vendredi 31 août 2018

Empfang von Richard Wagner's Leiche am Münchener Bahnhof durch die Küntslerschaft


[DE]

Empfang von Richard Wagner's Leiche am Münchener Bahnhof durch die Küntslerschaft. Original Zeichnung von L. Bechstein.

In München lässt König Ludwig II. einen Kranz zum Sarg bringen, mit einer Widmung würdigt er den «großen Wort- und Tondichter». Zahlreiche Musiker haben sich am Bahnhof versammelt, um Wagner die letzte Ehre zu erweisen. Als der Zug sich wieder in Bewegung setzt, erklingt der Trauermarsch aus der Götterdämmerung.

[FR]

Le transfert du corps de Richard Wagner à Bayreuth ressemblait aux préparatifs funéraires d'un souverain : le 16 février 1883, le cercueil a été transporté à la gare de Venise dans une gondole noire, puis chargé dans un train spécial composé de deux wagons. A Bolzano, à  Innsbruck et à Munich, le train, qui transportait également Cosima, interrompit spontanément son voyage parce que des délégations et des musiciens qui voulaient rendre hommage au compositeur mort s'y étaient rassemblés.  Le roi Louis II de Bavière fit déposer une couronne sur le cercueil par M. de Bürkel, son secrétaire, qu'il avait dépêché à Kufstein pour y accueillir le convoi.

Reproduction d'un dessin original de Ludwig Bechstein représentant la réception à la gare de Munich du convoi ferroviaire transportant la dépouille de Richard Wagner. Lorsque le train partit de Munich en direction de Bayreuth, des musiciens entonnèrent la marche funèbre du Crépuscule des dieux.

La presse allemande et le roi de Bavière en 1876 au regard de Victor Tissot.

aus dem Ulk: illustriertes Wochenblatt für Humor und Satire, 1874 , Nr. 33

Musique des hautes sphères. Duo musical. 
Otto (von Bismarck) à Louis: Ah, il est si difficile de se quitter!

En 1876, Victor Tissot publiait Les Prussiens en Allemagne (chez E. Dentu, à Paris), un ouvrage qui faisait suite à son célèbre Voyage au pays des milliards. Excellent connaisseur des affaires allemandes, il y consacre plusieurs pages au roi Louis II de Bavière.

En voici un premier extrait dans lequel il montre comment la Prusse de 1876 s'applique à contrôler la Bavière et son roi  au moyen de la presse. (Extrait d'une édition de 1878 chez L. Schulz et Fils à Paris,  pp. 245-246).

"Maîtresse de l'armée et de l'école, la Prusse a voulu être maîtresse de la presse. Elle acheté des journaux, elle en a fondé, et elle entretient à Munich un bataillon de journalistes qui combattent pour elle et surveillent de près les « ennemis de l'empire ». Le roi est soumis à un contrôle très-sévère, et quand il s'écarte du chemin qui conduit de Munich à Berlin, il faut entendre les admonestations qu'on lui adresse! On lui fait croire que l'hydre de l'ultramontanisme va le dévorer tout vif et que Rome et la France l'attendent au coin d'un bois, l'escopette au poing. Louis II rentre alors en lui-même et dans le bon chemin. Un journal berlinois lui disait dernièrement qu'il serait un lâche et un imbécile (sic) et qu'il deviendrait « le valet de la prêtraille » s'il tolérait un ministère catholique. 

Le Tagblatt de Berlin écrivait à la même époque qu'en Bavière il y a deux souverains : l'un qui se nomme Louis II, est un roi constitutionnel ; l'autre, un jeune homme à l'esprit extravagant, est connu dans le peuple sous le sobriquet de Huber. Et la prophétesse inspirée par M. de Bismarck, la Gazette de l'Allemagne du Nord, faisait entrevoir l'éventualité où « un poing vigoureux (eine nervige Faust), armé d'une éponge énorme, passerait sur les poteaux bleu et blanc des frontières bavaroises, et renverserait d'un seul coup la table où un ministère patriote serait en train de manger ». 

Les journaux charivariques de la « capitale de l'intelligence » ont de tout temps égayé leur public aux dépens du roi de Bavière. Ils le représentent quelquefois sous les traits d'un guerrier de l'Iliade, remontant péniblement le penchant d'une montagne escarpée, en soulevant avec effort le fameux casque à chenille, conservé par l'armée bavaroise. Au sommet de la montagne, un soldat coiffé d'un casque à pointe barre le passage au Sisyphe royal et lui dit : « Tu t'uses en puérils efforts. » 

L'Ulk, de Berlin, montrait, il y a un mois, S. M. Louis II travesti en Lohengrin et les deux pieds posés sur deux meubles de table de nuit. 

Le roi dit aux habitants de Füssen qui avaient décoré leurs maisons pour le recevoir : « Je ne veux que des couleurs bavaroises dans mon royaume, » le Kladderatsch [sic pour Kladderadatsch] montra Louis II occupé à peindre les poteaux de ses frontières. Les deux pots à couleurs (bleu et blanc) avaient la forme de pots de chambre, et on lisait sous la caricature cette légende insolente : Farben und Pinzel, ce qui veut dire Couleurs et Serin. Les almanachs pour l'an de grâce 1876 sont aussi remplis de planches odieuses contre la dynastie des Wittelsbach. L'almanach du Daheim donne, comme pendant au portrait de Kullmann, le portrait de la reine douairière de Bavière, qui a commis le crime de se convertir au catholicisme. Ce sont là de petits faits, mais ils montrent où l'on veut en venir. On mine de tous côtés la monarchie ; on met tout en œuvre pour séparer le roi de son peuple ; on cherche enfin à faire comprendre aux Bavarois que leur souverain véritable est l'empereur ; que si la Bavière existe encore , c'est par la grâce de l'empire, et que hors de l'empire il n'y a point de salut."

jeudi 30 août 2018

L'éloge funèbre de Maurice Kufferath au roi Louis II de Bavière

Maurice Kufferath
Maurice Kufferath est un critique musical, librettiste, violoncelliste et chef d'orchestre belge, né en  janvier 1852 à Bruxelles (Saint-Josse-ten-Noode) et mort le 8 décembre 1919 à Uccle. Il dirigea le Théâtre de la Monnaie de Bruxelles de 1900 à 1919, il  fut  de son vivant une des plus intéressantes figures belges de la scène musicale belge.

Pianiste, son père était professeur au Conservatoire. Il est ainsi élevé dans un environnement musical; avec ses frères et son père, il formera un quatuor. Après des études à Bruxelles, il étudie le droit à Leipzig où il rencontre Franz Liszt et Richard Wagner. Il créera la section belge du Wagner Verein (Association Richard Wagner).

Maurice Kufferath fut pendant une vingtaine d'années rédacvteur du bulletin de politique étrangère de l'Indépendance belge. A cette époque, déjà, il s'était acquis une grande réputation par de remarquables travaux sur la littérature musicale. Ses études critiques sur les grandes œuvres de Beethoven et de Wagner, auxquelles il a consacré plusieurs volumes (Fidelio, la Tétralogie, les Maîtres chanteurs, Parsifal, Tristan, Lohengrin) font autorité. On lui doit aussi sur la philosophie de l'art un volume de discussion, très serrée contre Tolstoï et sur les idées esthétiques de Schopenhauer et Wagner. Il collabora également à la revue belge Le Guide musical.

Nommé directeur du théâtre de la Monnaie en 1899 avec M. Guillaume Guidé, Kufferath put réaliser sur la grande scène lyrique de Bruxelles ses meilleures entreprises artistiques, il y a servi avec une rare intelligence. Il fit monter la première belge de Parsifal à la Monnaie en 1914.

Pendant la guerre, Maurice Kufferath résida en Suisse, et il fit, avec un autre critique belge disparu presque en même temps que lui, Octave Maus, une ardente campagne contre l'Allemagne tentaculaire. On lui doit, notamment, une vigoureuse et pertinente réfutation des théories d'Houston Stewart Chamberlain.  Ce fut une belle fin de carrière pour ce publiciste éminent, qui ne sépara jamais l'amour de l'art de la plus sérieuse action.

