout le monde lui faisait en cachette les cornes, ce qui est, paraît-il, le signe consacré pour conjurer le Destin. A Berlin, en ce moment, on se parle tout bas, avec effroi, des récentes manifestations de  la Dame blanche des Hohenzollern,  démon familier qui, depuis quatre siècles, est censé apparaître quand la mort menace un membre de la dynastie ou quand une catastrophe se prépare pour la Prusse.

La légende de la Dame blanche allemande est si enracinée qu'on cache au vieil empereur Guillaume des bruits capables d'avoir une fâcheuse action sur un homme affaibli par l'âge si on lui en parlait, il y verrait probablement un avertissement de sa fin prochaine.

D'après un historien berlinois, M. de Minutoli, qui a publié un livre sur cette légende et relaté sérieusement toutes ses apparitions depuis quatre siècles, le fantôme se serait montré pour la première fois en et serait le spectre d'une certaine comtesse Cunégonde, princesse de Hohenzollern, qui, de son vivant, aurait assassiné ses enfants. Elle était veuve et avait deux fils qu'elle crut un obstacle à son second mariage avec un seigneur dont elle était éprise.

Une nuit, elle fit périr les pauvres petits en leur enfonçant dans la nuque, pendant leur sommeil, une des épingles d'or qui attachaient ses cheveux.

En punition de ce crime, sa dépouille mortelle ne pourrait rester en repos dans sa tombe on la verrait errer la nuit dans les châteaux royaux, à la veille de toutes les grandes circonstances.

Au commencement de notre siècle, lors de l'occupation de l'Allemagne par les armées françaises, la Dame blanche fit beaucoup parler d'elle.

Les habitants du pays disaient que c était pour harceler les oppresseurs de la patrie germanique.

On prétendit qu'elle était apparue à Napoléon, lors de son séjour au château de Bayreuth, en au début de la fatale campagne de Russie.

L'Empereur, qui était fort superstitieux, vit-il en effet quelque mauvais plaisant qui aurait réussi à s'introduire dans sa chambre, ou fut-il le jouet d'une hallucination ? Toujours est-il que, revenant dans cette ville l'année suivante, Napoléon refusa d'habiter un château « hanté par les esprits » et alla se loger dans une maison particulière. 

L'historien allemand dont je parlais tout à l'heure, M. de Minutoli, semble croire que la Dame blanche était un spectre en chair et en os: d'après lui, si on avait été au fond des choses, on aurait trouvé l'explication des apparitions.

Ainsi, en 1540, le margrave Albrecht, qui n'était pas craintif, s'étant caché pour saisir au passage la Dame blanche, se précipita sur elle et la frappa de son poignard.

Le lendemain matin, on trouva le cadavre d'un domestique le coeur traversé d'un coup de couteau, qui était évidemment la victime du margrave.

Mais la superstition ne voulut pas en démordre, et on déclara que ce malheureux avait été tué par la Dame blanche, parce qu'il avait tenté de l'espionner.

Un autre margrave, qui s'appelait Philippe de Brandebourg, s'était fait détester de tous ceux qui l'approchaient. Un jour, en 1617, eu entrant dans sa chambre, il aperçut la Dame blanche, assise devant sa table, dans son fauteuil. Il en mourut de peur, dit-on.

Ce qui est probable, c'est que ce prince si trouva inopinément en face d'un meurtrier qui, pour éviter un procès, eut l'idée de se servir de la crédulité publique et mit sur la compte de la Dame blanche une mort obtenue par un procédé fort peu mystérieux. A partir du 1er janvier 1598, la Dame blanche fut censée apparaître à Berlin, peu de jours avant la mort des divers souverains. La nomenclature n'a rien de particulièrement intéressant il semble que, dans l'agitation causée au palais par la maladie du monarque, on était disposé à voir un fantôme très aisément.

C'est surtout de 1799 à 1802 que les visites de la Dame blanche se multiplièrent. La ville de Berlin était possédée d'une sorte de folie. On prit pour le fantôme tantôt un rideau ou un tapis flottant au vent, tantôt une jupe ou un manteau.

Une certaine nuit, un jeune officier se trouva brusquement nez à nez, dans un corridor du château, avec la Dame blanche ; au lieu de s'enfuir, il la saisit par le bras et reconnut une noble comtesse, qui fut sans doute fort embarrassée pour expliquer sa présence, à pareille heure, hors de son logement.

Une autre fois, le poste de garde fut terrifié en distinguant, au clair de la lune, la Dame blanche se promenant mystérieusement autour d'un bassin; comme ils étaient en nombre, les vaillants soldats prussiens marchèrent à la découverte et se trouvèrent en présence d'une cuisinière qui, ayant trop chaud dans sa chambre, prenait le frais en léger costume.

