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jeudi 17 novembre 2016

Le monument à Richard Wagner à Munich

Photo ancienne (s.d.)

Photographie actuelle.Crédit photographique Rufus 46

Le monument à Richard Wagner de Munich est dû au sculpteur alsacien Heinrich Waderé (Colmar, 1865-.Munich 1950). Il est situé aux abords de la Prinzregentenplatz (place du Prince-Régent) dans le quartier de Bogenhausen à Munich, à deux pas du  Prinzregententheater (Le théâtre du Prince-Régent, dont l'architecture s'inspire de celle du Palais des Festivals de Bayreuth et dont l'ouverture eut lieu en août 1901). Parmi les projets que présenta le sculpteur, ce fut celui présentant le compositeur assis dans une pose similaire à celle de  Goethe dans le célèbre portrait de Tisbchein  Goethe dans la campagne romaine, accroché au cimaises du Städel Museum de Francfort. Il figure Richard Wagner, commodément installé, enveloppé de plaids ou d'un manteau de voyage et tenant une partition à la main gauche..

Johann Heinrich Tibschein ,Goethe dans la campagne romaine. 1787
Crédit photographique: Cliquer ici

Le bloc de pierre qui servit à la réalisation du monument est en marbre d'Untersberg, il avait un volume de 14 mètres cubes et pesait 600 quintaux. Il fut très difficile de le transporter. A Unterberg plus de trente chevaux furent  nécessaires pour amener le bloc à la gare de chemin de fer. Le bloc de marbre fut sculpté  dans un atelier à la gare de l'est (Ostbahnhof). Une fois achevé, le monument pesait encore 450 quintaux. On mit deux jours 2 jours à le transporter jusqu'à son emplacement actuel à l'aide d'une d' une locomotive de route spéciale de la firme Maffei .

Transport du monument depuis la gare de l'est de Munich

La cérémonie de l' inauguration en 1913. Photo Stadtarchiv München
Au fond à droite, le théâtre du Prince Régent

Le monument a été dévoilé le 21 mai 1913, un jour avant le 100e anniversaire du compositeur.. Le dévoilement a eu lieu en présence du Prince Régent et de l'initiateur du projet, Ernst von Possart, célèbre acteur et directeur de théâtre qui participa activement à la conception et à la réalisation du Théâtre du Prince Régent. Son inauguration fut perçue par beaucoup comme la juste réparation  que devait la ville de Munich à Richard Wagner, qui avait dû quitter les lieux à la hâte en 1865. Cosima, la veuve de Richard Wagner, et leur  fils Siegfried ont refusé d'assister à l'événement vraisemblablement parce que le Festival d'opéra de Munich, les "Münchner Opernfestspiele", faisait concurrence à Bayreuth, l'ouverture d'une salle supplémentaire à Munich, qui plus est d'architecture wagnérienne, accroissant la concurrence.

lundi 9 septembre 2019

La saga du clan Wagner - Le procès Beidler en 1914. Siegfried et Isolde.

La semaine dernière, visitant Tribschen, la résidence qu'occupa Wagner près de Lucerne, je me suis intéressé à une caricature du Simplicissimus de 1914 représentant Siegfried et Cosima Wagner en costumes de scène wagnériens menaçant Isolde renversée à terre, aux pieds de son frère et de sa mère. Cette caricature a éveillé ma curiosité et m'a donné l'envie de consulter les archives de presse pour tenter de percer son énigme. Il en est rapidement résulté qu'il s'agit d'une représentation du conflit familial qui opposa Isolde à Cosima et Siegfried Wagner sur la question de la reconnaissance légale de la paternité de Richard Wagner pour sa fille Isolde, née de Cosima alors encore mariée avec Hans von Bülow.

La presse allemande s'est longuement intéressée au procès intenté par la fille de Wagner à sa mère sur la question de sa filiation avec le compositeur. A l'été 1914, le Simplicissimus livre pas moins de trois caricatures et un poème sur le procès Beidler vs. Wagner ( aussi désigné à l'époque sous le titre de " Wahnfrieds-Ehre" , "l'honneur de Wahnfried "). Ce fut aussi le cas de la presse française dont de nombreux quotidiens évoquent l'affaire. J'ai choisi de reproduire les articles du Ménestrel, un journal musical parisien qui livre un véritable feuilleton du procès intenté par Isolde à sa mère. Après avoir lu ces articles, on est mieux à même de comprendre les caricatures et le poème du Simplicissimus, que nous reproduisons en fin de post.

Isolde Beidler née von Bülow et son fils Franz (photo sur BnF , Gallica)

Les articles du Ménestrel

Le Ménestrel du 16 mars 1907

On s'occupe beaucoup, en ce moment, de l'avenir du théâtre de Bayreuth, en raison de la maladie de Mme Cosima Wagner, plus.grave qu'on ne le pensait d'abord, et qui, croit-on, ne lui permettrait que difficilement de reprendre la direction de ce théâtre, dans laquelle elle apportait l'énergie que chacun sait. On songe donc à la personnalité de son successeur éventuel, et les avis sont partagés à ce sujet. Un certain groupe très sympathique à son fils serait très disposé en sa faveur ; mais on objecte que si M. Siegfried Wagner a montré du goût et de l'habileté pour la mise en scène, il n'en est pas tout à fait de même en ce qui concerne la conduite de l'orchestre, et l'on sait que sous ce rapport son succès à Bayreuth a été plutôt modeste. Un autre groupe de wagnériens lui préférerait son beau-frère, le gendre de Mme Wagner, M. Beidler, qui est très apprécié comme musicien. Cependant, pour éviter toute rivalité et toutes contestations possibles entre membres de la famille, et en songeant d'ailleurs qu'à partir du 1er janvier 1914 cessera tout droit de propriété sur les œuvres du maître, un troisième mettrait en avant une troisième combinaison, c'est-à-dire la formation d'un consortium artistique. Ce consortium devrait s'occuper avant tout de recueillir des capitaux, capitaux d'autant plus nécessaires que dans sept ans les droits d'auteur seront éteints, et que, d'autre part, si la police avait un jour l'idée d'examiner les conditions matérielles d'exploitation du théâtre de Bayreuth, qui n'offre aucune espèce de sécurité ni de garantie en cas d'incendie, il se pourrait qu'on obligeât l'art wagnérien à chercher un refuge ailleurs.

Le Ménestrel du 9 mai 1914

A propos du procès intenté à Mme Cosima Wagner par Mme Isolde Beidler, sa fille, à l'effet d'obtenir une déclaration constatant que Richard Wagner est bien son père, l'Illustrirte Zeitung de Munich a publié une poésie écrite par Wagner, le 10 avril 1880, pour le quinzième anniversaire de la naissance de l'enfant nommée Isolde, qu'il considérait bien comme sa fille. Voici la petite poésie de circonstance dont il s'agit : « Il y a quinze ans que tu es née : alors tout le monde semblait prêter l'oreille ; on attendait Tristan et Isolde. Cependant, moi, je n'avais qu'un vœu unique, ce que je voulais c'était un petit enfant, une fille, toi, Isolde ! Puisse l'enfant vivre un millier d'années, et aussi Tristan et Isolde ».

Le Ménestrel du 16 mai 1914

Querelles dans la maison de Wagner. Nous avons parlé il y a quinze jours du procès intenté, devant le tribunal civil de Bayreuth, à Mme Cosima Wagner par sa fille, Mm Isolde Beidler, à l'effet de faire déclarer qu'elle est bien .effectivement une fille de Richard Wagner. On pensait que le jugement serait rendu le 8 mai dernier. L'affaire a bien été appelée à cette date, mais le tribunal a décidé de surseoir. Il a jugé utile de faire rechercher et d'interroger comme témoin une dame Mrazeck, qui, en 1864, louait des logements à Starnberg et, à ce titre, eut comme locataires, du 12 juin au 12 octobre 1864, Richard Wagner et Mme Cosima de Bülow, pendant que Hans de Bülow était malade à Munich.

Le Ménestrel du 30 mai 1914

- Querelles dans la maison-Wagner. La décision à intervenir, dans le procès actuellement en instance devant le tribunal de Bayreuth, pourrait bien se terminer d'une façon très peu sensationnelle. La prétention, si justifiée qu'elle soit, de Mme Isolde Beidler, de se faire déclarer fille de Richard Wagner, va se heurter sans doute à des difficultés juridiques insurmontables et les juges pourraient bien se trouver dans l'impossibilité de reconnaître légalement des faits dont la réalité n'est guère douteuse, ayant été reconnue par Wagner. Le journal Münchener Augsburger Abendzeitung rappelle une décision du tribunal de Bayreuth, en date du 17 mars 1883, donc postérieure de cinq semaines seulement à la mort de Wagner, d'après laquelle ont été établis les trois points suivants :
         l° Le mariage de Mme Cosima et de Richard Wagner est régulier et valable. 
         2° Comme unique enfant de ce mariage, il y a Siegfried et lui seulement.
         3° Cosima et Siegfried se partagent en parties égales la succession de Richard Wagner.
Cela est net et clair ; conforme d'ailleurs au code bavarois en ce qui concerne le droit successoral des femmes. A cette même époque, c'est-à-dire en 1883, Hans de Bülow reconnut expressément, dans un document écrit, que l'enfant né le 6 juin 1869, pendant le procès en séparation de Mme Cosima, née Liszt, -et nommé Siegfried,  n'était pas son fils à lui. D'autre part, lorsque Wagner fit venir les papiers nécessaires pour son mariage avec Mme Cosima, qui eut lieu à Lucerne le 26 août 1870 (certaines chronologies portent le 28), il ne s'occupa point des deux enfants, Isoldeet Eva, dont la paternité lui était, attribuée dans le cercle de ses connaissances, mais il eut soin de reconnaître Siegfried et le fit baptiser le 4 septembre 1870. Siegfried a donc été légitimé par mariage subséquent. En cela, sa situation légale diffère de celle d'Isolde et de celle d'Eva. Isolde, née le 10 avril 1863, à Munich, et Eva, le 17 février 1867, à Lucerne, furent inscrites sur les actes de l'état civil comme filles de Mme Cosima de Bülow, née Liszt, et de M. Hans de Bülow. En vertu de la présomption légale " Pater is est, quem nuptiae demonstrant ",  Hans de Bülow endossa la paternité des deux enfants. Assurément, il aurait pu protester et déposer une plainte devant les tribunaux en vue de faire rétablir la vérité. On comprend qu'il ait reculé devant le scandale. Il a même poussé l'abnégation jusqu'à consentir, des avantages pécuniaires à peu près égaux à chacune des quatre filles qui portaient légalement son nom. Il donna de son vivant 62.000 francs à Blandine.et une somme égale à Daniela, tandis qu'Isolde et Eva recevaient chacune 30.000 francs. Plus tard, lorsque Bülow fit son testament, il disposa de la fortune qui devait rester à la mort de sa deuxième femme, disant que cette fortune devrait revenir à Blandine, à Daniela et à Isolde. Cette fois, Eva était omise. Cette omission est facile à comprendre. En effet, si Bülow put garder quelque doute sur sa paternité par rapport à Isolde, il ne pouvait en conserver aucun quant à Eva, née deux années plus tard. La conduite de Bülow apparaît donc comme parfaitement correcte et même chevaleresque, ce qui était d'ailleurs parfaitement conforme à son caractère. L'on se demandera maintenant pourquoi Mme Isolde Beidler, la plaignante de 1914, ne serait pas admise à faire valoir les preuves de la paternité de Wagner en ce qui la concerne. L'obstacle sera probablement la prescription. Les délais pendant lesquels une requête de ce genre pouvait aboutir sont vraisemblablement expirés. Une autre question se pose : Wagner désirait-il que ses trois enfants, Isolde, Eva et Siegfried fussent mis sur le même pied au point de vue des droits sur sa succession ? Dans l'état actuel des choses, on semble l'ignorer. Beaucoup de personnes regretteront sans doute que, ce que n'a pas fait Wagner, et qui peut-être était son désir,  l'égalité entre ses trois enfants n'ait pas été réalisée après sa mort par leur mère et par eux-mêmes.

— M. Siegfried Wagner proteste avec indignation, dans la Taegliche Rundschau, contre les calomnies et les injures dont une partie de la presse allemande, mal informée, a accablé la maison Wahnfried.