Ouvrages de Maurice Kufferath consacrés, en tout ou en partie, à Richard Wagner et à son oeuvre:
  • L'art de diriger l'orchestre: Richard Wagner & Hans Richter, Paris: Fischbacher (1890)
  • Le théâtre de Richard Wagner: de Tannhäuser à Parsifal. Essais de critique littéraire, esthétique et musicale, Paris/Bruxelles/Leipzig: Fischbacher/Schott/Junne (plusieurs volumes, 1891-1899).
  • Musiciens et philosophes: Tolstoï, Schopenhauer, Nietzsche, Richard Wagner, Paris, Alcan (1899).
L'éloge funèbre au Roi de Bavière

Maurice Kufferath publie un éloge funèbre informé et sensible au roi  de Bavière dans la revue belge Le Guide musical des 17 et 24 juin 1886, soient quelques jours après la mort de Louis II. Il centre naturellement son propos sur les relations entre le roi et le musicien. Il règle aussi des comptes avec Catulle Mendès qui avait publié une Lettre au roi de Thuringe après que Louis II ait signé l'interdiction de publication de la traduction allemande de son roman à clé Le Roi Vierge, qui mettait en scène sous des pseudonymes tant le roi que son compositeur favori. (Voir notre post consacré à cette lettre).




"LOUIS II 

La mort navrante et tragique de Louis II de Bavière, qui dans un accès de folie s'est volontairement noyé dans le lac de Starnberg, ne saurait laisser indifférent le monde des arts. 

On ne peut oublier ce que ce prince, qui ressemblait si peu aux autres, a fait pour l'art musical et en particulier pour Richard Wagner, dont il fut l'ami autant que le protecteur. 

Descendant d'une famille souveraine qui de tout temps manifesta une noble prédilection pour les arts et les lettres, il fut toute sa vie bien plus un artiste qu'un monarque, et son nom, à ce titre, brillera dans l'histoire de ce siècle d'un éclat tout particulier. Sans lui nous n'aurions pas cette admirable épopée musicale qui sera la gloire du XIXe siècle, la Tétralogie des Nibelungen ; sans lui Parsifal n'aurait pas vu le jour probablement, ni les Maîtres chanteurs, qui resteront les oeuvres maîtresses de la scène allemande. 

Avec le goût si sûr et le tact parfait qui la distingue, une partie de la presse musicale de France s'est amusée à rééditer, à propos de cet événement tragique, d'ineptes railleries et des facéties banales sur les relations du roi avec le musicien-poète, oubliant ainsi qu'elle reproche tous les jours à Wagner ses plaisanteries aristophanesques d'Une Capitulation. Ce roi, qui meurt tué par la bêtise lourde d'une société qui n'avait rien compris de ses hautes aspirations, est aussi respectable dans sa détresse mentale qu'une nation qui succombe par les fautes de ses gouvernants et la corruption de ses classes dirigeantes. 

N'insistons pas. 

C'est de 1864 que datent les relations - qui devaient devenir toutes cordiales - entre Louis II et Richard Wagner. Le roi venait de monter sur le trône, succédant à son père Maximilien Ier. Son premier acte fut d'appeler à sa Cour le grand artiste persécuté qui, dans la préface de son poème des Nibelungen, publié en 1863, avait jeté un cri de détresse et se demandait avec angoisse s'il se trouverait jamais un prince allemand pour l'aider à réaliser ses gigantesques conceptions. 

Louis II voulut être ce prince. Très épris de tout ce qui touchait à l'art, lettré délicat et érudit, esprit rêveur et mélancolique, Louis II avait, à l'âge de seize ans, entendu Lohengrin au Théâtre de la Cour, et cette œuvre l'avait profondément remué. N'ignorant rien de ce qui se publiait à cette époque en Allemagne, il n'ignorait rien des vicissitudes qui avaient jusqu'alors bouleversé la carrière du grand musicien proscrit, cherchant à l'aventure, à travers l'Europe, de Londres à Saint-Pétersbourg en passant par Paris et par Vienne, le théâtre qui voulût jouer ses œuvres intégralement, telles qu'elles avaient été conçues et voulues. 

Sans doute aussi avait-il lu les écrits de cet homme extraordinaire et ce grand poème épique et dramatique où revivaient, dans une apothéose magnifique, les plus pures traditions de la race germanique. 

Il n'était pas proclamé roi depuis huit jours, qu'il envoyait un de ses chambellans à la recherche du poète-musicien. La presse venait précisément de s'occuper beaucoup de Wagner, non pas du musicien, — celui-là ne l'intéressait guère,— mais de l'homme privé. Revenant de Saint-Pétersbourg, où il avait dirigé une série de concerts,Wagner était arrivé à Vienne avec un bénéfice d'environ 35,000 roubles, ce qui représentait alors un peu plus de cent mille francs. Naïf comme un enfant, absolument incapable de gérer sa fortune, de veiller même à ses plus élémentaires intérêts, il s'était imaginé que ces cent mille francs représentaient une somme énorme, et tout de suite il s'était lancé dans des dépenses inconsidérées. On se racontait les histoires les plus fantastiques à ce sujet. Un canapé, tout tendu de soie richement brodée, avait été payé trois mille florins, plus de six mille francs. A la devanture d'un grand tapissier de Vienne on voyait exposées les tapisseries magnifiques que Wagner avait commandées pour sa villa en Suisse. On se doute de ce qui arriva. Les 35,000 roubles furent engloutis en quelques semaines, et Wagner dut fuir de Vienne pour échapper à ses créanciers. 

C'est à ce moment que l'envoyé du roi de Bavière vint le chercher. II trouva Wagner à Stuttgart, réfugié chez son ami Eckert (1), brisé, anéanti de cette chute si rapide et si profonde. On peut imaginer quelles impressions l'agitèrent lorsque l'envoyé du jeune roi se présenta à lui. Eckert racontait qu'après l'entrevue Wagner, se précipitant dans la chambre, se jeta à son cou, les yeux pleins de larmes, en s'écriant : " Je croyais tout perdu, voici que tout est gagné. Toutes mes espérances sont dépassées. Il met à ma disposition tous les moyens dont il dispose. „ 

Il, c'était le roi de Bavière. 

Deux jours après, Wagner était à Munich. Le roi lui avait fait louer une maison; il lui assurait unee pension annuelle de 1,200 florins. Peu après, il l'emmenait à ce château de Berg, près du lac de Starnberg, où vient de s'accomplir la tragédie que l'on sait. 

C'est là que se formèrent entre le monarque et le musicien les liens d'une amitié que bien des nuages troublèrent par la suite, mais qui ne devait cesser qu'avec la mort. Ce fut un spectacle assurément unique que celui de ce prince, s'exilant volontairement de sa Cour, rompant toutes relations avec ses ministres, pour vivre en poète et en artiste avec un artiste qu'il traitait d'égal, qu'il considérait comme un autre roi. Louis II et Wagner,dans l'intimité, se tutoyaient. Dans la pièce de vers, imprimée en tête de la partition de la Walkyrie, Wagner a exprimé les sentiments de profonde reconnaissance qu'il avait pour son royal ami. (2) 

O Roi ! noble protecteur de ma vie ! 
O toi! suprême refuge d'une bonté inépuisable, 
Arrivé maintenant au but de ma vie, je lutte 
Pour trouver le mot digne de tes bienfaits. 

Ce que tu fus pour moi, moi seul, je puis le mesurer
En voyant ce que j'étais sans toi. 
Pas une étoile ne m'apparaissait qu'elle ne pâlit aussitôt.
Les espérances suprêmes, je les ai perdues une à une; 

Et maintenant, je vais, fier et heureux, par de nouveaux sentiers 
Dans le royaume ensoleillé de ta Grâce ! 

Par l'ordre du roi, cette même année, Tristan et Isolde fut mis à l'étude, et le 3 mars 1865, moins d'une année après l'arrivée de Louis II au trône, la première représentation avait lieu au théâtre de la Cour, devant un public enthousiaste. 