Probablement les apparitions qui occupent en ce moment les gens superstitieux en Allemagne seraient aussi facilement expliquées mais les esprits crédules et avides du merveilleux ne veulent pas cesser de croire au surnaturel.

Quand l'Empereur Guillaume mourra, il se trouvera des Allemands pour attribuer sa fin à la Dame blanche des Hohenzollern, et non à son âge presque séculaire.

La bêtise, elle, est Immortelle.

JEAN FROLLO


Paul Morand - La dame blanche des Habsbourg (1963)


Présentation du roman

Chaussons de danse et robe à traîne, le fantôme de la Dame Blanche ne manquait jamais d'apparaître, dit-on, lorsqu'un Habsbourg mourait.

Ainsi traversa-t-elle les siècles et les frontières car les Habsbourg régnèrent par toute l'Europe et la mort s'acharna sur eux."Une famille d'assassinés"...

Mais avant l'arrivée de la Dame Blanche revivent ici sous la plume de Paul Morand :

L'Aiglon, l'enfant tant espéré, l'adolescent désespéré qui mourut à vingt ans, aux mains des Autrichiens;

Rodolphe et Marie Vetsera dont l'amour interdit s'acheva dans le pavillon tragique de Mayerling;

L'archiduc François-Ferdinand assassiné en 1914 à Sarajevo et dont la mort provoqua la Première Guerre mondiale...

Et puis encore l'inoubliable Sissi...



Les extraits

L'amour chez les Habsbourg

L'amour à Vienne est une chose, l'amour chez les Habsbourg une autre. Là, ce n'est que de la mousse du cœur ; ici, c'est l'amère figure du destin. Les Habsbourg mettent de l'ordre dans tout, même dans le désordre de l'amour. Ils le concilient avec le respect de soi. (d'ailleurs chez eux tout est ordonné, même les guerres, même les déroutes.) Ils sont de ces rares familles qui permettent de prendre une vue cohérente d'une époque, d'une société. Leur stabilité les fait ressembler à l'étalon-or.

* * * * *

Louis II au regard de Paul Morand

L'Ile des Roses, de Louis II, est voisine du château natal d'Elisabeth, Possenhofen. Souvent, le yacht de Louis II, le Tristan, croise sous les yeux d'Elisabeth ; le roi fou en descend, vient la chercher, pour un de ses dîners où les valets sont masqués (pour les avoir trop aimés, Louis II ne peut plus les voir) ou invisibles, et où la table toute servie monte par une trappe.

Une correspondance mystico-amoureuse s'échange entre l'Aigle (Louis II) et la Colombe (Elisabeth). Loin du verbiage exécrable des fonctionnaires, les deux souverains communient dans un amour commun pour la Grèce.

Par un étrange transfert sentimental, le roi de Bavière ira jusqu'à se fiancer à Sophie-Charlotte, fille du duc Maximilien et sœur cadette de l'impératrice Elisabeth. Mais il a trop présumé de ses forces ; venu à Possenhofen surprendre sa fiancée, il ne pourra se décider à lui parler, se contentera de poser un bouquet de roses sur le piano et s'enfuira.

"Je vois approcher avec terreur le jour de mon mariage", écrira-t-il ; un peu plus tard, il notera dans son Journal : "Dieu merci, cette chose affreuse ne s'est pas accomplie !"

Le wagnérisme de la comtesse Kalergis-Mouchanoff

La comtesse Mouchanoff par Mme Delessert
Un jour que la princesse de Bismarck lui demandait si elle croyait à l'infaillibilité du pape, Mme de Mouchanoff répondit par cette profession de foi :

« Je crois à trois infaillibilités : en religion, à celle du pape; en politique, à celle de Bismarck; en art, à celle de Wagner. »

Grande dame cosmopolite, très fortunée, Marie de Nesselrode, comtesse Kalergis-Mouchanoff (1822-1874), fut également une musicienne de talent qui fut l'intime de Lizt, de Wagner, de Rubinstein ou de Pauline Viardot. Mécène, elle contribua à propager le wagnérisme en Pologne.

En 1910, le journaliste et critique Ernest Seillière dressait le portrait de la comtesse dans un article intitulé L’Inspiratrice de la «Symphonie en blanc majeur» - Marie de Nesselrode, comtesse Kalergis-Mouchanoff qu'il publia dans la  Revue des deux Mondes (tome 58). Nous lui empruntons les passages qu'il consacre à la musicienne et à son intimité avec Richard Wagner.