     Le procès qui a lieu en ce moment, c'est Mme Yseult Beidler seule qui l'impose, parce que sa mère, sur les conseils de l'administrateur dévoué de la maison Wahnfried, M. von Gross, a dû réduire à 22.000 marks la rente annuelle qu'elle lui donne de son plein gré, alors qu'elle ne paie à ses autres filles que 10.000 marks de pension.
    La maison Wahnfried a l'intention de léguer au peuple allemand l'Opéra de Bayreuth et tous les biens qui en dépendent : la villa Wahnfried, avec tous les trésors et tous les souvenirs qu'elle renferme et les fonds des représentations de Bayreuth, qui sont fort considérables. 
    Le Bayreuth de Richard Wagner, ajoute son fils, appartient au peuple allemand et les héritiers de Wahnfried le lui rendront avec joie.
    Telle est notre réponse aux injures de ceux qui nous accusent d'avarice.

Le Ménestrel du 6 juin 1914

- Querelles dans la maison Wagner. Les questions de famille, traitées au grand jour dans les journaux, causent toujours une impression pénible. L'on avait espéré d'abord que le jugement du tribunal de Bayreuth, dans l'affaire Isolde Beidler contre sa mère, serait rendu rapidement et que rien ne viendrait envenimer un débat considéré pour tout le inonde comme infiniment regrettable. Il n'en a pas été ainsi. Les journaux allemands d'information se sont empressés d'accueillir les explications des intéressés ; des personnes bien intentionnées ont publié ce qu'elles savaient, et M. Siegfried Wagner, se jugeant attaqué, a fait connaître, un peu hâtivement peut-être, l'intention de sa mère et la sienne d'abandonner à la nation allemande la double tâche et, de continuer, à partir de 1915, les représentations annuelles ou bisannuelles du théâtre des fêtes de Bayreuth, et de constituer, dans la villa de Wahnfried, une « fondation éternelle » à la gloire de Richard Wagner. Comme conséquence, Mme Cosima Wagner et M. Siegfried Wagner feront donation à leur pays du théâtre de Bayreuth avec ses dépendances et tout ce qu'il renferme, et de la villa de Wahnfried en même temps que des souvenirs wagnériens qui s'y trouvent.

Cette diversion un peu sensationnelle ne saurait nous empêcher de résumer avec impartialité les circonstances du débat qui s'est élevé dans la famille Wagner ; elles se présentent avec la vulgarité très humaine, hélas ! et le caractère dépourvu de noblesse de la plupart des discussions d'intérêt. Aux approches du 1er janvier 1914, M. Siegfried Wagner, voyant venir le moment où le droit de représentation des œuvres scéniques de Richard Wagner cesserait d'être une source de revenus pour la famille, désira faire régler à nouveau les subsides que sa mère distribuait précédemment aux deux filles de la maison, Mme Isolde Beidler et Mme Eva Chamberlain. Par suite des arrangements pris, Mme Isolde Beidler fut informée qu'elle recevrait annuellement 15.000 francs. Elle écrivit aussitôt à sa mère une longue lettre dont le passage le plus significatif était celui-ci : « Je demande que Siegfried, Eva et toi, vous déclariez clairement et nettement que je suis fille de Richard Wagner, et que j'ai, à ce titre, les mêmes droits que Siegfried et Eva ». Mme Cosima Wagner, refusant de répondre à la mise en demeure de sa fille, lui écrivit la lettre suivante : « Mon enfant, j'ai reçu personnellement la lettre et pris connaissance de son contenu. Tu as créé par ta prétention une situation qu'il n'est plus possible de dénouer sans l'intervention des hommes de loi. Pour cette raison, j'ai remis ta lettre à M. Troll, avocat, avec mission de poursuivre l'affaire. Ta mère, Cosima Wagner. »
Cela se passait en septembre dernier. Pendant le mois d'octobre 1913, Mme Isolde Beidler écrivit à M. Adolphe von Gross, ami et conseiller financier de la famille Wagner, menaçant de provoquer un 
« effroyable scandale » si on lui refusait la satisfaction désirée.

Des amis conseillèrent à Mme Cosima Wagner de retirer à sa fille la somme d'argent qu'elle lui donnait annuellement. Ce conseil ne fut pas suivi. Il arriva même qu'en novembre Mme Isolde Beidler, qui avait touché déjà une annuité de 27.500 francs, envoya la liste de ses créanciers. Le montant de cette liste fut payé, ce qui n'empêcha point Mme Isolde Beidler de réclamer 5.000 francs le 21 janvier, et de déposer, ce jour-là même, sa plainte devant le tribunal de Bayreuth. Tels sont les faits détaillés par la Münchener Augsburger Zeitung. Il est juste d'ajouter que Mme Isolde Beidler doit être jugée en tenant compte de son état de santé. Son médecin, le docteur A. Krüche, a écrit aux Dernières Nouvelles de Munich, faisant connaître que sa cliente est, depuis plusieurs mois, dans un sanatorium à Davos, et que pendant ces dernières années la maladie a déprimé son tempérament.

D'autre part, M. Franz Beidler, maître de chapelle et mari de Mme Isolde, a pris la parole à son lotir et publié, à la date du 26 mai dernier, en trois colonnes compactes, qui ont paru en même temps dans plusieurs journaux, un long mémoire destiné a démontrer que sa femme est bien la fille de Richard Wagner.

De plus, M. Beidler a rectifié quelques inexactitudes dans les énonciations publiées au sujet de cette malheureuse querelle.

Au milieu du flot montant des articles qui ont paru depuis quinze jours en Allemagne, le lecteur se demande un peu ahuri pourquoi Mme Cosima Wagner, si bien qualifiée pour savoir qui est le père de Mme Isolde Beidler, refuse de le dire. La vérité peut-elle donc avoir des conséquences redoutables ? Le silence gardé là-dessus laisse le champ libre à toutes les conjectures.

Terminons par un renseignement musicographique. Il avait été dit que la partition de l'Or du Rhin a été dédiée par Wagner «à sa fille Isolde». Là-dessus M. Siegfried Wagner écrit: «En ce qui concerne la partition du Rheingold, je l'ai fait retirer hier des archives de Wahnfried. Les assertions relatives à une dédicace à Isolde sont absolument fausses. La partition du Rheingold a été terminée dix ans avant la naissance d'Isolde. Sur la première page, il est écrit de la main de mon père « Zurich, 15 février 1854. R. W. ». Sur la dernière page, on peut lire : « Fin du Rheingold. R. W. 26 septembre 1854 ». Le public ne demandera pas mieux que de croire sur parole M. Siegfried Wagner, mais chacun se dira que la date d'achèvement d'une partition n'implique pas qu'une dédicace postérieure ne soit pas intervenue, même en dehors de toute inscription sur le manuscrit. Si la question méritait d'être approfondie, il faudrait rechercher sur quel document l'on s'est appuyé pour affirmer l'existence d'une dédicace du Rheingold à Isolde ; l'on verrait alors si ce document a quelque valeur probante; car la raison donnée n'en a pas. Plus que jamais l'on peut se dire, à propos de tout ce qui a été publié :
« Comme il eût été mieux de se taire ! »

- Un nouveau procès en perspective. Le kapellmeister M.. Franz Beidler a communiqué aux Dernières Nouvelles de Munich son intention d'entreprendre un procès contre la Münchener Augsburger Abendzeitung, à cause d'une série d'articles qui ont paru dans ce journal sous le titre l'Honneur de Wahnfried (Wahnfrieds Ehre).

Le Ménestrel du 20 juin 1914.

- Querelles dans la maison Wagner. Le 12 juin dernier, le tribunal civil de Bayreuth a entendu les avocats des parties adverses, M. Troll, pour Mme Cosima Wagner et M. Dispeker, pour Mme Isolde Beidler. Pour l'auditeur impartial, il faut bien le dire, tout ce débat, placé sur le terrain le moins noble des intérêts personnels, prend des allures de comédie bourgeoise dépourvue de personnages sympathiques, et, au-dessus des petits démêlés, appuyés par des raisons à faire sourire de lui-même chacun des avocats qui les présentent, semble planer gauchement, comme un oiseau d'allure inquiétante descendant de la colline sur la nation allemande, le don annoncé avec une hâte au moins intempestive, de ce que l'on appelle avec emphase la « fondation wagnérienne éternelle », c'est-à-dire, comme plat de résistance, le théâtre des Festspiele avec toutes les charges et obligations qui s'y rattachent, et cela juste au moment où l'exploitation de l'entreprise, sans l'attrait exclusif de Parsifal, risque fort de devenir une mauvaise affaire. 

M. Troll, au nom de sa cliente, M,ne Cosima Wagner, nous apporte sur tout cela des révélations d'autant plus savoureuses que l'on aurait pensé qu'il se garderai  d'en faire confidence au public. Il nous dit, parlant au tribunal, que la presse allemande, comme si elle avait obéi à un commandement militaire, a lancé ses invectives contre « l'honneur de la maison Wahnfried », et que maintes lettres anonymes ont été reçues par M. Siegfried Wagner, lettres dont quelques-unes, écrites en termes déshonnêtes, vont être photographiées et renvoyées à la police des lieux de départ, pour que les auteurs en soient recherchés et poursuivis. Il ajoute que quatre cents coupons de places souscrites pour les représentations de Bayreulh de juillet-août prochain ont été retournés, faisant remarquer que si les festivals venaient à être supprimés cette année, il, serait fort à craindre qu'ils ne fussent jamais rétablis.

Au sujet des libéralités de M. Siegfried Wagner et de sa mère à la nation allemande, M. Troll nous apprend qu'elles ont été considérées par les journaux comme un « Danaergeschenk » (1), c'est-à-dire un présent assimilable à celui du fameux cheval de Troie qui portait la ruine en ses flancs. Les plaisants se réjouissent que l'avocat de Mme Cosima Wagner n'ait pas jugé prudent de se taire au sujet de cet unanime « Timeo Danaos et dona ferentes », qui sort de toutes les bouches humaines germaniques et constitue un choeur bien digne d'Aristophane.

Continuant ses révélations, et battant un peu,la campagne, comme son confrère va le lui reprocher tout à l'heure, M. Troll nous montre la ville de Munich s'efforçant, à une époque déjà lointaine, de canaliser à son profit le flot d'or des pèlerins de Bayreuth, en faisant ériger le théâtre du Prince-Régent et et en élevant à proximité un monument à Wagner.

Nous allions oublier de dire que M. Troll a demandé le huis-clos pour les audiences, attendu que «cela choque les bonnes mœurs qu'une fille porte plainte contre sa mère et l'oblige à évoquer de pareils souvenirs ». En cela, le public sera certainement, du même avis que l'excellent avocat, mais, outre qu'une semblable argumentation ne peut valoir juridiquement, il saura trouver, dans le procès actuel, un haut enseignement, un enseignement amusant à acquérir comme ceux qui ressortent d'une pièce de Plaute ou de Molière. Cela vaut bien la publicité en compensant l'effet du mauvais exemple.

Maintenant, écoutons un autre son de cloche. Soutenant les prétentions de Mme lsolde Beidler, M. Dispeker commence par s'étonner qu'une heure durant son adversaire ait dit tant de choses qui, au point de vue du procès en instance, sont tout a fait indifférentes et inopérantes. Que les Festspiele soient ou non remis en question, que Wahnfried revienne ou non à la nation allemande après avoir été donné à Wagner par un roi, que Munich et Bayreuth luttent ensemble pour attirer à elles un public de snobs, tout cela n'a rien à faire avec cette question « Qui est le père de Mme Isolde Beidler ? ». Or, cette question, c'est tout le procès. Il s'agit, pour Mme Isolde Beidler, de faire reconnaître, comme fille de Wagner, ses droits, à recevoir sa part dans tous partages successoraux ou autres à intervenir éventuellement. L'avocat dit que sa cliente a refusé d'accepter ce qui lui était attribué dans le testament de Bülow, et que, si elle a signé différents actes, comme si elle eût été fille de Bülow, c'est qu'on lui a toujours assuré que sa signature était une simple formalité, mais qu'en fait elle serait toujours considérée, quant à ses intérêts, comme fille de Wagner.

Répondant à l'affirmation de M. Siegfried Wagner concernant la dédicace « à Isolde » de la partition de l'Or du Rhin, M. Dispeker dit qu'il existe un exemplaire sur lequel on peut lire, écrit de la main de Wagner : « Terminé au jour de naissance de ma fille Isolde ».

