samedi 30 juin 2018

Festival Richard Strauss: premier concert de plein air à l'abbaye D'Ettal

Photo du facebook du  Richard Strauss Festival

Le Festival Richard Strauss a donné hier soir son en 1er concert en plein air dans la grande cour de l'Abbaye d'Ettal. Au programme la Sinfonietta de Janáček et la Symphonie alpestre de Strauss. L'entreprise était un peu hasardeuse car elle dépendait du temps, mais les dieux de la montagne avaient voulu qu'elle fût couronnée de succès. Après tout, la symphonie de Strauss leur était dédiée, il fallait donc qu'ils lui soient favorables. Et sans doute les bons moines bénédictins qui ont ouvert toutes grandes les portes de l'abbaye pour accueillir le festival pour deux soirées avaient-ils eux aussi prié la Vierge miraculeuse et Saint Corbinien pour que le ciel reste clément.

Et quel bonheur! Il faut dire que le cadre baroque de la grande cour est de toute beauté et qu'Alexander Liebreich, le dynamique directeur du Festival, a particulièrement bien soigné son entreprise en confiant l'installation du podium couvert et de la sonorisation à des équipes professionnelles réputées pour leur qualité et surtout en invitant l'excellent Orchestre philarmonique de Brno ( - quel meilleur choix pour interpréter du Janáček, qui en son temps avait grandement contribué à créer l'orchestre? - ) et en en confiant la direction musicale à Antonello Manacorda, un chef dont la direction raffinée allie précision, sensibilité et sens de la définition des contours. Le public avait le choix entre des sièges traditionnels ou l'installation dans la zone pique-nique, pour laquelle la brasserie locale proposait d'appétissants paniers.


La Sinfonietta, aussi baptisée Sinfonietta militaire par le compositeur qui voulait ainsi rendre hommage à l'armée tchèque, est une œuvre pour orchestre en cinq mouvements de Leoš Janáček. Comme le titre l'annonce, le premier mouvement est d'allure martiale avec une monumentale fanfare dévolue aux cuivres où la percussion martèle les rythmes dans un concert de sonneries de plus en plus concentré. Il est suivi d'un andante très mélodique sur un rythme de danse villageoise avec les hautbois et les clarinettes. Le moderato est au départ d'atmosphère plus poétique dans le clair-obscur de son début qui peu à peu évolue vers une scène très animée et expressionniste de sonneries de chasse avant que tout ne retombe vers un climat de paix. L'allegretto nous entraîne dans une fête populaire un peu rustre sur un thème de trompette. L'allegro final commence par une présentation gracieuse et mélodique dans la rencontre des flûtes et des cordes pour s'accélérer ensuite dans une farandole générale et héroïque, et enfin reprise du thème générique en guise de coda. Une pièce au charme folklorique qui crée une atmosphère de fête foraine savoureuse, pour laquelle le compositeur s'inspire des danses entraînantes de son pays. L'écriture d'une extrême netteté exploite les ressources de la modernité avec une grande clarté d'instrumentation judicieuse et équilibrée. Toutes ces qualités et ces caractéristiques sont rendues avec une extrême précision par Antonello Manacorda et l'orchestre qui s'appliquent à souligner l'ingéniosité, la légèreté et plus souvent encore l'éclat des alliances sonores de cette petite symphonie qui marie si joliment les couleurs et compose si habilement les timbres. Pour beaucoup d'entre nous, cette Sinfonietta fut une joyeuse découverte!

Une charmante corniste de
l'Orchestre philarmonique de Brno
La Symphonie Alpestre (Eine Alpensymphonie) convient parfaitement au décor montagnard des Alpes de l'Ammergau au coeur desquelles se dresse fièrement le joyau architectural de l'Abbaye d'Ettal. La symphonie de Strauss nous invite à les parcourir musicalement puisque elle suit très précisément le parcours d'une journée de randonnée en montagne, de l'aube au crépuscule. On est entraînés dans une ascension sonore en 21 épisodes dans un cheminement descriptif naturaliste en fondu enchaîné (et qui ne suit donc pas les divisions classiques de la symphonie, on peut sans doute parler davantage d'un poème symphonique). Le langage musical straussien décrit successivement la splendeur du lever de soleil,  une chute d'eau, une prairie émaillée de fleurs, l'errance parfois  angoissée hors des sentiers battus, un glacier (c'était un temps ou ils existaient encore), l'arrivée au  sommet et la contemplation sublime et calme du panthéon divin, et bientôt les nuages, l'orage et ses colères aussi grandioses que dangereuses, la redescente dramatique vers la plaine paisible et le repos de la nuit. Cette symphonie, le dernier poème symphonique de Strauss, témoigne du goût prononcé du compositeur munichois pour la montagne, qui avait fait de Partenkirchen et du pays de Werdenfels sa patrie d'élection. Ici encore, l'orchestre et son chef ont pleinement rendu la puissance et le coloris de la palette orchestrale et la  virtuosité des timbres instrumentaux. 

Toute la soirée fut accompagnée du vol enchanteur et du chant des hirondelles qui semblaient valser en l'air aux rythmes des danses villageoises de Janacek accompagner de leurs gazouillis les musiques panthéistes et cosmiques de Strauss, saluant aussi la réussite du pari d'Alexander Liebreich de renouveler le Festival en l'installant au coeur même de la nature. Et c'est un public aux anges qui a salué d'une ovation gigantesque cette heureuse soirée musicale dans les coulisses magnifiques des l'Abbaye d'Ettal.

vendredi 29 juin 2018

Okka von der Damerau enchante le Festival Richard Strauss de Garmisch

La mezzo-soprano Okka von der Damerau

La mezzo-soprano Okka von der Damerau donnait hier soir un récital de Lieder en la salle Olympia de Garmisch-Partenkirchen accompagnée par la pianiste Karola Theill. Au programme, des Lieder de Johannes Brahms, Richard Strauss et Gustav Mahler.  Bien connue du public bavarois, elle fait partie du prestigieux ensemble du Bayerische Staatsoper de Munich dont elle est une étoile montante, avec, parmi tant d'autres, une Erda ou une Ulrica très remarquées

Le récital fut un régal! Okka von der Damerau, c'est d'abord une présence: un port de reine, une stature imposante qui évoque celle des déesses grecques de la statuaire antique, un charisme qui irradie la sérénité et la tendresse et impose un calme attentif dès son entrée en scène, une capacité de concentration peu communes. Et la voix de s'élever, superbement projetée, avec une technique et une articulation impeccables qui rendent les textes des chansons parfaitement compréhensibles. La puissance d'émission fait vibrer toute la salle avec les "fraîches mélodies" ("Wie Melodien zieht es mir") de Brahms en entame de programme. Très vite la beauté mélodieuse de la phrase musicale déploie toute une palette émotionnelle souvent empreinte de compassion et de gentillesse, comme dans "Verzagen" où le chant vient consoler un coeur désespéré qui aspire au repos.

Okka von der Damerau va ensuite nous entraîner au coeur même du propos straussien du Festival avec les "Huit poèmes" des «Letzte Blätter » de Hermann von Gilm, ces Lieder magnifiques que composa le jeune Strauss, qui n'avait alors que 18 ans, sur ces textes intimistes, sentimentaux et contemplatifs, parfois même souriants et drôles, qui expriment la fragilité d'un bonheur familier sous-tendu en filigrane par les ombres du temps qui s'écoule trop vite ou  de la mort. Okka von der Damerau rend avec une  exquise sensibilité le kaléidoscope émotionnel de ces Lieder passant de l'humour de "Nichts" à la gravité plus tragique de "Geduld".  Le dialogue entre le piano et le chant témoigne d'une parfaite complicité entre la chanteuse et l'excellente pianiste Karola Theill dont le jeu synchrone accompagne de manière exquise la respiration de l'interprète.


Les atmosphères intimes restent au rendez-vous de la seconde partie avec les cinq Rückert-Lieder de Mahler rendus par le chant d'Okka von der Damerau qui allie perfection technique et clarté de l'énonciation et se nourrit de la  vision intérieure d'une femme qui aime la vie et en accepte les aléas.  Ses variations expressives dans "Um Mitternacht" sont un ravissement.