On se rappelle le succès retentissant de cet ouvrage, interrompu peu après par la mort à jamais déplorable du ténor qui créa Tristan, l'inoubliable Schnorr de Carolsfeld. Celui-ci disait un jour à Wagner : " Je vois bien, maintenant, ce qui te donne une confiance si absolue. Entre ce roi divin et toi, il est impossible que je ne devienne pas, moi aussi, quelque chose de magnifique (Etwas Herrliches). " 

On pense bien que ces relations cordiales entre le souverain et le musicien, avaient fini par être mal vues de la Cour et par irriter le clan des musiciens de la Chapelle et de l'Académie, profondément hostiles à la musique nouvelle. A ces inimitiés sourdes vint bientôt se joindre le mécontentement des fonctionnaires de la maison du roi, qui, depuis le règne de Louis Ier, avaient accoutumé de s'attribuer les reliquats de la liste civile. Quand cette coterie de valets plus ou moins titrés entendit parler du projet d'un nouveau théâtre dont le plan d'après les idées de Wagner avait été dressé par l'architecte Semper (Semper qui fut lui aussi un artiste de génie), l'orage éclata. 

Les ennemis de Wagner ne surent qu'inventer pour l'éloigner. On ameuta contre lui la bêtise bourgeoise. Tous les jours on lisait dans les journaux de petites notes aigre-douces : A quoi bon un nouveau théâtre ? Munich n'avait-elle pas une scène magnifique, sur laquelle on avait joué avec succès Robert le Diable, le Trouvère, le Prophète et bien d'autres chefs-d'œuvre ? Ce théâtre ne suffisait donc plus à M. Wagner ? Ce n'était plus qu'une baraque bonne à démolir! Dépenser des millions pour élever une nouvelle salle où l'on n'entendrait que du Wagner ! Quelle plaisanterie ! 

Et cela suffit pour exaspérer le patriotisme local du bon peuple de Munich. 

On s'ingénia néanmoins à corser l'intrigue. Les deux partis qui se disputent la domination politique en Bavière se livraient, à ce moment, une lutte ardente. On imagina d'attribuer à l'influence de Wagner la tendance que manifestait le roi à favoriser plutôt le parti libéral-progressiste. 

Tant et si bien que, lorsque le roi, en décembre 1865, revint à Munich, de son château de Hohenschwangau, les esprits étaient montés à ce point qu'on .put craindre un instant des émeutes contre le roi et son favori. 

Devant ce déchaînement de haines stupides, Richard Wagner préféra partir et retourner en Suisse. Il fut convenu entre lui et le roi que, pour rétablir la tranquillité, son départ serait annoncé officiellement, mais sans que cet incident dût avoir aucune influence sur leurs relations. Il parut, en effet, une proclamation où le roi annonçait que pour " prouver que l'amour et la confiance de son peuple bien-aimé, il les plaçait au-dessus de tout ", le compositeur Richard Wagner avait été éloigné du pays. 

Cette proclamation ne resta pas sans protestation. Les Münchener Tageblätter publièrent la pièce suivante aussitôt après le départ de Wagner. C'est un document curieux : 

" En déclarant qu'il mettait au-dessus de tout l'amour et la confiance de son peuple bien-aimé, le Roi vient d'ordonner l'éloignement du compositeur  Richard Wagner.  

Ces mots nous prouvent clairement que l'on a fait accroire au Roi que la présence de Wagner avait contribué à l'émotion du peuple et avait diminue son amour et sa confiance dans le souverain. Par ces allégations, le Roi a été grossièrement trompé sur les véritables sentiments du peuple. 

La présence de Wagner n'a diminué en rien la confiance et l'amour du pays pour son Roi et l'éloignement, de Wagner n'a pas plus amené la pacification des esprits qu'elle n'a satisfait les mécontents.

La personne de Wagner n'a aucun rapport avec les affaires du pays et les tendances du parti progressiste. " 

On ne peut s'empêcher de sourire en relisant aujourd'hui les détails de cet incident tragi-comique, où l'intelligence souveraine d'un roi se trouva mise en échec; par la bêtise jalouse et les calculs mesquins d'une aristocratie bourgeoise et intéressée. 

Malgré cet incident, les relations entre Wagner et le roi restèrent franchement cordiales, et la preuve en est dans la vaste correspondance que les deux amis échangèrent pendant leur séparation. Peut-être publiera-t-on un jour cette correspondance. Mme Wagner conserve à Bayreuth les lettres de Louis II à son mari. On y trouverait difficilement trace d'un dissentiment sérieux. Du reste, chaque année, le roi se rendit incognito à Genève, à Zurich ou à Vevey pour y passer quelques jours avec Wagner.

M.Catulle Mendès, dans sa Lettre au roi de Thuringe, pamphlet médiocrement spirituel, que l'auteur du Roi Vierge fit paraître dans le Gil Blas à propos de l'interdiction de son roman en Bavière, M. Catulle Mendès raconte un incident analogue à celui que nous venons de rapporter et qui se serait produit à propos de la première du Rheingold, à Munich. Wagner n'avait consenti qu'à regret à cette exécution d'un fragment de la Tétralogie, mais le roi avait tant insisté qu'il avait été impossible de refuser. Or, il arriva, suivant M. Catulle Mendès, qu'en l'absence de Wagner la chose fut déplorablement mal montée. Le Rheingold avait été transformé en une ferblanterie du plus mauvais goût. Le lumineux pont de l'arc-en-ciel par où les dieux montent dans le Walhalla était une planche de sapin sur laquelle on avait collé du papier tricolore. Mauvaise volonté des gens de théâtre et de l'intendance, évidemment. Quoi qu'il en soit, Wagner vint à Munich et refusa absolument de laisser jouer son œuvre dans de pareilles conditions. Hans Richter, qui avait dirigé les répétitions, donna sa démission la veille de l'exécution, et l'un des principaux chanteurs disparut une heure avant la représentation. Celle-ci ne put avoir lieu et le Rheingold fut renvoyé à l'année suivante. 

M. Catulle Mendès, en racontant cette histoire, se met en scène. A l'en croire, c'est lui qui organisa la résistance, qui donna à Richter le conseil de quitter Munich après la répétition générale et qui fit disparaître le principal interprète le jour même de la représentation. C'est pour se venger de cette cabale, que Louis II, dix ans après, aurait interdit le Roi Vierge en Bavière. 

La puérile vanité du boulevardier en quête de bruit et du romancier blessé dans ses intérêts, a entraîné M. Catulle Mendès à des exagérations qui donnent à toute cette affaire un caractère de haute fantaisie. Il dit, par exemple, que Wagner fut expulsé de Munich et il ajoute : " Ceci dérange un peu la légende du jeune roi mélomane, éperdu de son musicien ! " La première du Rheingold ayant eu lieu en septembre 1869, tout ceci aurait dû se passer en 1868. Or, voici ce que Wagner écrit à feu le professeur Nohl, à la date du 14 novembre 1868 : 

" Je suis en ce moment vis-à-vis du Roi dans une situation des plus difficiles, parce que je lui ai fait connaître mon inébranlable résolution de me tenir éloigné de Munich pendant plusieurs années pour achever mes travaux commencés. Pour expliquer cette résolution, je n'ai pu invoquer devant lui que mon état d'âme, car je sais bien que si je lui avais aussi fait connaître pourquoi je suis mécontent de l'état des choses artistiques à Munich et de l'esprit dans lequel on exécute mes projets, j'aurais été de nouveau entraîné dans cet engrenage d'impossibilités et de compétitions avec lesquelles, étant donnés nos caractères, on ne saurait aboutir qu'à des dissentiments et peut-être à la perte de ce qui a été si difficilement conquis. J'ai prié le Roi de m'accorder une entrevue personnelle, et j'espère pouvoir bientôt lui parler cordialement (im herrlichem Tone) de vous et de vos projets. "

Dans une autre lettre au même, en date du 11 janvier 1869, il revient sur les mêmes sentiments. Il se plaint amèrement des hostilités contre lesquelles il a à lutter à Munich, mais nulle part on ne trouve- rait un mot trahissant la moindre irritation contre le royal ami. 

