vendredi 28 septembre 2018

August Kindermann , chanteur wagnérien

in Felix Philippi, Münchner Bilderbogen,
Berlin, 1912
August Kindermann, né le 6 février 1817 à Potsdam et décédé le 6 mars 1891 à Munich fut un chanteur (baryton-basse) allemand, particulièrement connu pour ses interprétations des opéras de Richard Wagner.

Période berlinoise et lipsiote

Fils d'un tisserand, il était destiné à la carrière de relieur, mais comme il avait une belle voix il fut recruté dans le chœur de l'Opéra royal de Berlin dès l'âge de 15 ans. Il fit ses débuts de soliste en 1837 dans un petit rôle dans Agnes von Hohenstaufen de Spontini. Il chanta des rôles de basse et de baryton à l'Opéra de Leipzig de 1839 à 1846. Pendant son séjour à Leipzig, il devint l'ami d'Albert Lortzing et chanta dans les premières de deux de ses opéras: le rôle-titre dans Hans Sachs (1840 ) et le comte von Eberbach dans Der Wildschütz (1842). Il chanta également Gazna dans la première de l'oratorio profane de Robert Schumann Das Paradies und die Peri (1843). 

Période munichoise

En 1846, Kinderman fut engagé à l'Opéra de Munich, ville dans laquelle il acquit une grande popularité. En 1855, il mit en scène la production de Tannhäuser de Wagner dans laquelle il interpréta le rôle de Wolfram. En 1869, lorsque Louis II décida de faire représenter Das Rheingold , il était prévu qu'il chantât le rôle de Fafner, ce qu'il fit lors de la répétition générale. Mais comme Franz Betz abandonna le rôle et quitta Munich après la générale,  il le remplaça dans le rôle de Wotan pour la première qui fut repoussée fin septembre. Il chanta égalemen Wotan dans la première de Die Walküre (1870), ainsi que Titurel dans la première de Parsifal à Bayreuth en 1882. Il interpréta aussi  le comte Eckart dans la première de l'opéra de Josef Rheinberger Die sieben Raben(1869). 

Ses filles Franziska, Hedwig Reicher-Kindermann, et Marie Kindermann furent aussi des chanteuses d'opéra.

Quelques portraits





Hagen (Kindermann)

in Das Buch für Alle, Heft 13, 1883

Aldo Oberdorfer, l'historien italien qui n'aimait pas le roi Louis II.

in Marianne, 14.09.1938, p. 6

L'éditeur Mondadori publia en 1935 en italien une biographie intitulée Il re folle. Luigi II di Baviera due à la plume de l'historien italien Aldo Oberdorfer, un grand connaisseur de l'Allemagne. Une traduction parut en France dès 1937 sous le titre Louis II de Bavière: la légende et la vérité, 1845-1886 , traduit de l'italien par Albert Falcionelli. Le 14 septembre 1938, le grand  hebdomadaire littéraire illustré parisien Marianne publiait une critique de ce livre que signait l'écrivaine Suzanne Normand et que nous reproduisons ci-dessous:

" CE QUE FEMME DIT....

LOUIS II de BAVIÈRE et sa légende

Une chose est désolante, presque atroce. C'est de comparer les deux portraits de Louis II de Bavière qui ornent l'ouvrage que M. Aldo Oberdorfer consacre au roi fou. L'un, sur la couverture, d'une saisissante beauté : vingt ans, un visage pur, ardent, et chimérique, le front inspiré sous les cheveux bouclés, les yeux impérieux et rêveurs. A quarante ans, un peu avant sa mort, ce faciès bouffi et prétentieux, une moustache ridicule sur une bouche édentée, cet air d'adjudant à la retraite. M. Oberdorfer insiste beaucoup sur l'épaississement de Louis II, sur sa laideur presque abjecte. Enfoncez-vous bien ça dans la tête : après qu'on eut repêché dans le lac de Starnberg, ce cadavre de 120 kilos, Louis II sur son lit de mort, n'avait plus rien de l'archange aux yeux d'émail. Un pauvre fou affreux.

Et rien n'irrite notre historien comme la persistance de cette légende autour de cette étonnante figure.

Il l'a retrouvée partout en Bavière, dans les images du roi, dans les propos, dans les souvenirs. Tout cela, juge-t-il, suffit à vous convaincre « que peu de rois grands et sages sont plus vivants dans le souvenir et dans l'amour des peuples que celui-ci, dont les attraits principaux, jusqu'à la beauté de ses yeux rêveurs, ont leur source - conclusion ingrate — dans la folie ».

Depuis le jour où le peuple bavarois avait vu, derrière le cercueil de son roi Maximilien, marcher, comme en songe; l'héritier de la couronne, un grand souffle d'amour avait passé sur Louis II. Jusqu'à la fin, malgré son indifférence, malgré ses excentricités délirantes, jamais le mécontentement, la colère ne franchirent le cercle étroit des ministres et des familiers.

Le peuple qui ne voit jamais son roi, que son roi fuit, dont il ne s'occupe pas, et qu'il ruine, ce peuple bavarois fidèle et enthousiaste, persistera à le chérir.