Brahms ensuite, avec le ton humoristique et joyeux de "Ständchen" et la proclamation de l'amour de "Von ewiger Liebe" que la chanteuse termine avec la puissance d'un vibrato époustouflant. 

La pianiste Karola Theill

"Morgen" et "Cäcilie" de Richard Strauss terminent le programme de deux grandes interprètes saluées par des applaudissements crépitants. Okka von der Damerau  et Karola Theill donneront encore deux rappels avec le Lied amusant "Mein Vater hat gesagt" extrait de Des Knaben Wunderhorn chanté par une Okka souriante et détendue, suivi de la reprise de "Zueignung"qui se termine par cette merveilleuse proclamation d'un remerciement reconnaissant "Habe Dank", un sentiment entièrement partagé par le public.

Prochains rendez-vous avec Okka von der Damerau: voir le calendrier d'Operabase . Soulignons ses prochaines prises de rôles en Ortrud (Lohengrin en septembre à Stuttgart),  en Azucena (Il Trovatore, Sankt Gallen et Munich) et en Fricka (Die Walküre, Amsterdam). 






mercredi 27 juin 2018

L'omelette de Wagner à l'hôtel Vier Jahreszeiten de Munich (10 juin 1865)

L'hôtel Vier Jahreszeiten de Munich au temps de Wagner

Zeitungsausschnitt aus  der Neue Würzburger Zeitung 22.09.1865 

Un journal wurtzbourgeois rapporte en septembre 1865 une anecdote qui circulait parmi les curistes de Bad Kissingen à propos de l'après-première de Tristan et Isolde, qui avait eu lieu à Munich, le 10 juin 1865. Wagner, mort de faim, se précipita à l'hôtel Vier Jahreszeiten voisin du Théâtre de la Cour où venqit d'avoir lieu la première et demanda à manger le plus rapidement possible. Mais le serveur bredouilla en s'excusant qu'il était trop tard. Wagner demanda alors si vraiment rien n'était possible. "Tout au plus une omelette", répondit le serveur. "Apportez-la moi le plus vite possible!", dit Wagner. Quelques minutes plus tard l'omelette était servie et Wagner l'avala de grand appétit. Un petit plaisantin qui se trouvait dans le voisinage de Wagner aurait alors chuchoté en français à l'oreille de son voisin: "Pour tant de bruit une omelette!"

Kunstfotographie Sigrid Busch: 2 Polizisten ( München Max-Josef Platz)


Funérailles de Louis II: la foule devant la Résidence vue par "The Graphic".


Une gravure publiée dans le  magazine hebdomadaire illustré britannique The Graphic en 1886.

mardi 26 juin 2018

Karikatur aus "Der Floh" - 28 Januar 1872 : Verleihung des schwarzen Orden an König Ludwig II.



Collane und Kreuz des Schwarzen Adlerordens
" - Sie haben 's g'lesen, der Kaiser Wilhelm hat dem  König Ludwig von Baiern den schwarzen Adlerorden an der Kette verliehen.

- An der Kette? - das ist schon eine alte Geschichte."

Der Floh war eine österreichische humoristisch-satirische Wochenzeitung, die zwischen 1869 und 1919 in Wien erschien

Der Hohe Orden vom Schwarzen Adler war der höchste preußische Orden. Gestiftet wurde er durch Kurfürst Friedrich III. von Brandenburg am 17. Januar 1701, dem Tag vor seiner Selbstkrönung zum König in Preußen in Königsberg am 18. Januar 1701. Bis zum Ende der Monarchie im November 1918 wurde der Orden insgesamt 1.341 Mal verliehen. (aus Wikipedia)


Silberausgabe zum Christopher Street Day 2018




Farbe bekennen für sexuelle Freiheit:
Exklusive Silberausgabe zum Christopher Street Day 2018!
Der CSD 2018 – Feiern Sie in edlem Silber!


Seinen Ursprung hat der Christopher Street Day in New York. Als die Bar "Stonewall Inn" in der Christopher Street am Vorabend des 28. Juni 1969 von Polizisten gestürmt wurde, folgten Aufstände, die zu einer neuen Emanzipationsbewegung führten. Mit dem CSD erinnern seitdem Lesben, Schwule, Bisexuelle und Transgender an dieses bedeutsame Ereignis und feiern sich selbst.

Seit 1979 findet der Christopher Street Day auch in Deutschland statt. In zahllosen Städten und Gemeinden wird auch in diesem Sommer im Zeichen der Regenbogenflagge bunt demonstriert, gefeiert und geliebt. Nun wird dem CSD auch ein numismatisches Denkmal gesetzt: mit der erlesenen Ehrenprägung Christopher Street Day 2018 in edlem Silber (333/1000). Das Meisterwerk moderner Prägekunst wird in der besten Sammlerqualität Spiegelglanz geprägt und aufwendig mit den markanten Regenbogenfarben veredelt.

Quelle: Mehr Info auf MDM  (Münzen online-shop) 

lundi 25 juin 2018

1907. 6 Monaten Gefängnis wegen einer Ludwig II. / Prinzregentenkarikatur. 1919. Erschossen!

Journalist, ein gefährlicher Job! Josef Anton Leib wurde in 1907 für Regentenbeleidigung verhaftet. In 1919 wurde er erschossen weil er Offiziere beschimpt hätte.




Presseabschnitt aus der Allgemeine Zeitung, München, 14. Februar 1907





München 13. Febr, (Der "Grobian" auf der Anklagebank). In Nr. 50 der dahier erscheinenden Wochenschrift  Der Grobian, die von Joseph Anton Leib verlegt und redigiert wird, sollte ein Titelbild erscheinen. das den Regenten im Bette sitzend darstellt;  vor ihm schwebt der Geist König Ludwigs II., an der Wand stehen die Worte: "Ein gutes Gewissen ist ein sanftes Ruhekissen ", welche der König durchstreicht. Als das Pflichtexemplar an die Polizei abgeliefert wurde, waren erst  drei oder vier Probeabdrucke fertig, welche außer Leib auch dem Drucker und dessen beiden Lehrlingen zu Gesicht kamen. Wegen dieses Bildes  wurde gegen Leib Anklage wegen Regentenbeleidigung erhoben; da eine Verbreitung dieses Druckerzeugnisses nicht stattgefunden hat, wurde die Sache der Strafkammer zur Aburteilung zugewiesen, Das Gericht fand in dem Bilde den dem Regenten gemachten beleidigenden Vorwurf des Schuldbewußtseins, das in den Ereignissen des Jahres 1886 seinen Grund haben soll, und verurteilte Leib zu 6 Monaten Gefängnis.


Presseabschnitt aus der The Washington herald., March 10, 1907, Second Part, Page 3

Dieselbe Nachricht wurde auch in Amerika publiziert:


NEVER PRINTED, YET A LIBEL.
Bavarian Editor Sent to Prison on Charge of  Lese Majeste.

Munich March 9. - Herr  Leib,  editor of the weekly newspaper, the Grobian, published in Munich has been sentenced to six months imprisonment for lese majeste against the prince regent of Bavaria.  Herr Leib published a picture in his journal  representing the prince regent in bed  sitting up and staring starIn at the the shade of the late King Ludwig II. Undern the picture are the words, " A good  conscience  is a soft pillow ."

A remarkable thing about the conviction is that the number of the Grobian in which the picture appeared had not been been published but had only been submitted to the police for approval. Leib denied that he had any intention of insulting the prince regent. He only intended to criticise the regents passive attitude towards a large number of persons who insist that the late King did not commit suicide in the Starnberg Lake, as is generally supposed, was murdered.

It appears that Leib had already declared that the Kings attendants at the time were overpowered by the murderers. According to Leib, the regent should investigate these statements and free the thelate the late King from the charge that he was mentally deranged and committed suicide."