[...] Mme Kalergis se trouva pourvue d’un autre avantage plus exceptionnel encore : elle se révéla de bonne heure musicienne inspirée, presque géniale. Elle fut une pianiste célèbre et l’un des souvenirs d’enfance de sa fille était de l’avoir vue dans sa berline de poste, qui souvent parcourait l’Europe en tous sens, continuer, sur un clavier muet, ses exercices de doigté. Elle connut, sa vie durant, les plus éclatans triomphes du virtuose : consciente de sa valeur d’artiste, elle se refusait à jouer (ou même à laisser jouer ses amis), devant des profanes, exigeait de ses auditeurs le recueillement le plus absolu et disait volontiers pour l’obtenir, en faisant allusion à ses nombreuses amitiés souveraines : « Quand je suis au piano, les rois eux-mêmes se taisent ! »  [...]

Au surplus, son influence sur l’évolution de la musique vers le milieu du XIXe siècle n’a pas été négligeable, car elle fut intimement liée avec Liszt, Wagner, Rubinstein et Mme Viardot ; elle applaudit aux débuts de M. Saint-Saëns et se fit l’apôtre passionnée du wagnérisme dans sa patrie polonaise. Elle se donnait elle-même, en manière de plaisanterie, le titre de plénipotentiaire wagnérienne pour les pays slaves et le maître de Bayreuth lui a dédié un de ses opuscules théoriques les plus significatifs : le Judaïsme dans la musique. Non qu’elle fût aveuglément antisémite, tout au contraire, car son esprit pénétrant lui interdisait l’injustice et la prévention. Elle écrit même un jour de Varsovie à sa fille qu’elle ne voit et n’approuve que les Juifs dans cette ville. Eux seuls, en effet, s’intéressent aux bonnes choses, font la charité de leur propre argent, goûtent la musique et soutiennent les artistes. « Si nous restions entre Slaves, conclut-elle dans une énergique boutade, on verrait un tas de fainéans pauvres se manger les uns les autres ! »

Mme Kalergis n’avait pas été pourtant une wagnérienne militante de la première heure. Son initiation ne s’accomplit que par étapes successives et son goût, formé à l’école classique, hésita quelque temps avant de la porter décidément sur la voie nouvelle. Au lendemain de l’échec célèbre que subit à Paris l’opéra de Tannhäuser, elle juge que l’auteur a eu tort de laisser mutiler son œuvre, mais aussi d’avoir conçu le premier acte si démesurément long. Elle souhaite que son infortune l’éclaire sur les dangers de son propre génie, qui le rend trop dédaigneux des goûts du public. Bien plus, commentant vers la même date la partition de Tristan et Isolde, elle estime que l’œuvre est « tout bonnement impossible : » c’est, dit-elle, « une abstraction curieuse à l’étude et offrant des beautés dont on pourrait dégager une pensée saine, mais qui sera, comme œuvre dramatique, repoussée par tous les publics de l’univers ! » Six années passent cependant, et, après avoir consacré une de ses soirées à l’audition de ce même Tristan, elle aura simplement cette exclamation désormais sans réserves : « Quel chef-d’œuvre ! »

En 1869, elle allait visiter, dans leur retraite de Triebschen, Richard Wagner et Mme Cosima de Bülow, alors sur le point de régulariser une situation qui était à ce moment fort délicate, et elle adressait à sa fille ce joli tableau d’intérieur : « Ne vous indignez pas contre moi, mais j’aime Mme de Bülow autant que par le passé, avec une nuance d’attendrissement en plus. Elle subit une situation qu’elle avait voulu éviter et où l’ont fatalement amenée l’égoïste passion de Wagner, la grandeur d’âme de M. de Bülow et les persécutions, les infamies du monde grand et petit, si acharné contre tout ce qui le domine… Rien de plus grave que leur intérieur ! Wagner, en houppelande de velours noir, avec le bonnet de magister, des lunettes sur le nez : elle, avec sa jeune et jolie taille, a l’air de sa fille, lit sa pensée dans ses yeux et l’achève comme si leur âme était une en deux personnes. Elle pleure beaucoup, élève ses enfans à merveille et travaille jour et nuit à la gloire de celui qui résume à ses yeux toutes les perfections. » La visiteuse dut aussi rencontrer à Triebschen le jeune Nietzsche, récemment installé dans sa chaire académique, car elle parle de lui peu après comme du « charmant professeur de Bâle, » ce qui laisse supposer que l’Eliacin du wagnérisme lui avait été présenté. Ses relations avec Wagner restèrent des plus amicales jusqu’à sa mort : elle écrit encore en 1872 qu’elle va chercher ses instructions chez l’empereur de la musique et que la comtesse Schleinitz l’ayant supplantée dans les bonnes grâces du maître, elle entend reconquérir près de lui sa situation privilégiée d’autrefois. Elle ne renonce pas en effet sans protestation à la première place dans le cœur de ceux qu’elle admire et qu’elle aime. N’a-t-elle pas un jour avoué à son vieil ami Liszt qu’elle éprouvait à son égard « un sentiment de jalousie souffrante » qui paralysait vis-à-vis de lui toute sa spontanéité naturelle . [...]