M. Aldo Oberdorfer n'aime pas Louis II, et il a entrepris — son réquisitoire est d'ailleurs remarquable — d'extraire la vérité de la tenace légende qui l'entoure. Il n'aime pas les Wittelsbach. Un parti pris aussi formel entraîne fatalement à l'injustice. Celle-ci est agressive lorsqu'il s'agit d'Elisabeth d'Autriche. Quelques lignes, mais quel fiel ! On nous montre cette anxieuse, cette pure « rassasiée de caprices charnels » (?). On traite de « Virago » cette femme si belle, si racée, dont chaque geste était un enchantement. Sophie elle-même, sœur d'Elisabeth qui fut fiancée à Louis II avant de devenir duchesse d'Alençon, n'échappe pas à cette malveillance : Les Wittelsbach sont capable de pire. M. Aldo Oberdorfer est presque aussi passionné comme historien que pourrait l'être une femme.

Je sais bien que, en ce qui concerne Louis II, il veut surtout juger du roi et de son règne. Il est donc parfaitement logique et raisonnable de déplorer qu'un chimérique, un fou ait détenu le pouvoir, surtout entre Sadowa et Sedan.

Mais qu'il est donc désolant d'être raisonnable ! On aura beau faire, l'imagination demeure intoxiquée par ce qu'il y a de légendaire dans Louis II. Il est celui qui, à peine sur le trône, se préoccupa de faire vivre un musicien génial qui, avant lui, crevait de faim. On peut bien nous dire qu'à ce moment-là, la question du Schleswig-Holstein était beaucoup plus importante. C'est diablement vrai — et on s'en aperçut mais, n'est-ce pas, Tristan... Parsifal... Ne croyez pas cependant que Louis II fût musicien. Il aimait autant la mauvaise musique que la bonne. Il faut croire tout de même que celle de Wagner atteignait en lui des fibres secrètes, provoquait une résonance unique, longtemps après qu'il eut cessé d'adorer et de subir l'homme, il ne cessait de réclamer sa musique, et de couvrir d'or le musicien.

Il est celui qu'on appela le roi vierge. Certes, c'est beaucoup dire ! Il avait l'horreur des femmes, et sa vie intime fut salie de secrètes hontes. M. Oberdorfer insiste avec mordant sur ce côté lamentable.

Il a peut-être raison — mais cela ne laisse pas que d'être assez triste.

Toutes les données concordent pour démontrer que, bien sûr, Louis était fou depuis toujours — avec, sur beaucoup de points, cette effarante logique des fous. Son frère aîné, Othon, qui aurait dû régner, était interné et tous les Wittelsbach connaissaient un état psychique singulier.

Folie, cette idée fixe de la construction qui lui fait édifier partout en Bavière les résidences les plus insolites, châteaux splendides édifiés dans la solitude des montagnes bavaroises, et décorés avec un luxe dément. Bien sûr, il ruine le trésor royal, accule son pays à la faillite, gâche les millions.

Mais comment ne pas évoquer ce roi misanthrope, roulé dans ses couvertures d'hermine, fuyant dans la nuit au fond de son traîneau doré, attelé de six chevaux blancs, vers ses palais de légende ? II était fou ? Il avait horreur de vivre comme tout le monde.

Eh bien, oui. Mais la forme que prenait cette folie était la plus propre à frapper les foules. Elle se rapprochait de la fable. Dans les contes de fées seulement, on trouve un prince volant sur les neiges, vers une demeure enchantée. Evidemment, il y avait les notes d'architectes et d'entrepreneurs à solder. Et les psychiatres appellent cela « la folie des grandeurs ».

Folie, cette horreur du genre humain qui lui fait haïr le visage de ses pareils.

Folie, cette idée maniaque de prendre comme modèle, les autres Louis, les rois français quatorzième et quinzième du nom. Et avec le premier, n'avait-il pas, en ce qui concernait la fureur constructive, un illustre modèle ? Ah! trouver de l'argent, comme il en trouvait, lui, ordonner à quelque Colbert d'en extraire coûte que coûte, de n'importe où. 

Le besoin d'argent — sa liste civile était modeste et sa fortune nulle — rongeait ses jours. En 1870, désespéré de la victoire de la Prusse (jusqu'à la dernière minute, il avait essayé d'empêcher la participation de la Bavière à la guerre) il repoussa ce que Bismark lui demandait : offrir à Versailles la couronne d'Empereur au roi de Prusse. Le cœur lui crevait de colère et de désespoir. Lui, roi du plus grand Etat allemand, après la Prusse, il deviendrait vassal de celle-ci ?

Il refusa d'aller à Versailles.

A la fin, cependant, il donna son consentement, par écrit. On pense qu'une rente annuelle de trois cent mille marks, versée par Bismark, acheta cette complaisance.