Und in 1919 wurde der damalige Herausgeber des Grobians, Josef Anton Leib, in einem Münchner Restaurant erschossen

"Münchner Räterrepublik - Weisser terror - 1919

Josef Anton Leib , Daiserstrasse 4 in München , hatte eine Zeitschrift ,,Der Republikaner, Volksblatt für Süddeutsche Freiheit“, herausgegeben. Am 2. Mai bezog das Batl. Lindenfels , in der Mehrzahl aus Tübinger Studenten bestehend, Quartier in der Implerschule  Bei Leib wurden drei Haussuchungen abgehalten, es wurde aber nichts gefunden; dann wurde er mitgeschleppt und auf Befehl des Rittmeisters Freiherrn von Lindenfels im Hof des Restaurants Elysium erschossen.

Als Begründung wurde angegeben, er habe ,,auf der Liste gestanden“ und habe die Offiziere beschimpft. Gegen Freiherr v. Lindenfels wurde am 2. August 1920 Anklage erhoben. Er wurde freigesprochen (Wehrkreis-Kommando V Abt, IV.).".

in: Vier Jahre Politischer Mord , von Emil Julius Gumbel , eine Broschüre, in denen der Autor der Justiz etwa 300 ungesühnte politische Morde – in der Regel von rechts – in den Jahren 1918-1920 nachweist, veröffentlicht 1922: „Die höchste zuständige Stelle, der Reichsjustizminister, hat meine Behauptungen mehrmals ausdrücklich bestätigt. Trotzdem ist nicht ein einziger Mörder bestraft worden. “

dimanche 24 juin 2018

1870 - Das starke Deutschland - Gott mit uns!

Das starke Deutschand.

Ganz Deutschland steht einmüthig in den Waffen gegen den Feind. Es gilt die Vertheidigung des bethroten Vaterland, unserer Ehre, des eigenes Heerdes. Gott der Herr wird mit unserer gerechten Sache sein!           Wilhelm



Johann I. von Sachsen - Wilhelm I von Preußen. - Ludwig II. von Bayern

Phot. u. Verlag v. A.Salà Kunstanstalt Berlin.




Richard Strauss Festival: le Wiener Symphoniker invité à Garmisch

Le corniste virtuose Alessio Allegrini
Programme composite pour cette deuxième soirée du Festival Richard Strauss avec  The Unanswered Question de Charles Ives, le premier Concerto pour cor et orchestre de Strauss et la Symphonie "Pathéthique" de Tchaïkovski, interprétés par le Wiener Symphoniker dirigé par le chef espagnol Gustavo Gimeno. Le programme fut introduit de manière vivante et didactique par Alexander Liebreich, le directeur du Festival, qui eut la bonne idée d'animer sa présentation par une interview du corniste virtuose italien Alessio Allegrini qui a évoqué de manière très vivante sa passion pour son instrument.

The Unanswered Question, en ouverture de soirée, est une courte oeuvre de six minutes qui tente de poser musicalement la question du sens de l'existence, sans parvenir à y apporter de réponse, comme son titre le souligne. L'oeuvre pour ensemble de cordes, trompette solo et quatuor à vent avait été composée en 1908. Pour son exécution Gustavo Gimeneo a choisi de séparer la trompette et le quatuor de l'orchestre, en les faisant s'installer dans les tribunes à gauche de la salle, approchant ainsi quelque peu les indications de Charles Ives qui souhaitait que l'orchestre d'une part, et le soliste et le quatuor de l'autre, ne soient pas en contact visuel, les trois groupes jouant dans des tempos indépendants. En principe, les cordes ne devaient pas se trouver en scène. Les cordes jouent un long pianissimo en progression, comme une longue méditation continue, que viennent perturber les interventions dissonantes et cacophoniques du quatuor et de la trompette. 

L'oeuvre la plus attendue était bien sûr le Concerto n°1 pour cor et orchestre que le jeune Richard Strauss composa en l'honneur de son père Franz, un célèbre corniste virtuose du cor d'harmonie. Strauss composa plusieurs pièces pour son père, qui lui-même écrivit des pièces pour cor, mais le père refusa d'interpréter ce premier concerto, estimant la partie pour cor trop périlleuse. Oeuvre de jeunesse, elle reste très romantique. De fort belle facture, elle permet de mettre en valeur les possibilités dynamiques, coloristes et expressives du cor dont le virtuose Alessio Allegrini a donné une éclatante et magistrale démonstration, très applaudie par le public straussien. Allegrini donna ensuite un encore au cours duquel il nous offrit un échantillon des possibilités aussi variées que méconnues de son instrument. Un régal!

La seconde partie, sans doute en raccord romantique avec le concerto pour cor, proposait la sixième symphonie de Tchaikovski, une  "symphonie à programme" que le compositeur voulait exemplaire. Un programme rempli des émotions qui secouaient le compositeur dont on sait qu'il pleura beaucoup en le composant. Mais voila, de l'aveu même du compositeur, l'orchestration de la "Pathétique" est fort difficile, un énorme défi tant pour le chef que pour l'orchestre, qui n'a pas vraiment été relevé hier soir, faute peut-être de répétitions et d'ajustements suffisants. La rigueur, la précision et la définition des différentes parties de l'orchestres n'étaient pas vraiment au rendez-vous, ce qui a été donné à entendre dès l'allegro vivo du premier mouvement dont l'impétuosité inattendue doit être très précisément dirigée pour être rendue. Ce fut aussi le cas du maelstrom qui plus loin engloutit les trompettes, mais loin du tourbillon tempêtueux on eut droit à une bouillie sonore. L'exécution de la dernière oeuvre du grand compositeur russe n'a logiquement reçu que des applaudissements polis sinon évasifs d'un public qui s'est peut-être posé une Unanswered Question, la question elle aussi sans réponse de savoir s'il est judicieux d'ouvrir le festival à des oeuvres qui n'ont pas grand chose à voir avec la création straussienne, au risque de lui faire perdre sa spécificité.

Festival Richard Strauss, à Garmisch et Ettal jusqu'au premier juillet inclus.
Infos et réservations sur le site du Festival Richard Strauss. Places restantes.

samedi 23 juin 2018

Werbung für "Ein Königsmärchen" von Maria Freiin v. Wallersee (1898)

aus der Allgemeine Zeitung, November 7 und 8 1898

Strauss et Purcell en cocktail d'ouverture du Festival Richard Strauss à Garmisch:


« Niemand wird sich selber kennen,
Sich von seinem Selbst-Ich trennen
Doch probier' er jeden Tag,
Was nach außen endlich, klar,
Was er ist und was er war,
Was er kann und was er mag. »

Goethe, Zahme Xenien (VII, extrait)

Le Festival Richard Strauss de Garmisch-Partenkirchen est entré hier soir de plain-pied dans l'ère Liebreich. Le nouveau directeur du Festival en a profondément remanié le concept pour ouvrir de nouvelles perspectives, parfois inattendues: de nouveaux lieux et une programmation élargie qui organise la rencontre de la musique de Strauss avec les oeuvres d'autres compositeurs. Ainsi de la soirée d'ouverture pour laquelle Alexander Liebreich a invité un excellent orchestre baroque, l'Akademie für Alte Musik Berlin, à se confronter avec les Métamorphoses de Richard Strauss, une oeuvre complexe et résolument moderne fort éloignée du programme habituel de l'Académie, puis à revenir à sa spécificité en interprétant, en seconde partie, l'opéra de Purcell, Didon et Enée, et cela en excellente compagnie, avec rien moins que le Choeur de la Radiodiffusion bavaroise et des solistes de tout premier plan.

A première vue ce programme peut paraître bien étrange, voire choquant; n'est-ce pas là vouloir marier l'eau et le feu? Et pourtant, à écouter ces deux musiques juxtaposées, toutes deux composées pour orchestre à cordes,  on voit se dessiner des passerelles entre ces oeuvres élégiaques qui évoquent toutes deux un monde finissant et la vague et trop lointaine possibilité d'un renouveau. La dévastation humaine et artistique de la Seconde Guerre mondiale a conduit Richard Strauss à la composition des Métamorphoses, une œuvre douloureuse, intense et expressive, une des dernières que le compositeur ait écrites, comme un message d'adieu. Didon, reine de Carthage, dit elle aussi adieu à toute forme de bonheur et d'espoir quand Enée, son bien-aimé adoré, se voit contraint de la quitter. 