D'ailleurs, Mme Isolde Beidler ne réclame pas d'aumônes et n'a pas désiré de scandale. Elle s'est adressée le 7 octobre 1913 à M. von Gross, en lui demandant d'obtenir que ses droits fussent reconnus sans qu'elle soit obligée d'actionner sa mère en justice. Quant aux sommes qu'elle a reçues, ce sont de simples « bagatelles » si l'on tient compte des tantièmes encaissés par Mme Cosima Wagner depuis 1890. Ces tantièmes se seraient élevés chaque année, pour tous les théâtres du monde, à un total variant entre 800.000 et 900.000 francs, et, sur cette somme, Munich seule aurait fourni de 75.000 à 100.000 francs. 

Les conclusions de M. Dispeker et ses preuves se résument ainsi : 
1° Mme Cosima n'a pas, du 6 juin au 12 octobre 1864, cohabité avec M. Hans de Bülow. Là-dessus, Mme Cosima doit être interrogée et, au besoin, le serment lui être déféré ; 
2° La partition portant la mention : « Terminé au jour de naissance de ma fille Isolde », doit être produite et, comme témoins à interroger, il y a M. Siegfried Wagner, et M. Schuler, administrateur des Festspiele ; 
3° Wagner a dit à Isolde : « Tu sais bien que tu es mon enfant et non celui de Bülow » ; 
4° Glasenapp, dans sa biographie de Wagner, considère toujours Isolde comme fille de Wagner ; cette biographie a été faite sous l'inspiration de Mme Cosima; Mme Cosima a dit à M. Beidler, lorsque celui-ci épousa Isolde : « Tu sais bien quIsolde est l'enfant de Wagner » ; 
6° M. Chamberlain, l'époux d'Eva Wagner, possède une lettre dans laquelle Mme Cosima déclare : «Isolde est une fille de Wagner » ; 
7° L'égalité familiale entre Isolde et Siegfried Wagner, en opposition avec les autres enfants de Bülow, avait jusqu'ici été admise ; comme témoin à entendre là-dessus, il y a M. von Gross ; 
[erreur d'impression du Ménestrel, qui omet le 8°, ndlr]
9° Avant l'apparition de la deuxième édition de Ma Vie, Mme Isolde Beidler fut appelée expressément à y donner son assentiment ; 
10° En 1883, M. von Gross fut envoyé auprès de Bülow pour faire préciser quelques circonstances ; témoin à entendre, Mme veuve Marie de Bülow ; 
11° L'exécuteur testamentaire, M. Petersen, de Hambourg, doit être entendu, au sujet de la lettre d'Isolde ; 
12° M. de Bülow a déclaré que, depuis 1863, son mariage avec Mme Cosima n'avait plus rien d'effectif ; témoins : Mme Marie de Bülow et un ami de Bülow qui vit à Florence ; 
13° Mme Isolde n'a connu le testament de Bülow qu'en 1913, et a renoncé à son legs ;
14° Pour la question de l'égalité familiale, les témoins à entendre sont : M. Beckmann, peintre du tableau- « Richard Wagner dans le cercle de sa famille, à Wahnfried »: M. Wadere, sculpteur du monument de Wagner à Munich ; M. Georges Hirth. Ces trois témoins pourraient donner des renseignements tirés de leurs relations avec la famille et aussi d'observations faites sur la conformation du crâne de Mme Isolde.

Ici finit l'énumération des preuves de la filiation d'Isolde avec Wagner. Là-dessus, M. Troll a repris la parole, insistant pour le huis-clos ,des audiences et protestant, par quelques mots assez vagues, contre la thèse de M. Dispeker.

Une nouvelle séance du tribunal, consacrée à ces édifiants débats, a dû avoir lieu hier. Elle aura été intéressante sans doute. Il existe déjà des romans sur Wagner, mais combien ils sont fades et insignifiants à côté de la réalité présente. Quelle vision saisissante en effet que celle d'une personne fatiguée et presque éteinte par la vieillesse, qui, à demi cachée, aux regards dans la pénombre d'une chambre de malade, s'obstine à garder le silence sur une chose qu'elle sait nécessairement et qui n'a dépendu que d'elle, craignant de dire non, parce qu'on lui prouverait probablement qu'elle veut en imposer, et ne se résignant pas à dire oui, parce qu'elle veut ménager des intérêts qui, sans être les siens, lui tiennent à cœur pour des motifs que  l'on ne divulgue pas. Il faut avouer que, sous certains rapports, tes devoirs qu'impose la gloire de Wagner sont singulièrement compris.

Le Ménestrel du 27 juin 1914

- Querelles dans la maison Wagner. Après l'audience du 19 juin dernier de la Chambre civile du tribunal de Bayreuth, les correspondants des journaux ont envoyé à leurs directeurs des dépêches rédigées à peu près en ces termes : « Dans l'affaire soulevée par la plainte de Mme Isolde, Beidler contre sa mère, Mme Cosima Wagner, pour faire établir judiciairement la question de paternité. le tribunal a prononcé aujourd'hui son jugement : la plainte est rejetée. La plaignante devra supporter les frais du procès. Les motifs de ce jugement sont encore inconnus; ils n'existent jusqu'ici qu'en minute; une expédition sera remise plus tard à chacune des parties. L'avocat de la demanderesse interjettera appel contre ce jugement ». 

Dans l'état actuel des choses, tout commentaire serait imprudent. Il faut attendre d'avoir le texte du jugement pour en connaître les considérants, mais l'arrêt par lui-même n'a rien d'imprévu ; il est la conclusion attendue, quoique provisoire sans doute, de ce procès singulier dans lequel, on peut bien le dire, personne n'a raison.

- On peut se demander ce qu'il adviendra dans un avenir prochain des représentations de Bayreuth. Actuellement nul ne peut voir au delà de celles de cette année fatidique 1914. [...]

Le Ménestrel du 4 juillet 1914

Querelles dans la maison Wagner. Nous avons fait connaître samedi dernier la décision du tribunal de Bayreuth ; nous donnerons aujourd'hui une brève analyse du jugement. La position des parties au point de vue légal est, ainsi précisée. Pendant son mariage avec Hans de Bülow, Mme Cosima, née Liszt, a eu cinq enfants, Daniela, Blandine, Isolde, Eva et Siegfried. Le mariage Bülow-Cosima a été judiciairement rompu le 18 juillet 1870 ; le jugement est devenu irrévocable le 18 septembre suivant. Dans l'intervalle de ces deux dates Mme Cosima et Richard Wagner se sont mariés à Lucerne, le 26 août 1870. Donc, tous les enfants de Mme Cosima, y compris Siegfried, sont nés avant son mariage avec Wagner ; sous ce rapport il y a égalité entre Isolde et Siegfried, mais la différence capitale entre eux c'est qu' Isolde a été inscrite sur les livres de l'état civil comme fille de Hans de Bülow, tandis que Siegfried a été inscrit comme fils de Richard Wagner. Voici maintenant où l'histoire se complique et prend les allures du plus comique roman bourgeois. La plaignante du procès de Bayreuth, Isolde Beidler, est née le 10 avril 1865. D'après les présomptions légales du code bavarois en la matière, l'enfant né le 10 avril 1865 n'a pu être conçu que dans l'espace de temps compris entre le 12 juin elle 12 octobre 1864. Or, pendant l'été de 1864, Wagner avait loué une certaine Villa Pellet, à Starnberg, Il y invita le couple Bülow qui s'y installa le 7 juillet 1864 et y vécut au moins quatre semaines. Bülow et sa femme avaient là une chambre à coucher commune et une autre chambre était occupée par Blandine, âgée d'un an et demi, et par une demoiselle de compagnie chargée de l'enfant. Dans la journée, Bülow se rendait presque régulièrement à Munich pour vaquer à ses occupations ; Cosima et Wagner restaient dans la villa. Un soir, en rentrant-de Munich, Bülow trouva fermée la porte de la chambre à coucher de Wagner et eut aussitôt la preuve que sa femme s'y trouvait avec leur ami commun. Il s'enfuit dans sa propre chambre dans un état tel qu'on aurait pu le croire atteint de folie et les loueurs de la villa l'entendirent frapper des pieds et des mains les meubles qui l'entouraient et se rouler à terre de désespoir. À leur grand étonnement, les choses en demeurèrent là. Dans la soirée, Bülow, Wagner et Cosima reprirent leur vie habituelle comme si rien ne s'était passé. Il y eut donc entre eux convention mutuelle d'étouffer le scandale public. Bülow ne voulut pas à cette époque demander le divorce. La conséquence de celle altitude se fait sentir aujourd'hui. L'acte de naissance d' Isolde n'est pas attaquable parce que Bülow et Cosima ont vécu maritalement dans l'intervalle du 12 juin au 12 octobre 1864. Par suite, contre la paternité que la loi attribue à Bülow, le serment même de Mme Cosima ne serait pas recevante. Comme on le voit, cette situation un peu singulière, créée par les faits de la cause combinés avec les présomptions impératives de la loi, ne manque pas assurément de piquant. L'éternelle question se pose. Pourquoi Mme Cosima ne parle-t-elle pas? S'il est vrai en effet que ses affirmations ne pourraient rien changer à l'état civil d'Isolde, il est également, certain que Mlle Isolde Beidler s'en contenterait pourvu qu'elles soient complétées par quelque engagement pécuniaire. Alors quelles sont les raisons de ce silence obstiné ? — « Eh mais», ont dit les plaisants, pourquoi voulez-vous forcer la défenderesse à parler ; ne comprenez-vous pas qu'elle ignore elle-même qui est le père d'Isolde ! » Les facéties vont leur train. Certains ont demandé pourquoi l'on ne ferait pas l'examen biologique des globules du sang de Mme Isolde Beidler et de M. Siegfried Wagner : l'on démontrerait sans doute ainsi qu'ils ont bien eu le même père. L'avocat de Mme Isolde Beidler n'a-t-il pas demandé qu'il plût aux magistrats d'ordonner l'examen du crâne de sa cliente ? En somme, tout a concouru pour rendre ce procès aussi divertissant que peuvent se permettre de le trouver les personnes de bonne société. Ce n'est peut-être pas fini encore, mais dès à présent, de par la loi, il reste acquis, malgré les témoignages, et les preuves qui paraissent évidentes, que Hans de Bülow est le père de Mme Isolde Beidler, et que celle-ci est condamnée aux dépens pour avoir dit le contraire.

(1) Un cadeau des Danéens. « Timeo Danaos et dona ferentes » est une phrase mise dans la bouche de Laocoon par Virgile dans l'Énéide (II, 49). Elle peut se traduire par « Je crains les Grecs, même lorsqu'ils font des cadeaux ». Elle fait référence au cheval de Troie. Elle est devenue une locution usuelle et a mené à l'adage populaire cadeau de Grec.

Caricatures et poème du Simplicissimus

Simplicissimus du 1er juin 1914 (fascicule 9)

La caricature signée Thomas Theodor Heine, est intitulée Der Streit im Hause Wagner (Le combat, ou le conflit, dans la maison Wagner). Sous la caricature on trouve le texte suivant :

Wagner darf ich nicht heißen ; 
Bülow möcht' ich nicht sein : 
doch Beidler muß ich mich nennen.

Il m'est interdit de m'appeler Wagner ;
Je ne veux pas être une Bülow :
cependant qu'il me faut me présenter sous le nom de Beidler.


Simplicissimus du 15 juin 1914 (fascicule 11)

La caricature est de Ragnvald Blix et s'initule Wahnfrieds Ehre (L'honneur de Wahnfried). La légende sous le texte dit Herr Richter, wein mein Prozeß gut ausgeht, hätte ich ein kleines Nationalheiligtum zu stiften (Messieurs les juges, si mon procès se déroule bien, j'aurai à fonder un petit sanctuaire national).



Simplicissimus du 29 juin 1914 (Fascicule 13)

La revue satirique reproduit Ein Bruder und eine Schwester, un poème d'Edgar Steiger.


Ein Bruder und eine Schwester

Ein Bruder und eine Schwester.
Nichts Schöneres kennt die Welt -
Vorausgesezt,  mein Bester : 
Der Vater hat kein Geld.

Doch gibt es ein fettes Erbe.
So wühlen Mann und Weib-
Nicht wartend. daß Sie sterbe-.
Schamlos im Mutterleib.

Und heißt es gar : ".Bezahle !
Denk' an dese Vaters Wort ! "
Spricht man vorn heilg'n Grale
Und meint den goldnen Hort.