Il n'ignorait pas et il dit nettement dans cette lettre qu'on faisait alors à Munich des efforts inouïs pour amener une rupture, mais ces efforts n'eurent aucun succès. On profita même de la publication, en seconde édition, de la célèbre brochure sur le Judaïsme dans la musique pour tenter de lui enlever la pension payée par le roi. Celui-ci refusa énergiquement. Lorsqu'enfin, en septembre 1869, la première du Rheingold eut lieu effectivement dans les conditions (3) que rappelle M. Catulle Mendès, Wagner partit de Munich dans un état d'irritation qui se conçoit ; mais il n'en conçut aucune inimitié contre le roi, parce qu'il se doutait bien que celui-ci devait ignorer toutes les intrigues et les petites cabales ourdies par son entourage contre le malheureux compositeur. 

Quoi qu'il en soit, et en dépit du bruit répandu alors que le roi et Wagner étaient brouillés, leurs relations restèrent aussi amicales que précédemment. Les événements politiques de 1870-71 amenèrent,cela va sans dire, un arrêt dans l'exécution de leurs projets communs. Mais, aussitôt après, ils les reprirent et  l'on sait la part personnelle que Louis II prit à l'érection du théâtre de Bayreuth, où la Rénovation théâtrale arriva à son apogée. 

On se rappelle, du reste, la pieuse démarche du roi après la mort de Wagner. Seul, il se rendit à Bayreuth le lendemain des funérailles et vint déposer des fleurs sur la tombe de celui qu'il avait placé si haut dans son affection. Ce trait dit tout ce qu'il y avait d'élevé et de profondément délicat dans cette amitié qui, pendant près de vingt ans, unit le plus grand compositeur du siècle et le souverain qui eut pu empêcher l'unité allemande s'il l'avait voulu et s'il n'avait compris en homme supérieur, en philosophe et en penseur ses devoirs de roi. 

Touchante et romanesque figure, d'autant plus séduisante que, sous l'apparence brillante d'une existence princière se cachèrent les tristesses d'un cœur épris de grandes choses, mais impuissant à réaliser son idéal au milieu des ennuis d'une charge offrant généralement plus de souci que d'agrément à ceux qui en sont revêtus. 

Le nom de Louis II vivra inséparable de celui de Wagner. 

Maurice Kufferath 

(1) Le chef d'orchestre bien connu qui, après avoir dirigé l'Opéra de Stuttgart, fut ensuite appelé à l'Opéra de Berlin. 
(2) La première édition contient seule cette pièce de vers, qui se trouve reproduite dans les Gesammelte Schriften, Wagner la fit disparaître dans l'édition définitive de la Tétralogie, qui porte une dédicace générale à Louis II.
(3) En l'absence de M. de Bulow, qui se dit malade, et de Richter qui refusa de diriger, ce fut M. Wüllner qui entreprit de conduire cette première.  "

mercredi 29 août 2018

Wagner et Louis II de Bavière dans un poème de Paul Gérardy

Paul Gérardy par James Ensor vers 1906

Le poète belge Paul Gérardy (1870 à Saint-Vith-1933) publiait en 1893 ses Pages de joie, dans lesquelles figuraient le  Chansons du Prince Lirelaire, qu'il reprend en 1898 dans un recueil de poésies intitulé Roseaux ( Mercure de France à Paris). Il évoque Wagner et Louis II de Bavière dans son poème D'orgueil II.

D'ORGUEIL. II

J'avais des rêves immenses 
Comme l'âme de Wagner; 
Hélas ! je n'ai su trouver 
Mon Saint-Louis-de-Bavière.

Je suis le Prince Lirelaire
Aux tristes aventures ;
Je chevauche et je ris quand même
Et chante à l'aventure.

Mais les palais que j'ai rêvés 
Hélas! ne seront pas; 
Hélas! pour tous ceux qui viendront 
Et ne les verront pas !

On trouve quelque éclairage sur l'art poétique de Paul Gérardy dans le  Rapport à M. le ministre de l'Instruction publique et des beaux-arts sur le mouvement poétique français de 1867 à 1900 ; précédé de Réflexions sur la personnalité de l'esprit poétique de France ; suivi d'un Dictionnaire bibliographique et critique et d'une nomenclature chronologique de la plupart des poètes français du XIXe siècle  de Catulle Mendès ( Imprimerie nationale, Paris, 1902, page 327). Catulle Mendès y a réuni quelques opinions publiées dans des articles sur les recueils de poèmes écrits par Gérardy entre 1892 et 1894:

"GÉRARDY (Paul).

Pages de joie (1893). - Roseaux (1898).

OPINIONS.

STUART MERRILL. — M. Gérardy nous tend ses délectables Pages de joie. J'ai dit toute l'admiration que je sentais pour ce jeune poète dont la pensée française se teinte si légèrement de germanisme. [L'Ermitage (1893).]

CAMILLE MAUCLAIR. — M. Paul Gérardy est un des jeunes poètes belges le plus excellemment simple et chantant. Son premier volume était fort joli. Voici un recueil de mélodies douces et harmonieuses, où l'influence de Verlaine n'empêche point une très personnelle sensibilité, un tact frileux, quelque hésitation devant la vie, et beaucoup d'art. C'est charmant, en vérité, de voir venir de temps à autre de là-has ces minces volumes de vers ingénus, pleins de musique, nimbant des sentiments simples d'une langue naïve, d'une authentique naïveté, avec le petit goût vif d'un don réel des ressources du vers. M. Gérardy est vraiment imprégné de la mélancolie demi-souriante des ciels mouillés du pays wallon.

[Mercure de France (octobre 1893).]

HENRY DAVRAY. — Sous le joli titre de Roseaux, M. Paul Gérardy a réuni les poèmes qu'il composa de 1892 à 1894. Il serait, semble-t-il, facile de retrouver, dans les premières divisions du volume, des influences assez marquées de ceux qui sont des plus grands parmi les poètes actuels, et l'influence aussi, d'un bout à l'autre, d'une culture et d'une habitude de pensée germaniques. Non que ce soit là une dépréciation, car il est bon que s'introduise et que s'affirme d'une façon toujours plus définitive, dans la poésie française, ce sens du symbole exprimant indirectement les choses et conservant toute l'ampleur et la profondeur de la signification des images synthétiques, des faits et des êtres transitoires et partiels.

Toutes les pièces que contient le volume de M. Paul Gérardy sont de courte haleine, trop courte parfois, mais l'habitude qu'on lui sent de la fréquentation des esprits philosophiques les plus abstraits, encore qu'elle gêne presque toujours l'émotion vivace et lyrique, l'aide à donner à ses poèmes une signification très vaste; quelquefois, à vrai dire, vague et brumeuse. Mais si son émotion est encore trop souvent purement intellectuelle, ce recueil permet de dire que M. Paul Gérardy est un vrai poète. 

[L'Ermitage (décembre 1898).]


Chromos Liebig - Scènes d'opéras de Wagner - Parsifal dans le jardin de Klingsor.



Ces chromos Liebig des oeuvres de Wagner /Scènes d'opéras ont été produits en 1889. Ils sont catalogués par le catalogue Sanguinetti sous le numéro 248.

mardi 28 août 2018

Réédification du monument à Louis II sur le pont Cornelius. Une vidéo et un rappel des faits.

Photomontage vu sur le site du Deutsche Eiche
http://www.ludwig-denkmal.de/


Quelques dates marquantes

1910 - Inauguration du mémorial sur le pont Cornelius
1942 - La statue en bronze est fondue pour la fabrication d'armes. La tête seule est sauvegardée.
1967 - La ville érige le seul monument munichois au roi Louis II.
1969 - Le monument de marbre vide du pont Cornélius et´st démoli en dépit des protestations de la population
2013 - 170 tonnes de pierres de marbre numérotées du monument sont redécouvertes dans un entrepôt de la ville,  soient   97% de l'ensemble du monument
2014 - Une communauté d’intérêt à l’initiative de l’HÔTEL DEUTSCHE EICHE s’engage pour le rétablissement du monument à Louis II.
2014 - Ouverture de la pétition pour la restauration du monument à Louis II.
2018 - Le 3 juillet 2018, le comité des travaux publics du conseil municipal de Munich a décidé que le roi Louis II retournerait sur le pont Cornelius! Après de longues étdues et discussions avec la communauté d’intérêt pour la reconstruction du monument, le département des travaux publics de la capitale de l’État de Bavière a fait la proposition maintenant approuvée d'utiliser  une partie des pierres existantes du monument original pour l'édification d' une "ruine romantique" ou l'aménagement d'un  "jardin romantique". A la place de la sculpture du roi, qui faisait  à l'origine plus de 3 mètres de hauteur, une réplique du buste et du haut du corps doit être insatllée - mise en scène avec un éclairage indigo et des plantes. Le Roi Louis II revient sur le pont dans une interprétation contemporaine.