Les musiciens de l'Akademie für Alte Musik Berlin, en habitués de la polyphonie, semblent se jouer des difficultés de la partition de Strauss, une oeuvre pour vingt-trois cordes solistes dont chacune joue sa partie propre pour se rencontrer dans le dialogue, la reprise ou l'écho de "métamorphoses tonales et harmoniques", comme des âmes désespéré,s, errantes et solitaires dans un monde en ruine, celui qui connut le bombardement de l’Opéra de Munich (3 octobre 1943) et qui avait lors inspiré au compositeur meurtri une Complainte sur Munich, esquisse de l'oeuvre qui nous occupe. La musique, élégiaque et douloureuse, cite explicitement tout au long de l'oeuvre la Marche funèbre de la Symphonie Héroïque de Beethoven, un thème qui lui-même se métamorphose jusqu'à la citation finale« in memoriam ». Peut-être les métamorphoses ne consistent-elles pas dans la  transformation dans un autre monde, mais dans le rapprochement progressif vers le moi véritable qui est amené à se révéler. Le long adagio tourmenté en son centre des Métamorphoses correspondrait alors à  l'idée goethienne de la transformation progressive vers la conscience de soi: les thèmes musicaux ne sont d'ailleurs pas entièrement métamorphosés mais plutôt transformés tant ils restent reconnaissables jusqu'à la fin de l'oeuvre.

En seconde partie, la coopération de l'Akademie für Alte Musik Berlin avec le Choeur de la Radiodiffusion bavaroise a dépassé en qualité tout ce qu'on en pouvait attendre et a parfaitement fait étinceler les facettes du joyau musical qu'est l'opéra de Henry Purcell. Le rôle du choeur est primordial: à tout moment il intervient pour commenter le drame, donner des conseils aux principaux personnages ou pour exprimer à la manière des choeurs des tragédies antiques quelque adage de la sagesse traditionnelle. Il revêt tantôt le rôle d'un spectateur qui commente l'action, tantôt les habits d'un groupe particulier de personnages, choeur de sorcières ou choeur de matelots. Ces constantes métamorphoses lui confèrent un rôle fort dynamique et extrêmement vivant,  d'autant plus que ses interventions, souvent fort courtes, le mettent en dialogue perpétuel avec les personnages. Le Choeur de la Radiodiffusion bavaroise, un des meilleurs au monde, parfait dans l'unisson, souverain dans l'harmonie, a hier soir revêtu avec brio tous les habits d'un drame qu'il étoffait en l'animant de ses rôles multiples, lui donnant corps et servant en quelque sorte de décor humain chantant.

Alexander Liebrecht a donné une version semi concertante du petit opéra en disposant les musiciens, bordés par le choeur, en un  hémicycle coupé par une allée centrale. Le fond de scène est constitué d'un mur de cordages juxtaposés qui permet l'entrée et la sortie des protagonistes qui s'avancent vers le front de scène, ou se mêlent parfois aussi ici et là aux musiciens et aux choristes.  Le jeu subtil des éclairages anime encore le jeu scénique. L'interprétation a été confiée à de grandes spécialistes du chant baroque: la mezzo-soprano Marie-Claude Chappuis donne une Didon vibrante  déclinant avec une exactitude criante de vérité la palette variée des émotions de son personnage. La soprano Robin Johannsen apporte la fraîcheur de son timbre clair, son agilité vocale et une belle projection  au rôle de Belinda. Katharina Magiera est une actrice consommée qui exprime avec comique les diableries de la sorcière hélas victorieuse et mime avec talent sa transformation en Mercure, avec un beau mezzo bien installé et solide dans les graves. Enfin le baryton basse Matthias Winckhler incarne avec conviction un Enée déchiré entre les voies contraires de l'amour et des décrets de son destin qui veut que Didon meure et que Rome soit fondée.

Ces belles prémices de d'édition 2018 Festival Richard Strauss présagent quant à elles d'une cuvée qui pourrait bien s'avérer mémorable.

Festival Richard Strauss, à Garmisch et Ettal jusqu'au premier juillet inclus.
Infos et réservations sur le site du Festival Richard Strauss. Places restantes.

mercredi 20 juin 2018

20 juin 1886. L'hommage du Kikeriki au roi Louis II de Bavière.




Le journal satirique viennois Kikeriki  du 20 juin 1886 rendait à sa manière hommage au roi Louis II de Bavière en publier ces dessins intitulés "Les cercueils". La légende.

"Les cercueils de tous les souverains défunts d'Europe reçoivent de tels emblèmes [un casque de parade de commandant en chef des armées, des médailles et une épée].

Sur le cercueil du roi de Bavière, amoureux de la paix et surtout passionné des arts nobles, voici les emblèmes qui auraient sans aucun doute été plus appropriés [un cygne et une lyre].



Caricature silhouette de Richard Wagner au bord du lac Leman en janvier 1866

Richard Wagner's Klagelieder am Genfersee und sein jetziges Publikum
Richard Wagner au lac Leman et son public actuel

Une caricature publiée dans le Kikeriki (hebdomadaire satirique viennois) en janvier 1866 suite aux déboires munichois du compositeur et de son départ précipité pour la Suisse le 10 décembre 1865 .

mardi 19 juin 2018

Hans Makart - Le baiser de la Walkyrie


Le baiser de Brünnhilde au héros Siegmund. L'oeuvre est conservée au Musée national de Stockholm.

Les revendications financières de Wagner, une caricature du Floh en janvier 1877


Zu den Subventions-Ansprüchen Wagner's
Wagner: Bei Deiner Vorliebe für Milataria solltest Du auch den resten Tambour Deutschlands unterstützen.

Le journal hebdomadaire satitrique viennois Der Floh publie le 28 janvier 1877 en page 4 cette caricature représentant Richard Wagner s'adressant à la Germania*. Le texte:

A propos des revendications de subventions de Wagner:
Wagner: Avec ta prédilection pour les armes tu devrais aussi soutenir le premier tambour de l'Allemagne.

*  La Germania est l'allégorie de l'Allemagne toujours représentée sous les traits d'une femme plus ou moins guerrière, proche de l'image d'une Walkyrie, porteuse d'attributs militaires: couronne impériale, cuirasse, épée et bouclier.

lundi 18 juin 2018

La Walkyrie de Hans Makart

La Walkyrie, huile sur toile, 125,7 x 82,6 cms 

L'oeuvre fut créée en  1877. Elle est aujourd'hui conservée au Bass Museum of art de Miami.

Elle fut insérée dès 1888 dans le livre de Clarence Cook Art and artists of our time (publié chez S. Hess à New York, p. 177) comme représentative de l'art de Hans Makart.



Post précédent sur le sujetHans Makart - Rheingold / Son exemplaire du poème de Parsifal

dimanche 17 juin 2018

Lohengrin vu par Arthur Thiele


par Carl Robert Arthur Thiele (Leipzig 1860-1936) . Artiste peintre, illustrateur, aquarelliste.

Hans Makart - Rheingold / Son exemplaire du poème de Parsifal



Voici ce relate la revue Le Monde artiste du 25 novembre 1900 à propos des relations de Wagner et du peintre Hans Makart:

"A Linz (Haute-Autriche) on a retrouvé un exemplaire fort intéressant du poème de Parsifal que Richard Wagner avait envoyé jadis au peintre Hans Makart avec cette dédicace autographe : « A son bien estimé ami et protecteur, maître Hans Makart, le poète Richard Wagner, 1er janvier 1878 ». Ce livret appartient actuellement à M. Fellerer, qui fut un parent du peintre. Ce qui intéresse surtout dans cette dédicace, c'est l'épithète du « poète » dont Wagner se sert ; cela prouve quelle importance il attachait au côté littéraire de son oeuvre. Le titre de protecteur (goenner) donné au peintre par le maître de Bayreuth n'étonnera pas ceux qui connaissent la correspondance de Wagner et savent que le mot lui venait assez souvent sous la plume ; en réalité la « protection » de Makart avait été assez restreinte. Le peintre, qui est aujourd'hui bien oublié, n'a pas connu Wagner avant 1872, c'est-à-dire avant le fameux concert organisé par la Société Richard Wagner de Vienne au profit de l'entreprise de Bayreuth ; à cette époque Wagner n'avait plus besoin de la « protection » de personne. Mais il faut dire que Makart avait donné, dans son atelier merveilleux, une fête restée légendaire en l'honneur du maîlre de Bayreuth, et qu'à cette fête le " tout Vienne » artistique et littéraire avait rendu hommage au génie de l'auteur de Parsifal. On n'a d'ailleurs jamais su si Makart connaissait et appréciait réellement les oeuvres de Wagner, car le peintre comptait parmi les hommes les plus taciturnes de son temps."

samedi 16 juin 2018

L'Impératrice d'Autriche en Normandie.Aux bains de Sassetot (2)

Les Petites-Dalles par Paul Valantin (1875). [Cliquer pour agrandir.] Valantin
a peint aussi la cabine de toile de l'Impératrice!