Das Sprichwort: " Teil und herrsche ! "
Gilt nicht fürs Portemonnaie.
Es lebe la recherche
De le paternité !

Die dunkle Tristanfrage.
Die Nachwelt des Geschlechts
Zerrt ihr zum grellen Tage
Des bürgerlichen Rechts.

Ihr kennt des Vaters Märe,
Wie es  Alberich erging,
Und sprecht von Wahnfrieds Ehre
Und rauft euch un den Ring. 

Edgar Steiger

Ce qui donne,  en traduction libre : Un frère et une soeur

Un frère et une soeur, il n'y a rien de plus beau au monde, si tant est, bien sûr, que le père n'a pas d'argent. Mais s'il y a un gros héritage, alors homme et femme fouillent sans attendre que la mort fasse son office, sans vergogne dans l'utérus. 

Ce qui veut dire  : "Paye ! Pense à la parole du père ! " On parle du Saint Graal, mais on pense  au chaudron rempli d'or. Le dicton: "Diviser pour mieux régner" ne s'applique pas au porte-monnaie. Vive la recherche de la paternité ! 

La sombre question de Tristan.La postérité du sexe,  si vous la traînez à la lumière du droit civil.  Vous connaissez le récit du père, ce qui s'est passé avec Albérich, et vous parlez de l'honneur de Wahnfried et vous vous battez pour l'Anneau.


Simplicissimus du 6 juillet 1914 (fascicule 14)
La première d'une série de caricatures de Thomas Theodor Heine qui remplissent toute une page de la revue satirique et dont le thème est Deutschland in den Ferien (L'Allemagne en vacances). On y voit Siegfried Wagner scier un tronc d'arbre.


Le texte : " Nach dem Vorbild berühmte Männer, die zur Erholung Bäume fällen, zersägt Siegfried den Stammbaum des Hauses Wagner. " 
Traduction : " Suivant l'exemple d'hommes célèbres qui pour se détendre abattent des arbres, Siegfried scie le tronc de l'arbre généalogique de la maison Wagner. "

dimanche 18 août 2019

Wagner Junior und Senior Denkmal Bayreuth. Le monument à Wagner Junior et Senior à Bayreuth

WER DER SOHN SIEGFRIED NICHT EHRT
IST DEN VATER RICHARD NICHT WERT
(CARL FRIEDRICH GLASENAPP)

CELUI QUI N'HONORE PAS LE FILS, SIEGFRIED,
NE MÉRITE PAS RICHARD,  LE PÈRE !


Das Bayreuther Denkmal - Henry Bing (München)

Vor der Villa Wahnfried wurde soeben ein herrliches Denkmal enthhült : das " Wagner Junior- und senior Denkmal " (Patent Glasenapp*). Das gewöhnliche Volk hat die Verpflichtung, abwechselnd acht Tage den Vater und vierzehn Tage den Sohn zu bewundern. Hingegen bleibt es dem Publikum überlassen, ob es der Sohn mehr als Dichter, oder mehr als Komponist anhimmeln will. Beides ist natürlich Herrn Glasenapp am liebsten. Für den Fall, daß sich Richard Wagner im Grabe herum drehen sollte, ist eine sinnreiche Vorrichtung getroffen, die ihn wieder auf die rechte seite kehrt.

Le Mémorial de Bayreuth - Henry Bing (Munich)

Devant la Villa Wahnfried, un magnifique monument vient d'être dévoilé: le "Monument Wagner Junior et Senior" (Brevet Glasenapp*). Les gens ordinaires ont l'obligation d'admirer alternativement le père pendant huit jours et le fils pendant quatorze jours. D'autre part, il appartient au public de décider s'il  veut adorer davantage le fils en tant que poète ou en tant que compositeur. Bien sûr,  M. Glasenapp préférerait que ce soient les deux. Au cas où Richard Wagner se retournerait dans la tombe, on aurait trouvé  un dispositif ingénieux, qui le retournerait du côté droit.

* Carl Friedrich Glasenapp (1847-1915). Musicologue, biographe de Richard Wagner.
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Vous appréciez les articles de ce blog ? vous aimerez aussi le livre wagnérien de son auteur :

Luc-Henri ROGER
Les Voyageurs de l'Or du Rhin. La réception française de la création munichoise de l'Or du Rhin de Richard Wagner à l'été 1869, BoD 2019 

Où le commander ?

Hugendubel (Portofrei in Deutschland)
- en librairie ISBN  97
- Buchhandlung Kairos in Bayreuth (Festspielhaus und Museum Richard Wagner / Villa Wahnfried)

mercredi 21 juin 2017

La première munichoise des Maîtres chanteurs de Nuremberg racontée par Maurice Kufferath en 1898

Source: Bibliothèque nationale de France

Un texte extrait de l'ouvrage Le théâtre de R. Wagner de Tannhäuser à Parsifal. Les maîtres chanteurs de Nuremberg : essaie critique littéraire, esthétique et musicale de Maurice Kufferath (1852-1919), publié en 1898 par la librairie Fischbacher (Paris) et l'éditeur Schott frères (Bruxelles).

 "Aussitôt terminés, Wagner se préoccupa de l'exécution scénique des Maîtres Chanteurs. Il n'eut pas, cette fois, à subir les ajournements, les ennuis et les déboires de tout genre qui jusqu'alors avaient, comme des fées malignes et malfaisantes, présidé à l'éclosion finale de toutes ses autres oeuvres.
   
Le théâtre de Munich était entièrement à sa disposition. Hans de Bülow, qui, après les représentations de Tristan et Iseult à ce théâtre (1865), s'était démis des fonctions et du titre de pianiste de la Cour de Louis II, afin d'enlever tout prétexte à récriminations aux adversaires de Wagner et aux envieux, s'empressa de revenir dans la capitale bavaroise et de prêter le concours le plus absolu et le plus désintéressé à son illustre ami.
      
Avant de donner les Maîtres Chanteurs à l'Opéra de Munich, Wagner songea un moment à faire la première à Nuremberg même. Il était depuis quelque temps question d'organiser dans cette ville des fêtes en l'honneur de Hans Sachs, à l'occasion du centenaire de la mort et de l'érection d'une statue à la mémoire du grand maître chanteur. Le directeur du- théâtre de Nuremberg, flairant une bonne affaire, avait demandé son nouvel ouvrage à Wagner et celui-ci se déclara prêt à le lui céder, mais à la condition que la recette de la première représentation serait affectée à l'oeuvre du monument de Hans Sachs. Il ne reçut même pas de réponse à cette proposition.
     
C'est alors qu'il se tourna de nouveau du côté de Munich où, en tous cas, il était certain de trouver des éléments infiniment supérieurs à ceux qu'aurait pu lui fournir le théâtre de Nuremberg.
    
Dès la fin de janvier 1868, les Maîtres Chanteurs, par ordre du roi, entrèrent donc en répétition. Rien ne fut négligé pour donner à l'oeuvre une interprétation digne d'elle. L'intendance ne recula devant aucun sacrifice pour s'assurer le concours des artistes que Wagner lui-même désignerait pour les principaux rôles. On engagea spécialement le baryton Hoelzel, de Vienne, pour celui de Beckmesser; le théâtre d'Augsbourg fournit le ténor Schlosser pour celui de David; à l'Opéra de Dresde, on emprunta le ténor Bachmann pour le rôle de Walther de Stolzing ; à Munich même, Wagner avait sous la main une ravissante Eva, Mlle Mallinger, et l'excellent baryton Kindermann (aîné) pour le personnage de Sachs. Poussées avec activité sous la conduite de Hans de Bülow, qui était à la tète de l'orchestre, et de l'auteur qui veillait à la régie et à la mise en scène, les répétitions étaient déjà assez avancées en mars pour que l'on annonçât la première pour le 10 mai suivant.
    
Mais au dernier moment, il fallut bien se convaincre que le baryton Kindermann, déjà sur le retour, ne serait pas à la hauteur d'un rôle aussi délicat et complexe que celui de Hans Sachs, et d'autre part, le ténor Bachmann se montra insuffisant dans Walther. On remplaça M. Bachmann par le ténor Nachbaur et M. Kindermann par le baryton Betz, de Berlin.
      
De là, nécessairement, un retard. La première dut être reportée au mois de juin. Wagner qui depuis le mois de mars s'était réinstallé à Munich, repartit à la fin d'avril pour Triebschen d'où il ne revint que pour les dernières répétitions.
     
Rien n'est amusant comme de parcourir les journaux de l'époque et d'y saisir sur le vif le « débinage » anticipé auquel se livraient avec ardeur les adversaires du compositeur. Bien que le reportage n'eût pas pris encore l'importance que le développement de la presse lui a donnée de nos jours, il ne se passait guère de semaine sans que les journaux les plus divers n'eussent quelque information vraie ou fausse à fournir à leurs lecteurs au sujet des études de la nouvelle pièce.
       
De petites notes, très brèves, mais d'autant plus frappantes, tenaient le public au courant de ce qui se passait au théâtre. Tantôt on annonçait que la mise en scène avait coûté des sommes folles, tantôt que les auteurs chargés des rôles principaux ne parvenaient pas à apprendre la musique ; ou encore que les choeurs exténués refusaient le service; puis on parlait de coupures nécessaires; on se plaignait de la longueur du poème qui ne comprenait pas moins de cent quarante-six pages de texte (1). On racontait que le troisième acte seul durait plus de deux heures et que la représentation tout entière irait au delà de six heures. Les modifications dans la distribution et l'ajournement qui en résulta furent naturellement exploités avec une joie féroce. On disait que le ténor Bachmann avait refusé le rôle pour ne pas se casser la voix; Kindermann avait rendu le sien parce qu'il lui était impossible de se le mettre dans la mémoire tant il était long. Les commentaires malveillants allaient leur train à propos des exigences invraisemblables que Wagner imposait à ses interprètes et de l'outrecuidance de cet auteur, arrêtant tout le répertoire pour faire passer un ouvrage écrit en dehors de toutes les règles de l'art dramatique et dont le succès n'était même pas certain.
      
On n'imagine pas l'effort de volonté, la souplesse et la patience qu'il fallut à Wagner, à Bülow et aux interprètes pour tenir tête, malgré tout, à cette cabale sournoise, à ces menées sourdes des chambellans, des bourgeois et des musiciens hostiles.
       
Enfin, la première eut lieu au jour fixé, le 21 juin (2). La répétition générale s'était faite deux jours auparavant. A la fin de celle-ci, Richard Wagner monta sur la scène; en paroles chaleureuses, il remercia ses interprètes de l'énergie, du désintéressement,du talent avec lesquels ils s'étaient dévoués à son oeuvre. Il rappela dans son discours un mot de Schiller : « Toutes les fois que l'art  déchoit, c'est par la faute des artistes eux-mêmes» Il n'entendait point dire, en le rappelant, que la décadence présente du théâtre était imputable uniquement aux artistes, mais il est certain, ajoutait-il, que c'est seulement par la volonté des artistes que l'art peut se relever. Et ce qui le lui prouvait, c'était l'exécution des Maîtres Chanteurs à laquelle il venait d'assister et dans laquelle tous, du premier au dernier, depuis l'apprenti jusqu'au maître, avaient fait des efforts surhumains pour relever « l'art allemand trop longtemps méconnu».

Cette petite allocution produisit une impression profonde sur les artistes ; une ovation émouvante fut faite au maître, et lorsqu'il s'approcha de ses deux principaux interprètes, Nachbaur et Betz, pour les embrasser, des larmes humectèrent plus d'un regard.

L'intention de Wagner était de ne pas assister à la première et de rentrer à Triebschen immédiatement après la dernière répétition. Cela résulte d'une lettre du 1er juin à Wesendonck. Mais le roi Louis II voulait tenir tête à la cabale et n'entendait pas qu'on le crût capable de s'incliner devant les hostilités que lui avait values son enthousiasme pour le grand artiste tiré par lui de la misère. Il fit prier Wagner de demeurer à Munich, et le soir de la première le fit asseoir, face au public, à ses côtés, dans la loge royale. Wagner assista ainsi à toute la représentation.