Le wagnérisme de la comtesse Mouchanoff fait aussi l'objet d'un long passage dans les articles que Jacques-Gabriel Prod'homme publia en trois parutions dans Le Ménestrel des 1er, 8 et 15 août 1930 sous le titre UNE GRANDE DAME COSMOPOLITE ET DILETTANTE La Comtesse Mouchanoff. La première partie de son dernier article évoque les activités musicales de la comtesse de 1868 à 1870:

" En 1868, M. de Mouchanoff ayant été nommé président du théâtre de Varsovie, c'est une distraction pour sa femme, que la maladie oblige à plus de stabilité. Sa bonté pour le personnel du théâtre la fait surnommer la " mère des artistes ". La musique la reprend plus que jamais. " La musique, c'est la poésie de ma vie, : écrit-elle à sa fille, des bains de Rehme, en août 1869. Que ne m'y suis-je sérieusement consacrée au lieu de pleurer des malheurs imaginaires ou passagers ! Le beau est une moindre forme du bien et peut y conduire ceux qui sont trop faibles ou trop fourvoyés pour suivre les voies spirituelles. "  A Dresde, une représentation admirable de Lohengrin, « la plus belle à laquelle elle ait assisté de sa vie », l'a fait pleurer comme une malheureuse... « Als Wagnerianerin,  je ne manque pas un opéra de Mozart où j'applaudis fort, chose très remarquée de l'orchestre. Depuis la fameuse brochure (1), je suis devenue un personnage musical. En somme, l'amour de la musique remplit ma vie ». Les Maîtres Chanteurs sont un « chef-d'oeuvre incomparable, qui place Wagner à côté de Shakespeare et : d'Eschyle ».

De Munich, en septembre 1869, une page intéressante sur le « chapitre Wagner. Ne vous indignez pas
contre moi, écrit Mme de Mouchanoff à sa fille, mais j'aime Mme de Bülow autant que par le passé, avec une nuance d'attendrissement en plus. Elle subit une situation qu'elle avait voulue et où l'ont fatalement amenée l'égoïste passion de Wagner, la grandeur d'âme de M. de Bülow et les persécutions, les infamies du monde grand et petit, si acharné contre tout ce qui le domine. Elle ne veut pas changer de religion, espère se marier dans deux mois chez le beau-père de M. Schuré (pasteur protestant d'Alsace) et rentrer à Triebschen pour y vivre et mourir. Leur retraite est profonde, Wagner ne reçoit que ses parents et ses dévoués, parle avec une noble indépendance de la possibilité d'une rupture avec le roi, préférant sauver son oeuvre et perdre sa fortune. Celle-ci consiste dans ses 6000 florins de pension et le revenu des opéras, éditions et représentations. Rien de plus grave que leur intérieur. Wagner en houppelande de velours noir, avec le bonnet de Magister, des lunettes sur le nez  ; elle, mit ihrer jungfräulichen Gestalt (2) a l'air de sa fille, lit sa pensée dans ses yeux et l'achève comme si leur âme était une en deux personnes. Elle pleure beaucoup, élève ses enfants à merveille et travaille jour et nuit à la gloire de celui qui résume à ses yeux toutes les perfections. Wagner l'a autorisée à me lire l'esquisse de Parsifal (3), l'ouvrage qu'il réserve pour la fin de sa vie, si elle est assez longue. Aucune poésie, aucune littérature n'aura jamais rien de semblable. C'est trop grand, trop angélique, trop chrétien pour l'appeler opéra. Sublime de profondeur symbolique, de clarté et de mouvement dramatique. Je vous le raconterai. Cosima pleurait en le lisant, moi en l'écoutant. Quand nous avons fini, Wagner a dit : « N'est-ce pas que cela vous étonne qu'un homme accusé d'être un Casanova, » pense à de pareilles choses? » Les Mendès, M. de Villiers de l'Isle-Adam et Servais sont venus à Triebschen en même temps que moi. J'ai assisté à la réception de Mlle Holmes (4), escortée deRichter, d'un juif wagnérien, M. Glaser, et de son père. Wagner était sehr kühl  au commencement, il a trouvé sa manière de chanter Isolde affreuse, mais a fait un sincère éloge de ses compositions. La petite Holmes était pâle et tremblante, plus rien de son aplomb, de sa peinture ni de ses toilettes. Une modeste robe noire et des révérences jusqu'à terre. Wagner supporte à peine les Mendès. Cependant il nous a chanté la fin de Siegfried, un duo d'amour titanique et tout neuf qui s'élance dans une espèce de Jodeln passionné. Nul mieux que lui ne donne l'idée de sa musique. Mais s'il n'établit pas une tradition, ce génie, le plus grand que l'Allemagne ait eu, restera obscur pour la postérité ».