Quand son gouvernement décida de le déchoir de ses droits royaux, et pour ce eut recours aux psychiatres, il eut ce cri, lui, persuadé jusqu'au délire de sa royauté de droit divin :

« Qu'ils m'aient volé le trône, c'est une chose que je puis supporter. Mais qu'ils m'aient déclaré fou, c'est une honte à laquelle je ne puis survivre. »

Comme tous les fous, il se jugeait particulièrement sain d'esprit. Il n'y survécut pas longtemps. Prisonnier dans son propre château, à Berg, il trouva la mort dans le lac où peut-être il avait essayé de fuir.

Le psychiatre qui l'avait arrêté, et interné, il l'étrangla sans doute, contribua à le noyer. Mais M. Aldo Oberdorfer n'aime pas qu'à ce propos l'on parle de désespoir.

Sans doute, dit-il, il s'agit d'une crise d'apoplexie. Louis n'avait pas digéré son dîner.

Ah ! si la légende subsiste, autour de Louis II, ce ne sera certainement pas de sa faute...

Suzanne Normand."

Post précédent sur le sujet: Louis II de Bavière: la légende et la vérité. Aldo Oberdorfer.

jeudi 27 septembre 2018

L'expo Louis II et l'architecture a pensé aux enfants!

N'oubliez pas votre roi!

Les organisateurs de la belle exposition Louis II et l'architecture du musée de l'architecture à la Pinakothek der Moderne a aussi pensé aux enfants. Des feuillets format A4 sont à leur disposition avec des dessins et des textes simples et au verso, des indications de pliages. Ce n'est pas la fin du monde, mais c'est une initiative sympathique à souligner, une passerelle pour les plus jeunes vers le monde passionnant de l'architecture et de la construction. Bravo!

Pour une présentation de l'exposition en français, voyez:








Cherchez les différences: Rheingold 29.08.1869 et 22.09.1869

Deux coupures de presse du Münchener Tages-Anzeiger annoncent à plus de trois semaines d'intervalle la première mondiale du Rheingold au Théâtre National de Munich: la "première hors abonnement" du 29 août 1869 et la première du 22 septembre 1869. Avec de grandes différences à l'affiche...


29.08.1869

22.09.1869

Remarquons d'abord  que contrairement à aujourd'hui le chef d'orchestre n'est pas cité dans l'annonce. Par contre le metteur en scène, Reinhard Hallwachs et les décorateurs sont tous nommés: Heinrich Döll, Christian Jank ou Angelo  II Quaglio, trois artistes qui ont tous trois travaillé pour le roi Louis II de Bavière.

Les différences se trouvent dans l'attribution des rôles. Si lors de la "première hors abonnement " Franz Betz, le  Hans Sachs des Meistersinger en 1868, chanta le rôle du dieu bâtisseur Wotan, il disparut dans la nature après que Hans Richter ait rangé sa baguette. L'important différend qui opposait le roi Louis II à Wagner avait eu raison de cette première production: Richter et Betz partis, il fallut les remplacer d'urgence ce qui retarda les représentations, et ce n'est que le 22 septembre 1869 qu'eut lieu la première officielle du Rheingold sous la direction de Franz Wüllner, avec August Kindermann, le Fafner de la première hors abonnement,  en Wotan.  Les désistements de Hans Richter de Franz Betz sont restés les plus célèbres, mais il y eut beaucoup de changements au Walhalla: Donner, Froh et Loge durent eux aussi être remplacés, au Nibelheim le premier Mime disparut de l'affiche et on trouva un nouveau géant suite à la promotion de Kindermann. Les rôles féminins restèrent inchangés.

C'est Anna Kaufmann qui crée le rôle de Woglinde, la chanteuse que Catulle Mendès met en scène, c'est le cas de le dire, dans l'épisode du fantôme à l'opéra des ses Notes de voyage. (Voir notre article).

mercredi 26 septembre 2018

Les Notes du voyage wagnérien de Catulle Mendès . La première halte.

Les Notes de voyage de Catulle Mendès ont été publiées à intervalle irrégulier dans le quotidien français Le National entre le 23 juillet et le 11 septembre 1869. Elles sont au nombre de 17 et ne répondent à aucun critère de longueur. 

On sait par ailleurs, - parce que Le National n'en fait pas mention -, que Catulle Mendès - , accompagné de sa femme Judith Gautier et de Villiers de l'Isle-Adam se sont cet été là rendus aux environs de Lucerne, à Tribschen, pour y rencontrer Richard Wagner, et sont ensuite allé séjourner à Munich où ils ont visité l'Exposition internationale de Beaux-arts au Palais de verre (Glaspalast) et surtout assisté à la répétition générale de l'Or du Rhin qui allait connaître sa première au Théâtre National. Catulle Mendès ne mentionne pas qu'il voyage en compagnie, il cite une seule fois Judith Mendès et Villiers, mais préciser qu'il s'agit de sa femme ou d'un compagnon de voyage. Entre la 16ème note, intitulée Avant la première représentation, et la 17ème, Une émeute à Munich, on trouve deux articles consacrés à la répétition générale de L'Or du Rhin et à ce qu'il en a résulté. Ces deux articles, bien qu'ils fassent partie du continuum des Notes de voyage, ne sont pas repris sous cette rubrique générale. Le 17ème article se termine sur la mention "(La suite prochainement)", mais les lecteurs du National ont dû comme nous rester sur leur faim car la série s'arrêta sur cette promesse de suite qui ne fut pas tenue.