L'impératrice d'Autriche AUX BAINS DE SASSETOT

Un article paru dans L'Univers du 23 août 1875(pp. 1 et 2)

"Les Petites-Dalles, 19 août. Je n'ai rien d'extraordinaire à vous conter du séjour de l'impératrice d'Autriche. Sa Majesté est venue ici pour jouir du repos et de la liberté et non pour faire parler d'elle. Aussi n'ai-je pas entendu dire que les reporters aient planté leur tente, sur cette plage hier encore inconnue. Sans faire leur métier, je ne puis résister à la tentation de vous raconter ce que je vois comme tout le monde. La démocratie a beau couler à pleins bords dans notre société moderne, comme disait un des plus illustres Prudhomme de ce temps (pour ne pas l'appeler M. de Tocqueville), le vulgaire est ainsi fait qu'il mettra toujours les rois au-dessus de lui, et, n'en déplaise à Tragaldabas et à M. Gambetta, une impératrice ne sera jamais pour le public une simple Paule Minck (1). J'en juge ici par le nombre de visiteurs que sa présence attire de tous les environs, et je vous assure que parmi eux il y a plus d'un de ces gros républicains de bourg, bien rentés, venus tout exprès en voiture pour la voir et dire qu'ils l'ont vue. Une curiosité naturelle s'attache aux personnes royales; leurs actions intéressent comme si elles ne tenaient pas de l'humaine nature. C'est là le prestige des rois ; quand il aura disparu (s'il disparaît jamais) le temps des rois sera passé. Pour moi, qui suis, je l'avoue, un peu badaud, je n'ai pas manqué cette occasion. Je crois, d'ailleurs, que pour le prestige nécessaire de la couronne, les rois devraient s'abstenir de se montrer en un état où il ne paraît presque rien d'eux que l'humanité la plus ordinaire. Le costume de bain n'est pas royal. Quoiqu'il en soit de ma morale, l'impératrice d'Autriche ne manque pas de venir prendre son bain tous les jours et par tous les temps. Elle arrive à la plage en calèche, précédée d'une voiture où sont plusieurs femmes de sa suite, le maître baigneur et les effets du bain; deux ou trois dames d'honneur l'accompagnent. La plage des Petites-Dalles, qui s'ouvre à l'extrémité d'un charmant petit vallon, présente une vaste étendue de sable bordée de rochers que surmontent de pittoresques falaises. C'est un endroit agréable pour les bains. A la marée basse, on a pied sur le sable à une distance de plus de cent mètres. La cabine de l'impératrice est fort simple. Imaginez-vous un petit chalet en planches, couronné d'une corniche et d'un fronton en découpures de bois, sans autre décoration que des bandes de brun foncé sur un fond de brun clair. A l'intérieur, elle se compose d'un couloir d'entrée et de deux petites pièces très simplement meublées, communiquant entre elles, dont l'une sert à l'impératrice à ôter son costume de bain et l'autre à faire sa toilette. Une cabine plus basse, à l'usage des personnes de sa suite, est accotée à la sienne. Les deux sont enfermées dans une petite enceinte de pieux de bois et de toile grise, qui forme devant le chalet principal un passage pour descendre à la mer. On avait d'abord prolongé ce passage clos jusqu'au sable; mais dès le troisième jour, la haute mer, gonflée par le vent, emportait tout, plancher, pieux et tenture. En prévision d'un second accident du même genre, il a fallu raccourcir le passage et se contenter de mettre sous les pieds de l'impératrice un plancher mobile qui la conduit à la mer. Une grande marée, comme il y en eut l'année dernière à pareille date, pourrait bien obliger de déménager la cabine elle-même. Sa Majesté prend tous les jours son bain dans la matinée, de 8 heures à midi, selon les marées. Quelquefois elle se promène à pied, sur le galet, avant d'entrer dans l'eau; le plus souvent elle le prend tout de suite, après avoir regardé quelques instants la mer du haut des marches de sa cabine. Le costume de bain de l'impératrice est peu varié ; je ne lui en ai vu que deux jusqu'ici, un rouge tout uni et un noir bordé de blanc, tous deux des plus simples et tels qu'aucune de nos élégantes de Trouville ou de Dieppe ne consentirait à en porter. Son costume ample et long est muni de manches flottantes qui tombent jusqu'aux mains, ce en quoi il diffère encore des vestes inconvenantes de beaucoup de baigneuses. Le plus caractéristique de sa toilette est un vaste chapeau de paille dont les bords abaissés par un ruban dissimulent sa figure aux regards trop curieux. Elle va à l'eau enveloppée dans un peignoir de futaine blanche sans ornement, que reçoit une de ses suivantes à l'entrée dans la mer et que celle-ci lui remet au retour. La démarche de l'impératrice est lente et gracieuse ; on reconnaît à cela la souveraine. Elle est assez maîtresse d'elle-même pour ne témoigner par aucun cri ni aucun mouvement l'impression assez vive qu'on éprouve généralement en entrant dans l'eau. Quand la mer est douce, elle nage un peu; mais toujours un maître baigneur qu'elle a amené avec elle l'accompagne. C'est un Anglais que l'impératrice s'est attachée et que le maître baigneur de la plage, un vieux loup de mer, expert en natation, ne prise pas extraordinairement ; il dit assez que l'impératrice n'en aurait pas amené un autre si elle l'avait connu. Du reste, il a l'avantage de baigner les dames d'honneur pour lesquelles, dit-il, Sa Majesté a plus de sollicitude que pour elle-même. Quelquefois, lorsque le temps est beau, la jeune archiduchesse Valérie prend aussi son bain, entourée de ses gouvernantes. La mère s'avance jusqu'au bord du rivage pour la veiller de plus près, et on voit à ses soins, à ses marques de sollicitude qu'elle est encore plus mère qu'impératrice. La petite princesse va bravement à l'eau, soit dans les bras du médecin, soit dans ceux du baigneur; on la plonge plusieurs fois et on la rentre chaudement enveloppée. L'enfant aime à jouer sur le galet, comme les autres.enfants ; on lui apporte un petit attirail de pelles et de sceaux pour faire des petits pâtés de sable. Presque tous les jours, elle vient passer quelques heures de l'après-midi au bord de la mer; il lui manque de petites compagnes de son âge pour bien s'amuser, elle n'en a pas avec elle, et ses gouvernantes la tiennent toujours à l'écart. Il y a un personnage de la suite de l'impératrice qui attire l'attention plus que les autres, et qui, lui aussi, prend des bains : c'est un superbe chien dont la souveraine a fait son favori. Je n'ai pas assez de connaissances cynégétiques pour vous dire de quelle race il est; mais en deux mots voici son histoire : c'est un chien sauvage trouvé dans l'île de Madère, qu'on a domestiqué. Il est de haute taille, fièrement campé sur ses pattes, un peu long, sa tête a du loup, son pelage est d'un beau gris-fer. Il accompagne partout sa maîtresse; il la suit à la chasse .et attaque vaillamment le sanglier et l'ours. Pour mettre l'animal dans la mer, il fallut user de ruse les premières fois. On l'embarquait et on le conduisait à quelque distance du bord ; pendant que son conducteur le poussait à l'eau, sa maîtresse le sifflait. Au coup de sifflé donné de la cabine, l'animal bondissait et il ne fallait plus qu'un petit effort pour le décider à quitter la barque et à regagner le rivage. Ce superbe animal est tenu en laisse par un nègre de belle prestance, qui à certains jours paraît revêtu d'un riche costume oriental qu'il échange piteusement en d'autres jours pour une maigre redingote européenne. Quand il ne pleut pas, l'impératrice revient du bain à pied, malgré la distance de plus d'une demi-lieue, qui sépare les Petites-Dalles de Sassetot; mais la souveraine est faite à la fatigue, elle aime par-dessus tout les exercices corporels. La promenade, l'équitation,la chasse sont ses plaisirs favoris; elle les préfère aux amusements de la cour. Aussi dit-on qu'elle se plaît beaucoup dans sa résidence de Sassetot, tandis que les personnes de sa suite s'ennuient assez d'un genre de vie sans distraction dans un pays peu fréquenté. On la voit chevaucher ou se faire conduire en voiture l'après-midi à plu sieurs lieues de distance. Il lui est arrivé parfois dans ses excursions de passer à travers champs, comme cela, parait-il, est assez d'usage en Hongrie et en Bohême, où les récoltes, sans doute, n'en souffrent pas trop; nos paysans n'en étaient pas toujours contents, mais ils n'ont eu à souffrir aucun  dommage, il leur suffisait de s'adresser à l'intendant pour obtenir satisfaction. Jusqu'ici, le séjour de l'impératrice d'Autriche, dans le pays de Caux, s'est passé sans autre incident que celui de Gerponville. Elle est généralement entourée de respect ; les pauvres de Sassetot bénéficient de sa table et de sa générosité. On l'estime pour sa simplicité et son affabilité ; elle ne parle, du reste, à aucune personne du pays, elle ne reçoit pas non plus et vit tout à fait incognito. Plusieurs châtelains des environs auraient tenu à honneur de lui offrir l'hospitalité, mais elle se confine absolument dans son château, où elle vit en dehors de tout. Simple dans ses manières comme dans sa vie, elle se laisse voir sans chercher à être vue. C'est une souveraine digne, une femme gracieuse. Grande, élancée, mince pour sa taille, elle a le port droit, la démarche ferme et aisée ; sa physionomie est fine, son air distingué. Ce qui m'a plu par-dessus tout en elle, c'est qu'elle n'a, au moins ici, aucune de ces affectations de coiffure et de toilette qui rendent la femme moderne si ridicule. A en juger aussi par les personnes de sa suite, les modes viennoises n'auraient pas toutes nos exagérations parisiennes, sans être cependant pour cela l'idéal de la simplicité et du bon ton ; mais on ne sait pas où ni en quel temps, si ce n'est à quelques époques du moyen âge, les femmes ont été vêtues et surtout coiffées convenablement. Les optimistes prétendent, il est vrai, que la femme est faite pour la toilette, et excusent notre temps des excentricités qu'ils disent être un peu de tous les temps. Au moins faudrait-il que le bon goût et la modestie fussent toujours respectés dans la parure. On dit l'impératrice très bonne et très pieuse; elle a avec elle son chapelain, prélat dont j'ignore le nom, qui lui dit la messe tous les jours dans l'église paroissiale. Le dimanche, elle n'assiste pas à la grand' messe; peut-être serait-il plus édifiant pour la population qu'elle y vint : c'était l'avis de bons curés qui se plaignent que la grand'messe est de plus en plus abandonnée. Ils ont bien raison; mais je faisais observer en riant à l'un d'eux que des oreilles accoutumées à la musique étaient un peu excusables de ne pas affronter une heure et demie durant ce qu'on appelle le plain-chant dans nos églises de campagne. Grand Dieu! qui nous délivrera des ophicléides. des chantres à gage et qui nous rendra la belle mélodie grégorienne chantée par le peuple? En Autriche, en Allemagne, en Belgique, il n'y a presque pas d'église de village qui n'ait son organiste, son chœur, ses chants populaires. Là tout le monde chante et chante bien. Chez nous, le plus souvent, le peuple se tait pendant que trois ou quatre grosses voix poussent l'une après l'autre des notes  rauques et discordantes, soutenues par les mugissements cacophones de l'ophicléide. C'est un vrai scandale que le chant dans nos campagnes et même dans beaucoup de villes. Que ne réapprend-on pas aux fidèles à chanter, en commençant par les clercs dans les séminaires et par les enfants dans les paroisses ? Peut-être alors y aurait-il plus de monde à la grand'messe. C'est à quoi je pensais en voyant un de ces dimanches des personnes de la suite de l'impératrice, accoutumées à entendre bien chanter jusque dans les moindres églises des villages allemands, échanger entre elles des sourires pendant l'exécution de ces lourdes cacophonies qui n'ont plus rien du chant. Mais j'entame là un gros chapitre sur lequel il faudrait plus d'une lettre et dont le sujet occupait autre fois des conciles. Je finis en déplorant que le soleil ne fasse pas plus souvent fête à notre impératrice. Tout serait pour le mieux ici avec un plus beau temps. Les moissons sont retardées; en revanche, les bateaux de harengs commencent déjà à revenir des côtes d'Islande, chargés d'une pêche abondante."