Portrait de la comtesse par Lenbach
Du même séjour à Munich, qui se prolongea jusque vers la fin de l'année, date le beau portrait de la comtesse par Lenbach. « C'est un grand artiste qui n'admet ni les robes décolletées, ni les manches courtes. Avec cela très modeste et spirituellement vrai. Ses portraits jusqu'aux genoux coûtent 500 florins. Quelle misère ! Et les connaisseurs disent qu'ils vaudront 5.000 d'ici dix ans... » Lenbach représenta Mme de Mouchanoff de face, le visage presque seul éclairé sur le fond sombre qu'il devait adopter pour presque tous ses portraits. Le visage, toujours régulier, marque une grande douceur, peut-être un peu de lassitude, qu'accentuent encore les yeux légèrement clignotants, ces yeux de myope dont parle Sir Frederik St. John. Un grand air de noblessemet de simplicité s'exprime dans ce portrait d'une femme de quarante-cinq ans qui n'a plus que peu d'années à vivre.

[...]

Le pèlerinage wagnérien continue : après une visite à Eisenach et à la Wartbourg, « lieu poétique entre tous, consacré par les souvenirs les plus chers aux Allemands », Mme de Mouchanoff, en compagnie de Liszt, de Mme de  Schleinitz, arrive à Munich pour les représentations du Rheingold et de la Walküre. « Quel bonheur de vivre en même temps que le plus grand génie du monde germanique et de pouvoir s'édifier à ses chefs-d'oeuvre ! Nous sommes tous réunis ici, comme à l'époque du Rheingold. Vous seule manquez, écrit, vers le milieu de juillet, Mme de Mouchanoff à sa fille. La bande de musiciens enthousiastes a défilé hier devant moi : le comte Usedom , Werthern , Bassenheim, Saint-Saëns, Lassen, les Servais et tutti quanti. » Or, à ce moment même où les wagnériens sont réunis à Munich, dans une manifestation importante, arrivent les nouvelles de la déclaration de guerre. Sans transition, Mme de Mouchanoff, que l'événement intéressera prodigieusement - on s'en doute, - écrit : « Mais quelles terrifiantes nouvelles politiques. Une guerre sur le Rhin serait pour moi la fin de toute joie. Saint-Saëns disait hier : «Sommes-nous heureux d'être au monde pour entendre le  Rheingold et la Walküre ! » Faut-il qu'ils soient assez insensés et coupables ceux qui, pour de misérables questions de vanité nationale, fouleront aux pieds la moisson du ciel et celle du génie ! [...] "

(1) Le judaïsme dans la Musique, de Wagner, 2ème édition, dédiée à Mme de Mouchanoff.
(2) Avec sa taille de jeune fille.
(3) Cette esquisse de Parsifal, écrite en août 1865, pour le roi de Bavière Louis II, a été traduite dans le Guide musical (janvier 1914).
(4) Augusta Holmès.

lundi 29 octobre 2018

Humour juif sur la première du Rheingold : PEINGOLD!




L'UNIVERS ISRAÉLITE (1) du 16 septembre 1869 reprend un bon mot de L'Israélite qui évoquait le fiasco de la première du Rheingold munichois :

" [...] L’Israélite rapporte que le roi de Bavière a fait mettre à la disposition de nos coreligionnaires de Munich un brillant édifice, l‘Odéon, pour y.célébrer leurs services divins pendant les fêtes. Louis II ne partage pas la stupide intolérance de son protégé Richard Wagner. Après avoir écrit le Judaïsme dans la musique (2), le créateur de la chaudronnerie de l‘avenir pourra aussi écrire les Juifs dans l'Odéon. Mais ne l‘accablons pas trop , il est assez malheureux en ce moment : son « Or du Rhin » est devenu du sable de rivière méprisable, et son Rheingold, comme dirait le capucin de Schiller (3), s‘est changé en Peingold . (4)

" Ainsi périront tous tes ennemis, ô Éternel! " :
Celui qui met un frein à la fureur des flots
Sait aussi des fous dompter les sol-la-si-do. "

Notes

(1) L'Univers israélite est une revue mensuelle, puis hebdomadaire française fondée par Simon Bloch en 1844. Elle est sous-titrée « journal des principes conservateurs du judaïsme ».

(2) Das Judenthum in der Musik (littéralement La Judéité dans la musique, mais traduit généralement par Le Judaïsme dans la musique) est un essai en allemand de Richard Wagner, attaquant les juifs en général et plus particulièrement les compositeurs Giacomo Meyerbeer et Felix Mendelssohn. Il a été publié initialement le 3 septembre 1850, sous un pseudonyme, dans le Neue Zeitschrift für Musik (NZM) et a été republié dans une version largement plus développée sous le nom de Wagner en 1869.