Ces Notes de voyage n'ont pas été annoncées par Le National dans des éditions précédentes et ne sont pas non plus introduites. Le lecteur les découvre au fur et à mesure de leurs parutions sans qu'un fil conducteur soit jamais indiqué. Dès la première note, - que nous retranscrivons ici -, on se trouve confronté aux questions de l'identité du voyageur et du but de son voyage. Elle s'intitule La première halte. Fort bien, on sait qu'il s'agit d'un voyage et que lors d'un voyage, s'il est assez long, on fait des haltes. Mais le but du voyage n'est pas indiqué. L'origine du voyage n'est pas énoncée non plus: le voyageur commence sa narration en constatant qu'il est arrivé en Suisse, on apprend qu'il voyage en chemin de fer et qu'il vient de traverser le pont de Kehl à Strasbourg. Sa première étape est la ville de Bâle. L'identité du voyageur ne sera quant à elle révélée qu'à la signature de l'article. On ne sait pas non plus qui l'accompagne: qu'il emploie à un moment la première personne du pluriel ne veut pas dire grand chose: nous étions à Bâle peut aussi bien signifier tous les occupants du train que le voyageur et ses compagnons. Et quand le train repart, le voyageur ne signale pas plus sa destination, mais dit voir les Alpes se dresser à l'horizon, puis, dans une comparaison, évoque le mont Rigi et le Pilate. Parce que nous sommes initiés, nous savons que le Rigi et le Pilate dominent le lac des Quatre-Cantons aux bords duquel se trouvent Lucerne et Tribschen. Mais le lecteur du National en 1869 ne peut à ce stade initial des Notes pas savoir que Mendès se rend chez Wagner avant de partir pour Munich. 

Cette première note juxtapose une série d'impressions brutes, sans queue ni tête,  et d'anecdotes dans lesquelles l'humour se mêle au sarcasme: on reconnaît la Suisse au goitre de certaines de ses femmes, au marché aux poissons de Bâle les Suisses prennent grand plaisir à remettre dans leurs baquets des poissons qui s'en échappent,.... Le ton est léger, il s'agit d'amuser le lecteur. Sourire en coin Catulle Mendès donne cependant en une courte note un portrait très vivant de la ville de Bâle, de sa topographie et de quelques-unes de ses attractions touristiques, pour reprendre ensuite le train vers une destination imprécise. Pour cette première étape le voyage n'est pas encore wagnérien. A ce stade, c'est le chemin qui est au centre de l'attention, non le but.

En cherchant un peu, nous sommes arrivé à la conclusion plausible que les trois compères sont descendus à l'élégant hôtel Storchen (Gasthof zum Storchen), dont la façade donne sur la place du marché aux poissons de Bâle (5). De ses fenêtres, Catulle Mendès pouvait apercevoir les baquets de poisson et la célèbre fontaine gothique.

Le Fischmarkt (marché aux poissons) et sa fontaine gothique,
sur lequel se trouvait l'hôtel de Catulle Mendès.

"NOTES DE VOYAGE

I

LA PREMIÈRE HALTE

Il y avait quatre ou cinq heures que, désespéré par la niaiserie du paysage, je m'étais enfin endormi dans un coin de wagon. Le train s'arrêta au point du jour devant un petit village aux toits rouges et je vis passer dans un champ une femme qui avait un goitre : j'étais en Suisse (1). 

Autre symptôme : les employés du chemin de fer semblaient avoir désappris le français depuis la dernière station et s'exprimaient à présent, - si l'on peut appeler cela s'exprimer - dans cette langue qui ressemble à un remuement de cailloux dans un sac et qui a donné lieu au proverbe : Parler allemand comme une vache suisse. 

Dans les haies qui clôturent la voie, les oisillons pépiaient d'une façon toute particulière et qui n'a rien de commun avec la méthode des oiseaux français. Il ne faut pas croire que les oiseaux, parce qu'ils ont des ailes, n'aient point de patries. Il y a tel de nos linots qui ne consentirait jamais, fût-il amoureux d'une linotte suisse, à faire son nid au-delà de la ligue de peupliers qui borne ici la France. Un moineau français ne toucherait pas à un grain de chènevis poussé par le vent de l'autre côté de la fente médiane du pont de Kehl (2). Il y a le droit des oiseaux, comme il y a le droit des gens. Et les ramages changent en même temps que les langues. Les rossignols du bois de Boulogne ne comprendraient pas les " nachtigallen " (3) des Alpes. 