(1) Paulina Mekarska devenue Paule Minck (ou Mink), née le 9 novembre 1839 à Clermont-Ferrand et morte le 28 avril 1901 à Paris, est une femme de lettres, journaliste et oratrice socialiste, communarde et féministe.

Sisi reçue par le maire en gare de Fécamp. (dessin de Bordèse)

Détail
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vendredi 15 juin 2018

Opérette: Le soldat de chocolat (Der tapfere Soldat) d'Oscar Straus au Theater-am-Gärtnerplatz

Jasmina Sakr (Mascha), Alexander Franzen (Hauptmann Massakroff), Sophie Mitterhuber (Nadina), Daniel Prohaska(Bumerli), Hans Gröning (Oberst Kasimir Popoff), Maximilian Mayer (Major Alexius Spiridoff)
© Christian POGO Zach

Le Theater-am-Gärtnerplatz a donné hier la première d'une célèbre opérette d'Oscar Straus, Der tapfere Soldat, connue en France sous le titre Le soldat en chocolat. L'oeuvre, créée à Vienne en 1908, n'a été montée au Théâtre de la Gärtnerplatz que deux fois, en 1909 et en 1961. C'est dire que les amateurs d'opérettes viennoises se réjouissent de la voir enfin portée à l'affiche, d'autant que la mise en scène en a été confiée au très apprécié  Peter Konwitschny, un des meilleurs metteurs en scène allemands, dont le répertoire éclectique et varié ne dédaigne pas le monde de l'opérette.

Le Soldat de Chocolat est une opérette en trois actes, dont le livret, composé par Rudolf Bernauer et Leopold Jacobson, comporte des motifs empruntés à l'oeuvre Le Héros et le Soldat de Bernard Shaw. En voici le sujet. Pendant une guerre dans les Balkans entre les Serbes et les Bulgares (l'action se déroule en 1885),  Bumerli, un capitaine instructeur suisse au service de la Serbie, poursuivi par les Bulgares en dépit de sa neutralité, se réfugie chez la jolie Nadina, fille du général Kasimir Popoff et fiancée au major Alexius, qui est en passe de devenir un héros.  Bumerli se présente plutôt comme un homme pacifique qui  craint les coups et qui n'a, dans sa giberne, en guise de cartouches, que des croquettes de chocolat, ce qui explique le titre. Nadina cache Bumerli avec la complicité de sa mère Aurelia et de la petite cousine Mascha, une accorte jeune femme moins fortunée qui sert de servante à la famille du général. Les trois femmes trouvent le Suisse à leur goût et, comme elles lui ont prêté le veston de Popoff, elles glissent toutes les trois, dans les poches du veston en question, leur photographie avec une dédicace enflammée. II faudra, plus tard, rattraper ces images compromettantes, le général étant rentré en possession de son vêtement, ce qui constituera le sujet du deuxième acte. Nadina finira par épouser  son « soldat de chocolat » et Alexius, dont on apprend par Bumerli qu'il n'est qu'un faux héros car les canons qu'il prit sur les ennemis n'avaient jamais été chargés, se consolera facilement avec Mascha, la parente pauvre. Tout est donc bien qui finit bien...du moins selon le livret.