Dès le premier acte, les applaudissements éclatèrent nombreux, les interprètes furent rappelés sur la scène et l'on demanda à grands cris l'auteur. A la fin du deuxième acte, les applaudissements et les rappels se prolongèrent jusqu'à ce que Wagner parût sur le devant de la loge royale et saluât le public. A la fin de la représentation, ces ovations se renouvelèrent plus intenses et le maître dut à trois reprises passer devant le roi pour répondre au désir du public, qui confondait dans ses acclamations le poète et le souverain. Ainsi que l'écrit un journal du temps, «jamais jusqu'ici aucun compositeur n'avait été l'objet d'une pareille distinction »,

Le lendemain, les journaux hostiles ne manquèrent pas de proclamer que la présence de l'auteur dans la loge royale constituait « une grossière impertinence de plus à l'actif de l'insolent artiste ». Wagner se garda de répondre à ces vilenies. Le 22 juin, il partait pour Triebschen, où il se remit tranquillement au travail.

Son départ précipité fut d'ailleurs interprété aussi méchamment que sa présence dans la loge royale. On parla d'observations du roi, de querelle, de disgrâce. Ses ennemis exultèrent un moment en voyant que la seconde représentation se faisait attendre. On racontait que Betz et Hoelzei avaient refusé de chanter de nouveau, que leurs cordes vocales étaient à ce point surmenées qu'ils ne pouvaient plus rendre un son, etc., etc.

Tous ces menus détails ne sont pas sans intérêt ; ils donnent la physionomie exacte de ces journées mémorables, transformées en journées de bataille par le mauvais vouloir d'adversaires sans foi et sans scrupule.

La seconde représentation eut lieu le 28 juin et le roi y assista de nouveau ostensiblement. Il était arrivé expressément le matin de son château de Berg, et à 11 1/2 heures, après la représentation, y retournait par train spécial.

L'oeuvre ne fut pas moins chaleureusement accueillie que le soir de la première. Les artistes plus sûrs d'eux-mêmes et moins énervés, les ensembles plus tranquilles, l'orchestre incomparable, tout contribua à une interprétation parfaite. Comme à la première, ce furent surtout les morceaux en forme de lied, les chants de Walther, de Pogner, de Sachs, les choeurs et le quintette du troisième acte qui soulevèrent le plus d'applaudissements.

N'oublions pas de donner les noms des artistes qui eurent l'honneur de collaborer à cette première mémorable : Hans Sachs, ce fut le baryton Betz, de Berlin, qui plus tard devait créer le Wotan des Nibelungen à Bayreuth, en 1876. De l'avis d'un juge compétent, Pierre Cornélius, l'auteur du  Barbier de Bagdad, son interprétation finement nuancée fut incomparable de vérité et de naturel. Tout paraissait, dans son jeu et son chant, si simple, si dégagé de toute intention, si spontané, si dénué d'affectation qu'on oubliait, en le voyant sur la scène, le côté factice de l'art du comédien.

A côté de lui et sur le même rang, Cornélius nomme le ténor Schlosser qui représentait David, l'apprenti de Sachs. Sa voix légère, facile, — Cornélius l'appelle une esquisse de ténor, — sa merveilleuse diction que les spectateurs de 1876, à Bayreuth, purent apprécier dans le rôle de Mime, le naturel de son jeu, tout en lui semblait le prédestiner à incarner cette figure charmante d'enfant du peuple, espiègle et bon.

Au rôle d'Eva, Mlle Mallinger qui avait produit précédemment à Munich une sensation énorme dans l'Elsa de Lohengrin, prêta le charme de sa voix au timbre très pur, la grâce de sa jeunesse et de sa beauté mutine alors dans tout leur éclat.

Walther de Stolzing, c'était Nachbaur, l'une des plus belles voix de ténor que j'aie entendues, (je l'ai vu en 1873, à Leipzig, dans les Maîtres Chanteurs), avec cela un comédien remarquable, de belle prestance, au geste noble, à l'allure véritablement aristocratique, ce qui suffit pour donner une idée de ce qu'il devait être dans le personnage du chevalier-poète.

Pour la figure si importante de Beckmesser, Wagner avait fait venir de Vienne un comique qui faisait depuis longtemps fureur dans cette ville, la basse Hoelzel, célèbre par un incident qui avait marqué ses débuts dans la capitale de l'Autriche.

Il venait d'être attaché à l'Opéra impérial et devait paraître dans le Templier et la Juive de Marschner. La censure, par scrupule religieux, avait coupé dans son rôle les mots liturgiques : ora pro nobis. Hoelzel, narguant la police, n'en chanta pas moins les paroles supprimées, ce qui lui valut son expulsion de la scène de l'Opéra et de tous les théâtres de Vienne pendant quelques années. C'était non seulement un excellent musicien, mais aussi un comédien très adroit, disant avec finesse, ayant le don toujours rare et précieux de marquer le caractère des personnages qu'il interprétait. Stylé par Wagner, ce fut un Beckmesser excellent, également éloigné de la charge et de l'emphase que trop souvent les interprètes d'aujourd'hui mettent dans ce rôle. Malheureusement pour l'oeuvre, Hoelzel et Betz que leurs engagements appelaient l'un à Vienne, l'autre à Berlin, ne purent prêter leurs concours qu'aux premières représentations et furent remplacés aux représentations suivantes l'un par la basse Sigl, l'autre par M. Kindermann.

Enfin, pour les rôles moins importants, celui de Pogner fut confié à la basse Bausewein, dont la voix était l'une des plus belles que l'on citât alors en Allemagne, celui de Kothner à M. Fischer, celui de Madeleine à Mlle Diez.

Quant à l'orchestre, il était sous la direction de Hans de Bülow dont le nom seul évoque l'idée d'une maîtrise accomplie dans l'art de conduire une masse instrumentale aussi délicate et aussi souple que celle qui sert de trame musicale à la partition des Meistersinger.

(1) Le poème avait paru séparément à Mayence, chez les fils de B. Schott, en avril 1868, en même temps à peu près que la partition piano et chant réduite par Carl Tausig. La partition d'orchestre parut en juillet 1868.

(2) De toutes parts étaient accourus des intendants de théâtres, des régisseurs et des chefs d'orchestre : ceux de Berlin, Nuremberg, Mannheim, Stuttgart, Wiesbaden, Carlsruhe. Vienne. Prague, etc.; de nombreux artistes et des notabilités de tout genre, le ténor Tichatschek, le créateur de Rienzi, un vieil ami de Wagner; le ténor Niemann, qui chanta en 1861, Tannhäuser à l'Opéra; Mme Viardot-Garcia venue de Paris avec Tourguenieff, le grand conteur russe ; Pasdeloup, Victorin Joncières; Edouard Hanslick et Henri Laube, de Vienne ; Léon Leroy, de la Liberté de Paris, un correspondant du Temps, de Gasperini, M. Paul Chaudon et le marquis de Brillac (Epernay), le ministre d'Etat de Prusse baron de Schleinitz et sa femme, l'éditeur Schott de Mayence, le musicologue bien connu Richard Pohl, le compositeur Peter Cornélius, etc., etc."

samedi 4 février 2017

Les souvenirs wagnériens d'Angelo Neumann (1)


Angelo Neumann (*1838 à Stampfen; †1910 à Prague) fut d'abord chanteur d'opéra (baryton) avant de devenir directeur de théâtre. En fin de vie il publia en 1907 chez Staackmann à Leipzig ses Erinnerungen an Richard Wagner, un livre qui parut en janvier 1909 en traduction française  chez Calman-Lévy sous le titre Souvenirs de Richard Wagner*. Ces mémoires furent très favorablement accueillis par la presse de l'époque. Nous avons retrouvé un article de  dans le quotidien parisien Le Temps** dont l'intérêt est d'à la fois rendre compte du parcours de Neumann et de présenter son recueil de souvenirs en citant l'une ou l'autre anecdotes de premier intérêt.

Souvenirs sur Richard Wagner

     Dans les Souvenirs sur Richard Wagner de l'impresario Angelo Neumann, dont MM. Maurice Rérnon et Wilhelm Bauer publieront demain, chez Calmann-Lévy, la traduction française, il ne faudrait pas chercher des aperçus propres à nous faire mieux comprendre l'œuvre et le génie du maître de Bayreuth. Ce volume n'est pas une étude de psychologie ni d'esthétique. Mais on y trouvera de curieux renseignements sur les embarras et les ennuis de Wagner dans sa vie pratique, sur ses perpétuels démêlés avec les directeurs, les chanteurs, les agents intermédiaires, etc. M. Angelo Neumann nous introduit dans les coulisses, dans la cuisine de l'art théâtral, et cette pot-bouille ne manque pas d'un certain pittoresque. On s'en amuse, et en même temps on plaint le grand homme contraint de consacrer une large partie de ses journées et de ses forces à se débattre parmi ces mensonges et ces mesquineries.
     Avant de devenir directeur, M. Angelo Neumann fut baryton. Sans fausse honte, il rapporte qu'il joua le héraut de Lohengrin et le veilleur de nuit des Maîtres chanteurs, rôles qui ne sont pas les plus importants de ces deux ouvrages; il est vrai qu'en 1860, à dix-neuf ans, il avait étudié sous la direction du maître lui-même celui de Wolfram d'Eschenbach. En 1864, lorsque Wagner fut mandé par le roi de Bavière, M. Neumann ne prétend pas avoir pris une part directe à cet événement décisif; mais il note qu'il habitait une chambre voisine dans le même hôtel, à Stuttgart, lorsque Wagner reçut la dépêche qui l'appelait à Munich. M. Neumann considère que lorsqu'il s'agit d'un Wagner (et d'un Neumann), aucun détail n'est indifférent.
     En 1876, notre mémorialiste est placé à la direction du théâtre municipal de Leipzig, qu'il partage avec le docteur Auguste Fœrster. Son associé va naturellement faire gaffe sur gaffe, alors que lui seul verra clair. Le mois d'août 1876 fut marqué par l'ouverture de Bayreuth, avec les premières représentation de la Tétralogie. Fœrster entendit le premier cycle et revint en déclarant que sauf la Walkyrie et encore c'était injouable. Neumann assiste au second cycle, et son enthousiasme est tel qu'il court à la Wahnfried demander l'autorisation de monter tout le Ring, à Leipzig. Suit une longue correspondance entre Fœrster et Wagner. Fœrster semble d'abord brûler d'un saint désir de représenter au plus tôt et à tout prix le chef-d'œuvre du maître vénéré. Mais sous l'influence d'intrigues antiwagnériennes, sur lesquelles M. Neumann ne s'explique pas et qu'il avoue seulement n'avoir pu empêcher, son associé suscite avec la plus insigne mauvaise foi un prétexte de rupture. Pour accorder au théâtre municipal de Leipzig le privilège exclusif des représentations du Ring dans l'Allemagne du Nord pendant quelques années, Wagner exigeait une prime de 10,000 marks. Bien qu'il se fût exprimé très clairement, Fœrster feint d'avoir compris que ces 10,000 marks seront une simple avance sur les droits d'auteur, prévus à raison de 10/100 sur la recette. C'est pour une misérable somme de 10,000 marks que le Fœrster non seulement arrête les pourparlers, mais se répand en exécrables insolences. Le pauvre Wagner se résignant, pour être joué, à ne pas réclamer le payement de sa modeste prime, Fœrster lui répond que c'est trop tard et que cette « discussion pénible » a suffi à le dégoûter de la Tétralogie! « Je ne peux pas effacer de mon esprit, écrit-il, cette impression que dans nos négociations vous n'avez plus en vue l'intérêt de l'art, comme c'était peut-être le cas au début. J'ai l'impression, que j'ai le droit de noter ici, que je me trouve en présence d'une individualité si fortement accentuée, au point de vue des affaires autant que de l'art, qu'il me paraît impossible désormais d'arriver à une entente avec elle. » Toute cette littérature épistolaire du nommé Fœrster est un monument.
     Cependant Wagner consentit, un an plus tard, à traiter avec Neumann. Et il ne toucha pas de prime, mais un simple acompte remboursable. II sacrifiait toute rancune au désir de voir donner le Ring en entier. II avait en horreur les représentations isolées de l'un quelconque des quatre drames. A Neumann lui promettant de les monter tous les quatre, il répondait « Si vous faisiez cela, vous seriez le premier directeur de théâtre intelligent! » C'est en 1878 que ces représentations eurent lieu à Leipzig et valurent à Neumann diverses félicitations, entre autres celles de Hans Richter et de Liszt, qui trouva, paraît-il, que c'était mieux qu'à Bayreuth. Le kapellmeister était Joseph Sucher, époux de la célèbre cantatrice Rosa Sucher. Neumann se flatte d'avoir toujours eu la main heureuse en fait de kapellmeister, et d'avoir notamment découvert Arthur Nikisch et Félix Mottl (ce dernier, à la vérité, lui était recommandé par Wagner). Savez-vous quel est le premier ouvrage que Mottl eut à diriger? C'est le Postillon de Longjumeau. Et Nikisch? Il débuta par Jeanne, Jeannette et Jeanneton, de Lacome, et par l'Eclair, d'Halévy.
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     Angelo Neumann a rendu de grands services à la cause wagnérienne par ses organisations de tournées de la Tétralogie en Allemagne et même en Europe. Après Leipzig, c'est à Berlin qu'il songea d'abord. Il aurait désiré la salle de l'Opéra royal. Tout manqua par la faute de l'intendant von Hulsen, qui télégraphia à Wagner qu'il y consentait à la condition que le maître l'autorisât ensuite à représenter la seule Walkyrie. Rien ne pouvait blesser plus cruellement Wagner, qui ne daigna même pas répondre. Les représentations berlinoises du Ring, en 1881, eurent donc lieu au théâtre Victoria, mais avec un prodigieux éclat, en présence du kronprinz Frédéric, du prince Guillaume (aujourd'hui Guillaume II), d'une foule d'autres princes et princesses, et même de l'empereur Guillaume Ier, qui, bien qu'octogénaire, parut à quelques-unes de ces soirées. A l'occasion de l'anniversaire de Wagner, Fœrster, le Fœrster des 10,000 mark,s lui tourna un compliment en vers ardemment admiratifs et se terminant par ces mots, d'une naïveté charmante « Avec toi tous les grands esprits! » Ainsi ce Foerster se décernait un brevet de grand esprit; il avait très sincèrement oublié ses grossièretés encore récentes.
      A la dernière représentation du Crépuscule des Dieux, à laquelle assistait l'empereur, près les acclamations et les rappels, Wagner et Neumann parurent sur la scène avec les artistes, et Neumann commença un discours; juste au moment où il remerciait « les augustes membres de la famille impériale », Wagner fit demi-tour et quitta la scène. Scandale! Etait-ce un affront à l'orateur, ou un crime de lèse-majesté? C'était simplement un accès aigu de l'affection cardiaque dont Wagner devait mourir deux ans après. Mais Neumann n'y crut pas et se brouilla avec Wagner; des journaux prussiens accusèrent le maître d'insulte à l'empereur, et Guillaume Ier, âgé de quatre-vingt-cinq ans, revint à une représentation supplémentaire de la Walkyrie par bonté, tout exprès pour démentir ce bruit si nuisible aux intérêts du musicien dans un pays loyaliste.
     Wagner pardonna à Neumann d'avoir douté de sa parole; il lui conserva jusqu'au bout toute sa bienveillance, lui accorda toutes les autorisations, entre autres celle de donner Lohengrin en allemand à Paris, dans la saison 1881-1882, mais on sait que ce projet n'aboutit pas parce que des troubles semblèrent à craindre; et c'est à Neumann que Wagner eût confié Parsifal s'il n'avait pas décidé d'en réserver le monopole à Bayreuth. En 1882, après avoir entendu ce suprême chef-d'œuvre,. Fœrster s'était écrié que Wagner n'avait plus maintenant qu'à mourir. Il est permis de supposer que les directeurs ont hâté sa mort et qu'il devait être bâti à chaux et à sable pour leur avoir résisté jusqu'à soixante-dix ans.