Le train repartit. Six minutes plus tard. nous étions à Bâle. Grâce à de minutieuses recherches sous les banquettes, je parvins à n'oublier dans le wagon que ma canne, mon paletot et quelques livres ; il y avait progrès : l'an dernier, je m'y étais laissé moi-même, jusqu'à Zurich. Après avoir pesté pendant une demi-heure dans la salle des bagages, j'escaladai un omnibus et m'assis eu face d'un Anglais ventru, joufflu et si chauve, qu'à côté de lui un genou aurait eu l'air d'un Absalon (4). 

Connaissez-vous Bâle? ce n'est pas une ville, c'est une montagne où il y a des maisons. Les places sont des mamelons, les ruisseaux des gaves, et les ruelles des ravines. On ne marche ras, on grimpe ou on dégringole. De temps en temps, au milieu d'une façade de brique rose, une fresque criarde et gaie représente un chevalier dont la lance démesurée, interrompue par une fenêtre, s'enfonce dans la gueule d'un dragon vert, ou un diable à la tête de corbeau et aux pieds de paon qui se démène dans un enfer de vermillon. Çà et là, des fontaines hérissent un pilier délicatement sculpté, au milieu d'un bassin de pierre ; l'eau qui s'élance de la gueule d'un serpent invraisemblable ou de la bouche d'un Noé ironique tombe dans la vasque avec un bruit clair, et les bras nus des servantes inclinent de grands seaux de chêne cerclés de cuivre neuf.  On se souvient de Marguerite à la fontaine. Mais on aime à croire que Marguerite était plus jolie.

Je dois avouer à ma honte qu'à peine arrivé à l'hôtel, je n'eus plus qu'un désir, relui de goûter un repos réparateur, et, toute curiosité cessante, je m'enfonçai dans les quatre édredons du plus mou des lits. Un doux présage de sommeil m'alanguissait délicieusement, et je fermai les yeux. 

Tout à coup, je me redressai en un grand sursaut. Un bruit de voix criardes montait de la rue et déchirait mes oreilles. " Hein! qu'y a-t-il? "m'écriais-je avec l'épouvante d'un dormeur brusquement éveillé ; et je me précipitai vers la fenêtre. Les volets repoussés me permirent d'assister à un spectacle véritablement singulier. 

Sur une grande place, un nombre infini de gens, hommes, femmes, enfants, gesticulait et hurlait autour d'un vaste bassin. Que diantre pouvaient-ils faire, tantôt courbés, tantôt debout, se poussant, se renversant même, les uns avec des exclamations de plaisir, les autres avec un cri de dépit? Parfois mes yeux encore pleins de sommeil voyaient remuer et luire quelque chose de fugace entre des mains crispées, et toute la place formait un brouhaha prodigieux.

Tout près du bassin, étaient rangés circulairement de grands baquets à côté desquels se tenaient des hommes impassibles. Sans se retourner, ces hommes puisaient de l'eau dans des écuelles emmanchées d'un long bâton et les vidaient de très haut dans les baquets d'où débordaient alors des vagues furieuses ; à chaque débordement redoublaient l'agitation et les clameurs de la foule. 

A vrai dire, je crois que je serais difficilement parvenu à comprendre ce qui se passait là, si le garçon d'hôtel, que je n'avais pas entendu entrer, ne se fût pas approché de moi et ne m'eût dit : " Monsieur regarde le marché aux poissons?" (5)

C'était un marché, en effet. Les pêcheurs du Rhin, pour prolonger la vie de leurs captures, ont coutume de les maintenir dans une eau perpétuellement agitée. Mais avec l'eau qui déborde s'échappent aussi les poissons, et les habitants de Bâle prisent fort le divertissement d'aller ramasser les truites ou les brochets enfuis et de les réintégrer dans les baquets des pêcheurs.

J'avais compris ; mais je comprenais aussi que, grâce au tumulte, il me serait impossible de dormir. Le mieux était de ne pas résister au désir d'aller, quoique exténué, me promener par la ville. 

En route, je vis une vieille affiche déchirée sur laquelle on pouvait lire encore: THÉÂTRE DE BÂLE: Grand Bal masqué. - A la bonne heure! pensai-je, voilà une petite ville qui sait s'amuser et qui n'engendre pas la mélancolie! Mais cette affiche avait été collée au-dessous d'une plaque indiquant le nom de la rue, et la rue s'appelait : LA DANSE DES MORTS (6). Jeu du hasard ou facétie humoristique, cette antithèse avait quelque chose d'agréablement macabre. 

Une chose m'inquiétait. J'avais lu dans un guide : "Bâle, langue allemande." Je me rappelais bien qu'autrefois J'avais su l'allemand de façon à oser lire Faust dans le texte et à pouvoir demander un verre de bière sans que le garçon m'éclatât de rire au nez; mais plusieurs années s'étaient passées ; rien d'impossible à ce que j'eusse oublié le peu que j'avais appris; et puis, je n'ai pas l'accent suisse Ce n'était donc qu'à la dernière extrémité que je m'adressais aux passants pour leur demander mon chemin ou tout autre renseignement. J'hésitai même assez longtemps avant d'entrer chez un coiffeur, bien que cette visite eût été rendue absolument nécessaire par la poussière de la route et la fumée des locomotives.