[DE]

1910 – Enthüllung des Denkmals auf der Corneliusbrücke
1942 – Bis auf den Kopf wird die Bronzestatue zur Waffenproduktion eingeschmolzen
1967 – Die Stadt stellt – abseits in den Maximiliansanlagen – das einzige Ludwig II.-Denkmal Münchens auf
1969 – Das leer stehende Marmor-Denkmal wird unter Protest der Bevölkerung abgetragen
2013 – In einem Steinlager der Stadt werden 170 Tonnen nummerierte Marmorsteine des Denkmals wiederentdeckt – 97% des gesamten Denkmals
2014 – Eine Interessengemeinschaft auf Initiative des HOTELS DEUTSCHE EICHEsetzt sich für die Wiedererrichtung des Ludwig II.-Denkmals ein – Unterstützer
2014 – Eröffnung der Petition zur Wiederherstelllung des Ludwig II.-Denkmal
2018 – Am 3. Juli 2018 hat der Bauauschuss des Münchner Stadtrats beschlossen: König Ludwig II kehrt auf die Corneliusbrücke zurück! Nach langen Prüfungen und Gesprächen mit unserer Interessensgemeinschaft hat das Baureferat der Landeshauptstadt den nun abgesegneten Vorschlag gemacht,aus einem Teil der nch vorhandenen Steine des ursprünglichen Denkmals eine „romantische Ruine“ bzw. einen „romantischen Garten“ zu gestalten. Anstelle der ursprünglich über 3 Meter hohen Skulptur des Königs soll eine Nachbildung der Büste und des Oberkörpers augestellt werden – inszeniert mit indigoblauer Beleuchtung und Pflanzen. Wir freuen uns sehr, dass König Ludwig II in zeitgemäßer Interpretation auf die Corneliusbrücke zurückkehrt!

lundi 27 août 2018

Chromos Liebig - Scènes d'opéras de Wagner - L'or du Rhin


Ces chromos Liebig des oeuvres de Wagner /Scènes d'opéras ont été produits en 1889. Ils sont catalogués par le catalogue Sanguinetti sous le numéro 248.

dimanche 26 août 2018

Louis II, un roi en or qui en vaut cent!

Une installation à voir jusqu'au 30 septembre dans le parc du château de Nymphenburg.

















Crédit photographique: Luc Roger

Les Perses d'Eschyle au Festival de Salzbourg. Du bon usage d'une technique triomphante.

Choeur des hommes © Salzburger Festspiele / Bernd Uhlig

Ulrich Rasche s'est fait un nom en tant que metteur en scène de pièces de théâtre avec choeurs. Animant de formidables machineries, poussant à l'extrême les ressources des plateaux tournants et des techniques contemporaines, il place ses acteurs sur des tapis roulants géants qui tournent en courbes, s’élèvent vers le ciel et se penchent vers l’abîme. Rasche fait appel à de véritables athlètes de la scène qui sont soumis à des exercices physiques  qui rappellent ceux des galériens. Et ces galériens sont entraînés par des musiques assourdissantes qui fonctionnent comme une drogue et les hypnotisent, des musiques imaginées par Ari Benjamin Meyers, le compositeur complice d'Ulrich Rasche qui orchestre des tambours obsessionnels et lancinants, placés de part et d'autre du plateau et dans les loges d'avant-scène. Rasche, qui avait remporté un immense succès au Théâtre de la Résidence de Munich avec un spectacle d'apocalypse, Les voleurs (Die Räuber) de Schiller, vient de rééditer son exploit théâtral en montant Les Perses d'Eschyle au Landestheater de Salzbourg, dans le cadre du Festival dont il est pour la première fois l'invité pour cette production dont il a aussi conçu les décors.

Jamais sans doute n'a-t-on pu voir une vision aussi moderne et contemporaine de la  plus ancienne pièce de l'histoire du théâtre dont on ait conservé le texte et jamais n'en a-t-on dégagé avec autant de pertinence l'actualité. Eschyle, qui avait participé à la bataille de Salamine au large d'Athènes, avait écrit sa tragédie après les victoires maritime et terrestre des forces grecques. Les Grecs avaient vécu l'année 480 av. J.-C.  comme la victoire d'un peuple moins nombreux, mais libre et démocrate, contre un grand empire dirigé par un dictateur suprême. Les conventions du théâtre grec ne permettaient pas de porter directement la bataille de Salamine à la scène, aussi Eschyle eut-il l'idée géniale de raconter le retour de Xerxès à Suse après sa double défaite grecque. Il ne s'agit pas d'un drame d'action reposant sur l'agencement des péripéties et des événements, mais plutôt d'un drame visionnaire qui  raconte les événements passés ou prédit les événements à venir. Le spectateur grec connaissant fort bien les éléments historiques de l'action,  l'originalité consistait à donner la perception perse de cette énorme débâcle guerrière, toute l'émotion résidant dans l'attente angoissée de la catastrophe qu'amplifie le crescendo choral. La déploration lyrique et la narration épique, qui assurent le fonctionnement de la tragédie, se répondent en écho, avec en points d'orgue le récit du messager préparé par le songe d'Atossa, reine et mère de Xerxès, et  la prophétie de Darius, père défunt de l'empereur, ici ressuscité. L'émotion dramatique ne résulte nullement de l'action mais d'un climat continu d'angoisse qui trouve sa solution dans la déploration du malheur consommé.

Katja Bürkle, Valery Tscheplanowa (Choeur du Conseil des Anciens
/ Esprit de Darius), Patrycia Ziolkowska (Atossa) et choeur des hommes.
 © Salzburger Festspiele / Bernd Uhlig

La mise en scène d'Ulrich Rasche fait la démonstration de l'actualité brûlante de la pièce d'Eschyle qui témoigne de la force d'une société fonctionnant en démocratie. Pour Rasche, la liberté de parole est portée par le choeur qui dialogue avec la reine mère, avec Darius ressuscité ou avec Xerxès revenu vaincu, une liberté d'expression typique de la démocratie de l'Attique antique, dont le metteur en scène se fait le chantre contemporain, alarmé qu'il est par les coups répétés que porte le monde actuel au fonctionnement démocrate de nos sociétés, en Autriche comme en Allemagne, et hélas dans tout le reste du monde, avec la montée en puissance des populismes de droite. La noirceur du propos s'exprime aussi dans la dominante noire des décors et des costumes de Sara Schwartz, une créatrice qui n'aura sans doute jamais aussi bien porté son nom. Les lumières dorées et orangées de l'apparition de l'esprit de Darius apporteront une rare éclaircie dans cette pièce aux noirceurs désespérées et éprouvantes.

La machinerie de scène est époustouflante: deux grands plateaux se succèdent dont le premier, moins incliné et moins sophistiqué, s'avance vers les spectateurs, et dont le second, doté de deux tapis roulants convoyeurs fonctionnant en sens inverse, se soulève et s'incline dangereusement pour les acteurs qui y évoluent, dévoilant sa puissance structure d'acier qui évoque peut-être la mécanique impitoyable de la Destinée qui punit l'orgueil et la démesure d'un dictateur et du peuple qui en a accepté le joug. Les acteurs portent des ceintures auxquelles sont attachés de solides filins qui les attachent au sol. C'est particulièrement sur le second plateau que les acteurs en constant déséquilibre, soumis aux forces de la gravité, sont contraints à des exercices physiques éprouvants qui font saillir les muscles et couler d'abondantes sueurs. L'épuisement du retour de l'armée perse en déroute est exprimé aussi au prix de l'épuisement des comédiens. Et tout cela est souligné par le jeu des lumières de Johan Delaere et des extraordinaires vidéos de Philip Bußmann, filmées en temps réel  sur scène par des cameramen et projetées sur un écran noir transparent qui descend entre les deux plateaux et où viennent défiler de gros plans hallucinés.