Un livret plutôt simple, mais qui a l'avantage de la clarté. La musique est  vive et légère, avec des rythmes marqués et entraînants et de belles trouvailles mélodiques. Il va de soique le leitmotiv mélodique en est une valse très harmonieuse et très chantante, un élément obligé de toute opérette viennoise digne de ce nom, et dont le public attend la répétition. L'oeuvre est ponctuée de fort jolis moments musicaux:  l'air de Nadina au premier acte « Chaque nuit ramène le rêve »,  suivi de la valse "Viens mon héros, mon seigneur",  le choeur  du gouverneur Massacroff « Cherchez l'ennemi », le duo de Nadina et d'Alexius, et celui de Nadina et de Bumerli « Un soldat est brave » ou encore, au troisième acte, le passage exquis du duo de la lettre « Mon très cher Monsieur Bumerli ». A noter que la valse "Viens mon héros" est reprise au troisième acte, avec pour seule différence que l'appellation de héros s'applique cette fois à un autre amoureux.

La mise en scène de Peter Konwitschny donne une lecture évolutive de l'oeuvre qu'il traite au départ avec la légèreté d'une opérette traditionnelle. La guerre n'a pas l'air d'être une vraie guerre, elle ne semble pas avoir plus de consistance que l'amour de Nadina pour Alexius. Les bombes ne sont que des pétards mouillés, et leurs tracés dans le ciel représentés sur la toile de fond de scène semblent bien erratiques. Bumerli, deux ex machina, tombe du ciel en parachute aux couleurs de la Suisse dans la chambre de Nadina. A plusieurs reprises des objets arrivent par la voie aérienne. Ainsi d'une boîte de chocolats qui viennent très à propos rassasier un Brumeli mort de faim. Une troupe de soldats traverse la scène (et donc la chambre de Nadina) en rampant, et cette scène se répète tout au long de l'opérette. Le personnage d'Alexius est traité par le stéréotype, avec une gestuelle raide et saccadée qui renforce l'impression de sa stupidité et de son manque d'héroïsme. Des guerriers de pacotille, des amours qui n'en sont pas, on est bien dans la légèreté viennoise. Les couples disparaissent en s'enfonçant dans le sol pour aller faire l'amour, les symboles sexuels sont omniprésents. Le deuxième acte est traité comme un ballet des trois femmes autour du général Popoff, pendant lequel elles essayent, avec succès, de récupérer les photos qu'elles ont glissé dans les poches du vêtement du général qui avait été prêté à Bumerli.

Tout change au troisième acte: une guerre véritable a éclaté et une pluie d'obus dévastateurs se sont écrasés sur la scène, causant d'énormes dégât . Peter Konwitschny transforme les femmes en infirmières, les protagonistes et le choeur ont leurs vêtements en loques et sont couverts de blessures, avec de superbes grimages. On peut ici apprécier toute l'étendue du beau travail de Johannes Leiacker qui a conçu décors et costumes. Le mariage est annulé, le voile de la mariée, descendu du ciel avec le haut de forme du marié, a pris feu avant même d'aboutir sur la tête de Nadina. Konwitschny réécrit le livret de la fin de l'opérette en annulant le happy end final: lorsque Bumerli annonce qu'il est un riche marchand d'armes et qu'il possède une immense fortune, Nadina refuse de l'épouser et quitte le plateau. C'est au public de décider de la fin de l'histoire: la jeune femme reviendra-t-elle sur sa décision? On n'en saura rien. Le metteur en scène souligne le double caractère guerrier de l'oeuvre: au conflit armé qui oppose deux peuple correspondent les petits  conflits domestiques qui pourrissent la vie des familles, le tout étant traité avec humour.

L'orchestre, dirigé par Anthony Bramall, rend avec entrain la belle orchestration de l'oeuvre, avec le roulement de tambour de l'ouverture. suivi du choeur guerrier des soldats et d'une musique de marche, les rythmes amusants et les beaux ensembles du premier acte, le final valsé et enlevé du deuxième acte ou le passage gracieux du duo de la lettre au troisième. Anthony Bramall restitue bien ce qui constitue la spécificité de la musique de Straus, et sa différence avec celle des autres compositeurs d'opérette de son époque. cette opérette aux accents guerriers faisant moins dans le sentimental habituel du genre. Ainsi Bramall parvient-il fort bien à rendre les passages plus agressifs et tendus de la partition. Il se montre aussi  très heureusement attentif aux transitions entre les passages parlés et chantés.

Cette opérette mi jouée mi chantée exige des interprètes qu'ils soient aussi bons acteurs que chanteurs, et c'est heureusement le cas pour cette oeuvre qui demande qu'on rende avec finesse les dialogues rapides et primesautiers. Sophie Mitterhuber fait preuve d'une exquise vivacité dans son interprétation de Nadina Popoff, avec une voix bien placée et de jolis aigus, Ann-Katrin Nadu joue la générale, une maîtresse femme pleine d'allant et d'entregent, Jasmina Sakr est elle aussi convaincante en pauvre parente Mascha. Daniel Prohaska fait à nouveau preuve d'un excellent sens de la scène, avec un phrasé séduisant, et Maximilian Mayer, comédien très doué, donne un Alexius drolatique chanté avec son beau ténor percutant. Hans Gröning réussit un général Popoff fort bien campé et drôle à souhait. Le Massakroff d'Alexander Franzen a moins d'étoffe, avec une voix qui reste quelque peu en retrait. Côté figuration, il faut souligner la performance des soldats rampants figurant l'armée, contraints de se contorsionner au sol pour traverser la scène à de nombreuses reprises, te témoignant d'une belle endurance.

Une soirée martiale à souhait, où le son des canons le dispute à la fureur amoureuse, à la tendresse et à la drôlerie, menée tambour battant et chantée avec un bel entrain par une troupe soudée!

Jusqu'au 8 juillet, pour 7 représentations au Theater-am-Gärtnerplatz

L'Impératrice d'Autriche en Normandie. Souvenirs de 1875 par Ernest Daudet (1)


Un article de souvenirs  paru dans le Figaro du 13 septembre 1898 (p.5) peu après l'assassinat de l'impératrice d'Autriche, par Ernest Daudet, le frère aîné d'Alphonse Daudet. Nous empruntons les illustrations au Monde illustré du 31 juillet 1875, qui annonçait le séjour de Sisi en Normandie.

"L'Impératrice d'Autriche en Normandie 

SOUVENIRS DE 1875

La nouvelle du crime exécrable dont  l'impératrice d'Autriche vient d'être victime m'est arrivée dans un village du pays de Caux où son souvenir, à la suite d'un séjour qu'elle y fit jadis, est resté vivant et si respecté j'allais dire si vénéré que cette nouvelle affreuse y a mis en deuil tous les cœurs.

Depuis ce matin, parmi ces braves gens; c'est à qui parlera de l'auguste et infortunée souveraine, à qui rappellera quelques traits de l'inépuisable bonté et de la grâce charmante déployées par elle durant les deux mois août et septembre 1875, qu'elle passa au milieu d'eux. Il m'a semblé intéressant de résumer ces détails rétrospectifs, qui me sont en quelque sorte dictés, en les complétant par ceux que je trouve, sur le même objet, dans mes notes de cette époque.

Le château de Sassetot,
habitation de l'impératrice d'Autriche pendant son séjour en France
in Le Monde illustré (juillet 1875)
En cette année 1875, les médecins de la Cour d'Autriche, consultés sur la santé de l'Impératrice, avaient conseillé un séjour au bord de la mer, sous un climat tempéré, en France de préférence et autant que possible dans un pays frais et boisé. Il parut que la Normandie réunissait ces conditions et le consul autrichien à Fécamp fut chargé de trouver une installation pour sa souveraine. A peu de jours de là, il proposait de louer pour elle le château de Sassetot-le-Mauconduit. Les détails qu'il donnait convinrent, et on l'autorisa à signer le bail. Sassetot-le-Mauconduit est une importante commune de la Seine-Inférieure. Sur la grande route de Dieppe à Fécamp, à seize kilomètres de cette ville, on trouve, sur la gauche, un chemin de traverse qui conduit en quelques minutes au village, situé à l'extrémité de l'un des vastes et fertiles plateaux que coupe cette route construite par Napoléon, quand il préparait une descente en Angleterre.