(3) Personnage du Wallenstein, la trilogie théâtrale de Schiller. Dans le contexte de la Guerre de Trente ans, un capucin reproche aux soldats d'être très éloignés de la religion. Cf. le sermon du capucin dans le Camp de Wallenstein, scène 8.

(4) Jeu de mots Pein / Rhein. "Pein" signifie en allemand la douleur, le tourment. L'Or du Rhin est devenu L'Or de la Douleur. Ce jeu de mots semble avoir moins été répandu que le Rheingold / Rheinblech (Or du Rhin / Fer-blanc du Rhin) que l'on trouve dans la presse allemande de 1869. La traduction "fer-blanc" ne rend pas compte de toute la richesse polysémique du jeu de mots car "Blech" veut dire tout à la fois "tôle" ou "fer-blanc" mais aussi "sornettes" (dans l'expression "Blech reden", "raconter des sornettes"). Il est aussi piquant de savoir que "das Blech" peut aussi désigner "die Blechbläser", les cuivres. A la même époque, le Figaro signale que le jeu de mots "L'ordure, hein ! " s'est aussi répandu en France. (Voir notre article L'humour wagnérophobe du Figaro).

(5) Le texte hébreu peut se traduire littéralement par "Oui, vous serez tous perdus".

Première de l'Or du Rhin: les sarcasmes du Gaulois



Le Gaulois du 7 septembre 1869, (p. 3.) publie deux articles consacrés à la première manquée  du Rheingold à Munich. Le premier est signé parle  secrétaire de la rédaction du Gaulois, Léon Estor, le second par François Oswald, un chroniqueur musical envoyé à Munich pour couvrir l'événement. Tous deux adoptent le ton du sarcasme et se gaussent des chroniqueurs français amis de Wagner. Oswald, qui s'était déplacé pour rien à Munich, reprit le train pour Bade où il assista à une représentation du Mignon d'Ambroise Thomas.

" RHEINGOLD - MIGNON

(Munich - Bade)

Hélas! vingt fois hélas! Pendant que M. Catulle Mendès envoie au National des dithyrambes; pendant que nous voyons ici par les yeux de quelques illuminés - qui heureusement se chargent aussi d'entendre pour nous - pendant que les fanatiques et les prophètes crient : Victoire! sur tous les tons, c'est aujourd'hui ou jamais le cas d'employer cette expression, avant même que la représentation ait lieu, voici que ce pauvre Rheingold vient de faire la chute la plus sotte, la plus ridicule, la plus risible, la plus misérable! 

Il n'a même pas pu être représenté! 0 honte!

Pas même représenté!

Il ne s'agit pas de sifflets, ni de tempêtes !! Non ! Pas pu être représenté !!!

Les impossibilités qu'on avait coutume de vaincre n'importe comment les ont écrasés cette fois-ci, tous tant qu'ils sont, les admirateurs de bonne foi et les poseurs, les fous et les imbéciles ! Pourquoi faut-il que Wagner, ce prodigieux talent musical, ait été entouré d'amis si terriblement maladroits qu'ils l'aient poussé à l'absurde pour tout ce qui est de l'art, de la scène ? Pourquoi aller se heurter, de gaieté de cœur, à-des impossibilités absolues, matérielles? 

Mais tout cela, c'est leur affaire qu'ils tombent et crèvent sous le ridicule, cela les regarde mais, pour Dieu qu'ils ne nous démoralisent pas Oswald ! Lui, qui fredonnait si gentiment les motifs d'Auber et les tyroliennes d'Offenbach, s'est évidemment revêtu, pour nous écrire la lettre suivante, de l'étole d'un grand-prêtre. On l'a endoctriné, le malheureux, l'infortuné ! Il a été mordu ! Il parle du Dieu sans la moindre irrévérence, et il va jusqu'à croire aux machinations terribles qui menacent les jours de M. et Mme Catulle-Mendès et de M. Villiers de l'Isle-Adam !

Car vous ne savez pas encore ! Oh ! c'est affreux, c'est épouvantable 1

Il y a une conspiration contre les amis de Wagner, il y a complot ; on veut les martyriser ; l'un périra dans l'huile bouillante, celui-là ce sera M. Villiers de l'Isle-Adam. L'autre sera coupé par petits morceaux, c'est M. Catulle Mendès.

Enfin, qu'est-ce que vous voulez ! Ils y passeront tous !

Ils ne mourront pas tous mais tous seront frappés! Et tout cela pour avoir le courage de dire à Munich que Wagner a du talent ! Je redoute bien que notre ami et collaborateur François Oswald ne nous revienne avec une maladie grave, l'estomac gonflé et les pommettes rouges pour avoir commis le crime d'avaler des tonneaux de bière avec M. Villiers de 1'Isle-Adam et Catulle Mendès !

C'est là un crime que les Munichois ne lui auront certainement pas encore pardonné !