© Salzburger Festspiele / Bernd Uhlig
Le rythme joue un rôle essentiel et la musique, qui résonne comme les battements amplifiés du coeur,  et qui pénètre et module les corps des spectateurs, a une fonction dominante et hypnotique. Les acteurs évoluent en cadence et s'expriment au rythme lent de la musique dont la puissance exprime l'effort. Les mots sont projetés et criés en détachant chaque syllabe au rythme des tambours et en synchronicité avec les efforts d'une marche pénible et lente. La progression des acteurs est de plus en plus hallucinée au fil de la soirée. Le mouvement des plateaux tournants de la scène rend cette progression de plus en plus difficile, tous les acteurs, choeur compris, sont constamment soumis à la technique d'une énorme machinerie de scène qui les contraint et les broie. On n'est ici pas éloigné du monde de l'opéra car le rythme combine les corps, le langage, la psalmodie et la musique dans une construction unifiée qui est entièrement musicale. La puissance de la musique a été calculée pour être à l'extrême limite du supportable, pour attaquer les tympans et pénétrer dans les chairs d'un public subjugué par l'envoûtement magnétique de la production. 


On a parlé d'un théâtre de la technique pour cette production, mais qu'on ne s'y trompe pas, la technique et les machineries si magnifiquement  utilisées ne sont jamais qu'au service du propos théâtral d'une histoire pleine de bruit, de fureur et de sueur racontée par un metteur en scène au regard perçant dont le propos alarmé devrait contribuer à notre réveil.

Le spectacle est joué en allemand, et surtitré en anglais. Il a été créé en coproduction avec le Schauspiel Frankfurt où il sera présenté pour sept représentations de fin septembre à fin octobre.

samedi 25 août 2018

Un Louis II en mosaïque, une oeuvre de Margit Grüner



Sculpture mosaïque du roi Louis II de Bavière par Margit Grüner. Pour découvrir cette artiste originale qui sculpte au départ de pièces de porcelaine, visiter son site (Atelier Scherbenstolz).

vendredi 24 août 2018

Les Pêcheurs de perles en version concertante au Festival de Salzbourg

Plácido Domingo (Zurga), Javier Camarena (Nadir),
© Salzburger Festspiele / Marco Borrelli

L'oeuvre du jeune Bizet (il n'a que 24 ans lors de la première) a été jouée pour la première fois en 1863 et avait aussitôt reçu l'appréciation d'Hector Berlioz qui trouvait la partition dotée d'un nombre considérable de beaux morceaux expressifs pleins de feu et d’un riche coloris". 

L'opéra, dont le livret fut fort critiqué dès le départ, est aujourd'hui surtout connue pour quelques morceaux souvent pratiqués en récital et qui nécessitent des chanteurs de tout premier ordre.  Et le Festival de Salzbourg ne s'y est pas trompé en invitant quatre grands noms du chant lyrique, Aida Garifullina, Javier Camarena, Plácido Domingo et Stanislav Trofimov, et en organisant un coup de théâtre: Placido Domingo qu'on ne présente plus et dont la carrière compte plus de 3900 représentations, faisait une prise de rôle en chantant pour la première fois le rôle de Zurga en scène, son 150ème rôle! Chapeau bas!

Salzbourg a privilégié à raison une version concertante pour cet opéra dont les faiblesses dramatiques sont bien connues, et misé sur la qualité des interprètes, d'autant que la question de l'âge des interprètes n'aurait pas manqué de faire sourire: comment faire passer pour crédible l'amour d'un Zurga septuagénaire, dont le concurrent et ami est un homme de quarante ans, pour une jeune femme de trente ans? Ce qui aurait pu être catastrophique pour la mise en scène de cet opéra passe plutôt bien en version concertante: Plácido Domingo a l'autorité, le rayonnement charismatique, l'imposante présence scénique pour endosser les habits du chef Zurga, et après le passage obligé par les aveuglements de la jalousie, la sagesse du renoncement. La voix s'est faite plus grave avec l'âge, et si la question du ténor baryton est sur toutes les lèvres, le grand chanteur en impose par l'énergie et la puissance de son engagement. Si dans le premier duo célèbre « Au fond du temple saint » on pourrait souhaiter plus de contraste entre les voix, on est subjugué par l'intensité indignée et l'énergie passionnée de la performance fougueuse et véhémente du chanteur madrilène au troisième acte.

Aida Garifullina (Leïla), Riccardo Minasi ,
 Mozarteumorchester Salzburg,

© Salzburger Festspiele / Marco Borrelli
On ne pouvait rêver meilleur Nadir que  Javier Camarena dont la voix et la personnalité lumineuses et solaires conviennent parfaitement pour ce rôle belcantiste, avec des aigus vibrants de clarté, fort bien définis et magnifiquement assurés. On est conquis dès les premières notes de sa romance « Je crois entendre encore » qu'il conduit avec une retenue et un sens de la nuance de la plus grande élégance. La ravissante Aida Garifullina arbore une robe bustier blanche aux motifs printaniers de fleurs blanches et roses ouvertes sur des feuillages vert tendre, extrêmement seyante, mais sans doute trop luxueuse pour le rôle d'une prêtresse voilée. La chanteuse russe séduit par l'agilité de ses vocalises, une voix pure, fluide et cristalline, plus éblouissante cependant par sa technique impressionnante que par la qualité émotionnelle de l'interprétation. 

Ricardo Minasi dirigeait l'Orchestre du Mozarteum de Salzbourg, dont il est le chef principal, et le Choeur Philharmonia de Vienne préparé par Walter Zeh. La complicité avec l'orchestre est évidente. On admire la souci de la précision et du détail dès l'introduction chantée avec verve et entrain. Ici encore la technique semble parfois préférée à la couleur et à la chaleur exotique de l'évocation. Des applaudissements nourris salueront une soirée surtout marquée par un ténor impressionnant et par le culte rendu à Plácido Domingo dont le public reconnaissant a sans doute aussi voulu saluer l'immense carrière.

Ottmar Hörl installe le roi Louis II dans le parc de Nymphenburg. A voir jusqu'au 30 septembre 2018.

Crédit photographique SB

La sculpture en tant que principe d'organisation, tel est un des principes d'avant-garde que l'artiste conceptuel allemand Ottmar Hörl vient de mettre en oeuvre dans le parc de Nymphenburg en y installant sur un podium 100 bustes du roi Louis II qui reproduisent le buste qui accueille les promeneurs au sommet de l'Herzogstand (voir mes photos in situ ). 

Ottmar Hörl avait déjà conçu plusieurs projets à grande échelle avec des sculptures en série dans des espaces publics:  C'est ainsi que Nuremberg a accueilli 7000 lapins de Dürer en 2003. Vinrent ensuite les 10000 chouettes à Athènes en 2004, les 500 Rottweiler de rottweil en 2005, les 1250 nains nazis de Straubing en 2009  avec pour titre Dance With The Devil. les 800 sculptures de Martin Luther à Wittemberg en 2010, les 1000 roses de Zweibrücken, en 2012, l'installation Karl Marx devant la Porta Nigra de Trèves en 2013 ou les 400 statues de Goethe sur le campus de l'université de Francfort en 2014 ou les 500 figures de Charlemagne la même année à Aix-la-Chapelle.

Les bustes de Louis II sont en plastique doré. L'installation restera en place jusqu'au 30 septembre dans le parc du château de  Nymphenburg à Munich. Les bustes seront ensuite vendus au prix de 400 euros la pièce,


jeudi 23 août 2018

Festival de Salzbourg 2018: L'incoronazione di Poppea dans la mise en scène fascinante de Jan Lauwers

Kate Lindsey (Nerone), Sonya Yoncheva (Poppea)
© Salzburger Festspiele / Maarten Vanden Abeele

Markus Hinterhaüser,le directeur artistique du Festival de Salzbourg, a eu la bonne intuition  de proposer la mise en scène de l'Incoronazione di Poppea à Jan Lauwers, un artiste belge polyvalent connu pour son oeuvre plastique considérable et pour ses productions théâtrales et  chorégraphiques novatrices. Jan Lauwers ne pouvait travailler seul, il avait besoin de compagnie et s'est ces dernières années adjoint une troupe de performers, la Needcompany, un groupe de comédiens-danseurs dont les recherches interrogent constamment le théâtre et son sens, qui proposent des formes d'expression théâtrale très concrètes, très physiques et qui semblent repousser les limites des possibilités corporelles. Jan Lauwers, qui avait au départ étudié la peinture, exploite à foison les ressources  visuelles en les démultipliant, notamment au moyen de vidéos tournées sur scène et aussitôt projetées. On est sursaturés d'images qui ne sont pas toutes décodables tant elles sont nombreuses, et parce qu'elles testent les connaissances picturales du public. C'est notamment le cas dans la restitution scénique de scènes de tableaux de grands artistes du  17ème siècle qui en supposent une connaissance approfondie.