Il n'y avait personne dans la boutique, si ce n'est un jeune garçon perruquier à la figure douce. Cette solitude m'encouragea. 

- Monsieur, dis-je dans la langue de Goethe et de Lessing. voulez-vous me faire le plaisir de me coiffer? 

Le Figaro bâlois me répondit par un sourire qui indiquait que j'avais été compris; et je me sentis flatté. 

Je m'assis. Il me passa une serviette sous le menton. Ceci commença à m'étonner. 

- Monsieur, repris-je, je veux être coiffé.

Les lèvres du jeune perruquier dessinèrent encore le plus intelligent des sourires; je fus rassuré, et, m'étant emparé d'un journal, je me préparai à lire un premier-Bâle qui n'eût pas manqué de m'intéresser infiniment, lorsqu'une fraîcheur subite m'inonda le menton. Je jetai un coup d'oeil dans la glace : on me rasait ! 

- Sapristi! m'écriai-je ( en français, cette fois, car la colère me forçait à jeter le masque), sapristi!je ne veux pas être rasé, entendez-vous ?

 — Eh ! monsieur, que ne le disiez-vous plus tôt! répondit le coiffeur avec un accent marseillais des plus incontestables. Je suis arrivé hier de France. Je ne sais pas un mot d'allemand, mais pour ne pas mécontenter les clients de mon patron, je feins de les comprendre et leur répond par signes.

Ceci prouve d'une manière irréfutable qu'il serait très imprudent de partir pour la Suisse ou pour l'Allemagne, sans emporter avec soi une connaissance approfondie de la langue de Schiller. 

Trois heures plus tard, installé dans un wagon où je ne retrouvai ni mon paletot, ni ma canne, ni mes livres, mais où j'égarai mon portefeuille, trois heures plus tard, je voyais les Alpes se dresser à l'horizon. Certes, loin de moi l'intention d'insinuer que le Pilate est une taupinière un peu plus grandiose à peine que les buttes Montmartre; mais, en vérité. l'idée de la hauteur, que tout homme porte en lui, est si supérieure à la réalité, que, à la la vue du Righi (7), couronné du nuées, au lien de m'écrier: "Comme les Alpes sont hautes!"  je me suis dit : "Comme les nuages sont bas! "

CATULLE MENDÈS 

(La suite  prochainement.)"

in Le National du 23 juillet 1869 (p.3)


(1)  Le goitre endémique était commun dans les régions dont le sol était pauvre en iode (en particulier les zones montagneuses, comme les Alpes ou les Pyrénées). Catulle Mendès en fait ici une caractéristique de la Suisse.
(2)  Le pont ferroviaire de Kehl fut un pont de la ligne de Strasbourg-Ville à Strasbourg-Port-du-Rhin enjambant le Rhin et par la même occasion franchissant la frontière entre la France et l'Allemagne.Par une convention internationale du 2 juillet 1857, les États du Grand-duché de Bade et du Second Empire de Napoléon III décidèrent la construction d'un pont ferroviaire traversant le Rhin. Ce fut le premier pont en dur du Rhin Supérieur. Il fut mis en service en mai 1861.
(3)  "Rossignol" se dit "Nachtigall" en allemand.
(4)  Absalom ou Avshalom  est un personnage biblique. Il est le troisième fils de David, roi d'Israël, et réputé pour être le plus bel homme du royaume. Son histoire est racontée dans le Deuxième livre de Samuel. Absalom portait les cheveux très longs, et cela causa sa perte. Lors d'une bataille, son armée étant en fuite, il se prit les cheveux dans les branches d'un chêne. Il fut alors facile de le tuer.
(5)  Il doit s'agir du Fischmarkt, le marché aux poissons dont la fontaine gothique est célèbre. Elle avait été construite en 1380 pour offrir une possibilité aux pêcheurs de garder leurs poissons au frais. Catulle Mendés est très probablement descendu au Gastof zum Storchen, un des meilleurs hôtels bâlois, précisément situé sur le marché aux poissons.

Sur cette carte postale ancienne, on distingue l'hôtel Storchen
sous la mention Basel Fischmarkt.
(6)  Cette rue, la "Totentanz Strasse", proche du Rhin, existe toujours aujourd'hui. La danse macabre de Bâle ("Basler Totentanz") désigne une peinture qui depuis la fin du moyen âge ornait le mur d'un cimetière bâlois, un memento mori qui était supposé rappeler que la mort s'empare de tous sans exceptions.

Copie en aquarelle de la Basler Totentanz par Johann Rudolf Feyerabend (1806).
conservée au Musée historique de la Ville de Bâle.
(7) Le Mont Pilate culmine à 2128 mètres, le Rigi à 1798 mètres.


Expo Louis II et l'architecture: le projet d'un théâtre wagnérien à Munich.