Les Petites-Dalles, la plage la plus rapprochée du château de Sassetot
Le village domine des bois qui descendent vers la mer. Du sommet sur lequel il s'élève et dont le château occupe le centre, on découvre à travers les arbres l'immensité des flots et le hameau des Petites-Dalles, construit sur leurs bords.

Quant au château, dont l'architecture n'offre rien de remarquable, c'est un vaste bâtiment en briques, qui date des premières années de ce siècle et qui tire son principal agrément du parc qui l'environne. Son constructeur fut le marquis de Martinville, pair de France sous la Restauration. En 1875 son petit-fils, le marquis de Bois-Hébert, venait de le vendre à un armateur du Havre, M. Albert Perquer. Celui-ci s'y installait à; peine; lorsqu'il, fut averti du désir de l'Impératrice et il consentit à le lui louer. Elle y arriva le 31 juillet avec la petite archiduchesse Valérie, sa fille, et une suite d'environ soixante personnes. Le lendemain, elle descendait aux Petites Dalles, où elle devait prendre les bains de mer qu'on lui avait ordonnés. A cette époque, le duc Decazes était ministre des affaires étrangères. Il m'honorait d'une bienveillance affectueuse. Invité, pendant le mois de septembre, à passer quelques jours chez des amis, à Fécamp, j'allai prendre congé de lui et il me pria de me charger d'un pli qu'il voulait faire parvenir à l'Impératrice et qu'il se préparait à lui envoyer par un des attachés de son cabinet. Une fois à Fécamp, je fis donc, un jour, l'excursion de Sassetot, et quand j'eus déposé entre les mains du secrétaire de Sa Majesté les papiers qui m'avaient été confiés, je descendis aux Petites-Dalles.

Ce petit pays n'était pas encore ce qu'il est devenu depuis. On y trouvait plus de chaumières que de villas et sa population, très peu nombreuse, se composait surtout de pêcheurs. Cependant, quelques Parisiens venaient déjà y passer la saison et, cette année-là, en raison même du séjour de l'Impératrice dans le pays, il y avait affluence.

Lorsque, sous un clair soleil, j'arrivai sur la plage, les curieux, s'y pressaient. L'Impératrice prenait son bain. J'eus le temps de la voir sortir de l'eau, svelte et rieuse, elle avait alors trente-sept ans, marcher un moment pieds nus sur le galet, au bras de la femme du maître baigneur, et disparaître sous un couloir de toile qu'on avait dressé entre l'eau et sa cabine qu'elle gagnait ainsi sans être poursuivie par les regards indiscrets. Quelques instants après, elle montait en voiture avec sa fille et ses dames d'honneur et rentrait à Sassetot.

Durant son séjour de deux mois, elle prit ainsi trente-deux bains qu'elle paya d'ailleurs royalement: trois mille francs. Chaque matin, le maître baigneur allait demander ses ordres et, si elle devait se baigner, tout était préparé en conséquence. Souvent, en se rendant à Sassetot, elle s'arrêtait dans quelque chaumière bienveillante affectueusement curieuse, caressante pour les enfants et toujours la main ouverte. Son séjour fit couler le Pactole dans ce pauvre pays où sa suite dépensait aussi beaucoup et payait bien. Tous les jours, ses écuyers venaient baigner ses chevaux, et c'était encore un spectacle. Elle faisait de fréquentes promenades en mer, quelquefois sur un yacht qu'avait mis à sa disposition un riche Rouennais; mais, le plus souvent, dans une petite barque et seule avec le fils du maître baigneur, un garçon de quatorze ou quinze ans, auquel elle se confiait préférablement à tout autre pilote. Elle se faisait conduire sur l'une des plages voisines, où elle retrouvait ses dames d'honneur qui, prévenues à son insu du but de sa promenade, s'y étaient fait conduire en voiture.

Autant qu'elle le pouvait, elle supprimait autour d'elle les formalités de l'étiquette. Quotidiennement, tantôt le matin tantôt l'après-midi, elle montait à cheval et partait sans vouloir jamais être accompagnée, heureuse d'être seule en ces chevauchées qu'elle poussait parfois a de longues distances, droit devant elle au gré de son caprice, et au grand désespoir des fonctionnaires de sa Cour, que l'Empereur avait rendus responsables de sa sûreté. Aux environs de Sassetot, tout le monde la connaissait et devant elle les fronts, respectueusement se découvraient. Mais il lui arrivait de s'égarer à une grande distance du village et de se trouver en des endroits où elle était inconnue.

Un jour, un de ses écuyers, parti à sa recherche, la trouva dans un champ où paissaient des vaches qu'on était en train de traire, faisant la causette avec une servante de ferme, en buvant à même le seau rempli de lait.

Une autre fois, perdue à la tombée de la nuit, elle demanda sa route à un vieux prêtre, desservant d'une commune voisine, qui la prit pour une baigneuse et qui l'engagea à le suivre, allant, dit-il du même côté qu'elle. Tout en cheminant, elle l'interrogea, provoqua ses confidences. II lui parla de la misère de ses paroissiens, et fut bien surpris en recevant pour eux, le lendemain, un secours duquel il disait plus tard que « ça lui était bien véritablement tombé du ciel ».

Un accident, qui aurait pu avoir les suites les plus graves, vint mettre un terme à ces courses imprudentes. Le 18 septembre, le médecin de l'Impératrice l'ayant laissée au château, décidée à ne pas sortir, était descendu aux Petites-Dalles pour se baigner. Son bain pris, il se rhabillait quand on vint le quérir d'urgence. Les gens groupés sur la plage le virent partir comme un fou, les vêtements en désordre, sauter dans une voiture qu'on lui avait envoyée, et gravir à fond de train la montée de Sassetot. L'Impératrice – ils ne le surent que le lendemain - avait été désarçonnée dans le parc du château, et sa chute paraissait grave.

Il la trouva sans connaissance. Son évanouissement se prolongeant, on dut se résoudre à télégraphier à l'Empereur auquel on avait d'abord voulu cacher cet accident. Le télégramme parti, elle revint à elle et, finalement, on en fut quitte pour la peur. Mais, on la supplia de rester quelque temps sans monter à cheval et, comme elle était au terme de son séjour, elle y consentit.

Peu après, le bruit se répandit qu'au reçu de dépêche l'Empereur était accouru de Vienne à Sassetot, pour la voir. A la Cour d'Autriche, on a toujours nié ce voyage. Il est vrai que l'Empereur avait été au moment de se mettre en route, mais, sur le vu de nouvelles rassurantes, il y avait renoncé. Au surplus, ceci n'a jamais été tiré au clair, et tout ce que j'en peux dire, c'est que, si le souverain autrichien vint en France à cette occasion, ce fut dans le plus rigoureux incognito. Il m'a été donné de m'assurer, depuis, que le gouvernement français l'avait toujours ignoré.

L'Impératrice quitta Sassetot le 30 septembre. En partant, elle témoigna d'une rare générosité dans la reconnaissance. Personne ne fut oublié, ni son maître baigneur, ni son petit pilote, ni l'église où elle entendait la messe, ni les pauvres du pays, déjà maintes fois secourus. Elle s'éloigna suivie de tous les regrets et couverte de bénédictions, emportant de sa saison un souvenir si vif et si doux que, l'année suivante, avertie de la mort de son maître baigneur, Delaye Benoni,  - il s'était noyé en portant secours à un nageur en péril, elle s'inscrivit pour une somme importante en tête de la souscription qui fut ouverte au profit de la famille de ce brave.

II n'est donc pas étonnant que la nouvelle de la mort de l'Impératrice ait attristé ici tous ceux qui l'y ont connue. L'un d'eux avait reçu d'elle, et a conservé, une photographie où elle est représentée telle qu'elle était alors. J'ai vu aujourd'hui cette image décolorée par le temps dans ses mains calleuses qui tremblaient, et les yeux qui la regardaient étaient aveuglés par les larmes.

Ernest Daudet. "