Jan Lauwers n'avait avant cette Incoronazione di Poppea aucune pratique de la mise en scène d'opéra, et, s'il accepta de le monter, c'est qu'il s'est trouvé de nombreuses affinités avec la manière dont Monteverdi concevait sa musique, et précisément dans la grande liberté individuelle que laissait le compositeur aux interprètes de son oeuvre. Sur ce point, la connivence avec le chef d'orchestre William Christie a été immédiate: Christie, une fois les préparatifs de la  musique installés, ne dirige pas l'opéra mais, assis au clavecin, fait partie de son ensemble. Il laisse aussi une grande autonomie aux chanteurs auxquels il n'assigne pas de place précise sur la scène mais qu'il incite à explorer leurs rôles et à prendre leurs propres décisions. De même pour Lauwers: faire du théâtre ne signifie pas le diriger, mais plutôt donner à chacun des acteurs, performers ou chanteurs la possibilité de développer une vision propre, ce qui introduit un dynamisme et une souplesse d'interactions égalitaires qui finit pas produire un oeuvre de théâtre total. Le rôle du metteur en scène est alors davantage celui de la création d'une vision d'ensemble, d'une coordination rythmique et d'une structuration du temps. Et le résultat est extraordinaire, un éblouissement baroque qui libère le langage des corps et donne aux chanteurs et aux danseurs tout le loisir d'une expression authentique et originale de leurs personnages.



Dominique Visse (Arnalta), Kate Lindsey (Nerone), Sonya Yoncheva (Poppea)
© Salzburger Festspiele / Maarten Vanden Abeele

Les éléments du décors sont des plus réduits et c'est surtout le plateau que foulent les danseurs et les chanteurs qui retient l'attention. D'abord par sa découpe, ensuite par ce qu'il représente. Les 16 musiciens sont partagés en deux groupes égaux qui se font face, placés dans deux fosses d'orchestre creusées à même l'avant-scène, séparés par une allée centrale et entièrement entourées d'un promenoir qu'emprunteront souvent les chanteurs qui privilégient, on le comprend, l'avant-plan et le chant frontal Les musiciens aux pieds nus arborent ici et là des couvre-chefs portés par les interprètes de la scène, le dynamisme visuel et réactif  et la complicité entre l'orchestre  et la scène est constant. Le plateau représente un amoncellement de corps enchevêtrés , de femmes nues et d'amours qui seront constamment piétinés, un holocauste en deux dimensions que viendront alimenter tout au long de l'opéra  les corps massacrés sur scène qu'au final un danseur viendra peinturlurer d'un liquide rouge qu'il semble extraire d'une bouteille de ketchup. Comme pour les vidéos où l'on voit le cameraman en train de filmer,  Lauwers montre le procédé plutôt que de le cacher, il met en évidence les moyens de la mise en scène.

Dès le prologue, on se rend compte que les chanteurs sont doublés par des danseurs qui utilisent l'expression corporelle et la danse  pour rendre le texte palpable et visible. Ainsi les allégories de la Vertu (Ana Quintans) et du Destin (la Fortuna de Tamara Banjesevic) et le dieu Amour (Lea Dessandre) sont-ils accompagnés d'éclopés moribonds se soutenant par des béquilles fort baroques que les chanteuses finissent par soutenir. Serait-ce d'emblée une manière de souligner l'indigence et l'extrême faiblesse des sentiments et des vertus des humains? En dehors du doublage des protagonistes, les danseurs occupent le fond de scène et y figurent constamment le déchaînement sordide des passions humaines, "l'une emportant son masque et l'autre son couteau". Ce sont des jeux incessants de soumission et de domination, de sexe, de stupre et de luxure, d'agression et violence: les humains, sous l'emprise de leurs passions, se manipulent les uns les autres jusqu'à se broyer. De temps à autre, un énorme lustre à l'abondance décadente orné de mille cristaux et de multiples glands descend des cintres et vient donner des éclairages d'atmosphère aux scènes sordides de l'action. La scène est constamment occupée par des explosions d'images qui illustrent le propos du chant et de la  déclamation, mais sans jamais le gêner, tout au contraire, car les chanteurs, libérés du souci d'exprimer leurs affects puisque les chanteurs s'en chargent, ont tout loisir de se concentrer sur leur métier avec des qualités d'articulation, de projection de la voix et de de prononciation incomparables. A tout moment on entend le texte italien émis avec la plus grande clarté et , si l'on sait l'italien, on peut sans problème se passer des sous-titres. William Christie et Jan Lauwers y auront  insisté: le texte de cet opéra doit être à chaque moment  parfaitement compréhensible. L'admirable livret de Giovanni Francesco Busenello doit être transmis à l'iota près, il faut que les horreurs de la prétendue humanité, que les vices et les faiblesses qui sont la caractéristique de la plupart des personnages, - Sénèque peut-être excepté -, soient clairement énoncées.

Le vieux pêcheur
dit le Sénèque mourant (Musée du Louvre)

Danseur du personnage de Sénèque,
© Salzburger Festspiele /
 Maarten Vanden Abeele (détail)

Le personnage de Sénèque justement, interprété avec une grande justesse et une puissance déclamative inouïe par Renato Dolcini, illustre bien le propos de la mise en scène: il est enveloppé d' un ample manteau gris  à la structure complexe faite de  plissages en aspérités et se voit accompagné d'un double nu et fripé, vêtu d'un seul pagne christique, tanné par l'âge et le soleil, dont la figure et les attitudes rappellent à s'y méprendre la statue du Sénèque mourant (Vieux pêcheur, dit le Sénèque mourant) du Louvre ou la toile de Rubens conservée à l'Alte Pinakothek de Munich, un Sénèque que Rubens a saisi en train de se suicider sur ordre de Néron, les pieds dans une bassine, le sang s'écoulant de son bras aux veines ouvertes, et que Jan Lauwers, a reproduit ici avec un art du tableau saisissant.

La mise en scène nous prend à la gorge en s'appliquant à souligner l'actualité de l'opéra de Monteverdi et de son livret. Le spectacle qu'offre le monde des puissants d'aujourd'hui ressemble à s'y méprendre à celui des folies et des turpitudes de Néron et de Poppée. Leurs méfaits innommables, l'aveuglement de Drusilla, sa crédulité de femme désespérée, les tergiversations et les faiblesses d'Ottone font la une de nos quotidiens, et certains éprouvent le dégoût de Sénèque au point de considérer la mort comme une délivrance. Dans le fond de la scène la poupée obèse d'un personnage porte un masque au visage bouffi et aux cheveux jaunes, à qui manque seulement un portable duquel il puisse  envoyer des tweets quotidiens.

Au centre de la scène se trouve un petit podium circulaire sur lequel des danseurs se succèdent pour y tourner sur eux-mêmes jusqu'à l'épuisement, comme des derviches tourneurs mais sans leur recherche de l'illumination. La symbolique de l'image peut-être multiple et, comme toute image, est laissée à l'appréciation subjective du spectateur; on ne peut que suggérer des pistes d'interprétation: éternel recommencement d'un monde qui tourne sur soi-même, roue de la Fortune, drogue de l'étourdissement pour oublier ce monde insupportable,... Le dernier danseur se verra lui aussi aspergé du liquide sanglant et ne sera plus remplacé.