PAUL SOUDAY

Notes

* A noter que plusieurs universités nord-américaines ont digitalisé l'édition américaine de ces souvenirs publiée en 1908 chez Holt and Company à New York sous le titre Personal recollections of Wagner. Hathitrust propose des liens vers ces ressources.

**Le Temps du 20 janvier 1909, p.3

Pour en savoir davantage

Lire en ligne l'excellent article que Le Musée virtuel Richard Wagner consacre à Angelo (Josef) Neumann (Cliquer ici pour y accéder).

dimanche 19 mars 2017

Richard Wagner à Mornex en 1856, par Lucien Guy.

Voici un texte que M. Lucien Guy publia dans l'édition 1942 des Mémoires et documents publiés par l'Académie du Faucigny.

Lucien Guy, né le 10 juillet 1890 à Bonneville et mort le 28 août 1975 à Thonon-les-Bains, était un érudit savoyard.  De formation juridique, puis directeur de banque, historien de la province du Faucigny,  il dirigea l'Académie du Faucigny de 1951 à 1965, une association fondée en 1938 qui étudie les questions historiques, archéologiques et scientifiques intéressant la Savoie et, en particulier, l’ancienne province du Faucigny (L'espace géographique du Faucigny correspond aux bassins de l'Arve et du Giffre jusqu'au abord de la cité de Genève.)

A l'exception des paragraphes d'introduction, nous ne retranscrivons pas la première partie du texte qui résume la biogaphie de Richard Wagner depuis sa naissance jusqu'au début de son séjour à Mornex.  On trouvera ici tous les passages du texte consacrés au séjour de Mornex et  la discussion sur les éventuelles compositions de Wagner pendant cette période. Sans apporter de preuves tangibles, Lucien Guy se livre ici à des suppositions qui, si elles peuvent tenir la route, restent cependant en l'état et l'auteur laisse la question de la composition ouverte. Mais l'essai est intéressant et a le grand avantage de présenter un épisode de la vie de Wagner étudié par un enfant érudit du pays.

Richard Wagner à Mornex, en 1856 par M. Lucien GUY
(Extraits d'un texte mis en ligne par le site Gallica de la BNF)

    Le domaine de l'art ne connaissant pas de frontières, les artistes n'appartiennent pas à une nation, mais à l'art tout entier. Par cela même, ils ont conquis l'admiration et la sympathie universelles.
     La Savoie a eu l'honneur d'accueillir des écrivains, des penseurs, des artistes de toutes nationalités, parmi lesquels je citerai : Rousseau, Goethe, Vigée-Lebrun, André Chénier, Châteaubriand, Byron, Lamartine, Shelley, Michelet, Balzac, Victor Hugo, Alexandre Dumas, Musset, Liszt, Wagner, Verdi, Ruskin, Saint-Saëns, Massenet, Paderewski. Au nombre de ceux-ci figure l'un des plus grands génies, qui fut pendant quelque temps notre hôte et qui devrait à notre beau pays, l'une de ses plus belles inspirations. C'est de Richard Wagner et de son séjour à Mornex, en 1856, que je veux vous parler.
     Dans les temps troublés que nous vivons actuellement, nous laisserons taire la voix du canon pour n'écouter que les chants d'amour de Sigmund et de Brunehilde, de Tristan et d'Yseult. [...]     
  
    [...]Le 28 juin 1854, il entame La Walkyrie dont le premier acte est achevé au mois d'août. Mathilde lui donne alors une plume d'or. Le 3 octobre 1855, il peut envoyer à Liszt ses deux premiers actes complets. Mais Wagner est atteint d'eczéma. Malgré cela, il s'acharne à sa partition de La Walkyrie dont il termine la copie au mois de mars 1856. Il emprunte mille francs à Liszt (qui séjourna lui-même de l'autre côté du Salève), et se rend à Genève pour consulter un médecin et y suivre un traitement. C'est alors que nous le retrouvons à Mornex avec son chien Fips.
   Laissons maintenant Wagner raconter lui-même son séjour à Mornex, en reproduisant les quelques pages qu'il lui a consacrées dans son autobiographie, Mein Leben (Ma Vie). Voici ce qu'il écrivait :
  « Je choisis le lac Léman et je pensais m'établir aux environs de Genève, à la campagne, dans un endroit bien situé où je pourrais suivre le régime que m'avait prescrit mon médecin de Zurich. Je me mis -donc en route les premiers jours de juin. Chemin faisant, j'eus de gros désagréments à propos de Fips que j'emmenais pour me tenir compagnie dans ma solitude; je fus sur le point de changer le but de mon voyage, car sur un certain parcours, -on voulut me défendre de prendre mon chien dans la voiture de chemin de fer. C'est grâce à l'énergie que je déployai pour faire respecter ma volonté que je pus commencer ma cure près de Genève; autrement je me serais sans doute dirigé d'un côté tout différent.
Hotel de l'Ecu à Genève au 19e siècle.Le bâtiment a aujourd'hui disparu.

   « A Genève, je descendis à mon hôtel habituel de « l'Ecu », où je retrouvais tant de souvenirs. Je consultai le docteur Coindet, qui me conseilla d'aller respirer le bon air à Mornex, sur le mont Salève, et m'y recommanda une pension. Avant toute chose, je voulais un gîte tranquille; c'est pourquoi je demandai à la tenancière de la pension de me céder dans son jardin un pavillon composé d'une seule pièce, un grand salon. Il m'en coûta de grands efforts de persuasion, car les autres pensionnaires, avec lesquels je ne voulais pas me trouver en contact, s'indignèrent de ce qu'on songeât à les frustrer du local réservé à leurs amusements. Enfin, je réussis a obtenir mon pavillon, mais à condition de le céder tous les dimanches matins, pour le culte protestant. Au moyen de quelques bancs, on le transformait alors en chapelle, et ces pensionnaires calvinistes semblaient tenir beaucoup à leur sermon. Je m'y trouvai très bien, et le premier dimanche, je fis honnêtement le sacrifice convenu en allant à Genève lire les journaux. Mais le lendemain, la dame de la pension vint me déclarer que le mécontentement était décidément trop vif parmi ses hôtes : il ne leur suffisait pas d'avoir le salon pour le service divin, ils le voulaient aussi pour les jeux de la semaine. On me donna mon congé, et il me fallut chercher un abri chez le voisin.
   « Ce voisin était un docteur Vaillant qui, dans une grande et belle maison, avait installé un établissement hydrothérapique. Tout d'abord, je n'avais que l'intention de prendre chez lui des bains sulfureux. Mon médecin à Zurich m'en avait conseillé l'usage. Mais ces bains ne se préparaient pas dans l'établissement. Cependant la personne du docteur Vaillant me plaisant beaucoup, je lui parlai de ma maladie. Lorsque je fis allusion au soufre, et à une certaine eau puante que je devais boire, il sourit et me dit : « Monsieur, vous n'êtes que nerveux. Tout cela vous agitera encore davantage. Vous n'avez besoin que de repos. Voulez-vous vous confier à moi ? Je vous promets qu'au bout de deux mois, vous serez remis de telle sorte que vous n'aurez plus à craindre l'érésipèle ».
     « Il a tenu parole. Cet excellent médecin me donna meilleure opinion de l'hydrothérapie que le fameux « trafiquant d'eau » d'Albisbrunn, et autres ineptes dilettantes. Vaillant avait été praticien célèbre à Paris : Lablache et Rossini même l'avaient consulté; mais il avait eu le malheur d'être soudain frappé d'une paralysie des deux jambes. Après avoir traîné quatre ans, avoir perdu toute sa clientèle et être tombé dans la misère, il avait eu l'idée de se faire transporter chez le médecin silésien Priessnitz qui soignait par l'eau et la nature. Il le quitta absolument guéri et s'appropria la méthode qui lui avait si bien servi. Homme intelligent et instruit, il la débarrassa de toutes les rudesses de son inventeur et essaya de se refaire une clientèle en créant un établissement hydrothérapique à Meudon. Mais il n'eut pas de succès auprès des Parisiens. Ses anciens clients, auxquels il proposait de venir visiter son installation, lui répondaient en demandant si l'on y dansait le soir. Il ne fit pas ses affaires et c'est grâce à cette circonstance que je le rencontrai près de Genève où il faisait une nouvelle tentative pour l'emploi lucratif de sa méthode. Il se distinguait aussi de ses collègues spéciaux en n'acceptant qu'un nombre très limité de malades. Il est impossible, disait-il, de garantir un bon résultat si l'on n'observe pas exactement ses patients à toutes les heures de la journée. La bonté de son système, qui me réussit si bien, résidait principalement dans la douceur des procédés et une application ingénieuse de l'eau attiédie.
     « De plus, Vaillant s'occupa avec une amabilité marquée à satisfaire mes désirs, spécialement mon besoin de calme et de solitude. Je fus dispensé du déjeuner en commun, qui m'était pénible et m'agitait, et il me permit de me préparer le thé moi-même dans ma chambre. Mais après les fatigues de la cure matinale, je profitai du mystère dont s'entourait un privilège que les autres pensionnaires devaient ignorer, pour m'adonner avec excès à cette jouissance nouvelle: deux heures durant, les verrous tirés, je vidais tasse sur tasse en lisant Walter Scott. A Genève, j'avais trouvé de cet auteur une jolie traduction française bon marché, et j'en avais emporté les volumes en masse à Mornex. Cette lecture convenait on ne peut mieux à ma façon de vivre, dont devait être écartés tout travail sérieux et toute étude. D'ailleurs, je dois convenir que le jugement admiratif de Schopenhauer pour le conteur anglais est parfaitement justifié. Jusque-là sa réputation m'avait paru douteuse. Dans mes promenades solitaires, j'emportais souvent aussi, à cause de son petit format, un volume de Byron qu'on avait mis à ma disposition. Je me proposais chaque fois de le lire, étendu sur une hauteur quelconque ,avec le Mont-Blanc devant moi. Mais je ne tardai pas à laisser Byron à la maison, car je constatai que je ne le sortais jamais ,,de ma poche.
     « Le seul travail que je me permisse fut d'esquisser les plans de la maison que j'aurais désirée. Finalement je les relevai très correctement en me servant de tous les instruments de dessin qu'emploie un architecte. Cette idée hardie de bâtir une maison, m'avait été inspirée par les négociations que j'avais entamées avec les éditeurs Haertel, de Leipzig, pour la publication de mon Anneau des Niebelungen. Pour mes quatres drames, j'avais rondement exigé 40.000 francs. De cette somme, la moitié devait être affectée à la construction de ma maison. Et vraiment les éditeurs semblaient incliner à accepter mes conditions et à me faciliter ainsi l'exécution de mon projet. Mais leurs dispositions subirent tout à coup un changement défavorable: évidemment, ils eurent des doutes sur le succès commercial de mes ouvrages. Je n'ai jamais bien su si ce changement provenait de ce qu'après avoir lu mes drames, ils les ont jugés injouables ou s'ils se sont laissé influencer par la coterie des gens qui, visiblement, n'ont cessé, à partir de là, de me persécuter et de contrecarrer mes entreprises. Bref, je dus renoncer à l'espoir de posséder les capitaux qui auraient fait de moi un bâtisseur de maison. Je n'en continuai pas moins mes travaux d'architecte, me proposant bien d'arriver un jour à réaliser mes plans.
    « Le 15 août 1856, expiraient les deux mois que le docteur Vaillant avait exigés pour ma cure. Je quittai donc son bienfaisant établissement et, de Genève, j'allai voir Carl Ritter, à Lausanne. Il s'y était installé avec sa femme pour les mois d'été et habitait une modeste maison solitaire. Tous les deux étaient venus me voir à Mornex et j'avais persuadé à Carl de s'y faire soigner aussi. Mais, dès le premier essai, il m'avait déclaré que le traitement, si léger qu'il fut, l'excitait. Autrement, et d'une façon générale, nous nous entendions très bien, de sorte qu'il m'annonça son retour à Zurich pour l'automne.
     « Je me mis donc en route pour Zurich d'assez bonne humeur, prenant le coupé de la diligence pour éviter à Fips le désagréable trajet en chemin de fer. A la maison, je trouvai ma femme rentrée de Seelisberg... »