Copie de la maquette de Gottfried Semper réalisée pour le film Ludwig II. de
Marie-Noelle et Peter Sehr (2012)

L’exposition L’architecture sous le roi Louis II: palais et usines a ouvert ses portes hier à la Pinakothek der Moderne (voir le post de présentation). Elle présente notamment le projet d'un théâtre wagnériens sur les rives de l'Isar, que le roi Louis II avait confié à Gottfried Semper sur les conseils de Wagner. Des plans furent esquissés, une maquette fut même construite, mais le projet ne vit pas le jour car il connut la forte opposition des milieux politiques qui y voyaient un gouffre financier. La nouvelle exposition présente les plans de ce projet que conserve la TUM de Munich, une copie de la maquette du Richard-Wagner-Festspielhaus de Munich, qui fut utilisée pour le tournage du dernier long métrage consacré à la vie du roi et des séquences des différents films qui ont inclus le projet d'un théâtre wagnérien à Munich.

Wagner fut appelé à Munich en 1864 par le roi Louis II de Bavière, et très vite l'idée d'un Festspielhaus wagnérien à Munich se fit jour. Wagner conseilla d'engager l'architecte Gottfried Semper, avec lequel il s'était lié d'amitié à Dresde où il avait construit le théâtre de la cour.  Semper avait été chargé de la conception et la réalisation du projet munichois par le roi Louis II.

Semper avait d'abord conçu un théâtre qui devait être construit dans le Palais de verre (Glaspalast) de Munich, puis un projet monumental surplombant les rives de l'Isar, un Festspielhaus qui devait être relié au coeur de la ville par un large boulevard. La  scène et de la salle devaient  être conformes aux idées de Wagner: un auditorium unique sans aucune barrière  permettant à chaque spectateur de jouir,  d'une bonne vue, l'accent mis sur la scène.

Lorsque Wagner fut contraint de quitter Munich en 1865, le projet du Festspielhaus fut mis à l'arrêt. Wagner lui-même s'en était d'ailleurs rapidement distancé, en partie parce que tout le projet risquait de devenir trop monumental et de s'éloigner de plus en plus de ses idéaux, et surtout  d'échapper à son influence puisqu'il allait maintenant vivre en Suisse.

Plan en coupe du Festspielhaus München par Gottfried Semper

Dessin de la  façade monumentale (Gottfried Semper)
La copie de la maquette à l'exposition

Copie de la maquette vue de face

Maquette du Festspielhaus dans le film  de Helmut Käutner
Ludwig II.: Glanz und Ende eines Königs (1955)

Ludwig (O.W. Fischer) et Wagner (Paul Bildt) discutant du projet
dans le film de Helmut Käutner (1955)

Ludwig (Sabin Tamprea ) devant la maquette du Festspielhaus München
dans le film Ludwig II. de 2012.

Ludwig (Helmut Berger) et Wagner (Trevor Horvard) discutant du projet
dans le film Ludwig de Visconti (1972)

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mardi 25 septembre 2018

Une création mondiale de Hans Abrahamsen pour le premier concert d'Académie de l'Orchestre d'Etat de Bavière

Constantinos Carydis.
Crédit photographique: Thomas Brill
Le Théâtre national de Munich est à la fête en ce début de saison avec les célébrations d'un double anniversaire. Son inauguration remonte en effet à 1818, année de son ouverture après 7 ans de travaux de construction ; il  s'appelait alors le Königliches Hof- und Nationaltheater. Il prit ensuite, avec la fin de la monarchie en 1918, le nom d'Opéra d'Etat de Bavière (Staatsoper).

Pour que la fête soit complète, il fallait qu'elle s'ouvre avec une création mondiale d'importance, qu'a étudiée et dirige le Maestro Constantinos Carydis. L'Orchestre d'Etat de Bavière a interprété pour la première fois en public les Drei Märchenbilder aus der Schneekönigin (Trois tableaux de conte de fées extraits de la Reine des neiges) du compositeur danois Hans Abrahamsen. Ces trois tableaux sont extraits de l'opéra Snedronningen/The Snow Queen, dont le compositeur vient d'achever la composition cet été, et dont la première aura lieu  à Copenhague au courant de l'automne 2019.

Hans Abrahmsen

Hans Abrahamsen a écrit son opéra au départ de la Reine des Neiges, un des plus longs contes de Hans Christian Andersen (1), que l'écrivain danois rédigea en 1844 et qui raconte l'histoire de deux gentils enfants, Kay et Gerda,  à qui arrive un grand malheur :  le diable a fabriqué un miroir magique, dont les reflets sont déformés. Le miroir se casse et deux des morceaux ensorcelés sont venus se ficher dans l'œil et le cœur de Kay, le rendant dur et indifférent, jusqu'au jour où il disparaît. Son amie Gerda entreprend de le chercher, jusqu'au château de la Reine des neiges dans le Grand nord où il est retenu. Les trois tableaux d'Abrahamsen constituent les scènes 2 à 4 du premier acte de son opéra: la représentation de l'heureuse amitié enfantine de Gerda et Kay, la catastrophe du bris du miroir diabolique qui provoque la transformation de la vision de Kay, les jeux d'hiver sur la place du village et le rapt de Kay par la Reine des neiges qui emporte l'enfant dans son traîneau au milieu d'une tempête de neige.