L'antidote à ce monde dans lequel "la sottise, l'erreur, le péché, la lésine occupent les esprits et travaillent les corps", où "le viol, le poison, le poignard, l'incendie, brodent de leurs plaisants dessins
le canevas banal de  pitoyables destins", l'antidote réside dans la musique. Rarement une musique aussi céleste a-t-elle servi de support antinomique à l'expression de telles immondices et à une telle amoralité des figures. La beauté lyrique du duo final entre Poppée et Néron, chantant le bonheur du triomphe de l'amour, ne peut faire oublier le charnier qui constitue le sol qui les porte.  Et c'est tout l'art de Willliam Christie et des Arts florissants de restituer les registres émotionnels vibrants d'humanité de Monteverdi, son art complexe des formes, sa maestria dans la polyphonie. Leur interprétation magnifique constitue le meilleur antidote à l'épouvantable barbarie  du monde représenté.

La distribution est à l'aune de cette belle production avec dans le rôle-titre une Sonya Yoncheva impériale avant même d'avoir été couronnée qui déploie avec une merveilleuse agilité vocale la palette des émotions de Poppea, de la sensualité érotique à la démesure de l'ambition ou à la folie meurtrière,et qui parvient à donner un visage humain au monstrueux personnage qu'elle incarne. Kate Lindsey fait ici des débuts très réussis  dans le rôle de Néron, qui est de plus son premier rôle monteverdien. La mezzo-soprano américaine rend avec de belles nuances la complexité des différentes couleurs du rôle, des envolées lyriques de la passion amoureuse aux folies les  plus sombres et les plus abjectes. Dans le duo final, les deux chanteuses rendent avec brio l'ambiguïté des ardeurs de la passion couronnée ternies par les ténèbres moroses du mal.

Stéphanie d'Oustrac donne à son Ottavia toute la noblesse hautaine de l'impératrice sur le point d'être répudiée, tout en sachant souligner la féminité de l'épouse blessée de sa voix chaleureuse et bien placée, magnifiquement projetée. Les deux rôles les plus drôles, ceux d'Arnalta et de la nourrice, sont superbement interprétés par Dominique Visse et Marcel Beekman. Carlo Vistoli apporte son contre-ténor glorieux au personnage d'Ottone, tout en sachant pratiquer les demi-teintes pour rendre compte des hésitations amoureuses et les couardises de son personnage. Ana Quintans donne une Drusilla émouvante, et navrante de bêtise  dans sa naïveté amoureuse. Enfin Lea Dessandre donne un Amore resplendissant et victorieux.
William Christie et les Arts florissants et tous ces extraordinaires chanteurs ont su rendre l'oeuvre de Monteverdi avec une authenticité captivante dans une mise en scène qui en a rendu de façon poignante toute l'actualité.

mercredi 22 août 2018

Louis II vu par un Français en 1869: fou de musique et sur le point d'abdiquer


SALLES (F.), La Bavière depuis 1866 et la Question Allemande, A. Lacroix, Bruxelles, Leipzig et Livourne, 1869, 45 pp.

Cette étude de Félix de Salles (1834-1891) publiée en 1869 peut se lire gratuitement en ligne sur le site de la Bayerische Staatsbibliothek ou sur Google-Livres.  L'auteur
avait une bonne connaissance de l'Allemagne. Outre cet ouvrage, on lui doit des Lettres sur le bombardement de Strasbourg en 1870 et une traduction française du théâtre de G. E. Lessing.

Jacques Bainville cite et commente F. Salles dans l'édition de 1927 de son ouvrage consacré à l'Allemagne romantique et réaliste, dans lequel il reprend son Louis II publié en 1900 (1): "Ce livre, écrit au lendemain de la guerre, et où l'auteur jetait un cri d'alarme et avertissait la France du danger prussien, montrait qu'il ne fallait plus compter sur l'alliance ni même sur la neutralité du Sud en cas de conflit. On ne voulut pas écouter cette voix prophétique non plus que tant d'autres."

Il y est effectivement surtout question de la  guerre de 1866 et de ses conséquences pour la Bavière, de la question allemande, des politiques des différents Etats qui allaient constituer l´Allemagne, et du danger que tout cela représentait pour la France. Quelques paragraphes seulement sont consacrés au roi Louis II qui, en 1867, avait annoncé son intention d´abdiquer, un bienfait selon l´auteur qui préférerait voir Othon, le frère du roi, accéder au trône. On le lira, en 1867, la rumeur de la folie de Louis II court déjà parmi ses sujets. L´auteur insinue aussi, fort pudiquement, que le Roi est homosexuel. Il s'agit à notre connaissance actuelle, du premier livre en français qui mentionne le roi Louis II de Bavière, et, pour une première, l'auteur n'y va pas par quatre chemins  puis qu'il évoque les rumeurs de la la folie  de Louis II de Bavière et fait clairement allusion à son homosexualité. 


Extraits du Chapitre II - 1867 et 1868 -

[...] d'un autre côté le roi Louis II, las de régner, aurait publiquement annoncé l'intention d'abdiquer. Son frère Othon est très populaire et les Bavarois ne perdraient point au change. Louis II est bien, il est vrai, le fils de cette belle et forte race royale de Bavière , le vrai descendant de Max et de Louis Ier. Sa beauté poétique, ses grands yeux rêveurs et enthousiastes, son front élevé, ses manières élégantes et nobles lui gagnent au premier abord l'admiration et la sympathie. Mais s'il a tous les charmes, toutes les rêveries, tous les enthousiasmes de la jeunesse, il en a aussi toutes les indécisions et toute la versatilité. Ses sujets le croient atteint de folie; ils se trompent, il n'est que fou de musique et... mais la vie privée est murée. La rupture, incompréhensible pour les non initiés, de son mariage avec la princesse Sophie, fille de Maximilien, duc en Bavière, est très explicable pour ceux qui ont approché cet amant des clairs de lune et des œuvres de Richard Wagner. Et, pour dire toute notre pensée, l'abdication de Louis II et l'avènement d'Othon seraient un grand bonheur pour la Bavière, passant alors des mains du grand vizir Hohenlohe, entre les mains d'un jeune roi, généreux et libéral. La reine douairière est très favorable à cette abdication, quoiqu'elle soit princesse du sang royal de Prusse et qu'elle sache qu'Othon soit très peu prussophile. Mais fermons la parenthèse, il en est grand temps.[...] (p. 32 et 33)

[...] Où va la Bavière? Elle est incorporée militairement et commercialement; la fédération du Sud creuserait l'abîme entre cette incorporation et la médiatisation absolue; c'est précisément pour cela que M. de Bismark, ni M. de Hohenlohe ne consentiront à l'établissement d'une telle union. L'abîme creusé, il deviendrait trop difficile de le franchir. Où va donc la Bavière? Elle va, où sont arrivés les Etats au nord du Mein. Les populations protestent, les partis se coalisent pour la résistance, le tout est donc de savoir qui aura le dessus, des masses ou des cabinets. 

Quant au roi, il monte à cheval, il rêve, il lit le grand Goethe, il... laisse tout aller à la diable. Le réveil pourrait bien être un de ces coups de foudre qui ébranlent les trônes et en dispersent au vent les ais disjoints. L'événement n'aurait rien qui dût nous surprendre. [...] (p.36)

(1)  BAINVILLE (J.), L'Allemagne romantique et réaliste ; Louis II de Bavière ; Bismarck et la France ; Petit musée germanique (Édition définitive), A. Fayard et Cie, 1927, p. 88.

mardi 21 août 2018

„Märchenkönig“ Ludwig II. alias Helmut Berger besucht Schwandorf – 26. August 2018, 11Uhr!



26.08.2018 - 11 Uhr

Unglaublich: 10. August 1871, „Märchenkönig“ Ludwig II. besucht Schwandorf – 26. August 2018, der König kommt zurück! Ok, nicht er selbst, aber einer seiner besten und berühmtesten Darsteller im Film. Helmut Berger hat angekündigt, einen Tag nach dem 173. Geburtstag Ludwigs II. das Lichtwerk in Schwandorf/Oberpfalz zu beehren. In der Reihe „Lichtblicke“ wird nämlich die Langfassung dieses Meilensteins der Kinogeschichte auf großer Leinwand zu erleben sein. Vor dem Film diskutieren Cineast und Kino-Betreiber Frederik Hohrath und Marcus Spangenberg mit dem legendären Hauptdarsteller Helmut Berger. Und auch Sie dürfen Fragen stellen!