Mornex, le pavillon des Glycines

Plaque commémorative au Pavillon des Glycined 

       Wagner occupa à Mornex, le Pavillon des Glycines, que l'on peut encore voir, à droite, au bord de la route qui monte à Monnetier. C'est une construction modeste mais coquette et accueillante. Le rez-dechaussée contient une cave assez haute avec une grande porte cintrée. L'étage au-dessus, est au niveau de la terrasse du jardin. Par une porte à laquelle on accède par un petit escalier, à droite, sur un chemin raide, on pénètre dans une sorte de vestibule s'ouvrant sur la terrasse. Celle-ci est assez vaste ; elle est encore décorée de nombreuses corbeilles de fleurs bordées de buis. On y découvre un magnifique panorama embrassant toute la vallée de l'Arve et les montagnes du Faucigny à l'arrière-plan. La façade au midi est flanquée d'un joli porche formé de deux colonnes supportant un fronton triangulaire grec. Autrefois, cette façade était tapissée de fleurs et offrait un ensemble ravissant. Le pavillon se compose, à l'étage, d'une grande salle très claire, précédée de ce porche, mais qui a été coupée depuis par une cloison. Du côté nord, une cheminée de marbre. Un portrait de Wagner, encadré, y fut toujours pieusement conservé par les divers propriétaires. La pièce donne, par une porte-fenêtre, sur un petit balcon abrité par un auvent. La balustrade porte le millésime 1832, date de la construction du pavillon. Sur l'étage, une mansarde à laquelle conduit un escalier de pierre décrivant une spirale par dessus le vestibule du jardin et qui a remplacé une modeste échelle. Le toit est à pente légèrement ondulée, rappelant la carène d'un navire renversé. La maisonnette est prolongée au midi, sur la terrasse, par une annexe construite beaucoup plus tard.
     Sous le balcon, on peut lire l'inscription suivante, disposée en demi-cercle de mosaïque : « La Walkyrie fut composée ici ». Et, au dessous, sur une plaque fixée contre la muraille, cette autre inscription : « Ici vécurent deux immortels : Richard Wagner (1856), John Ruskin (1863-1864) ». Ce pavillon fut en effet, habité par l'écrivain anglais John Ruskin, en 1863. Il dépendait alors de la pension Latard (aujourd'hui la pension des Glycines), avec laquelle il communiquait par le jardin faisant suite à la terrasse. Le bâtiment de la pension Latard, un peu plus ancien, remonte à 1816.
Wagner, ainsi qu'il le raconte luimême, n'occupa que quelques jours seulement, peut-être une semaine, ce pavillon des Glycines qu'il dut quitter pour aller s'installer dans la pension voisine de Madame Saugy, séparée de la pension Latard par un étroit chemin montant et dont le bâtiment existe encore. En effet, sur la réclamation des pensionnaires, qui eux aussi voulaient s'approprier la salle du pavillon pour l'exercice du culte évangélique et pour leurs jeux, Wagner dut d'abord faire une première concession en laissant le dimanche matin la salle au pasteur Demôle, puis abandonner le local où l'on ne voulait plus le laisser vivre en toute tranquillité. Mais bien lui en prit, car Madame Saugy venait de s'arranger avec le docteur Vaillant pour organiser dans sa pension, un établissement hydrothérapique, dont il profita avantageusement et d'où il sortit complètement guéri. Il s'y trouva pendant six semaines, en compagnie de Robert Harvey.
      Mornex était bien l'endroit qui lui convenait pour goûter l'apaisement nécessaire à ses travaux et le sortir des tracas de son ménage. Avec ses villas enfouies dans les bosquets, ses pensions, ses hôtels étagés dans la verdure, Mornex est la station idéale pour le repos. Il se dégage de ce site alpestre, une fraîcheur, une douceur, un enchantement qui laissent l'âme s'envoler bien haut vers toutes ces cîmes majestueuses qui barrent l'horizon. On peut y vivre solitaire sans se sentir isolé. On y goûte le. charme de la simplicité rustique tout en y frôlant l'élégance mondaine. On y trouve la. coquetterie des cottages voisins de l'Helvétie près des robustes maisons savoyardes.
     Wagner y vivait en solitaire, avec son inséparable chien Fips (un cadeau de Mathilde Wesendonck, après, la mort de son fidèle chien Peps, qui lui causa un grand chagrin). Il pouvait s'y donner à la méditation, car nulle intrigue amoureuse ne semble être venue l'en distraire. Mais il était déjà sous le charme de Mathilde Wesendonck; son souvenir devait certainement le hanter, car il n'avait qu'ébauché avec elle, l'idylle qui se développera bientôt dans toute son intensité, à son retour à Zurich. Pensait-il à Minna? Oui, sans , doute quelquefois; par exemple lorsqu'il lui écrivait : «J'ai fait une grande promenade avec Fips sur le Salève; j'ai cueilli pour toi ces gentianes; tu les compareras avec celles du Seelisberg et tu me diras quelles sont les plus belles ». Mais, ce premier amour est déjà fané.
    Pauvre Minna! D'aucuns seraient tentés de l'incriminer de s'être peut-être plus préoccupé de Fips car, plus tard, le 25 janvier 1866, quand seul à Genève, il perdra en même temps sa première femme et son chien Pohl, il n'assistera pas à l'enterrement de Minna, mais il aura grand soin du cadavre de son vieux chien en lui faisant creuser une tombe dans le jardin face au lac. Mais l'on aurait tort d'en conclure que Wagner eut manqué de respect et d'affection pour une femme et en particulier pour celle qui avait été bonne pour lui et à laquelle il revint toujours avec remords. Ne l'a-t-il pas proclamé dans le chant de Wolfram, au deuxième acte de son Tannhaeuser? « Les femmes sont la musique de la vie », écrivait-il à propos de Jessie Taylor. Minna, son premier amour, lui avait souvent exprimé son admiration pour son talent et donné des avis judicieux, et il sût le reconnaître. A Mathilde Wesendonck, il devra Tristan et plus tard, la fille de Liszt, Cosima, lui apportera avec les joies du foyer, l'âme sœur qu'il avait cherchée toute sa vie.
    Wagner employa les mille francs prêtés par Liszt à sa cure de Mornex. « Dans cette solitude savoisienne, où le hasard l'a conduit, il jouit enfin du silence véritable, écrit Guy de Pourtalès. Quel bienfait, après le tintamarre des trois pianos et de la flûte qui empoisonnent son voisinage zurichois ! Un régime sévère, imposé par le docteur Vaillant, de Paris, qui dirige ici une clinique hydrothérapique, lui fait tout de suite le plus grand bien. Presque pas d'étrangers ; une belle campagne ; toute la chaîne du Mont-Blanc et des Alpes de Savoie devant le balcon du pavillon qu'il habite seul (à la condition, toutefois, de le céder le dimanche matin au pasteur genevois qui célèbre son culte « dans le local où vit un impie de mon espèce »). Il s'y trouve même un piano médiocre. Sur cette caisse, Wagner tapote les Poèmes symphoniques de Liszt, « œuvres tellement belles, incomparables, qu'il faudra bien du temps à la critique pour savoir comment les classer M. Il lit Walter Scott sur la recommandation de Schopenhauer. Il ébauche quelques vers : Tristan et un poème nouveau, Les Vainqueurs... En peu de semaines, cet étonnant Français qu'est le docteur Vaillant, a guéri Wagner de son eczéma tenace ».
     En se rendant à Mornex, Wagner avait demandé à Genève qu'un pianiste capable de jouer à première vue des œuvres d'une certaine difficulté, vint le voir tous les quinze jours, car Wagner qui était un chef d'orchestre incomparable, n'était pas un pianiste bien remarquable. Ce fut Prokesch que l'on honora de cette mission. François Prokesch, originaire de Prague, était venu s'installer à Genève en 1852. Il devint professeur au Conservatoire de musique, puis fonda une école de musique avec sa femme Adèle de Szilagyi. Il était organiste à l'église de la Madeleine et donna des concerts avec Jenny Lind, Clara Schumann, Bovy Lysberg. Il mourut à Genève en 1902 après avoir enseigné la musique toute sa vie.
    Suivant une tradition locale, c'est à Mornex que Richard Wagner aurait composé la Walkyrie et Tristan et Yseult; et la tradition ajoute que Wagner contemplant un soir d'orage les montagnes du Faucigny, aurait eu, à ce spectacle, l'inspiration de la Chevauchée des Walkyries. Cette question a été souvent controversée et nous allons essayer de l'éclaircir pour en dégager la vérité.
   Wagner était venu avant tout, à Mornex pour se reposer et y suivre le traitement du docteur Vaillant, qui devait le guérir de l'eczéma. Il est donc fort probable qu'il y travailla peu, même très peu et se contenta de noter les inspirations que pouvaient éveiller ses longues rêveries solitaires sur les pentes du Salève, et le site en lui-même avec son magnifique cadre de montagnes. L'illustre compositeur souffrait de sa maladie, car, ainsi que le rapporte Prokesch, il était parfois d'humeur difficile. C'est sans doute aussi pour cacher son visage ravagé par l'eczéma, qu'il voulut fuir les pensionnaires de la maison Latard et s'isoler dans son pavillon. Mais, à mesure que la santé lui revint, sa bonne humeur réapparut et c'était toujours avec plaisir que Prokesch se rendait à Mornex, malgré la longueur du chemin.
     Dans un article publié dans Le Figaro et reproduit dans La Suisse, au mois de février 1933, M. G. Jean Aubry affirme que Wagner ne composa absolument rien à Mornex. Je ne serai pas aussi catégorique. Wagner n'a pas composé à Mornex, Tristan et Yseult et la Walkyrie, mais il a pu en composer des fragments.
   J'essayerai de justifier tout au moins, ce que la tradition souvent plus précise que l'histoire, a pu nous transmettre de plus exact. Puisque Mornex revendique surtout l'inspiration de la Chevauchée, je ne retiendrai que ce morceau magistral du troisième acte de la Walkyrie dans l'examen de cette controverse, désireux de laisser cet honneur à cette charmante localité.
     Examinons d'abord le cas de Tristan et Yseult:
    On sait que cet opéra fut inspiré à Wagner par son grand amour pour Mathilde Wesendonck. Ne pouvant réaliser l'union de ses rêves, il aurait exprimé sa grande passion pour cette femme, dans les magnifiques chants de Tristan. Dans une lettre à Liszt (1854), il écrit en effet: « Comme dans mon existence je n'ai jamais vraiment joui du bonheur de l'amour, je veux élever à ce plus beau de tous les rêves, un monument où d'un bout à l'autre cet amour se puisse satisfaire. J'ai ébauché dans ma tête, un Tristan et Yseult d'une conception musicale toute simple, mais intensément vibrante. Et dans les plis du "pavillon noir" qui flotte sur son dénouement, je m'envelopperai pour mourir ».
    C'est en vivant auprès d'elle qu'il a éprouvé ces grandes émotions traduites dans son œuvre. Yseult et Tristan ne sont autres que Mathilde et Richard. Or, nous sommes en 1856, et la liaison des deux amants vient d'éclore. Ce n'est que plus tard qu'elle atteindra son paroxysme Quelques dates sont à retenir :
    C'est à Zurich, dans le proche voisinage des Wesendonck, que Wagner écrit le livret de Tristan, pendant l'été de 1857. Au mois de septembre de cette année, il travaille à cet opéra et parvient à achever pour Noël, l'esquisse musicale complète du premier acte. Ce premier acte est terminé au mois d'avril 1858. Il commence le deuxième acte en décembre 1858, à Venise et va terminer le troisième et dernier acte à Lucerne, en 1859. La première représentation eut lieu à Munich, en 1865.
     Cependant, comme l'a dit Pourtalès, pendant son séjour à Mornex, Wagner ébaucha quelques vers de Tristan. Il est donc probable que cette ébauche du poème fut à peu près tout ce qu'il écrivit de Tristan, à Mornex.
     Passons maintenant à la Walkyrie: Il nous paraît assez vraisemblable que Wagner ait consacré une partie de son séjour à Mornex, à l'achèvement ou à une retouche de la Walkyrie,  « l'œuvre la plus tragique qu'il ait jamais conçue ».
     Comme il a déjà été dit plus haut, Wagner écrivit le poème de cet opéra, au mois de mai 1852. Le 28 juin 1854, il entamait le premier acte qu'il achevait au mois d'août suivant. Le 3 octobre 1855, les deux premiers actes étaient terminés. Il n'est pas question pour le moment, du troisième acte, précisément celui qui nous intéresse avec l'immortelle Chevauchée des Walkyries, et qui ne paraîtra que l'année suivante.
    M. Aubry prétend, non sans raison peut-être, que la Walkyrie était entièrement terminée quatre mois avant l'arrivée de Wagner à Mornex. Il s'appuie sans doute, sur ce passage de Ma Vie, dans lequel Wagner écrit : « Dès que ma santé me le permettait, je me jetais avec un pénible acharnement sur la partition de la Walkyrie. J'en terminai enfin la copie au mois de mars de cette année 1856 ». Mais il n'apparaît pas que l'auteur ait alors considéré cette partition comme définitive. Il ne s'empressa pas de communiquer à ses amis le troisième acte qu'il venait d'écrire, comme il l'avait fait pour les deux premiers. Peut-être eut-il une hésitation, l'impression d'être allé trop vite et de n'avoir pas donné à certaines scènes toute leur ampleur. Son pénible acharnement à terminer la copie, ne serait-il pas motivé par la crainte de laisser une œuvre incomplète avant d'aller se faire soigner ? Nous savons qu'il était hanté par la mort et sentait toujours le diable derrière lui pour le retenir. Il lui arriva plusieurs fois de reprendre une de ses œuvres précédentes en abandonnant momentanément celle qu'il avait entreprise, comme ce fut le cas pour son Parsifal. Il se peut qu'il soit arrivé à Mornex avant d'avoir définitivement mis au point le troisième acte. Et c'est pourtant vers cette époque que se termine la Walkyrie, puisque c'est de Mornex et de la pension Saugy qu'il envoya à Liszt la partition originale de la Walkyrie, en même temps que celle de l'Or du Rhin. Il n'y travaillera plus. En effet, après son départ de Mornex, le quinze août mil huit cent cinquante-six, et dès son retour à Zurich où il retrouve Mathilde Wesendonck, il se met à la composition de Siegfried, le deuxième opéra de la Tétralogie, et par conséquent la suite immédiate de la Walkyrie, et dont le premier acte est achevé au mois de janvier 1857.
     Or, le fils de Prokesch racontant les visites que son père faisait à Wagner lorsqu'il habitait Mornex, fait cette constatation : « Il ne semble pas d'après les souvenirs qu'il laissa, que la Walkyrie ait été composée à Mornex, mais bien plutôt Tristan et Yseult (il fait sans doute allusion ici au poème de Tristan). Quelques fragments de la Walkyrie - furent mis au point dans la riante et Paisible station du Salève, mais c'est tout». Quel sont ces fragments? Ne s'agirait-il pas du troisième acte auquel on ne sait à quelle date il mit exactement la dernière main ? Au mois d'octobre 1856, il chante des scènes de la Walkyrie, accompagné t Par Liszt et déclare alors que la partition est achevée.
    Dans Ma Vie, Wagner ne semble pas nous avoir raconté tout, bien qu il s'attarde parfois sur des sujets très secondaires. Pourquoi ne nous parle-t-il pas des visites de Prokesch qu'il faisait monter tous les quinze jours a Mornex pour lui jouer à première vue des œuvres difficiles ? Ces visites devaient cependant constituer n événement important dans sa vie monotone. S'agit-il des Poèmes symphoniques de Liszt qu'il tapote lui-même sur un mauvais piano? Ne serait-ce pas aussi, et plutôt, une de ses dernières créations dont il veut connaître tout l'effet sous les doigts d'un excellent pianiste ? Et l'on est amené à se demander si Wagner, mettant alors au point sa Walkyrie, n'aurait pas, sous une inspiration nouvelle, créé ou modifié la fameuse Chevauchée (qui devait lui trotter par la tête). Si la tradition garde un fond de vérité, il ne paraît pas impossible qu'en contemplant un spectacle saisissant de la nature, une inspiration plus forte ait jailli de son cerveau et qu'il ait voulu la substituer à la première. Ce serait tout, probablement tout, certes, mais une scène domine parfois tout un acte et lui donne toute sa grandeur. La composition n'était pas lente chez Wagner et quelques jours seulement auraient suffi à sa puissante production pour donner de nouvelles pages à sa partition.