Ainsi Hans Christian Andersen revient-il à Munich par opéra interposé. On sait que le roi Maximilien II de Bavière qui appréciait plus que tout la compagnie des savants et des poètes avait invité l'écrivain à sa cour en 1859. Lors de son séjour bavarois de cette année, le conteur fut invité à visiter l'île aux roses sur le lac de Starnberg, sur laquelle le roi avait fait ériger un chalet de plaisance. Lors de la traversée du château de Berg à l'île aux roses, on rapporte qu'Andersen avait raconté son histoire du Vilain petit canard. On peut imaginer que les enfants royaux, le prince héritier Louis et le prince Otto, étaient de la partie.

Andersen viendra peut-être rejoindre Charles Perrault  et les Frères Grimm au Panthéon des opéras-féeries, qui ont, surtout avec Cendrillon et Hänsel und Gretel, une longue et tradition. Sa Reine des neiges qui a connu au moins douze adaptation pour le cinéma ou la télévision et a été l'objet de plusieurs bandes dessinées, accoste grâce à Hans Abrahamsen au glorieux rivage du monde de l'opéra.

A l'audition des trois tableaux d'Abrahamsen, on se rend tout de suite compte qu'on ne se trouve pas en présence d'un de ces nombreux opéras contemporains appelés à disparaître dans les tristes oubliettes de l'histoire de la musique. Tout au contraire on pressent avec un enthousiasme grandissant qu'il s'agit d'une oeuvre majeure dont la musique atteint au sublime. Il nous offre là une composition poétique nourrie de romantisme et de merveilleux, abordée avec les moyens les plus contemporains de la composition. Une composition pour très grand orchestre qui fait grand appel aux percussions, mais des percussions d'une douceur céleste, sans aucun fracas. Quelle émotion, quelle beauté, quelle perfection dans la juxtaposition et la superposition de sonorités sans nombre dont la résultante donne une musique envoûtante! Un bonheur sans nom mené par un magicien au pupitre qui dirige le meilleur des  orchestres qui soit.  Constantinos Carydis a su rendre cette musique des sphères avec la douceur exquise et l'intelligente sensibilité qui le caractérisent. Les mains du Maestro s'envolent ver le ciel avec la souplesse et la précision du vol des oiseaux qui semblent suivre les entrelacs de la somptueuse musique. Il faudra attendre une année encore pour avoir l'occasion d'assister à la création de l'opéra complet dont la première danoise aura lieu à Copenhague à l'automne prochain et la première anglaise à Munich sans doute en décembre.

La soirée se poursuit avec le Concerto n° 2 en mi bémol majeur, op. 132, que Richard Strauss écrivit en 1942 au moment où  son opéra Capriccio connaissait sa première, un opéra dans lequel on trouve également un solo de cor. La partie soliste est interprétée par Johannes Dengler, corniste solo à l'Orchestre d'Etat de Bavière. Ce virtuose au profil noble et racé  se joue avec élégance des difficultés complexes de la partition. Constantinos Carydis, très attentif au soliste, dirige tout en souplesse ce beau concerto que Strauss composa sans doute à la mémoire de son père, corniste de son état, qui aurait sans doute refusé d'interpréter une oeuvre aussi difficile d'exécution. Le Maestro grec met l'accent sur la beauté de la mélodie et souligne avec fluidité les entrelacs polyphoniques cette oeuvre qui marque un retour à la clarté formelle dans la composition straussienne.

La seconde partie présente comme en contraste la Septième symphonie de Beethoven, une oeuvre bien plus énergique que les deux précédentes. Le chef d'orchestre qui avait dirigé jusqu'ici presque en planant avec le doigté subtil de son jeu de mains semble se transformer à présenter un bouillant magicien capable de déchaîner les fulgurances des orages et de faire gronder les tonnerres. Et cet homme de petite taille, qui semblait un peu frêle dans son frac, se met à donner de vibrantes injonctions et à se dépenser de manière telle que la sueur dégouline de son visage. Lors de sa création à Vienne il y a plus de deux cents ans, l'oeuvre avait fait un triomphe. Et ce triomphe se répète aujourd'hui à Munich: c'est un public déchaîné, soulevé par l'enthousiasme qui a remercié par d'intarissables applaudissements et des trépignements sans nombre l'interprétation très vigoureuse et trépidante qu'en ont donné Constantinos Carydis et l'Orchestre d'Etat de Bavière. S'il est vrai que l'oeuvre véhicule un optimisme guerrier victorieux avec son ouverture en canons et en fanfare, avec son hommage vibrant aux soldats morts héroïquement  au combat, elle a souvent été interprétée de manière bien plus prudente. Constantin Carydis la fait crépiter de manière audacieuse et visionnaire, en lui imprimant un tempo rapide et en accroissant les tensions musicales qu'il pousse vers un paroxysme extatique. 

Ainsi la soirée, qui avait commencé par une extase aux douceurs féeriques, se termine-t-elle par un acmé triomphant. S'il faut en croire ces prémices, la saison munichoise sera exceptionnelle!