Quoi qu'il en soit, nous prévenons l'Allemagne entière que nous surveillons de loin ceux de nos compatriotes qui s'enchoppent à la plus grande gloire de Wagner, sur la terre du houblon ; s'il tombe un seul cheveu de leur tête, nous en ferons un casus belli.

Dès à présent, nous plaçons nos nationaux sous la protection de notre ministre des affaires étrangères, dont nous surveillerons sévèrement la conduite en cette circonstance. Il n'aurait qu'à se laisser payer par les ennemis de Wagner

Après cette fière admonestation, il ne nous reste plus qu'à laisser la parole à notre confrère Oswald !

Le secrétaire de la rédaction,
LÉON ESTOR.

MUNICH

2 septembre.

II faut bien que je vous l'avoue, je viens de donner un coup d'épée dans l'eau; parti de Paris dans l'espérance d'arriver ici assez à temps pour assister à la première représentation du Rheingold, de Richard Wagner, je cours au théâtre de la cour, après avoir pris à peine le temps de secouer la poussière de vingt-quatre heures de route et j'aperçois une affiche annonçant ... Guillaume Tell !

Tant mieux, me dis-je après réflexion, la représentation est remise à demain, j'aurai tout le temps de faire les démarches nécessaires pour obtenir un billet, et je m'informai.

La chose n'est pas si facile qu'elle en a l'air au premier abord; on nous a tellement répété la langue française est la langue universelle, que ce gros mensonge qui chatouille notre vanité en favorisant notre paresse est devenu pour nous un fait acquis, et nous sommes tout étonnés, eu pays étranger, de rencontrer des gens qui répondent par des gestes d'étonnement à toutes nos questions et auxquels il est impossible d'arracher le moindre renseignement.

Comme je ne comprends pas un traître mot de 1'allemand, ce n'est qu'après de laborieux efforts que je parvins à tirer du portier de mon hôtel (ici qui dit portier dit interprète, et le mien est superbe, il a un uniforme de général), que je parvins, dis-je, à tirer de ce personnage quelques indications vagues dont je m'aidai pour arriver à la vérité :

Cette vérité, elle est triste à dire : le Rheingold ne sera pas représenté d'ici quelque temps du moins et voici pourquoi.

On sait que le jeune roi Louis de Bavière, qui a des goûts artistiques très prononcés, s'est pris d'une affection respectueusement enthousiaste pour Wagner; qu'il lui sert une grosse pension, et c'est grâce à son invitation que déjà plusieurs œuvres du maître ont été représentées sur le théâtre de la Cour à Munich, Tristan, le Lohengrin, les Maîtres chanteurs, etc. Ce théâtre est même le seul en Europe où soit possible l'exécution complète d'un opéra de Wagner, et la représentation du Lohengrin, qui a eu lieu l'an dernier à Bade, malgré tous les soins qu'on y a apportés, a été loin de satisfaire le méticuleux et ombrageux compositeur. Louis II avait donc désiré qu'à l'occasion de sa fête, le 25 du mois dernier, on donnât pour la première fois le Rheingold

Le Rheingold est le prologue d'une œuvre immense, les Niebelungen, à laquelle Wagner travaille depuis de longues année; mais, tout prologue qu'il est, le Rheingold ne dure pas moins de trois heures, ce qui est déjà bien honnête et exige des préparatifs considérables de toute espèce : l'orchestre, pour obtenir certains effets de sonorité, a dû être abaissé de telle façon que la tête des musiciens est juste à la hauteur des pieds des spectateurs placés au parquet ; des décorations compliquées, des machines spéciales, que sais-je encore, ont été installées à grands frais.

II y a quelques jours, avant la date fixée pour la première représentation, on voulut se rendre compte de l'effet général, et on donna une grande répétition avec accessoires et décors.

Hélas ! quelle désillusion ! quel désenchantement ! rien n'a marché d'une façon normale, tout a raté complètement. Impossible de jouer ainsi devant le roi ! Et alors les récriminations : l'intendant des théâtres prétend avoir à se plaindre de M. Henri Richter, le chef d'orchestre ; M. Richter rejette tout sur l'intendant, le ténor Bets [sic] déclare qu'il ne chantera pas dans ces conditions-là, enfin c'est une déroute générale.

On en réfère à Wagner qui se trouvait à Lucerne et qui, à cette occasion, est venu passer une journée avec son jeune protecteur, au château de Berg, et Wagner donne raison au chef d' orchestre. Nouvelle complication : l'intendant se fâche et ordonne la représentation ; M. Richter donne sa démission, qui est acceptée ; on télégraphie partout en Allemagne pour trouver un chef d'orchestre qui veuille bien le remplacer; personne n'accepte, et quand au ténor Bets, il prend le chemin de fer et disparaît.