Genève, le mont Blanc et le Salève vus du Petit Saconnex

Vue d'ensemble sur le Salève. Crédit photographique: HJPD
   Que faisait Wagner à Mornex, en dehors de son traitement médical ? Il sortait beaucoup, toujours seul avec Fips, se promenait souvent sur le Salève, ainsi qu'il le raconte lui-même. Et pendant ces longues promenades, il se contentait d'admirer la nature et de méditer. Il emportait un ouvrage de Byron mais, ainsi qu'il le confesse, il ne le sortait jamais de sa poche. Pendant ces longues rêveries, il est hors de doute qu'il n'ait jamais eu l'occasion de noter quelque impression digne d'être retenue. Ne nous a-t-il pas confié que les chants mêmes des oiseaux lui inspiraient parfois des motifs qu'il s'empressait de transcrire en musique pour Siegfried par exemple ?
    II nous dit dans Ma Vie: « le seul travail que je me permisse fut d'esquisser les plans de la maison que j'aurais désirée » Ce n'était pas sur les pentes du Salève d'où il contemplait les montagnes, qu'il pouvait en tracer les lignes avec tous les instruments d'un architecte, ainsi qu'il le précise. Il ne lisait Walter Scott qu'une fois rentré chez lui, en buvant tasse sur tasse de thé. Nous avons dit qu'il faisait aussi de la poésie et de la musique.
   Durant ses promenades à la campagne ou ses méditations à son balcon, Wagner pensait surtout à Mathilde Wesendonck et transcrivait ses émotions dans son poème de Tristan, déjà ébauché. Il était encore tout pénétré de la composition de la Walkyrie et, comme l'auteur qui relit dans sa mémoire sa dernière production, il en pesait les valeurs et sans doute, trouvait-il quelques retouches à y apporter ou quelques scènes à y modifier. La Walkyrie devait encore vibrer en lui de sa fraîche éclosion. Et, s'il pensait constamment à Yseult en écrivant les premières pages d'un nouveau poème, il ne pouvait avoir déjà oublié la Walkyrie dont les derniers feuillets venaient à peine de se fermer. N'était-ce pas à cette même Mathilde Wesendonck qu'il allait évoquer dans son Tristan, qu'il avait offert le prélude de sa Walkyrie, lorsqu'il écrivit en guise de dédicace, ces trois lettres : G.S.M. (initiales de gesegnet sei Mathilde : bénie soit Mathilde ?) On peut en déduire que pendant son court séjour à Mornex, Wagner était tout pénétré du souvenir de Mathilde Wesendonck, et que soit en concevant Tristan, soit en relisant la Walkyrie, sa pensée tout entière se reportait sur celle qu'il aima le plus passionnément.
   Revenant maintenant à la légende et répondant à l'auteur de l'inscription prétentieuse du Pavillon des Glycines, je concluerai de ces diverses considérations, que Wagner produisit certainement très peu pendant son séjour à Mornex; qu'il ébaucha le poème Tristan, mais qu'il ne commença la composition de cette œuvre qu'une année plus tard, en 1857; que la Walkyrie était déjà à peu près terminée et que très probablement il a mis au point quelques fragments de la partition; qu'il n'est pas impossible que la célèbre Chevauchée des Walkyries ait été écrite à Mornex et qu'on ne peut refuser à cette station l'honneur de l'avoir inspirée.

Camille Corot, Paysage à Mornex

     La Savoie pourrait être fière de lui avoir donné la grandiose vision du royaume des dieux.
    De ce Pavillon des Glycines, comme Richard Wagner en 1856, laissons maintenant nos regards se porter au loin, sur les montagnes du Faucigny. Voici devant nous, cette chaîne altière des Vergy d'où émergent les cîmes de la Pointe Blanche et de Jalouvre. Contemplons-les- un soir d'orage, lorsque les nuées grises tendent leurs longues écharpes vaporeuses sur leurs flancs abrupts ou boisés, illuminées des éclairs, ébranlées par les grondements du tonnerre. Soudain, le vent chasse les nuages, le voile se déchire, les rochers réapparaissent; des brumes légères s'effilent sur l'empyrée. Des spectres semblent alors se dresser sur les rocs ou dans le chaos des nues. Ce sont les Walkyries aux longs cheveux flottants, à la poitrine haletante, poussant leur cri de guerre. Ce sont les crinières de leurs coursiers qui marquent ces blanches traînées dans les sombres ténèbres. C'est la voix irritée de Wotan qui gronde à l'approche du crépuscule. Puis, le calme revient; la montagne se découvre embrasée des rayons flamboyants du soleil couchant. Ce sont les flammes qui garderont Brunehilde en attendant le libérateur qui doit la réveiller.
     Les Walkyries, filles des dieux, seraient-elles aussi des filles du Faucigny ?

Lucien Guy

Pour aller plus loin

Comme le séjour  qui fit Wagner en 1856 à Genève et à Mornex est surtout médical, on se référera au livre Un patient nommé Wagner, la passionnante étude que le Dr Pascal Bouteldja, Président du Cercle Richard Wagner de Lyon, a consacrée aux problèmes de santé du Maître.

"Une chronique médicale complète de la vie du compositeur", parue chez Symétrie, en 2014.