Voilà où en sont les choses : d'ici à ce qu'on ait trouvé un chef d'orchestre, un ténor, et d'ici à ce que l'opéra du Rheingold soit en état d'être représenté, il se passera plus de temps que vous ne m'avez permis de rester en Bavière, mon cher directeur, et voilà pourquoi je vais repartir ce soir même pour Bade.

Ce Richter est une physionomie à part : il est tout jeune, il a les yeux bleus avec la barbe et les longs cheveux blonds, une vraie tête de Germain. Son fanatisme pour Wagner est tel qu il a préféré renoncer aux grands avantages de sa position à l'Opéra, plutôt que de faire exécuter dans de mauvaises conditions un ouvrage de celui qu'il considère comme un dieu

Du moment qu'on ne jouait pas le Rheingold, je n'avais plus qu'une chose à faire, me promener ; en voiture, donc et visitons Munich.

Ne sachant que faire du commencement de ma soirée, car je pars à onze heures et demi, je me suis fait conduire à Action Théâtre, dans un faubourg, où l'on jouait Barbe-Bleue d'Offenbach.

(Ici les spectacles commencent à six heures et demie et à dix heures tout est fermé.)

Vous ne pouvez pas vous faire une idée de la façon dont les Allemands comprennent et interprètent ce que nous appelons les cascades.

Boulote, prononcez Boulôôôte, Barbe Bleue (blaubart), Popolani, m'ont semblé chercher le comique dans le lugubre poussé jusqu'au paroxysme, mais il ne le trouvent pas, et il y a quelque chose de bien curieux dans l'aspect de cette salle qui écoute sans broncher les raisonnements insensés et les cocasseries des acteurs, comme elle écouterait un drame. Je ne suis même pas bien sûr que les spectateurs ne crussent point assister à une pièce sérieuse.

D'ailleurs les acteurs sont absolument mauvais, mal habillés et chantent faux. Une bien bonne plaisanterie en passant tout à l'heure, au café de l'Opéra, dire adieu au petit clan wagnérien qui s'y réunit tous les soirs, à Catulle Mendès et Mme Judith Gautier, sa femme, Villiers de l'Isle-Adam, Servais, etc., j'apprends qu'un avis anonyme venait de leur être adressé.

Ils sont menacés d'une démonstration hostile de la part des ennemis de Wagner qui se proposent, après les avoir battus, de les forcer à quitter la ville.

Quels énergumènes ! 11 n'y a que les gens comme Wagner pour inspirer d'aussi grands dévouements, des enthousiasmes aussi exaltés en même temps que des haines aussi profondes.

Mendès va écrire au ministre de la police pour le prévenir qu'à partir de demain il ne sortira plus qu'armé de revolvers. Le chemin de fer me réclame, il faut partir ; pourvu maintenant que Mlle Nilsson puisse, samedi, chanter Mignon, j'ai tant de veine !

[Suit le commentaire sur Mignon à Bade]

FRANCOIS OSWALD "

Louis II de Bavière, une biographie de Pierre Combescot

L'auteur

Né à Limoges en 1940, Pierre Combescot publia en 1973 chez JC Lattès une biographie de Louis II de Bavière qui fut aussi son  premier essai.  L'auteur avait à l'âge de 19 ans entamé des études de littérature comparée à Munich où il avait découvert en 1960 la personnalité et le monde de Louis II de Bavière.

Il fut critique de ballet et d'opéra pour Le Canard enchaîné sous le pseudonyme de Luc Décygnes et pour Paris Match. Il collabora également à L'Express. En 1991, il remporta le Prix Goncourt et le Prix Goncourt des lycéens pour Les Filles du Calvaire. Il a obtenu le Prix Médicis en 1986 pour Les Funérailles de la Sardine.
 
Pierre Combescot est décédé en 2017.

Quatrième de couverture

Louis II de Bavière, personnage historique ou héros de roman? Les deux, nous répond Pierre Combescot dans cette superbe biographie qui est en même temps une mise en scène, une mise en drame de ce roi légendaire. Il fallait justement un romancier rompu toutes à toutes les volutes, à toutes les extravagances du baroque, il fallait l'auteur des Funérailles de la sardine pour nous restituer le destin de Louis II avec autant de sympathie, de chaleur de fraternelle compréhension. Car la "folie" supposée du souverain de Bavière n'a été qu'un excès d'originalité dont l'a puni son entourage timoré, d'abord en l'emprisonnant, puis en le poussant au suicide. Il aimait trop ce qu'il aimait, il ne savait pas freiner ses passions ni pour les opéras moyenâgeux de Wagner, ni pour la ruineuse construction de châteaux délirants, ni pour la beauté des jeunes valets dont il faisait ses favoris. Héros flamboyant, dont la vie hors de toute règle et les amours hors de toute loi palpitent et rayonnent à travers les pages de ce livre inspiré.

DOMINIQUE FERNANDEZ